Des ados épatent la galerie

Rineke Dijkstra, Galerie Marian Goodman, Du 29 avril au 5 juin 2010

Ses portraits d’adolescents et adolescentes sont parmi les plus émouvants et dérangeants, puissants. Je pense particulièrement à la série où ils sont sur la plage, tournant le dos à la mer, étirés et figés dans leur carcasse provisoire entre ciel et terre. Il y a, concentrée et incarnée en deux yeux fixes, une immense incertitude résignée dans leur regard, de la même espèce que celle, démesurée, qui s’exprime dans la ligne d’horizon incommensurable, décor où règne le dieu Protée, celui-là même qui habite leurs corps (Protée, divinité de la mer qui pouvait prendre des formes variées). Ces jeunes sont effectivement en train de se demander quelles formes ils sont en train de prendre…Rites d’initiation au musée – C’est toujours le monde adolescent qu’elle scrute dans ces nouveaux travaux, mais en vidéo. Il y a d’abord un triptyque consacré à un groupe d’écoliers (Tate Liverpool) en visite au musée d’art. (Il s’agit donc d’un travail plastique qui documente ce qui se passe dans la médiation culturelle !) L’image sur les trois écrans peut être parfaitement synchronisée et donner une vue panoramique du groupe, bien unifiée ; ensuite, les formats et les vitesses varient, sur deux des écrans, le plan reste large et sur celui du milieu, on se focalise sur un membre du groupe, ou sur un sous-groupe. La relation entre les écrans traduit des composantes de la dynamique de groupe, selon la parole, les affinités. Les enfants sont en uniforme, bien détachés sur fond blanc. Un studio a été improvisé à l’intérieur du musée. Les élèves parlent d’une œuvre, racontent ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent, construisent phrase après phrase une interprétation collective constituée des propositions individualisées, hésitantes d’abord, de plus en plus inspirée. On a l’impression que plus les uns et les autres énoncent ce qu’ils identifient comme parties de l’œuvre, dignes d’être dites, et donc s’approprient une compétence à discerner ce que l’art raconte, plus les langues se délient, plus l’imagination s’emballe. Ils sont dès lors devant un tableau qui au départ laisse perplexe – en tout cas rend la parole hésitante, difficile à faire sortir -, peut-être n’éveille que peu d’évocations et qui peu à peu apparaît comme une image en pleine métamorphose, en pleine vie, là, devant eux, quelque chose d’immense se met à bouger, à se transformer. (Et on retrouve la ligne d’horizon marine hantée par Protée, les regards des enfants s’enfièvrent, l’activité créatrice qui s’empare d’eux face à l’art, l’art de deviner ce que les formes deviennent, vers où elles vont rencontre leur désir de comprendre ce qui leur arrive, de deviner la forme et la place qu’ils vont occuper dans le vivant.) En alternance, sur un autre mur, on voit une élève du même groupe, assise par terre, en train de dessiner le motif d’une toile, « La femme qui pleure » de Picasso. Les regards furtifs, les regards qui s’attardent, fixent un détail ou cherchent à embrasser une signification d’ensemble, les regards qui s’absentent, s’éloignent du travail assigné et de l’œuvre, puis y reviennent. Les coups d’oeils rares, furtifs avec les condisciples occupés à la même tâche, de part et d’autre (on les devine). Les coups de crayons appliqués, cherchant la fidélité au modèle, ce transfert étonnant entre le regard et les gestes de la main. Tout l’engagement du corps dans les traits, le tracé respectueux (comme si le corps, bien que plutôt statique, mimait les formes et les sentiments à reproduire). Enfin, l’impression qu’à un certain moment, elle abandonne la reproduction picturale, elle griffonne, hachure comme elle l’entend, elle fait son dessin, conquiert un espace de liberté. L’ensemble se situe entre la contrainte, le devoir impersonnel et la découverte, ici aussi, d’une immensité difficile à déchiffrer, mais dans laquelle il est possible d’inscrire des formes à soi, des ébauches, des rites crayonnés par lesquels appréhender la métamorphose en cours de ce que l’on est. Ce qui reste ce que l’art doit déclencher en nous à tout âge ! – Rites de passage en discothèque – Respectant la réalité d’un partage entre « culture haute » et « culture basse », la photographe a réalisé le même travail mais dans un autre contexte, avec un autre type d’expression artistique. On quitte le musée où les adolescents sont confrontés à un art adulte, reconnu, légitime, au sommet des échelles de valeur esthétique, pour la boîte de nuit. Elle ne filme plus des jeunes face aux œuvres mais habités par les musiques qui leur collent la peau, qui les représentent. Elle a recruté dans une boîte de Liverpool une série d’adolescents acceptant d’incarner, d’interpréter avec leur corps, une de leurs musiques préférées. Un studio a été installé dans le club pendant des jours de fermeture et les jeunes dansent sur fond blanc, bien détachés, comme dans le vide, dans leur bulle, la plastique des mouvements superbement rendue, ethnographique. Dans la galerie, la scénographie comporte 4 grands écrans où les séquences filmées se succèdent, il y en a 6 au total. Une gestuelle assez connue, typée, mais dans un engagement tout de même impressionnant. La musique dans l’ensemble est du genre techno mainstream (pour dire vite), et il y a quelques exécutions qui font réfléchir : il y a une réelle connaissance, une gestion de la transe progressive, une manière éperdue de conjurer l’immensité questionnante que le corps rencontre dans la danse, de chercher les limites des formes bouillonnantes que l’on éprouve dans son organisme en changement. Il  a une dimension chorégraphique inéluctable, une recherche dans l’enchaînement des postures, en dépit même des stéréotypes interprétés. C’est l’immensité des formes et attitudes qu’ils conjurent, un horizon de rythmes et décibels dans lequel ils cherchent à se dissoudre pour être en harmonie avec un monde temporaire de métamorphose et sa sensualité propre (Protée, toujours à l’horizon, dans la mer techno !). Mais chaque cas est différent, même si, de l’un à l’autre, on retrouve le besoin de se nicher dans une identité, de coller, en se secouant, à une image rassurante de ce qui bouge. Le garçon au piercing, sur la musique un peu plus deep, a un abattage impressionnant, il doit certainement répéter, de même que la blonde avec bandeau (l’autre jeune fille est plus dilettante). La métisse sur un flow plus r’n’b est celle qui a le plus de naturel, dilettante mais nantie d’une grâce naturelle, elle a du mal à rentrer dans la musique, reste décalée, puis retrouve l’harmonie, se laisse surprendre par les changements de rythme. Le fan de Metal pratique un autre type de rituel, bien mis au point… Le soin et le respect que Rineke Dijkstra apporte dans son travail de rencontre avec les adolescents lui permet de montrer autrement ce qui les anime, ou ce qui gît comme devenir en eux, entre malaise indéfini et espoir protéiforme, beauté esquissée au rayonnement chétif, timide. Il me semble que, plastiquement, c’est construit remarquablement, méticuleusement, selon des protocoles qui ont quelque chose de très clinique, comme si, à travers eux, l’artiste continuait à s’ausculter, à représenter ce t âge de tous les possibles, de toutes les transformations où éclate le mystère du vivant, une sorte d’apogée maladive. (PH) – En 2005, rétrospective au Jeu de PaumeImages, vidéos

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