Mythes, espèces à préserver ?

Huang Yong Ping, « Caverne 2009 », « Arche 2009 », Galerie Kamel Mennour

Les images de Huan Tong Ping sont spectaculaires et semblent évidentes. Elles projettent dans l’espace urbain des représentations de scènes au fondement de notre culture, notre imaginaire. Familières, trop familières. Pénétrer dans la galerie et s’y trouver confronté en premier avec l’hermétisme brut d’une énorme roche, c’est surprenant. Est-ce une nouvelle manifestation de l’art abscons, impénétrable ? Il n’y a rien à voir. Une paroi, ces anfractuosités. Elle ressemble à une gemme et l’on déduit – on sent, mais qu’est-ce qui induit cette intuition ? – qu’il doit y avoir quelque chose à l’intérieur. On tourne. Une cloison blanche percée, gravats au sol. L’idée que ce qu’il y a à voir, dedans, s’y trouvait enfermé depuis la naissance du bloc de granit, conservé dans l’éternité du matériau et du mythe. S’approcher, regarder, ah oui, « la scène de la caverne, Platon, bien vu, marrant », et on aurait envie de passer à autre chose, l’image est enregistrée. L’histoire de la caverne, sauf à relire le texte, on en garde un souvenir sommaire : enfermé dans la caverne où se projettent les ombres de la vie extérieure, des philosophes mesurent l’impossibilité de percer à jour la vérité du réel, tout n’est qu’apparence. Le coup d’œil ici ouvre d’autres perspectives : penchés vers l’obscurité de la grotte, nous sommes les représentants du réel que les penseurs tentent de saisir. Nous voyons comment la pensée travaille avec nos ombres, s’accaparent nos apparences. Il ne s’agit pas de philosophes dans l’œuvre du sculpteur chinois mais plutôt des personnages religieux, aux silhouettes fanatiques, contemplant le manège des ombres et s’en contentant. Image de l’obscurantisme. (Dans l’autre pièce de la galerie, la masse d’un éléphant fait pendant à celle de la roche abritant la grotte. L’animal imposant est une sorte de grotte animale, caverne où l’humanité projette ses animalités : il est écorché, la peau lui est tombée et gît à ses pieds comme une ombre qui l’entrave. Sa surface dénudée est marbrée, fantomatique, carte géographique maladive, forme irréelle, chaire qui se cadavérise, il semble charger pour l’honneur, droit vers l’agonie, comment vivre sans cuir? ) L’Arche est installée dans la chapelle des Petits-Augustins (Ecole des Beaux-Arts). Je m’étais peu renseigné et, approchant du porche, la surprise est de taille : c’est vraiment l’arche de Noé qui flotte au milieu de la chapelle, qui s’éloigne de la nef et semble se diriger vers la cour, appareiller. Le dialogue avec l’environnement, les œuvres d’art de la chapelle symbolisant la haute culture occidentale, et la fragilité du vivant incarné par cette arche bricolée, est postulé et frappe l’imagination. L’arche est impressionnante, haute, et vraiment bien fournie en toutes espèces animales serrées les uns contre les autres, jusqu’aux araignées, scorpions et autres scolopendres que l’on voit ramper sur la coque. Le bateau est en papier pour accentuer l’idée du presque rien qui supporte le vivant, la perpétuation des espèces, la faune et la flore… Tout n’est pas intact, l’embarcation a été frappée par la foudre, des parties sont calcinées, certains animaux sont partiellement brûlés, endommagés, amputés. C’est aussi un peu le radeau de la Méduse. C’est une arche inquiète, animaux tendus, ne bénéficiant d’aucune protection divine, une équipée de survie voguant dans l’inconnu, sans idée de destination, sans orientation, sans gouvernail. Errance. Abandon. L’intention est louable mais un tel recyclage figuratif, de l’ordre de la réalisation commémorative par crèche, de mythes archi-connus confits dans leur universalité, permet-il effectivement d’interroger autrement l’actualité, le présent et notre implication dans le présent, au-delà de quelques réflexions générales, adaptant le scénario initial et son message au contexte contemporain ? La théâtralité de ces œuvres épate, enchante quand on les découvre, quand on les a sous les yeux. Je ne suis pas certain que leur effet se vérifie sur le long terme. Elles s’emprisonnent peut-être dans des idées et des schémas de pensées empaillés, trop bateau, trop figuratifs, trop « beaux sentiments » anecdotiques !? Ces mythes aident-ils encore à penser, ne sont-ils pas en panne, mis en difficulté par l’état actuel, « inédit », de la société? Sont-ils en voie de disparition comme l’esprit-caverne qui les accoucha ? Ça mérite en tout cas d’aller y jeter un œil, ça remue un héritage important, que peut-on en faire, en tirer, comment le ranimer, est-il encore utile à une critique sociale, voilà quelques hypothèses avancées par un artiste chinois installé en France. Dans les grottes artistiques de la grande ville, les ombres de nos mythes bougent-ils encore, quel effroi nous adressent ces scènes primitives de la pensée occidentale. Il y a de quoi s’amuser au cours d’une promenade urbaine… (PH) – Huang Yong Ping au Centre Pompidou/ Traces du sacré

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