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Réenchanter l’école (la culture).

Considérations sur la crise systémique de l’éducation et ses conséquences pratiques – (Séminaire Ars Industrialis, Destruction et formation de l‘attention, 3) – Avec Jean-Hugues Barthélémy, Julien Gautier, Guillaume Vergne et Bernard Stiegler. Théâtre National de la Colline, Paris, 15 novembre 08

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Il ne s’agit pas d’une conférence de Bernard Stiegler mais d’une intervention d’Ars Industrialis, association constituée pour éviter de penser seul, pour élaborer un terrain social de mise à l’épreuve des idées, bref un dispositif politique et critique pour réintroduire de l’intelligence dans la manière de penser le monde en connectant conceptualisation et travaux pratiques. Bernard Stiegler présentait et organisait les débats entouré de trois intervenants, certes impliqués par ses travaux et ses hypothèses, mais d’un point de vue de praticiens. Trois enseignants qui sont au contact avec les jeunes générations et exercent leur rôle de pédagogue en phase avec les problématiques de société actuelles, en puisant dans les livres-outils de Stiegler de quoi résoudre les obstacles à la fonction d’enseignant (commencer par produire une analyse, une compréhension, un diagnostic costaud). Face à la crise de l’école, qui se développe de façon larvaire depuis 10 ou 20 ans, lentement, comme une bombe à retardement (dont la date d’explosion se rapproche), nous entendons bien et beaucoup les discours dominants de « retour aux anciennes méthodes pour en revenir aux socles de compétences de base ». C’est une prise de position le plus généralement conservatrice voire réactionnaire qui ne conduira qu’à accentuer le décalage entre la mission première de l’école et la réalité (c’est à dire une construction du réel qui impose une certaine formation des cerveaux qui n’est pas celle que l’Etat est censé inculquer a priori), ou pour le dire autrement : une prise de position qui conduit à placer l’école en phase avec ce que la réalité de la société de consommation entend faire des cerveaux, se substituant de la sorte aux institutions publiques de formation  des esprits (pour en finir avec l’école).  Ars Industrialis entend traiter de la crise de l’école, réel nivellement vers le bas, mais de façon progressiste et d’abord en prenant le problème dans toute son ampleur, tous ses tenants et aboutissants. Ce qui est primordial. La visée étroite favorise le conservatisme. C’est fondamental, tant ces matières-là, de par la structure même des technologies de l’information, sont examinées selon des mises en équation équivalent à de faux débats. On se trompe d’emblée de question. Il est réjouissant d’entendre dire que les réformes successives des programmes scolaires a contribué à ôter le « goût du savoir » et que l’école, par là même, a participé à une « organisation méthodique de la perte de saveur » des savoirs, des actions d’apprentissage de l’esprit. Réjouissant d’entendre qu’il faut « réenchanter l’école pour réenchanter le monde. » (« Réenchanter n’est pas restaurer, ce n’est pas un retour en arrière ». Là où la volonté de reprise en main réactionnaire d’une dérive d’autorité entend imposer des règles et des punitions, ici on parle de faire comprendre l’autorité. D’autorité naturelle. Ce qui n’est possible que dans un ensemble où le désir d’apprendre est réinstauré, simuler, l’amour de s’élever par les connaissances largement partagé et compris. Dans l’autre cas, appliquer les sanctions d’une sévérité vide de sens ne pourra avoir que des conséquences encore plus négatives. Il sera largement question de saturation informative et cognitive qui altère les capacités d’attention et de fixation des nouvelles compétences critiques dans l’acquisition des savoirs à l’école. Saturation qui équivaut souvent à une stagnation, le marché de la consommation vendant, revendant et recyclant toujours le même. Stagnation qualitative. Cette tendance a été suivie et renforcée par l’école : les manuels scolaires ont appliqué les logiques de zapping, bel exemple où, en s’imaginant s’adapter au temps de la commercialisation des plaisirs et loisirs, on ne fait qu’en accentuer les tendances et on scie la branche sur laquelle son se trouve. (Ce sont des cas insidieux de détournement des missions éducatives que l’on connaît bien sur le terrain des opérateurs culturels.) L’école a eu tendance à se modeler selon le temps de la société de marketing alors qu’elle doit, au principe, bien s’en distinguer. Et cette distinction est indispensable à la continuation du désir d’apprendre, de s’élever. À l’inverse, en se dédiant de plus en plus au formatage des esprits selon les attentes du marché (culture d’entreprise, culture du management) l’école a sapé les réelles motivations culturelles, elle a tiré vers le bas les aspirations à la connaissance (quand in dit de cette façon générique « l’école », c’est bien entendu l’école pensée par les pouvoirs politiques successifs depuis 20 ans) Ainsi, la préférence pour la lecture d’auteurs moyens et franchement secondaire, soi-disant plus en prise directe avec l’imaginaire des jeunes, tendance qui s’est considérablement généralisée comme allant de soi, a certainement ruiné le désir des formes intellectuelles les plus élaborées et affaibli l’éducation au beau, encouragé la loi du moindre effort en faisant perdre le désir de comprendre l’autre. La pauvreté d’intervention scolaire en tant qu’accompagnement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a aussi laissé un boulevard pour l’usage de ces technologies vendu par les industries de programme et pour la prédominance des moteurs de recherche pensés par ces industries, ce qui représente une certaine main mise des entreprises privées et du profit sur l’accès aux connaissances. La configuration serait complètement différente si le moteur de recherche prédominant était « public », élaboré et financé par des institutions préconisant le « temps long de l’intérêt » et de la curiosité culturelle. Il y aura des témoignages de terrain, ceux d’enseignants fatigués qui eux-mêmes perdent l’amour du métier face à quelque chose qui les prive d’initiative et d’impact : les enfants deviennent infects, pas méchants, mais infects involontairement, incapable d’attention suivie, n’offrant aucune prise. De plus en plus de jeunes, au cours d’histoire, se désintéressent en disant : mais, m’sieur, j’étais même pas né ! » Apprendre un peu plus que ce qui est nécessaire à consommer ce que l’on propose d’acheter et manipuler comme objets occupant les pulsions, semble parfois à la plupart du temps perdu. Ce qui est rappelé est surtout le rapport de force entre institutions de programmes (pouvoirs publics investis dans l’éducation et la culture) et entreprises de programme (industries culturelles). C’est un rapport de force sur lequel le politique évite de se prononcer, ce n’est inscrit dans aucun agenda. Lors de la journée de réflexion du Conseil de la Jeunesse (Bruxelles) pour rassembler quelques idées à soumettre au politique, c’était le premier point que je soumettais : il faut que le politique prenne conscience et position sur cette question, sans quoi toute politique culturelle publique sera de plus en plus vide de sens. Et au moment où le G20 se réunit pour donner l’impression que le politique entend réguler la finance à l’échelle mondiale, il est illusoire de croire que l’on régulera le capitalisme financier sans agir sur le capitalisme industriel, l’un et l’autre travaillant ensemble aux mêmes objectifs de la marchandisation de toute matière humaine. Pour l’action que l’on tente de lancer à la Médiathèque pour redonner sens aux pratiques culturelles domestiques (avec La Sélec, dispositif critique qui renouvelle le goût d’écouter et d’entendre), ce genre de séminaire permet surtout de prendre de l’énergie. Celle d’une cellule militante qui fournit idées, arguments, outils de réflexions, pistes de propositions. Textes, enregistrements seront disponibles sur le site d’Ars Industrialis

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Sexe, drogue & Internet à l’école

« Afterschool », Antonio Campos, 2008 , avec Ezra Miller, Emory Cohen, Jeremy Allen White…

Le premier mérite du film, selon moi, est de montrer que la démarcation entre le temps à l’école et le temps hors l’école n’existe plus. L’école apparaît comme un cadre disciplinaire dépassé, traversé de toutes parts par des imaginaires qui lui échappent, sur lesquels elle n’a aucun contrôle. Sans doute que, travaillés par mal de pulsions, les adolescents ont-ils toujours eu tendance à se remplir la tête par de l’anti-école. Mais aujourd’hui, des médias et un marketing exploitent cette tendance. L’école n’a plus un rôle majeur au sein des forces qui influencent l’esprit des jeunes qu’elle est censée former. Les dispositifs qu’elle met en place pour restaurer son autorité sont réactionnaires, dépourvus de sens, pathétiques (et ça ressemble aux « réponses » à la violence scolaire que tous nos systèmes éducatifs ont tendance à appliquer). Cette porosité, bien entendu, est une conséquence de ce qui façonne le plus le cerveau des jeunes. Entre autres, le flux d’Internet. Surtout les images. Si le personnage principal, Robert, semble particulièrement accroc aux images qu’il happe sur la toile, il n’est pas montré comme un cas isolé mais comme représentatif d’une tendance, il s’agit d’une culture qui baigne tous ses condisciples. Lui, sensible et intelligent, ne se contente pas d’être baigné. D’une certaine façon il essaie de comprendre ce qu’il voit et de comprendre ce que ça lui fait, car il sent bien que ça lui fait quelque chose, ça agit, mais mêlé à des millions de choses qui bougent et changent dans cette phase de l’adolescence. Le film est un montage d’images filmées puisées telles quelles sur Internet (échantillon de ce qui « structure » la culture visuelle et émotionnelle des adolescents), images mal maîtrisées réalisées par Robert (membre actif de l’atelier vidéo du lycée), images haute définition et soignée du réalisateur du film. Ce chassé-croisé de caméras désoriente quelque peu le point de vue. Il est fort question de désorientation. Notamment au niveau des questions d’identité sexuelle : le réalisateur montre bien comment la banalisation de la pornographie (encore Internet) fait entrer la violence sexuelle dans les conversations les plus ordinaires. L’air de rien, comme quelque chose qui devient la norme.  Dans le cadre des activités de l’atelier vidéo, Robert filme les couloirs de l’école. Quand deux jeunes filles (des sœurs jumelles), les plus belles, les plus friquées, les plus courtisées, sont propulsées brutalement dans le cadre, avec l’énergie du désespoir, pour être vues par les caméras de surveillance, en espérant déclencher du secours… Grandes consommatrices de drogues diverses (qui circulent dans l’établissement), elles sont victimes d’un mauvais mélange et en train d’agoniser. Robert, hésite entre image et réel. Il assiste impuissant aux derniers moments, comme incapable de mesurer la gravité de ce qui est en train de se passer. Après, on assiste aux manœuvres des autorités de l’école pour gérer le retour à l’ordre, organiser le deuil en grand moment d’émotion collective, préparer une nouvelle discipline, etc. Au milieu de ces opérations stratégiques, on a confié à Robert (action thérapeutique) la réalisation d’un film hommage aux deux sœurs. Il tentera un langage singulier, personnel, pour dévoiler le fond du problème, ce qui se cache derrière ce mal-être qui conduit deux filles à se droguer à en mourir. Une enquête visuelle, décalée. Il se fera rabroué par le directeur qui souhaite un beau clip émouvant avec de la musique et tout et tout. Le film procède par plans assez longs, réflexifs, pour suivre la progression des processus me,taux de Robert. Adolescent qui mue lentement, tâtonnant, appelant au secours, se rétractant, dépucelé sans gloire, regardant le monde autour de lui à travers de multiples écrans. La pauvreté des discours adultes, face au malaise adolescent, est frappante. Comme incapables d’intervenir dans cet espace « technologique » où les ados « se forment » face à un flux d’images, une sorte de vide entre majeurs et mineurs. C’est ce vide, et son potentiel d’explosif, qu’interroge le film, sans moralisme, simplement parce qu’il y a intérêt à s’interroger sur les «effets d’Internet », c’est de notre responsabilité. C’est de ce vide que provient la violence. Parmi tous les « films d’école », celui-ci est certainement un des meilleurs. On le dit « glacial » : je l’ai trouvé sensible, attentionné, le moins manipulateur possible, respectueux des émotions. C’est la première réalisation d’Antonio Campos.

Le péril jeune piégé

« Jeunes à perpète. Générations à problèmes ou problème de générations ? », Carla Nagels, Andrea Réa 142 pages, Academia Bruylant, 2008.

L’information se base beaucoup sur des « sentiments » comme dans « sentiment d’insécurité », une approche alimentée par les sondages d’opinion et des enquêtes du genre micro-trottoir. Ce dispositif, se substituant aux études scientifiques de l’actualité, superpose les couches de « sentiments » et finalement il devient difficile de discerner le fond des problématiques. Un ouvrage concis, bien construit, nourri par une analyse sur le long terme de phénomène, par un travail de recherche poussé sur les discours qui fabriquent les faits et gestes du social, comme ce petit ouvrage de Carla Nagels et Andréa Réa, c’est pain béni, il en faudrait plus. Voilà de quoi voir plus clair sur les questions d’insécurité, d’incivilité et de violences scolaires liées aux différentes populations de jeunes. Les auteurs rappellent que « la » jeunesse, ça n’existe pas. Chaque société développe ses conceptions des différentes jeunesses en fonction de ses besoins ! Et ils font l’historique de la notion actuelle de « jeunes à problèmes » dans notre société belge, ce qui a l’avantage de faire apparaître que le concept de jeunes varie, évolue avec la crise sociale et économique. L’école, la rue, la famille, l’aide à la jeunesse, la protection de la jeunesse… Tout est passé en revue, depuis un idéal d’émancipation jusqu’au retour du répressif qui s’installe à partir d’une injonction contradictoire : tout en prônant l’autonomie, celle-ci est rendue de moins en moins possible de par la crise de l’emploi (entre autres) et la volonté de plus en plus évidente de contrôle. La nouvelle tendance de l’Etat à se déresponsabiliser –c’est la faute des parents (stages parentaux, sanctions) et des jeunes (évolution de la législation répressive- est décortiquée, dans la foulée de la destruction des solidarités due au chômage (entre autres). Ce fait est très important parce que ce désengagement de l’état au niveau des responsabilités du devenir des jeunes, et donc en ce qui concerne la mise en place aussi des cultures d’individuation, laisse la place libre aux industries culturelles. Ce qui, structurellement, va contribuer à détériorer les relations des institutions culturelles avec les publics jeunes (comme dans le cas de la Médiathèque). Ce que ce livre, au-delà de la qualité des sources et de l’analyse historique, fait apparaître de façon objective est combien le politique structure ses actions sur du vent, sur des approches superficielles, au lieu de travailler sur le fond avec des chercheurs et des experts. L’insécurité, la violence à l’école, l’incivilité des jeunes, voilà ce qui se place au centre de tous les discours politiques et va les niveler, par l’adoption électoraliste des notions réductrices médiatisées, à l’encontre des enquêtes des professionnelles. Ca ira jusqu’à, finalement, participer à l’anti-intellectualisme anbiant, en disqualifiant le travail sociologique: déclarer que la sociologie ne réglera pas les problèmes des gens deviendra un bon mot de gauche (Jospin) comme de droite, et on peut voir là le signe d’une rupture entre les penseurs et les politiques, ceux-ci préférant se faire conseiller par des communicants. Et ainsi de suite : les politiques de l’emploi pour les jeunes accentuent leur vulnérabilité (ce ne sont pas de « vrais » emplois, ça n’aide pas la reconnaissance sociale, ça ne permet pas de sortir définitivement de la précarité), les politiques contre la délinquance et l’insécurité se veulent locales alors que les leviers pour agir sur les causes profondes ne se trouvent pas à ce niveau de pouvoir (mais placer des agents de sécurité, à défaut de résoudre, ça rassure). Citation de citation : « Comme le souligne un animateur, « l’attente implicite des autorités communales, c’est qu’il n’y ait plus de jeunes qui font de l’insécurité dans la rue. Tout va bien à partir du moment où ils sont à l’intérieur, même si c’est le bordel complet à l’intérieur » (Schaut,2000,p.136). Et vu que les moyens alloués à ce volet des contrats de sécurité ne permettent d’engager que du personnel sous statut précaire, ce qui induit une rotation importante du personnel, qui plus est, relativement jeune et inexpérimenté, que les frais de fonctionnement sont peu élevés, on a l’impression de se retrouver dans une situation qu’Hubert (2000) nomme joliment « la précarité au service de la précarité » ». Passé à la loupe, l’exigence de « faire du chiffre » apparaît cheville ouvrière du système. Enfin, dans ce rapide compte-rendu, je souligne les beaux passages sur la vie des jeunes en rue (quand on n’a pas les moyens de rentrer dans les lieux de consommation, que la maison ne permet pas d’accueillir les copains, on consomme son temps dans la rue), la rue comme territoire de socialisation, d’expérience de nouveaux modes de reconnaissance et de créations de cultures actuelles. Au total, un livre essentiel pour s’impliquer autrement dans la dynamique intergénérationnelle que l’on souhaite impulser dans notre société. Et pour sortir du cynisme d’une politique qui, invoquant la mobilité, la responsabilisation, la flexibilité, l’autonomie, accumule des lois et des mesures qui « fabriquent de l’immobilité «  et entretient la précarité.