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Médiathèques, plate-formes indisciplinaires

Yves Citton, L’avenir des humanités. Economie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? La Découverte, 195 pages, 2010

Un livre aubaine sur le paradoxe du capitalisme cognitif. – C’est une contribution stimulante pour penser un rôle des bibliothèques et médiathèques en phase avec les sociétés dites de la connaissance, en les imaginant comme des pôles où exercer, individuellement et collectivement, l’art de l’interprétation des œuvres littéraires, musicales et cinématographiques. La créativité dans les pratiques culturelles. De manière à correspondre à l’air du temps mais aussi d’en corriger certains travers! Dans un contexte où les outils de la communication sont présentés comme donnant accès à tous les savoirs et les faisant circuler de plus en plus vite au sein de la société (comme si cette vitesse était une chance et un idéal à atteindre), Yves Citton relève le paradoxe systémique de ce capitalisme appelé cognitif, par rapport à quoi il allume le contre-feu des Humanités. En effet, si la logique de ce capitalisme pousse le maximum de personnes à utiliser les nouveaux outils de communication, réseaux sociaux ou autres, pour s’exprimer et faire circuler du savoir, son but est tout autant d’organiser la captation de ces savoirs qui circulent afin de les faire rentrer dans des circuits de rentabilité à court terme. « D’une part, il faut que ça circule librement pour produire de la richesse ; d’autre part, le capitalisme élève des barrières pour profiter de ces richesses de façon privative. Au sein d’un tel schéma, que je simplifie à dessein, la dimension cognitive de l’économie de la connaissance apparaît comme un facteur émancipateur, tandis que le capitalisme fait figure de frein au développement, en cherchant à accaparer les richesses ainsi produites et en menaçant d’en tarir la source. » – Lecture et interprétation. –  Une grande partie des richesses qui alimente ce capitalisme de la connaissance provient des activités intellectuelles et culturelles, elle repose sur les capacités des uns et des autres à lire et commenter ce qu’ils lisen (lecture au sens large). La lecture, en soi, est un appel à l’émancipation, mais capter les modes de lectures est une voie subtile pour accéder au cerveau (son temps disponible), aux goûts et de développer des forces prescriptives impressionnantes. C’est ce que démontre Yves Citton en décryptant ce qui se passe vraiment dans le travail de lecture et d’interprétation que nous réalisons tous, ne serait-ce que pour nous situer, nous orienter. (Et il faut ici faire le lien avec les analyses de Giffard des lectures classiques et industrielles). Le mode de lecture le plus massivement induit consiste à reconnaître les signes lus, reconnaître le message, en laissant le moins de place entre réception du sens et réaction, l’enchaînement entre le « symbolique » et le sensori-moteur est presque instantané. Il y a reproduction de cadres déjà assimilés antérieurement, le cheminement de la sensibilité est frayé. L’interprétation par contre a besoin d’une césure, une distance entre la réception du message et ce que l’on en fait, la réaction ou réponse, elle ne s’accommode pas de la ligne directe. Elle cherche. Grâce au blanc, au vide durant lequel les informations reçues sont plongées dans un bain d’indétermination (caractérisé par le bagage culturel de chacun), mises en contact avec des correspondances, des résonances, des analogies, des affects réveillés par le nouveau message. Et ce qui en sortira comportera de la nouveauté, de la créativité, de nouvelles combinaisons. L’interprétation ajoute des possibles, élargit la perception, multiplie les nuances et éclairages. Quand la lecture ordinaire fonctionne selon un schéma de recognition fonctionnel, l’interprétation ouvre les horizons et n’hésite pas à s’engager sur des voies de garage, pour essayer, pour chercher d’autres issues, d’autres satisfactions, des compréhensions plus riches. « Alors que la recognition reposait sur la contraction du souvenir et sur un court-circuit mémoriel, grâce auquel la perception déclenchait immédiatement le comportement moteur, l’interprétation consiste au contraire en un redoublement de parcours et de traçage, en un détour qui ouvre un circuit (au lieu de lui couper court), en un déploiement par nappes et en la patiente (re)constitution d’un tissu. » Ce qui nous préoccupe est ce fonctionnement ordinaire de la société marchande qui cultive le goût des perceptions directement suivies de comportements moteurs. Des circuits courts, des rentabilités à très court terme des émotions et des investissements qui tiennent lieu d’esthétique de vie. C’est bien ça qui court-circuite le rôle des bibliothèques et médiathèques dans la relation aux œuvres, dans les processus d’apprentissage de lectures interprétatives. – Le temps dont on dispose. – Comme Hartmut Rosa qu’il cite d’ailleurs explicitement, comme Gilles Deleuze qu’il interprète pour clarifier l’action d’interpréter, Yves Citton insiste sur le temps nécessaire pour « avoir des choses à dire ». « Le travail interprétatif interpose un mouvement inverse de dilatation, d’allongement du circuit. Il faut avoir de la place (vide) et du temps (disponible) pour se livrer au travail d’interprétation inventrice qui est au cœur de la production de nouveau. Il faut disposer d’un espace assez ouvert pour qu’on puisse y sauter d’un niveau à l’autre ; il faut disposer d’un horizon temporel assez distant pour qu’on puisse « essayer des sauts successifs », « rater », « recommencer le saut ». » Ce qui est bien évidemment visé est la saturation sollicitative et l’espèce d’obligation à communiquer, à être transpercé (à la Saint-Sébastien) par tous les flux de communication. « Penser la socialité à partir des conditions de l’interprétation implique au contraire de se méfier profondément des ambivalences propres aux logiques de la communication et de la circulation d’informations. Tout autant que de permettre que ça communique, l’impératif est de s’assurer que ça ne communique pas partout ni tout le temps : il relève d’une exigence à la fois intellectuelle et politique qu’on puisse bloquer la communication, s’en protéger, se retirer au sein d’une vacuole qui soit hors d’atteinte des flux de sollicitations, de stimulations et de demandes variées. » Quand on voit en quoi consiste les politiques qui ambitionnent de résorber la fracture numérique, on peut se demander si le but réel n’est pas de faire en sorte que les populations qui échappent encore à ces flux saturant, faute d’équipements, puissent aussi y être soumis et rentrer dans la dynamique de profit des opérateurs de la communication forcenée (les restituer à un état de clients rentables pour la société de communication). Vacuoles est le terme utilisé par Deleuze, « chambre à soi » par Virginia Woolf, Harmut Rosa parle lui d’« oasis de décélération », c’est chaque fois la même chose : renouer avec le silence, un peu de solitude, de déconnexion, à partir desquelles « avoir enfin quelque chose à dire ». Les bibliothèques et médiathèques, en parallèle aux opérateurs culturels proposant des programmes événementiels, doivent inventer des dispositifs qui favorisent la dissémination de vacuoles, de « chambres à soi », d’oasis de décélération, – selon des modèles individuels ou collectifs, mais traversés de dynamiques transindividuelles, d’inter-prêts. (Comme le projet Archipel mis au point par la Médiathèque de la communauté française de Belgique et exposé à la Bpi). Des dispositifs qui vont inspirer l’art de l’interprétation en art de résistance. Bien entendu, c’est un art pratiqué par les chercheurs qui cultivent leur intuition, c’est un art qui a besoin de tâtonner, de perdre du temps, de rater, mais c’est une activité à laquelle tout le monde se livre, un tant soi peu. C’est une production diffuse d’où émerge régulièrement des trouvailles, du recyclage génial, des pistes lumineuses. Ce diffus est important et Yves Citton explique bien comment « tout le monde participe », de près ou de loin, mais pourvu qu’il interprète, à l’émergence d’idées. Le va et vient de citoyens dans les bibliothèques et médiathèques, traversant les dispositifs favorables à l’éclosion de vacuoles, enrichit ce diffus comme bien collectif. Lieu de ressources, proliférations de matières culturelles « premières », de flux spirituels où circulent les chances de voir germer des idées porteuses, salutaires. Que ce diffus soit stimulé par des politiques publiques doit aussi le prémunir contre la privatisation. Il est difficile de quantifier ce qui se passe vraiment dans ce « diffus », pourtant on sait que là « se forge et se régénère une bonne partie des ressources dont nous disposons collectivement pour interpréter activement et transformer intelligemment notre monde. » – Médiathèque et enjeu social, question d’avenir. – En donnant accès, dans des lieux publics, à des patrimoines immenses de cultures enregistrées (sons, images), avec un personnel formé à la médiation, à la discussion, les Médiathèques sont des moteurs de l’activité interprétative inventive au quotidien. Elles ont ce qu’il faut pour enrayer la marchandisation des pratiques culturelles qui s’appuient sur des modes de lecture qui privent les citoyens de leur potentiel interprétatif (aliénation du travailleur dans la société cognitive où chaque cerveau peut être conçu comme une unité de production)). Il suffit de leur donner (aux médiathèques) des moyens d’action adaptés. Alors que l’utilitarisme inspiré par la science domine et impose des protocoles rationnels dans toutes les actions humaines (ainsi avec un idéal de communication de plus en plus rapide, input output simultanés, circulation hyper speed), ce que Citton exalte sont les compétences que l’on acquiert dans la fréquentation de textes littéraires. (Philip Roth, dans un entretien au Monde, disait qu’il y avait immanquablement de moins en moins de lecteurs, quoi qu’en pense les sondages et enquête, parce que le temps de lire existe de moins en moins, encore le problème du temps. Bien sûr, ce que Philip Roth prend en compte est un certain niveau de lecture, ce que signifie réellement lire un auteur, par exemple, mais c’est bien un niveau de lecture qui produira plus de richesses inventives pour la société que ce que Giffard caractérise comme « lectures industrielles ».) Ce sont tous les outils de connaissance non rationnels qu’il faut prendre en compte, encourager, exercer: l’intuition, le pressentiment, le sentiment esthétique, les techniques intellectuelles de l’errance… Parce qu’il faut inventer. « Le plus important n’est plus d’éviter l’illusion ou l’erreur, ni même de dire le « vrai », mais de solliciter nos capacités de fabulation pour contribuer à fabriquer de nouvelles croyances, qui tireront le donné vers une fiction présente, traduisible en réalité future. L’interprétation ne vise plus à casser les images (immédiatement visibles) pour nous faire reconnaître une réalité déjà existante qui se cacherait derrière elles, et qui expliquerait leur production leurrante : s’il convient parfois de casser les clichés qui nous aveuglent, c’est seulement pour permettre l’émergence d’autres images, qui ne correspondent à rien d’existant, mais dont la force d’aspiration et d’inspiration pourra nous amener à reconfigurer le donné. Les sociétés de l’information paraissent se contenter de connaître le monde ; ce qui importe pour les cultures de l’interprétation, c’est de le transformer… » – Médiathèques, bibliothèques, lecture publique, le rôle de filtre. – C’est en examinant comment définir, en tenant compte de l’importance qu’il y a à tirer parti des ressources de l’interprétation, des projets pour le monde éducatif, des politiques pour la recherche scientifique et des actions pour faire fleurir la critique sociale, qu’Yves Citton esquisse le profil de filtres à mettre en place pour replacer les Humanités au cœur du projet d’avenir. Encore une fois, les Médiathèques correspondent parfaitement à cette définition de filtre chargé d’aider l’émergence de réponses correctes à ce genre de question : «que mettre dans les 30 minutes du journal télévisé ? comment choisir entre des dizaines de films nouveaux, des milliers de CD ? qui accepter dans les grandes écoles ? » La conclusion est un mélange de propositions combatives, de foi en l’activité humaine trop humaine (souvent discréditée comme non scientifique) et de lucidité douloureuse. « De nombreux symptômes, plus ou moins ténus, laissent espérer que les nouvelles formes de socialité (en particulier celles qui émergent à l’occasion du développement de l’Internet) sauront se réapproprier, réinventer, disséminer et multiplier les inter-prêts de sentiments, d’intuitions, d’espoirs, d’indignations et d’intellections qui nourrissent cette culture des Humanités. Force est toutefois de reconnaître – sans nostalgie pour aucun âge d’or passé, ni aucun goût particulier pour les théories de la conspiration – que cette culture se trouve aujourd’hui pour le moins négligée, par rapport à l’attention et aux financements qu’il conviendrait de diriger vers elle, lorsqu’elle n’est pas directement attaquée par des réductions budgétaires, des contraintes administratives, des évictions des grilles de programmes, des asphyxies de revues, d’éditeurs et de libraires, voire des dénonciations idéologiques menées sous couvert de « retour aux savoirs », de « fondamentaux » et de « socle commun » ». Depuis que, face à la dématérialisation (montée en épingle à cheveux, alors qu’elle est le « faux problème », celui qui masque la réelle problématique), une réflexion cherche sa voie ici ou là pour dessiner un avenir des médiathèques, je dis régulièrement qu’il y a un bel avenir pour elle, à condition de « trouver autre chose à dire ». C’est tout à fait ce dont parle ici Yves Citton, sans pleurnicher, mais avec un plan. (PH)

Brésilienne (5) – Pause urbaine, revue de presse, repérages littéraires…

bresilienne

Duo de boudins, Leffe bonde pour préparer le terrain à la Brésilienne. Quelques articles parcourus… Une surprenante manière d’aborder l’état du cinéma français et de ce qui l’accompagne, la critique cinématographique actuelle : « A-t-on le droit de critiquer la Nouvelle Vague ?  – Un label devenu carcan » (Le Monde Diplomatique, février 2009), article de Philippe Person (écrivain). Ce n’est pas la question qui surprend, on est bien en droit de se la poser, mais la façon de la traiter. D’abord, le rappel d’une aventure limitée à quelques « réalisateurs à peine conscients d’appartenir à un mouvement qui ne repose sur aucun manifeste fondateur. » Ensuite, il expose une série d’éléments qui montrent que l’aventure, « sans que l’on connaisse le sens de l’estampille » a tout autant été une stratégie de réussite que la recherche d’un nouveau cinéma. Certainement, les démarches artistiques sont toujours ainsi faites, hétérogènes, dépendantes de plusieurs logiques, à l’intersection de plusieurs champs. Ensuite l’auteur introduit ce qui le préoccupe beaucoup plus : les effets pervers de la prédominance de ce label « Nouvel vague » qui figeraient les possibilités de renouveler le « cinéma d’auteur » (d’où la responsabilité du label « Nouvelle Vague » dans la désaffection des salles de cinéma art et essai) et pèseraient comme une chape de plomb sur les systèmes de valeur du journalisme spécialisé. Ce qu’il vise est la critique de cinéma pratiquée par Télérama, Les Inrockuptibles, Le Monde, Libération, Les Cahiers du Cinéma (rien que ça) qui ne ferait que bipolariser systématiquement en polémiques stériles l’opposition entre le cinéma commercial et le cinéma dit « d’auteur ». C’est là que je ne comprends plus bien : oui, quand il s’agit de défendre de nouvelles réalisations « dites d’auteur », et dont la facture et l’esthétique n’ont pas forcément à voir avec la Nouvelle Vague, les critiques invoquent facilement cette opposition entre commerce et auteur. Mais dans l’ensemble, Libération, Le Monde Les Inrockuptibles ne développent pas un travail critique qui serait basé sur l’examen continu de cette opposition. Et qui permettrait de la faire évoluer, de faire bouger la critique. Au contraire, et à l’opposé de ce que déclare l’auteur de l’article, ils perdent beaucoup de temps à valoriser tous les films qui ont du succès, qui sont récompensés, qui sont archis financés : les Ch’tis, La Môme, Entre les Murs… Philippe Person pense peut-être des choses intéressantes du cinéma (quoique cette approche du « cinéma du milieu » laisse quand même perplexe, et qu’il ne décrit finalement la voie à suivre qu’en évoquant « un petit plus » qui transformerait le cinéma commercial en nouvelle Nouvelle Vague, c’est un peu court), mais il fonde son intervention sur une analyse partielle, partiale du champ de la critique. Ce n’est pas sérieux et étonnant que Le Monde Diplomatique publie ce genre de tribune légère.  Danièle Sallenave : Les jeunes ne lisent pas ? Les adultes non plus… » (Le Monde). Danièle Sallenave a accompagné, durant un an, deux classes et leurs professeurs pour un travail de sensibilisation à l’écriture, la littérature, les livres, les mots. (J’apprends au passage qu’en France les établissements de quartiers défavorisés sont qualifiés à « ambition réussite » !). Une très belle interview, pleine de fraîcheur, de fond, de bon sens et de responsabilité d’écrivain bien placée. Les programmes de gauche comme de droite en prennent pour leur grade : ils ont déstructuré le rapport à l’écrit, chacun à leur manière et se complétant dans la destruction ! Forcément, l’un comme l’autre, à leur manière, ont obtempéré au diktat du marché et des entreprises quant aux exigences de « formation des cerveaux » (« des jeunes vite formés pour devenir vite efficaces selon nos critères opérationnels et de rendement »). C’est le temps de lire, le temps lent et long de la formation de soi par la lecture, qui est systématiquement repoussé dans une autre dimension. Le marketing culturel a pilonné joyeusement l’attachement au texte, au travail personnel avec les mots, tout doit aller vite, quel ennui de lire plus de 5 lignes. C’est intéressant de voir se rejoindre le senti et l’analyse d’une écrivain sur le terrain et les analyses d’un philosophe comme Bernard Stiegler. On peut espérer que ce genre d’intervention aidera à faire prendre conscience de l’ampleur de ce problème de politique culturelle. Il y a de l’espoir : «On découvre soudain aux Etats-Unis que lire pourrait être bon pour de futurs médecins ! » Ce qui signifie : avoir une culture littéraire, même si ce n’est pas en lien direct avec l’utilité sociale que l’on vous assigne, ne peut être que profitable à votre manière d’individuer cette utilité sociale. (Au passage, elle rappelle que la gauche s’est basé sur une interprétation limitée –voire débile- des études de Pierre Bourdieu sur la distinction… Rien que pour ça, qu’on ne lit pas assez souvent, et qui prouve bien que les adultes ne lisent plus…).  Brésilienne.  Un triangle de brésilienne bien taiseux, introverti ou éteint. D’habitude, ce coin pâtissier est plus lumineux, exubérant, rayonne, expédie ses molécules qui stimulent la convoitise et l’appétit. Calme plat, à peine quelques ondes. La croûte semble figée, durcie, contractée, pas mauvaise. Mais il faudra se battre pour en extraire du plaisir ! Le sucre par contre, trop généreux et frais, comme une couche de fard un peu louche.  Toucher, aucune vibration, tout est compact. Idéalement, la lame du couteau s’engage là-dedans comme pour couper du nuage, ça bouge, c’est gazeux, changeant, volatile. Cette fois, non, tout est redescendu sur terre. Sur la langue, même chose, les deux crèmes sont soudées dans une même consistance, qui s’incruste au lieu de dégager l’impression de douceurs pétillantes et insaisissables. Et voilà, elle est sûre (belgicisme), aigrie, surette. Très légèrement. Juste encore agréable, juste permettant de sentir que ses charmes sont encore là, juste en train de passer, de s’évanouir, dernières émanations… Et maintenant, il faut les lire : « L’amour du jazz » de Jean-Pierre Moussaron, 2009, Galilée. Un peu hésitant à côté du titre, en même temps, ça parle du désir qu’entretient le jazz, et l’approche est intéressante. L’éditeur garantit aussi une démarche sérieuse. L’auteur a déjà une belle bibliographie qui recoupe souvent les terrains jazz (sous toutes ses formes, ce qui me rassure). Le programme, une fois quelques pages ouvertes et parcourues, est très attirant : une capacité d’analyse, une faculté peu commune d’exprimer en mots ce qui se passe dans les musiques de jazz. Voici quelques titres de « chapitres enseignes » : « Folie », « Force de disruption », « Surrection du corps », « Passion de la vitesse », « Multiple bouquet sonore », « Texte étoilé », « Renaissance de l’aube », « Puissance de dépense et force de résistance », « Legs et justesse du free »… Que du bonheur en perspective.Et surtout, dans un même chapitre, il peut évoquer et caractériser en connaisseur Charlie Parker,  Art Blakey, Horace Silver, Clark Terry mais aussi Peter Evans. Il n’est pas cloisonné dans un style, une époque, mais embrasse l’ensemble du jazz, sa « poétique plurielle ». Un bon bouquin que j’aurais pu apporter à l’émission de Philippe Baron à laquelle j’ai eu le plaisir de participer, le 28 janvier, à propos de La Sélec, de l’avenir de la Médiathèque, du jazz aussi. Plaisir parce qu’il est rare de parler de ces choses sur antenne avec un interlocuteur connaissant la question et avec qui s’instaure une bonne liberté de paroles, il y a un podcast à écouter! – Rodrigo Fresan, « La vitesse des choses », Les Editions Passage du Nord/Ouest, 2008, 637 pages. Je viens de terminer « Mantra » de Rodrigo Fresan (même éditeur, traduction française de 2006), une expérience littéraire très particulière (de même pour la lecture). Supernova. Une tentative originale et très forte de développer un imaginaire, d’organiser un récit, de faire éclater les conventions. Elles n’explosent pas tellement à l’intérieur du style, mais en premier lieu dans le cerveau de l’auteur qui brasse, finalement, toutes les questions primordiales du temps, de la mémoire dans leurs relations aux nouvelles technologies, aux mythes anciens et nouveaux, issus des textes fondateurs ou des séries télévisées. Un brassage hallucinant. J’y reviendrai avec une prochaine chronique de Mantra… J’épingle ceci dans la préface d’Enrique Vila-Matas : « Fresan est né à Buenos Aires en 1963 l’année même où Witold Gombrowicz, du haut du bateau qui s’apprêtait à lever l’ancre pour l’éloigner à jamais de Buenos Aires, avait conseillé à ses amis et jeunes disciples traumatisés par la littérature de Borges (et par celle de Gombrowicz, qui faisait comme si de rien n’était et se gardait bien de mettre l’accent sur ce point) : « Tuez Borges ! ». L’œuvre de Fresan, dit-il plus loin, est habitée  « dans ses recoins les plus secrets par la notion d’Aleph de Borges associée à la Quantum Theory et à l’irréalisme logique proposé par l’auteur, toujours aux antipodes de Garcia Marquez et de ses colonels flanqués de coqs amazoniens. » Andréi Biély, « Petersbourg », l’Age d’Homme, Traduction de 1967, édition de 2003. Cette plongée dans le délire structuré d’un écrivain argentin mâtiné de Gombrowicz éveillait la nostalgie de replonger dans un grand roman russe. En relisant quelques pages de Deleuze (les volumes sur le cinéma), je tombai alors sur son conseil : il faut absolument lire Petersbourg d’Andréi Biély. Et ça y est, je l’ai, ça ne va pas traîner. Extrait de la préface : « Un beau jour, le parti lui transmet l’ordre de tuer son père : il n’y est nullement résolu, mais remonte machinalement le mouvement d’horlogerie. La bombe éclatera, mais ne tuera pas le père. Telle est lafable, mais elle n’est qu’un des thèmes : l’actualité révolutionnaire. À cette actualité se rattache le grouillement des agents provocateurs, terroristes, policiers. Le sénateur gouverne à coups de circulaires, comme d’un « point mathématique » qui est son cabinet, et ne connaît pas les hommes : il n’est pas moins absurde que les révolutionnaires. Mais cette absurdité est celle de toute la ville, qui elle aussi est toute géométrie, triangles, parallélépipèdes, cubes et trapèzes, toute peuplée d’automates toute parlante de phrases apprises. Pétersbourg est le vrai héros du roman… » Et c’est bien ce travail pour décrire la ville, le mouvement de la ville, comment s’y organise le gouvernement des hommes, et comment l’écriture filme le fantasme délirant de cette ville-là qui intéressait Deleuze. À  faire défiler les pages, graphiquement, soit par la manière typologique dont est disposé le texte, on peut deviner que l’expérience de lecture ne sera pas ordinaire. Le corps du texte s’organise en beaucoup de parties articulées, loin de texte continu seulement découpé en chapitres, on pénètre là une autre architecture… (PH)

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