Grandes orgues percutées

Paal Nilssen-Love & Nils Henrik Asheim, « Late Play », UA8441

 orgue

Duo inattendu, ouverture d’un territoire particulier, avec les grandes orgues de Nils Henrik Asheim et le millefeuille percussif et polyrythmique de Paal Nilssen-Love. Henri Asheim, compositeur né à Oslo, écrit aussi bien des pièces pour musiques de chambre, musiques sacrées que pour du café-théâtre et des cérémonies tout ce qu’il y a de plus officiel et médiatique : les Jeux Olympiques de Lillehammer (1984) et le mariage royal (2001) ! A côté de ça, passionné par l’histoire et les possibles de son instrument (grandes orgues), il se livre à d’autres défrichages sonores nettement moins académiques: par exemple son duo avec Lasse Marhaug (Jazkammer) dans un dispositif électronique-noise-trash-metal-orgue peu ordinaire (enregistrement disponible : « Grand Mutation »). Avec un instrument aux frappes multiples qui courent aux quatre points cardinaux et l’autre dont l’amplitude du souffle est réputée monstrueuse (sulfureuse), capable de tout submerger, jouer ensemble consistera à « se retirer » pour laisser de la place à l’autre, à se partager le territoire. S’effacer. Nilsen-Love privilégie, dans un premier temps, les petits protocoles brosseurs en sourdine ou percussifs, brefs et très sonores, évoquant l’appel abstrait à la prière, délimitation théâtrale du temps de recueillement. Légers protocoles qui arpentent le temps et les distances. L’orgue l’accompagne discrètement, juste un souffle malaxé, l’écho de quelques mécanismes qui fondent dans la percussion, qui scandent un couinement, lui donnant une texture aérienne, pneumatique, très plastique, malléable. Ephémère. Le batteur va dériver vers des sons griffés, des traînées aigues, entre plaisir et douleur, à connotation mystique, un appel clair aux dimensions sacrées de l’orgue (miroir de la fonction archaïque du rythme, serait-ce un terrain d’entente ?). Celui-ci évitera de tomber dans ce panneau « cliché », il va biaiser, se cacher, fluer, contourner, fuguer, envelopper le batteur d’un fluide monochrome, déployer des écrans de fumée qui se dérobent… Le côté « matériel » de la percussion, résultat de chocs, heurts euphémisés, résonne bizarrement dans la vague immatérielle de l’orgue. Il y a des passages plus amples et orageux, tumultueux où les deux instruments rejouent la chute des anges (sans jamais chercher à les retenir), leur engloutissement dans des entrailles sonores soulevées, fusion chaotique. Horizon infernal gondolé. Puis des variantes plus corporelles, charnelles, où le batteur cherche l’intrusion, provoque au corps à corps et où l’orgue aguiche en distillant de fluettes chimères, silhouettes de verre sidérantes et en grondant ici ou là, dans le fond, pour maintenir une sorte de pression tapie, de fantasme de puissance toujours prête à se déclencher et que les pluies sèches de la batterie martèlent en s’amusant (« allez, montre toi, déchaîne toi »). Se poursuivant, s’interpénétrant fugacement, par accident, les deux instruments métamorphosent sans cesse leurs registres, leurs enveloppes, trompent leurs stéréotypes, jouent cache-cache et de cette manière déplacent leurs agencements sonores atypiques dans un espace de plus en plus large (cathédrale sans contour), comme ces nuages plein de reliefs qui s’élargissent, s’estompent et finissent par occuper le ciel entier, avant que d’autres formes en mutation viennent moutonner, s’y amalgamer et dilater encore l’impression de l’espace disponible à embrasser, communiquant au spectateur une étrange euphorie, fluide et pourtant portée par le tricot discret d’un tam-tam, lointain, arythmie étouffée du sang, dissonances mélangées… Souvent en position critique (par goût et recherche) cette rencontre est spectaculaire;forcément, des orgues d’église ne passent pas inaperçu, ça reste toujours un peu autour du cérémonieux, de la parade érotico-liturgique, de la partition pour « impressionner en déchirant les cieux ou traverser les ténèbres »… tout ça est bien ici, comme dépecé, déconstruit (« mangé par les mites ») par la dentelle cinglante des baguettes frappées, frottées, crissée sur peau, métal, bois… il en subsiste de fantastiques ruines sombres, romantiques, estompées, d’une incroyable richesse de formes, de recoins, de plis, de teintes crépusculaires flamboyantes camouflées derrière une formalisation elliptique, grandeur sabordée, recherche d’un minimalisme… (PH) Discographie de Paal Nilssen-Love en prêt public. –  Discographie de Nils Henrik Asheim en prêt public – 

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