Gangrène de petites phrases, remède du complexe

À propos de : Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Cours au Collège de France, Seuil 2011 – Annie Ernaux, Ecrire la vie, Gallimard 2011 – Intervention d’un jeune homme à une table ronde – Un couple d’adolescents dans le tram – Salomé de Richard Strauss (en général et La Monnaie en particulier) – Des œuvres de Pedro Cabrita Reis, Noritoshi Hirakawa, Bruno Perrament, Fabrice Samyn…

Je ressasse quelques images récemment imprimées en moi, qui se mettent en travers de mon chemin quand j’essaie de penser à quelque chose de précis, je tombe sur elles à tout bout de champ, sans raison. À l’inverse, quand je fixe une de ces images pour tenter d’analyser l’effet qu’elle produit, mes pensées sont propulsées dans de multiples directions, vagues, ne produisent rien d’autre que des points de fuite. Elles sont là, avec leurs forces autant centrifuges que centripètes, des signaux de composition de soi ou d’éclatement de ce que l’on croit être, rien n’est simple dans la réception des œuvres d’art, heureusement. Elles sont là parce que je ne peux ou ne veux résoudre ce qu’elles m’évoquent…

Ligne d’horizon possible de Pedro Cabrita Reis en fait partie. Rien de spectaculaire. Un trait, mais qui se répartit dans deux cadres distincts, accrochés à des hauteurs différentes et en chacun de ces cadres, sous le verre, son filament horizontal traverse des fenêtres de papier blanc à des hauteurs différentes. J’aime immédiatement. Et après ? Une union dissociée. La simplicité du trait et la complexité de formes géométriques tout autour. Du même artiste portugais, la grande sculpture de barres métalliques emmêlées, n’est-ce pas, agrandi un million de fois, un atome de cette ligne d’horizon crayonnée ? Et la couleur cachée de cette ligne d’horizon, dessinée au crayon noir, n’est-ce pas celle qui stagne dans le grand vase peint par Bruno Perrament ? Objet qui m’intrigue par le peu qu’il laisse voir de son intérieur selon l’angle de vue choisi par le peintre, alors que c’est manifestement la part la plus significative, celle qui donne du corps et volume, du secret et énigmatise la perspective. Là, la peinture affleure ou disparaît. C’est la tache qui focalise l’attention parce qu’elle ouvre du vague, de l’abstrait, dans la figure même d’une belle image figurative, imposante, élément de décor des visites de châteaux. Est-ce de l’ombre, la crasse déposée par les liquides successifs sur les parois intérieures du vase, est-ce une eau saumâtre parcourue de reflets, mais alors reflets de quoi, peut-on le deviner, le déduire de ce qui transparaît dans la peinture ? Cette vasque monumentale réveille les souvenirs d’un grand jardin privé, entretenu par des domestiques, où nous avions la permission d’aller jouer, enfants. Poursuivis et menacés à l’intérieur du jeu de guerre auquel nous nous adonnions, nous avions le droit de nous hisser sur le vase, réfugiés au bord du vide, obscur et mousseux, insondable chatoiement. Si nous avions le temps, avant que l’ennemi nous prenne, de faire résonner au fond un caillou ou un bâton, nous pouvions opter pour l’invisibilité, nous dérober à la mort, disparaître pour renaître loin, sous un autre avatar, dans les buissons du parc, tandis que nos poursuivants devaient fermer les yeux. Aujourd’hui, si j’essaie de me rappeler ce que nous voyions au fond du vase, ou plutôt ce que cela faisait d’essayer de lire en son gouffre, j’éprouve une volupté paradoxale semblable au vertige devant les photos plongeantes de Noritoshi Hirakawa, « depuis les parapets les plus fréquentés de Suisse » et qui « fixent la dernière vision qu’a celui ou celle qui se lance dans le vide » (feuillet de la galerie In Situ/Fabienne Leclerc). Ce fragment de peinture, infini pâteux et aqueux, je nage dedans. Impression d’être corporellement dans la peinture comme à certains endroits de l’exposition de Fabrice Samyn, Vanishing Point of Vue. Je suis fasciné depuis toujours, dans la peinture ancienne, par les points de fuite paysagers, ces fenêtres ou ouvertures dans les murailles de châteaux ou monastères, qui portent le regard loin de la scène centrale, vers des horizons universaux. Ces détails vides, éléments décentrés apportant de la respiration au thème principal, Fabrice Samyn en fait le sujet central de deux toiles, gros plan sur ces échappées, lointains brumeux, nature académique jusqu’à l’abstrait ou l’irréel. Plus exactement, il ne les invente pas, il les copie de toiles existantes, il peint la meurtrière tournée vers l’infini, fente luisante au fond de deux toiles du XVIe siècle consacrée à une célébration mystérieuse, la Vierge se mariant, un mariage en harmonie avec l’immaculée conception. « En entrant le visiteur peut choisir entre la salle de gauche ou celle de droite. À cet endroit, il est en position parfaite pour regarder alternativement deux peintures qui se font face, Between Vanishing Points. Ce sont deux paysages qui se répondent l’un l’autre. Deux détails isolés depuis deux peintures célèbres traitant du même sujet : Le Mariage de la Vierge peint, d’une part, par Le Pérugin vers 1500 et, d’autre part, par son élève Raphaël en 1504. » (Feuillet de la galerie Meessen De Clercq). Je me suis rarement senti aussi happé par un dispositif pictural, âme migrant dans la matière peinte, tâtonnant dans un brouillard aveuglant, cherchant à se fixer dans un sentiment de fuite heureuse, sans perte, comme un retour à une géographie d’avant la dispersion à la surface du globe. Ces ouvertures sont en elles-mêmes d’une simplicité confondante, édénique, tout en apportant à la toile une complexité diabolique. Le sens de ce qui est représenté est toujours ailleurs, dans l’insaisissable, dans ce qui fuite. « Et le point de fuite ne se trouve pas au bout de l’horizon mais dans les profondeurs du gouffre infernal d’abord et sur les hauteurs de la montagne du Purgatoire ensuite. Dante ne cherche pas à fuir : il s’ingénie à se fixer dans le lieu. Il n’est pas encore en proie à la pulsion spatiale qui hantera les générations à venir et les conduira à franchir tous les non plus ultra de ce monde et d’autres mondes encore. » (Bertrand Westphal, Le monde plausible) Je serais bien en peine d’expliquer complètement pourquoi ces images me collent, me touchent, et s’imbriquent, se répondent. Il est impossible d’imaginer une intention d’artiste et un impact prévu, intentionnel, un résultat rationnel. Il est rarement envisageable d’exprimer pleinement ce que l’on ressent. On s’appuie sur quelques rares mots, de petites phrases bancales, approximatives, elles sonnent bien, mais on sent qu’elles disent peu, il faudrait de nombreuses et longues phrases et cela requiert un investissement conséquent. La réception de ces œuvres est complexe et crée de la complexité. Et c’est ce qui importe, du sens sans finalité, sans explication aboutie, des hypothèses qui s’accumulent, un travail inlassable au contact des oeuvres. Il n’y a rien d’autre à trouver que ce travail. Cette occupation mentale qui doit conjurer le désir du « dernier mot ». Une tentative perpétuelle pour comprendre qui nous fait progresser sans cesse dans l’art d’interpréter et d’expliciter le fonctionnement de notre imaginaire, mais sans jamais arriver au bout, à un universel imposable, autoritaire. Parce ce que sans cesse, d’autres images prennent le relais et relancent les investigations. Exactement comme lorsque l’on essaie de comprendre la société, la complexité n’est pas une opacité, une manière de noyer le poisson et de propager l’impuissance, c’est une discipline entre point de fuite et point d’équilibre, où les explications et raisonnements clarifient sans cesse mais n’en terminent jamais avec tout ce qu’il y a à élucider, permettent de construire en déminant les pièges des autorités mal placées, celles qui prétendent détenir la clé des origines et des solutions finalistes, qui sont souvent aussi des solutions finales. Et il n’est même pas envisageable d’en finir avec ces autoritarismes, mais de jouer avec, de faire avec, de les neutraliser un tant soit peu par la prise en compte du complexe comme énergie créatrice de solutions évolutives. Énergie qui érode la logique des camps ennemis organisés en partis et antinomies primaires. L’école n’est ni facteur d’intégration ni facteur d’aliénation. Elle est nécessairement les deux à la fois.
Or, dans la gestion des affaires publiques, l’emploi des petites phrases se généralise sans vergogne, en décalage complet avec la complexité à prendre à bras le corps, et ce qui « fuite », au lieu d’ouvrir des points de fuite dans les discours, des espérances, ne conduisent qu’à des apories. Voici le titre et l’introduction d’un article publié dans Le Monde (3 février) : « Comment la parole de M. Sarkozy est distillée. Le chef de l’Etat organise et multiplie les déclarations à huis clos susceptibles de « fuiter » dans la presse. » C’est la consécration du règne des « petites phrases ». Elles ne fonctionnent même plus par incidences, par fuites accidentelles, mais alimentent un système de fuites organisées, mises en scène, c’est tout un scénario qui détermine ainsi notre relation au réel sous forme de d’analyses biaisées, de révélations en trompe-l’oeil. Cela signifie que l’on nous inscrit dans ce scénario, puisqu’il s’adresse à nous, public, citoyen, électeur, que l’on nous y assigne un rôle en fonction de ce qu’implique ce régime des petites phrases. C’est un régime qui, nous prenant pour cible, révèle aussi la représentation que le politique se fait de nous. Il faut tout simplifier pour qu’ils comprennent et faciliter leurs choix électoraux. Après trois minutes, c’est prouvé scientifiquement, ils zappent, les pauvres. La simplification à outrance finit par imposer l’idée de complot, de paranoïa, de réalité tronquée et de classe politique qui a tout faux. « Ce qui est inquiétant, c’est que les gouvernants croient qu’ils commandent aux nuages et qu’ils arrivent à le faire croire aux gouvernés, avec la complicité de gens qui font partie du réseau que sont aujourd’hui les journalistes, par exemple, qui s’inquiètent des petites phrases, qui font croire que les petites phrases agissent et qui, ignorant les mécanismes du type de ceux que je décris, c’est-à-dire les schèmes de réseaux et de causes dans lesquels sont pris les gouvernants, ignorent presque toujours les causalités réelles : les journalistes détournent alors l’attention et privilégient une vision personnaliste du pouvoir et des formes de contestation du pouvoir, qui sont mal appliquées lorsqu’elles s’appliquent à des personnes. » (Bourdieu, Sur l’Etat, page 478, L’usage des sceaux royaux : la chaîne des garanties). On nous déconnecte de plus en plus des causalités réelles, en jetant le discrédit sur tout ce qui prend les apparences du complexe. Pour les dossiers bureaucratiques, faire du one page, pour les interviews, résumer sa pensée en trois minutes, aller à l’essentiel, ne pas embêter les gens avec des raisonnements trop longs, cet essentiel-là étant ce qui alimente la suprématie des petites phrases. La sociologie donne des armes pour résister au charme de ces formules médiatiques. Voici un schéma très simple qui peut néanmoins donner le tournis, comme ces ouvertures illuminées au fond de toiles mystiques ou comme le gouffre d’un vase sondé par un enfant, en réhabilitant le complexe: « Les choses bougent les unes par rapport aux autres et les gens occupent des positions dans ces choses qui bougent, et leurs prises de position sur la chose qui bouge là où ils sont et sur les autres choses qui bougent autour d’eux dépendent de la position qu’ils occupent dans chacun des espaces. » (Pierre Bourdieu)
Lors d’une table ronde avec des orateurs principalement représentatifs des pouvoirs publics ou du secteur non-marchand subventionné, un jeune homme est invité à table pour exposer son expérience. Il représente une petite entreprise ou une association privée, je ne sais plus. Ses premiers mots sont : « Je n’ai pas de stratégie, je travaille sur le terrain, j’essaie de développer des outils utiles à tous, on veut juste « aider » … » Puis il raconte l’histoire de sa petite entreprise de copains, partie de rien, pour le plaisir de créer du flux entre musiciens, amateurs de musiques et organisateurs de concerts, comment cela permet d’orienter les intentions mal définies des uns et des autres, perdus dans le champ, vers telle ou telle action riche en visibilité. Il détaille les quelques outils qu’ils ont réussis à rendre incontournables dans certains réseaux du WEB, il esquisse son pedigree et ses atouts d’entrepreneur décomplexé. Pour montrer qu’il a la tête bien sur les épaules, il sort quelques statistiques sur les visites que leurs sites génèrent pour finir par dire que, toujours fidèles à leur philosophie désintéressée de départ, lui et ses copains ne se mettent jamais en avant, jouent les intermédiaires entre bons flux, ils sont plutôt adeptes du branding, terme en lui-même relevant éminemment du vocabulaire marketing, donc quintessence stratégique, et qu’ils n’ont pas à s’en plaindre, ça marche. Ce jeune homme vif et sympathique, se revendiquant vierge de tout esprit intéressé, en quelques minutes n’a fait que démontrer son aptitude à se vendre. Il lui était probablement impossible de faire autrement dans ce contexte et le temps de parole imparti et, sans nul doute, il est effectivement persuadé de ne poursuivre aucun profit. Il ne ment pas. Il est simplement remarquable d’observer comment l’obligation de se vendre est devenue naturelle au point de brouiller les écarts entre attitudes intéressées et désintéressées. Le discours sur la nécessité de se vendre dans un monde de plus en plus concurrentiel a marqué les esprits. Mais c’est aussi un grand classique du double-jeu situationnel, ce que Bourdieu appelle la « mauvaise foi sartrienne : le fait de se mentir à soi-même, de se raconter qu’on agit pour l’universel alors qu’on s’approprie l’universel pour ses intérêts particuliers. » Et ce n’est pas une manière de condamner sommairement, mais de réintroduire le complexe : « Cette appropriation privée de l’universel, que l’on a tendance à considérer comme un abus de pouvoir, est malgré tout quelque chose qui fait progresser l’universel. […] La transgression qui se masque au nom de l’universel contribue un peu à faire avancer l’universel dans la mesure où l’on pourra utiliser l’universel contre elle pour la critiquer… » Ce déni stratégique de la posture stratégique chez le jeune homme de la table ronde, prête à sourire, tellement il intériorise une perception puérile de ce en quoi consiste le stratégique dans le comportement social. Heureusement, c’est plus compliqué sinon les relations humaines sombreraient dans l’ennui du binaire. « Le mot de stratégie donne souvent lieu à des malentendus, parce qu’il est très fortement associé à une philosophie finaliste de l’action, à l’idée que poser une stratégie reviendrait à poser des fins explicites par rapport auxquelles l’action présente s’organiserait. En fait, je ne donne pas du tout ce sens à ce mot : je pense que les stratégies renvoient à des séquences d’action ordonnées par rapport à une fin, sans qu’elles aient pour principe la fin objectivement atteinte, sans que la fin objectivement atteinte soit explicitement posée comme fin de l’action. » Et un peu plus loin, Pierre Bourdieu précise cette approche en enchaînant avec la notion de jeu : « Le sujet des stratégies n’est pas une conscience posant explicitement ses fins ni un mécanisme inconscient, mais un sens du jeu – c’est la métaphore que j’emploie toujours : un sens du jeu, un sens pratique, guidé par un habitus, par des dispositions à jouer non pas selon des règles, mais selon les régularités implicites d’un jeu dans lequel on est immergé depuis la petite enfance. » (P. Bourdieu, Sur l’Etat, page 380, La notion de système de stratégies de reproduction) Pour avoir un dialogue constructif avec le jeune homme représentant le sens de l’initiative privée dans un contexte d’échanges entre opérateurs du public, il aurait fallu créer un terrain d’entente commun, en explicitant les « régularités implicites » liées aux positions des uns et des autres selon leur place dans le jeu. À défaut de ces explications délicates et fastidieuses, les tables rondes hétérogènes sont souvent stériles, productrices de petites phrases, alors qu’on leur attribue des vertus de points de fuite salutaires pour la pensée.
En moins d’une heure, la neige a déposé quelques centimètres d’ouate sur la ville, la circulation stresse et patine, les voitures roulent pare-choc contre pare-choc, les trams retardés et plus rares sont pris d’assaut par les étudiants égayés, énervés, hésitant entre l’envie de se vautrer et jouer dans la neige et la crainte de rater leurs trains, de rentrer chez eux à des heures impossibles. Je me trouve coincé sur une petite banquette de tram devant un couple d’adolescents. Lui est affalé, les genoux bien avant, des sacs calés entre ses jambes, m’obligeant à m’asseoir de biais, empiétant sur le passage. Elle, bien droite, appuyée contre la vitre embuée, à contre jour, fine, de longs cheveux noirs. Tourné vers elle, il évoque les crêpes de la Chandeleur et constate que cela ne lui évoque rien. Il la questionne : « hé ! ho ! la Chandeleur, les crêpes, le 2 février, ne me dis pas que… » Et quand, décidément, il réalise que cela n’évoque que de vagues souvenirs chez sa petite amie, qu’elle n’a avec cette tradition que des liens lâches, « chez nous, on fait des crêpes n’importe quel jour », je le vois pâlir, s’offusquer. Je crois à une parodie d’indignation. Mais la fille sent qu’elle doit se justifier plus que cela : « Tu sais, je n’ai jamais retenu toutes ces dates par cœur, chez moi, on n’était pas très strict sur le vrai jour. » Et alors, à la tension qu’exprime le visage du jeune mec, il est clair qu’il ne plaisante pas, un point sensible, du sacré a été atteint en lui. Cela me surprend tellement qu’un bref instant je me demande si ce n’est pas un simple d’esprit. Mais non. Et il pousse plus loin l’examen : « Comment ça, ces dates !? Noël, Toussaint, Saint-Nicolas, tu sais tout de même bien quel jour ça tombe ? » Les réponses de la jeune fille ne sont pas toutes erronées, mais balbutiantes, pas ancrées dans son rythme de vie, à la limite ça ne la concerne pas. Et l’autre alors de déclarer en la regardant dans les yeux : « Tu me choques. Je suis choqué, vraiment. Ce n’est même plus de l’ordre de la culture générale, c’est… c’est… c’est comme ça, on sait cela, un point c’est tout. » La jeune fille n’est pas blessée, ni même contrariée, elle n’argumente plus en faveur de son attitude, mais elle a une subtile lueur, un peu de commisération, tu ne te rends pas compte combien c’est tellement plus gai, elle lui laisse croire qu’il a raison. Elle s’illumine comme ces perspectives aveuglantes dans les tableaux anciens et dont les portes vers un ailleurs dématérialisé dans la science-fiction ne sont qu’une version parmi d’autres. Une seconde, un éclair, une épiphanie, le visage de la jeune fille a été pour moi musical, son expression m’a fait pensé à une déchirure lumineuse dans le chant de Salomé quand elle se dévoile au prophète et lui ouvre pleinement la révélation de l’amour, après un dialogue de sourd où son sentiment clair s’enhardit malgré les répliques barbares de Iokanaan. Les interprétations les plus courantes de Salomé remuent les profils de femme lubrique, allumeuse morbide, dépravée provocante, femme fatale ne respectant rien. Si la femme fatale est souvent magnifiée, présentée comme figure adulée, il faut rappeler tout ce que cette notion trouble doit au machisme conservateur, axé sur ce fantasme de la chute qui n’est attribuée qu’aux sortilèges amoureux de la femme, chute honnie et désirée à la fois. L’homme chute parce que la femme l’affaiblit. Avant de faire face à la lumière de Salomé, le sinistre prophète a, du reste, annoncé la couleur, rappelant de quel côté du genre il se situe. À propos de la mère de Salomé, il clame qu’elle doit quitter « sa couche impure, sa couche incestueuse » et « qu’elle se repente de ses crimes ». Il s’exalte virilement plus loin en rappelant qu’en toute bonne justice divine, cette femme incestueuse devrait être lapidée. On pense avec effroi aux femmes qui, aujourd’hui encore, sont bien lapidées pour ce genre de « crime ». Mais si, étant donné le matériau utilisé pour le livret et le goût fin de siècle pour le décadent, on peut comprendre la posture adoptée dans le texte, c’est tout autre chose qui se produit dans la musique de Strauss, un point de fuite bouleversant, le rayonnement d’une musique blanche déjouant les stéréotypes de la femme pécheresse, du moins à cet instant, du côté de Salomé, car c’est l’amour pur qui s’exhale, transcendé, au-dessus de tout, une chance, une rédemption. Et ce que lui répond Jochanaan, au nom de la religion du Père, fondement du machisme, est d’une brutalité innommable, d’un obscurantisme crétin endurci, rien que dans la manière de rembarrer celle qui l’interpelle : Fille de luxure, Fille de Babylone, Fille de Sodome ! Il prévient, hors de lui, bandé dans ses attributs de prophète hystérique, que si elle le touche cela reviendrait à profaner la maison de Dieu, ni plus ni moins. Il assène tant et plus dans son délire que « c’est par la femme que le mal est entré dans le monde », un bon vieux classique toujours vivace chez tous les fondamentalistes actuels, juifs ou islamistes, et tout ce qu’il conseille à celle qui lui ouvre les portes de l’amour est d’aller se « prosterner devant le Fils de l’Homme » en se couvrant le visage de cendres pour implorer pardon d’être une femme aussi impudente. Face à l’amour du vivant porté par l’héroïne, les héros dressent leur peur de la castration, la volonté de dominer le néant en invoquant le lien avec Dieu et en exerçant le pouvoir de condamner à mort. Mais aujourd’hui encore, les livrets d’opéra entretiennent la vieille imagerie de Salomé en femme fatale, des metteurs en scène s’obstinent, par manque d’imagination ou d’analyse, à la présenter en jeune garce allumeuse (Guy Joosten à La Monnaie de Bruxelles, février 2012).
Mais si je vois la musique de Strauss-Salomé sur le visage de l’adolescente du tram, quand elle écoute les rebuffades de son petit ami, j’entends bien dans les propos de ce dernier, la sinistre tonalité prophétique de celui qui détient le pouvoir de faire respecter la loi du Père, enfin il faudrait dire « il croit détenir ce pouvoir pour faire croire qu’il le détient et entretenir la croyance que ce pouvoir existe ». Et en l’occurrence, ici, il a la charge de faire appliquer la loi du calendrier, celle qui détermine la relation au temps. « Il n’y a rien de plus banal que le calendrier. Le calendrier républicain avec les fêtes civiques, les jours fériés, est quelque chose de tout à fait trivial auquel nous n’accordons pas d’attention. Nous l’acceptons comme allant de soi. Notre perception de la temporalité est organisée en fonction des structures de ce temps public. […] Voilà un bel exemple de public au cœur même du privé : au cœur même de notre mémoire, nous trouvons l’Etat, les fêtes civiques, civiles ou religieuses, et nous trouvons les calendriers spécifiques de différentes catégories, le calendrier scolaire ou le calendrier religieux. Nous retrouvons donc tout un ensemble de structures de la temporalité sociale marquée par des repères sociaux et par des activités spécifiques collectives. On le constate au cœur même de notre conscience personnelle. » (Pierre Bourdieu, Sur l’Etat)
Face à la jeune fille qui lui ouvre l’espace du possible, en appelle à l’imagination amoureuse pour inventer leur propre calendrier, le garçon rappelle la loi, incarne le prophète choqué par un blasphème calendaire. Et quelques minutes plus tard, sa main paternaliste vient couvrir celle de sa copine, avec mansuétude, je vais t’apprendre à t’orienter dans la vie, je vais t’inculquer ta place, je suis un mec, le fils de mon père fils de son père, et sache que ma mère m’a toujours servi les crêpes au jour précis de la Chandeleur. En assistant sans trop de vergogne à cette scène, avec l’envie, plus d’une fois, d’adresser la parole à la jeune fille, car il doit être rafraîchissant de parler à une personne hors calendrier, comme d’égarer son regard dans la perspective infinie des toiles anciennes, les aspects vieillots que j’attribue peut-être à tort, sur des indices extérieurs trompeurs, à cette relation amoureuse entre adolescents, m’attristent, me mélancolisent dans le décor imprévu de neige. Est-ce que fondamentalement quelque chose a changé entre filles et garçons ? Je pense à quelques pages d’Annie Ernaux, dont cet extrait sur la première fois. « … on sautait les marches deux par deux vers la cave d’où s’échappait la musique de la surboum, que le sentiment d’une jeunesse absolue et précaire à ce moment-là nous submergeait, comme si on allait mourir à la fin des vacances à la manière du film Elle n’a dansé qu’un seul été. C’est à cause de cette sensation éperdue qu’on se retrouvait après un slow sur un lit de camp ou sur la plage avec un sexe d’homme – jamais vu sauf en photo et encore – et du sperme dans la bouche pour avoir refusé d’ouvrir les cuisses, se souvenant in extremis du calendrier Ogino. Un jour blanc se levait, sans signification. Sur les mots qu’on aurait voulu oublier aussitôt après les avoir entendus, prends ma queue suce-moi, il fallait mettre ceux d’une chanson d’amour, c’était hier ce matin-là c’était hier et c’est loin déjà, embellir, construire la fiction de la « première fois » sur le mode sentimental, envelopper de mélancolie le souvenir d’un dépucelage raté. Si on n’y arrivait pas, on s’achetait des éclairs et des bonbons, on noyait le chagrin dans la crème et le sucre ou bien l’on s’en purgeait par l’anorexie. Mais une chose était sûre, il ne serait plus jamais possible de se rappeler comment était le monde avant d’avoir eu un corps nu contre le sien. » (Annie Ernaux, Les Années, Ecrire la Vie, Gallimard, 2011)
Techniquement, bien entendu, beaucoup de paramètres ont changé, l’ignorance des choses de l’amour n’est pas de même nature. La transformation du visage de la jeune fille en matière musicale, coïncidence surprenante avec la manière dont Richard Strauss exprime l’amour féminin soudain, convulsion délicate qui révulse l’homme frustre, cette musique infinie dans ce visage frêle et, somme toute quelconque, par laquelle je pouvais saisir quelques mouvements de son âme, à la fois un mouvement vers son copain, l’enveloppant d’amour sans condition, et un éloignement, constatant qu’il ne pourrait jamais la rejoindre au fond d’elle-même, mais s’en faisant une raison, pardonnant, correspondait à cette nécessité intérieure, impérieuse, dont parle Annie Ernaux de recouvrir le réel par les mots et les sons d’une chanson d’amour et de construire la fiction sentimentale selon son propre calendrier. Pour corriger un déséquilibre, prendre sur soi. Ligne d’horizon probable, vues plongeantes du photographe japonais, points de fuite en peinture et gouffre du vase vers de nouveaux avatars, Salomé amoureuse et monstre prophète s’incarnant dans un couple d’adolescents, la complexité sociologique comme réponse à la gangrène des petites phrases, les lignes brisées et constructives de l’écriture vitale d’Annie Ernaux, tout cela se rassemble d’autant mieux en un seul texte que j’en ai mélangé les éléments, sans le vouloir, en rêvassant devant, oui, mais ensuite dans les dessins floraux de givres, constellations de cristaux, rhizomes stellaires. (PH)

         

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