Tapisserie d’alcôve et chair à canon

alcove

Librement inspiré de : Julien Des Monstiers, A l’ombre des météorites, Galerie Christophe Gaillard – Thomas Hirschhorn, Pixel Collage, Galerie Chantal Crousel – Wyatt Kahn, Galerie Xavier Hufkens – Vidya Gastaldon, Hello From the Other Side, Galerie Art : Concept – Steve Mc Queen, Remember Me, Galerie Matrian Goodman – lectures, choux au jardin…
alcôve

Une jeune fille devant lui, dans le train, s’installe avec des gestes futés de jeune chatte et se plonge dans un livre. Sa mémoire balaie quelques réminiscences de peintures de femmes lisant (climat dominant de l’école flamande, esthétique troublante d’une saisie magistrale de l’intériorité, de l’immatériel s’incarnant). Elle a les pommettes saillantes, les cheveux tirés en arrière dessinent sur son crâne une belle course de sillons légèrement crépus, courant vers le même point aveugle, à l’arrière. De ce tissage rigoureux et lyrique, s’échappent, comme les avoines folles en bordure des champs, quelques boucles désordonnées près du lobe nu et grand ouvert et le long de la nuque élancée. Les yeux ne sont pas visibles, absorbés littéralement par le texte – faisant même, à cet instant précis, partir du corps du texte -, sous les paupières baissées, ourlées de leurs cils aussi sensibles et susceptibles que des vibrisses, protégeant jalousement l’attention investie dans le fil de la lecture. Fines herses déterminées à repousser toute intrusion, toute distraction. Les lèvres bien dessinées sont fines, légèrement comprimées et vibrant à l’unisson de la musicalité des mots qu’elle laisse chanter en elle, pour mieux accompagner l’épanouissement narratif en tous ses sens. C’est une onde labiale imperceptible, comme quand on muse discrètement, que l’on se rappelle une berceuse très ancienne, ou que l’on survole des phrases séduisantes, qui emportent, et qu’on les déchiffre en articulant à peine, en courant, très très bas, sans volume sonore, juste à la surface. Cet exercice, en général, est un bourdon, un drone syllabique, qui accroît la sensation de vide environnant et de fusion avec le texte. Un mince anneau d’or lui traverse la narine, presque inaperçu, tellement léger que le souffle cadencé de la lectrice le fait imperceptiblement tanguer, une respiration profonde et lente, quasiment léthargique, semblable à celle des dormeuses qui rêvent. Il ne se souvient pas d’avoir été secoué d’une telle envie irrépressible de prendre un visage dans les mains. (Mais en même temps, il se souvient de toutes les fois où son existence en a dépendu, et il voit se superposer les visages essentiels qu’il a pu emballer de caresses délicates.) Le recueillir, vouloir toucher l’expressivité, l’esprit et l’aura d’un être extérieur, étranger, qui tient à un ensemble de traits, fixes et mobiles, sombres et lumineux, mais qui n’est pas réductible aux descriptions, aussi minutieuses et exhaustives soient-elle, des multiples apparences physionomiques. Ce que dégage un tel visage résulte de tout ça mais selon une combinaison infusée et venue d’ailleurs, en sus. Alors, prendre un visage dans ses mains, c’est jouer à toucher les points de passage entre le physique et l’esprit, effleurer ce qui transpire du biologique, comme plonger ses mains dans l’onde. Chaque fois que les doigts effleurent ces sortes de joints entre visible et invisible, une fine décharge se produit. C’est jouer à recueillir une image reflétée à la surface d’une eau calme, entière, sans qu’elle se disperse. C’est rassembler tout ce qui, sous la fixité de masque, ruisselle et fait sens, tout ce qui parle et rayonne, toujours une multitude, jamais une source unique. Et, soudain, fatalement, sentir tout ça s’écouler entre les doigts, sable fluide, un léger chatouillement des pommettes qui glissent, des cils qui battent, des lèvres murmurantes, du nez presque éternuant, du menton et des joues souples et doux comme de la glaise. Sous les mains qui le moulent en douceur, le visage s’efface, englouti dans les caresses, subtilisé. Il se recompose probablement autre part, autrement. Il est emporté par ce mouvement d’aspiration, de disparition dans la fusion que cherchent à fixer et conjurer les bouches accolées embrassées. Peut-être était-ce les quelques gestes qu’elle accomplit en prélude à la lecture, qui le fascina ? La manière dont elle recouvrit ses épaules d’une ample étole, et sous cette aile douillette, la position du corps s’effaçant, presque fœtale, pour faciliter la concentration et la migration dans le texte ? Un autre indice de cet effacement corporel pour mieux pénétrer le récit narratif, était l’espèce de dépersonnalisation opérée par les vêtements sombres et sobres, uniformisant et comprimant les formes féminines, dont une généreuse poitrine comme anonyme sous les bandeaux serrés du corsage. Puis le soin avec lequel elle prit le bouquin protégé de sa liseuse, ouvrit à la bonne page et fit glisser le signet hors du volume, les doigts caressant les dernières lignes lues comme si elles fussent imprimées en relief, tout un rituel félin, envoûtant, qui fit que, la regardant, son regard était redirigé au-delà, vers un point de fuite éparpillé, divers reflets en cascades. C’était d’abord ce regard des réveils en des nuits d’hôtels, vague, tout chose de la vacance occasionnelle. La volupté de se réveiller ailleurs, sans obligation, sans horaire, sans contrainte, de pouvoir simplement fixer le vide. Les sens paresseux fixant le papier peint dans la pénombre, et s’y enfonçant dans un labyrinthe rigoureux de fleurs et de feuilles, toutes semblables, banales, jusqu’à se perdre, ne souhaitent pas même revenir à la surface, au contraire, les yeux succombant à une nouvelle lame de sommeil. Et il ne voyait plus la jeune fille en tant que telle, mais communiant avec elle en quelque sorte, visualisant une sorte d’écran lointain sur lequel la lecture projette des ombres et des marques, laisse des traces, grave un cheminement. Rien de rationnel. Un petit pan de mur décoloré, éclairé de l’intérieur, plein de coups. Un plan de pâte vert pâle, nullement vierge, souvent utilisé, raclé, puis lissé de nombreuses fois, replâtrée, gardant les traces d’impressions successives, patiné et un peu sale. Et là-dedans des éraflures, des écorchures, des traits, des angles cachés, des étoilements écaillés, des résurgences de formes oubliées, esquissées, quelques éclats d’anciennes couleurs, des géométries futures et prémonitoires. Des scarifications à même une écorce vivante, blessée, qui efface peu à peu les inscriptions raturées et la chair sentimentale approximative qu’elles exhibaient. Des déchets, des débris, des lambeaux de lettre ou d’étoffes, des bribes d’organismes décomposés surnageant dans la mousse verdie d’une eau figée. À même la peinture vernie, fatiguée, une mécanique fantomatique et erratique agite la toile de fond. Peut-être. Il songe à des rites d’inscription funéraire presque estompés. Ou des graffitis cabalistiques à travers une lueur blafarde, cherchant à percer, à renaître. Des silences d’hôpitaux. Des angles de geôles. Des lumières de morgue. Des pratiques de suffocation. Il voit des gestes à l’infini de mains qui enveloppent de pansements des tronçons de membres et de torses équarris. Des corps humains ou autres, disloqués, et puis emballés soigneusement de toile, chaque fragment devenant anonyme, objet neutre, cailloux feutré. Ce qu’il vit et ressenti nez à nez face aux compositions de Wyatt Kahn. De grands formats aveugles, sortes de puzzles abstraits, assemblages de formes enveloppées de tissu uniforme. Morceaux d’œuvres d’art historiques et démembrées, ensevelies sous le bandage médical, et mélangés de manière à recomposer d’autres œuvres hybrides, équivoques. À l’étouffée. Ce sont des sculptures momies aphones, atones qui absorbent et annulent toute signification dans leur composition capitonnée. Puis elles excitent l’envie de tâter, de deviner les lignes de fractures sous le bandage serré. Comme ces emballages de boucherie à travers lesquels il aime deviner, en palpant, la forme d’un os, d’un gigot, d’une volaille, la consistance d’abats, d’une côte de porc ou de bœuf persillé…

Mais il revient en surface, sur les paupières baissées, les lèvres frémissantes, les oreilles antennes, enveloppant du regard l’ensemble du corps lisant, blotti sous le châle douillet de cachemire, se reprochant le long regard déshabillant, intrusif et repartant alors vers de lointaines profondeurs de prairies fleuries, armoriées, dans cette quiétude de rêve éveillé des chambres d’hôtel hors du temps. Comme si c’était vers ce genre de là-bas, clos, qu’il eut envie d’emporter les rêveries grisantes et perturbantes happées par son œil voyeur. Vers un treillis figuratif de forêt vierge. Un infini de branches et troncs entrelacés. Un fouillis de feuilles où il avance sans aucun repère, caressé par les branches, rien ne semble structuré, mais plutôt une immensité en vrac, sans aucun centre, sans ligne directrice. Souvenir charnel des intrusions, plié en deux, dans des taillis touffus, visage griffé, évoluant à l’aveugle vers des zones calmes, isolées, et avalant par les yeux presque scellés, une avalanche de préformes, d’ombres informes et de lumières fugaces. Une pluie de fleurs en pagaille. Proliférations de formes rares et uniques, végétales, ornithologiques, éoliennes. Puis, bizarrement, le fatras, sans rien abdiquer du désordre paradisiaque, imite les agencements sériels rigoureux de certains papiers peints, faisant /se dégager des sinuosités, des remous de danses ondulantes comme à intervalles réguliers. L’ensemble déploie alors cette magie du semblable d’où foisonnent sans cesse du différent et des divergences. Il semble entendre bruire le frémissement primal où germent les premières variations imperceptibles, oscillations et prémisses de toutes les espèces à venir. Ce sont les voiles à l’horizon d’un berceau lointain, voguant dans la nuit des temps. Aux embranchements chaotiques, se dissimule un grouillement d’oiseaux, plusieurs espèces bien identifiables, du Sud comme du Nord, rangés selon leurs plumages et leurs mouvements, affairés à aménager leur milieu à leurs besoins. Ils gravent dans la cire du silence des bouts de ritournelles au fur et à mesure que l’intrus s’enfonce dans la forêt. Et par-dessus, par-en dessous, une brume effilochée, déchirée, qui dérive. Étoupe bleuâtre. Dentelle d’air pur. Hayons stylés de bave azurée, d’écume sperme givrée. C’est délicat et abrupt. Une débauche raffinée de motifs primitifs à scruter pour eux-mêmes, sans espérer voir autre chose qu’eux-mêmes et qui, à la longue, dans la présentation obsessionnelle du même varié à n’en plus finir, donne l’impression de découvrir sans cesse du jamais vu, de l’inédit. Le voir sourdre à l’instant, en génération spontanée, sous l’effet de la conjonction de l’image rencontrant l’œil qui transforme ce qu’il voit en incarnation neurologique. Et dans l’espèce de transe répétitive que cela génère, se crée aussi l’illusion d’approcher un centre nerveux du secret figuratif de l’univers et de ses voûtes célestes. Dressée dans les miasmes orgiaques des vies organiques des profondeurs, une tapisserie originelle éblouissante. « Une peinture qui n’est pas une fenêtre ouverte sur le monde mais une somme de portes qui conduit aux espaces où gît la matière de la création. Peut-être celle, toujours à la fois lointaine et proche des grottes primitives qu’invoque si souvent, l’artiste. » (Alain Bertrand, feuillet de la galerie). Et, braqué vers cette paroi fleurie, le regard est incapable de rester immobile. Dès que posé dans l’écheveau des dessins, il dérive sur un tapis roulant aléatoire, pris dans un ruissellement multidirectionnel. Comme pris d’un léger tournis, l’amorce d’une ivresse le condamne à rester couché, mais voyageant d’autant plus corps et âme dans la dynamique séminale du peintre : « tout ce qu’il « engendre » sur son tableau vient d’une « semence » fluide (les pigments) dispensée ou dispersée sur la surface en gestes corporels (depuis la main) et en pluies d’air et de gouttes (depuis le pinceau). » (Didi-Huberman, Ninfa fluida). Il vagabonde dans cette tapisserie, heurtant ponctuellement des formes attractives, dissimulées dans la pluie de motifs, lui rappelant le trouble qu’il éprouva, très jeune, lorsque son regard inexpérimenté, novice, s’extasiait sur la robe de Flore dans le printemps de Botticelli. Cette étoffe légère, soyeuse, qui n’est qu’une vapeur animée exhalée par le corps sensuel en pleine marche aérienne, et qui jaillit de l’intérieur du corps, là où la jeune femme enfouit ses mains dans un remous de plis, le ventre et l’entrejambe. Une draperie fluide qui s’échappe de là, toute imprimée d’une constellation de fleurs qui exhibent le mystère de la séduction et de la reproduction amoureuses, robe métaphore comme une seconde peau. Une union parfaite du corps et de l’âme, chantée. « C’est que l’aria, pour l’homme de la Renaissance, serre de si près les mouvements du corps qu’elle (car l’air est féminin à l’oreille italienne) devient le symptôme subtil, presque invisible dans sa fluidité, des mouvements de l’anima. » (Didi-Huberman) Et quand il grossit certaines zones du tableau, focalisant sur des détails et des textures, elles semblent immatérielles, rattachées à aucun ensemble cohérent, gorgées de coloris artificiels et gravées à même des matières éphémères, susceptibles d’être transformées par une hausse des températures ou diluées par une humidité excessive, cela lui rappelant certaines impressions labiales comme au cœur même du baiser, quand lèvres et langues jointes donnent l’impression d’atteindre une vie nourrie essentiellement de friandises loufoques (qui fondent dans l’étreinte). « Et, dans l’antichambre, elle ferma les yeux, lorsqu’il la baisa sur la bouche. Leurs lèvres sucrées fondaient pareilles à des bonbons. » (Zola, Pot-bouille) Un mélange agité d’eau de rose, de consistances cosmiques ténébreuses et de fanfreluches palpitantes, l’ensemble constituant une trame de rideaux qui laisse entrevoir d’autres côtés des choses. À l’instar des images de Vidya Gastaldon qui recueille, dans diverses brocantes ou ateliers de seconde main, des croûtes peintes par des anonymes qui, dans leur facture même amatrice et fidèle aux clichés matérialistes de la beauté élémentaire, restituent l’aura d’une évasion irrésistible vers la spiritualité insaisissable des paysages et des natures mortes. L’artiste les restaure, réveille leurs couleurs, accentue leur typicité bricolée et, par-dessus, elle peint des apparitions, l’émergence balbutiante d’un renouveau, d’une nouvelle poussée du vivant. Des ludions, des animalcules, des plantons presque translucides. Des crustacés métaphysiques, des bactéries martiennes, des coraux intergalactiques, des batraciens lunaires. Une émulsion de cheveux d’ange décorée et illuminée comme un sapin de Noël, le tout s’immolant mystiquement. À la fois très sombre et très naïf, élaboré et indigent, réconfortant et désespérant, kitsch et spiritiste.

Une fois empêtré là-dedans, jusqu’à l’euphorie et se perdre, toujours étendu dans une sensation de lévitation de chambre d’hôtel hors du temps, il atteint dans le bonheur de l’errance presque un point de mise en danger, au bout d’une planche surplombant le vide, de l’autre côté, sans retour possible. Une possibilité de choisir une autre vie, faire corps avec une seule et unique vision du monde, utérine, faite de rêvasseries sensuelles, sans fin, suivant la sinuosité de représentations emmêlées, repliées les unes sur les autres. Il voit une manière d’en finir avec les tensions existentielles, rester tapis là, caresser les images qui défilent, caresser des consolations lointaines, des créatures de rêves inspirées de ses rencontres, se laisser aspirer par les limbes. « (…) Quant à l’activation mentale endogène, plus elle s’autonomise des activations exogènes et plus sont grands les risques de voir l’activité représentationnelle s’emballer ou s’enferrer dans des boucles qui se reconduisent elles-mêmes indéfiniment (telles les ruminations, les phobies, les obsessions, etc.) et du même coup parasitent voire bloquent la capacité de réactions adéquate aux stimuli extérieurs. » (JM Schaeffer, La fin de l’exception humaine, p.362) Puis, ses rêveries prirent une autre direction, torturées, tortueuses. Vers des contorsions de survie. La peur, souvent ressentie au long de sa vie, d’être oublié dans les recoins inaccessibles où il lui arrivait de se fourrer, y ayant goûté d’abord une ivresse de solitude défricheuse, le début d’un destin exceptionnel. Ce plaisir aigu virant ensuite à l’angoisse aigre de l’effacement littéral et intégral, disparaître sans laisser de trace, sans que personne ne se préoccupe de lui, sans susciter le moindre manque, le moindre constat de disparition. Un état, en quelque sorte, de mort vivant. Des contorsions de vers noirs sans queue ni tête, compressions de mots, reliefs anxieux d’écritures vidées de toute interaction, suspendues dans le vide, sans ombre, sas écho, sans signifiant, juste contours plastiques. Des boyaux de textes, expectorés de son corps comme signes de mort en chemin, à l’inverse de l’étoffe fleurie jaillie du sexe de Flora et la recouvrant d’un suaire de vie, et dérivant comme des nuages d’orage, animaliers, crevant et se diluant ailleurs, au loin. Il se vide de cette matière fécale fantastique, modelée, ces bouts de corps textuels, gros insectes engourdis, badigeonnés de bleu profond (brillant comme les ailes des cétoines). Il sombre alors dans l’obsession d’émettre des signaux de détresse, lumineux et consistants, visibles dans l’obscurité et de loin, par tous les temps. Se transformer en vol de papillons dont les battements d’ailes phosphorescentes murmureraient sous toutes les formes imaginables « ne m’oubliez pas », en voie lactée. C’est dans ces états que les plus beaux souvenirs de corps nus étreints, de visages émouvant pris au creux des mains, surgissent soudain comme des fragments suppliciés, des restes de vie à présent décomposée, tuméfiée.

En même temps qu’il glisse vers des états morbides où il se voit cadavérisé dans une chambre perdue, sans accès, se met à défiler en lui d’innombrables images d’hommes et de femmes abattus violemment, victimes d’idéologies absurdes et criminelles, gisant à même les lieux de leurs massacres, rues bombardées, murs mitraillés, décombres de maisons, avenues pillées, fossés d’exécution. Charniers et bouillies de viscères à tous les coins de rue. Crânes écrabouillés en décomposition. De ces horreurs qui passent et repassent dans l’actualité, mais tenues à distance, évoquées mais jamais totalement montrées, floutées par manipulation des pixels, sous prétexte de ne pas heurter les sensibilités, de ne pas aiguiser les voyeurismes malsains. Rejetées derrière un rideau. Mais comme excitant le désir d’en voir plus, de voir vraiment. Alors que ces actes immondes, inscrits dans un massacre industriel continu, perpétrés à la chaîne (erratique), font l’objet d’une immense circulation de photos sur Internet. Pour d’innombrables raisons et motifs, les meilleurs (dénoncer, témoigner, indigner) comme les pires (effrayer, menacer, assujettir, jouir). Les tensions qui secouent ce marché d’horreur sont multiples, plurielles à même la peau de pixels qui recouvre Internet. C’est ce qu’évoque Thomas Hirschhorns dans ses collages éprouvants qui proclament : il faut regarder les photos des corps détruits. L’acte incommensurable, dit-il, n’est pas de regarder les photos de corps détruits, mais c’est la destruction de ces corps à grande échelle et continue, organisée mondialement de manière que personne ne peut être considéré comme échappant au terrain des opérations. Car, outre les belligérants directs et visibles, il y a leurs soutiens politiques internationaux, dont certains élus démocratiquement et aussi leurs fournisseurs d’armes et de mercenaires, qui participent de la vie économique dont tout le monde tire parti… L’artiste raconte que, lorsqu’il entend, face à ses collages, des visiteurs dire « je suis trop sensible pour regarder ça », c’est précisément cela qu’il voudrait entamer, cette hyper-sensibilité qui justifie le confort de ne pas voir. Ce vernis de culture où se loge la complicité. Parce que dire « je sais que ça existe, je n’ai pas besoin de m’imposer la vision réelle » n’équivaut pas à ce que déclenche l’expérience de regarder vraiment, jusqu’à ne plus être le même. Mais qui va jusque-là par le truchement de l’art, aussi « conscient » soit-il ? N’est-ce pas de toute façon un terrain stérile de confrontation ? Les photos crues de ces victimes impunies, prises dans le flux anonyme d’Internet – et encore une fois, clichés portés autant par des énergies militantes de dénonciation que par des courants de fascination érotique (comme Bataille par la photo du supplice chinois) – sont mises en tension dans des collages. De grandes surfaces sont occupées par des tissus pixellisés, plastifiés, zone floue, sorte de tapisserie au motif géométrique, monotone et d’apparence organique gorgée d’humeurs frelatés, retenant non sans mal une avalanche marécageuse de sang bouillonnant ou coagulé, de larmes, de pus, de lymphe, d’organes pourris, liquéfiés. Comme écrit un journaliste de Libération, ces « pixels sont les sables mouvants du visible médiatisé », une « zone de non voir » comme on dirait une zone de non-droit, derrière laquelle se cache les forces qui modélisent ce que l’on peut ou ne pas voir. À d’autres nivaux des compositions, des bouts de mannequin, des silhouettes de corps incarnant les critères du désirable, paradent comme si de rien n’était, comme arpentant les estrades d’une réalité supérieure, intouchables, avec ici et là des objets de mode immobiles dans l’aura de leur futilité suprême. Leur attrait fétichiste encore excité de paraître non loin des preuves insoutenables du carnage, selon les courants souterrains d’une esthétique très baudelairienne (somme toute) de la beauté vaine éclose sur la charogne putride.

Gisant dans l’alcôve de l’hôtel, gavé par l’horizon monotone et sans fin du papier peint, déambulant en somnambule dans les entrelacs de peintures gardées en mémoire et dont il suit les méandres, le fouillis floral et ornithologique de paradis perdu dont il subit de plus en plus l’effet narcotique (s’y loger ne plus en sortir, dormir). Dans cette évocation de forêt vierge, ponctuellement, par accident, il traverse les traces d’amours fusionnels comme des nuages de poudre en suspension, il surprend les visages de lectrices anonymes qu’il désire enfermer comme des lotus dans le calice de ses mains, il aperçoit des lointains de peau satinée. Il imagine à partir de ses vécus enfouis des détails obscènes cachés sous les feuilles et les plumes, et qu’il peut réanimer sans peine, rien qu’en glissant entre les dessins de la tapisserie, il s’abîme dans un sommeil plus profond, le corps alourdi, répandu, troué, décomposé, espérant ne plus se réveiller, en rester là, en pleine dissociation (qui, provisoirement, lui semble avantageuse). Engourdi, il se vide, ses pensées refluent et se fixent, bulles ankylosées aussi, sur des images ramenées du jardin, il y a quelques jours, de la neige fondue et gelée sur quelques choux, verts ou rouges, les derniers de la récolte. Contemplation crépusculaire.   Pierre Hemptinne
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