Gentils massacres esthétiques

« Jeux de massacre », Pascal Bernier, Patrick Codenys, Harun Farocki, Mac’s, du 22 mars au 30 juin 2009.

massacre

C’est une exposition amusante, légère et colorée comme une kermesse, superficielle et sensationnelle comme un parc d’attractions, une installation très « industrie de loisirs » (Disneyland) avec une accumulation d’anecdotes mises en scène de manière à faire sourire, sans que l’on sache d’emblée trop pourquoi. En regardant de plus près, en tournant autour des pièces, en lisant les commentaires dans le petit « guide du visiteur » (0,50 centimes), on discerne alors explicitement ce qui justifiait ce sourire. L’espèce de décalage entre l’esthétique « tourisme culturel » et ce qu’elle recouvre, les matières, les choses de la vie assemblées symboliquement par le biais du collage. Mais alors, ça ne semble plus si drôle que ça, le rire peut se figer, devenir dubitatif, se perdre dans une méditation crispée ou sans objet (creuse). L’ours brun qui copule l’ours blanc, on passe à côté en ricanant ou en soupirant (amusé ou consterné). Ouais bon. Mais voilà, l’ours blanc est empaillé et l’ours brun est en peluche, il y en a un qui met vraiment l’autre. Commentaire de l’équipe pédagogique, voici une mise en scène d’éléments sur « l’enfance, la sexualité et la violence ». « … On peut voir dans cet ours blanc, naturalisé et monté par un ours en peluche, le signe frappant de la suprématie progressive du faux sur le vrai, de l’industriel sur l’unique, du banal sur l’exceptionnel, du culturel sur le naturel ». Voilà, le ton est donné, soft, culture du divertissement détournée pour, par le biais d’assemblages d’éléments hétérogènes, lever le voile sur la réelle cruauté des jeux du cirque auxquels la société du spectacle nous fait participer malgré nous (jeux de massacre permanent). La mort est représentée comme sous jacente à cette éternité superficielle et télévisuelle de la fête permanente. Les confettis dessinent des têtes de mort, les crânes (ce qui subsiste quand les vers ont rongé toute la vanité de la vie) en débordent. Les squelettes sont abondants, par exemple enfermés dans des dispositifs qui les force à continuer leurs exercices de musculation ou de copulations forcenées (les obsessions de la forme physique et de la performance sexuelle poussées jusqu’à l’absurde). Un même type d’impasse du désir sans transcendance, qui reste incarné dans l’os de l’impulsion, de la compulsion à avaler l’objet de son désir, ce qui est bien entendu impossible et installe un régime d’impuissance et de frustration éternel, au-delà de la vie, jusque dans l’au-delà où nous subsistent nos squelettes, cette impasse est aussi montrée dans ce squelette de chien muselé prêt à bondir sur un os qui lui tourne près du museau…  En travaillant avec des objets naturels, des corps de papillons, par exemple, qu’ils rassemblent dans une vitrine en une sorte d’escadrille poétique de la mort, les ailes portant les insignes d’aviations militaires, il alimente une réflexion sur l’association entre fragilité et force de destruction. La multitude aussi d’infimes coups d’ailes qui peuvent entraîner des effets en cascade bouleversants, inattendus, devenir meurtrier d’une simple modification signalétique. L’ensemble Farm Sets (1977), des effets optiques dans une série de caissons blancs, plonge le regard dans le morbide de la reproduction infinie, des élevages en série qui nourrissent nos populations. Dans une boîte blanche qui oblige à regarder sur la pointe des pieds pour avoir une vue en surplomb, un animal unique est figé dans sa stalle (un mouton, un cochon, des canetons…). Les parois intérieures sont faites de miroirs. C’est vertigineux. (Artistique mais aussi pédagogique, réalisation entre exposition d’art et exposition scientifique illustrée). La vidéo « Flowers Serial Killers » est aussi amusante avant de déclencher d’autres réflexions. On y voit des mains gantées s’emparer implacablement de fleurs successives et diverses, les rudoyer de manière rituelle, les plaquant sur un plan de travail, et leurs faisant subir outrages, tortures et mises à mort. Fixation dominatrice, brûlures de cigarettes, coups de marteau, couteaux, foreuses… Cette brutalité parodique exercée à la chaîne, froidement, sur ce qui symbolise la fragilité et en partie la beauté, finirait presque aussi par devenir insoutenable. Et ça c’est curieux tout de même. Un effet de la surinterprétation ? Quelque chose de cet ordre aussi transpire de la rose emprisonnée dans un cadre « bondage ». Au premier regard, pourtant aussi, ça pourrait sembler « n’importe quoi ». La dernière pièce est consacrée aux « Accidents de Chasse » (années 90). Une vaste collection d’animaux sauvages naturalisés blessés sur lesquels l’artiste a procédé au placement de pansements. Le coup d’œil d’ensemble est assez impressionnant. Le genre de salle où fugacement on peut avoir la sensation d’apercevoir une part du refoulé de la vie, ce genre de placard monstrueux où l’on cache l’impact de certaines réalités, « ben oui, nous ne vivons qu’à force de blesser, éborgner, amputer des animaux, la part animal de notre être ».Sans savoir avec certitude si ce genre d’interprétation ressentie émane de la force de l’œuvre ou du contraire : son approximation laisserait latitude à interprétation exagérée (ça existe !), parce qu’au delà de l’impression panoramique, regarder pièce par pièce, animal par animal, n’apporte pas grand chose, à part examiner ce que devient un corps naturalisé, le contraste peau-poils-carapaçe et bande Velpau référence aussi à la chirurgie esthétique, par quoi passe toute modification « eshétique ».  Vaste salle clinique alors où des êtres-animaux sont en attente de transformations (au-delà de la mort vu qu’ils sont empaillés) d’apparence (comme phase d’initiation pour passer du naturel au culturel ?). J’ai envie de parler de formes « gentilles », non dénuées d’intérêts, d’impacts intelligents mais quand même loin des intentions affichées par le commissaire : « jeux de massacre » : faire vaciller les certitudes, inquiéter le confort, déranger les habitudes… – Au passage, on aura pu regarder une vidéo d’Harun Farocki, « Auge/Maschine III », dont le sérieux tranche avec l’apparente légèreté du reste de l’exposition. Montage de documentaires, films de propagandes, vidéos de surveillance, images de surveillance, paysages avec cibles vus par l’œil de missiles, l’artiste montre la fabrication du regard militaire, meurtrier. Et comment cette fabrication, par frontières poreuses entre technologies militaires et civiles, influence le regard et la fonction de l’œil en général (ce qui rejoint le travail en peinture de Luc Tuymans). En liaison avec des recherches de Foucault (société de contrôle, bio pouvoir) et Deleuze aussi, ou comment la fabrication de l’œil, déterritorialise des territoires de perceptions, etc. – Et il y a aussi dans cette exposition des « installations » sonores de Patrick Codenys (Front 242) qui offrent certes trois expériences acoustiques toujours bonnes à prendre, deux crescendos bien orchestrés jusqu’à donner une surprenante matérialité au son (chambre noire où l’accumulation de tirs de moustiques –snipers- finit par « déranger ») et un « tsunami » d’infra basses qui, toutes les 20 minutes, fait vibrer toutes les salles… Mais bon, ça reste basique et sommaire (ou alors didactique) par rapport à ce qui, dans le genre, se crée par ailleurs, que ce soit sur le plan de l’originalité ou de l’intensité. (PH) – Le site de Pascal Bernier – Films d’Harun Farocki

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