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Les vinyls, supports et connaissances

Vinyl, disques et pochettes d’artistes (la collection Guy Schraenen) – La Maison Rouge, 19.02.10 – 16.05.10

En pleine domination de la (pseudo)dématérialisation, c’est une belle opportunité pour relancer le débat sur la question des supports donnant accès à l’écoute des musiques que cette exposition de vinyls de collectionneur ! Le choix judicieux et l’accrochage bien senti concourent à rendre évident que c’est l’objet tout entier qui donne accès à un savoir et pas uniquement la technologie pour écoute de la musique enregistrée. L’objet qui installe une relation, un espace intermédiaire autour de l’écoute et conditionne ainsi un certain type d’attention corporelle favorable à une relation de qualité avec l’œuvre enregistrée. L’objet qui capte l’œil, le toucher, engage une activité d’interprétation du graphisme, de l’illustration et des inscriptions figurant dans son cadre, ritualise des gestes de préhension, d’ouvrir l’enveloppe, d’extraire la plaque… La force de cet objet comme «tout » homogène est soulignée par une sélection de vinyls d’artistes. Le lien entre le contenant et le contenu est évident et confère à ces réalisations un prix exceptionnel : il est évident que ces disques sont, de A à Z, des productions artistiques originales et nullement des fabrications commerciales. Dès la frise qui ouvre l’exposition et qui trace une ligne du temps allant de Fernand Léger à Sonic Youth/Gerard Richter, des exemples sautent aux yeux : entre autre l’enregistrement d’une conférence d’Yves Klein avec la pochette du très chic bleu épinglée là belle comme un tableau Mais aussi, juste en face, l’enregistrement d’une performance de Bernard Hiedsieck et Françoise Janicot et sa couverture-reportage, poème visuel écho à la performance « Encoconage* » (1972), le travail photographique mis en page selon le format « enveloppe pour microsillon » constitue un objet tangible qui interpelle, prédispose à l’ouverture, à la curiosité, ça se déplie et prend de la place entre les mains et les bras, les yeux ont beaucoup à enregistrer, décrypter, il faut chercher à comprendre de quoi il retourne, ce qui est représenté, ce qui se passe,  toutes ces activités banales, protocole rituel de l’amateur d’oeuvres sonores enregistrées, construit un terrain d’expérience bien particulier. Un peu plus loin c’est la formidable série des Dubuffet et, dans la première salle, les pièces de Joseph Beuys, Nam June Paik… Tout ça sent bon l’aventure, les terres défrichées, la curiosité dilatée. Les enregistrements des sculptures sonores de Harry Bertoia, baptisées « sonambient » (années 70), sont édités avec des photos, Roman Opalka a enregistré l’énumération des chiffres qu’il est en train de peindre à l’infini sur des toiles de plus en plus claires où s’efface le motif… Le peintre allemand A.R. Penck a dessiné les pochettes pour son groupe de free jazz. Des pièces importantes du futurisme italien, des créations liées au constructivisme russe, des enregistrements de poésie sonore, les éditions de Burroughs… Que d’allers-retours entre plusieurs disciplines !? Que de sillons vierges, fraichement découverts! Le matériau d’enregistrement est densifié, montré comme élément graphique, Joan La Barbara habillée d’une extravagante robe de bandes magnétiques, Karrel Appel (« Musique Barbare ») en pleine action sous une chevelure trépignante de serpents magnétiques… – Pour un médiathécaire d’un certain âge, il y a de belles et émouvantes retrouvailles et des histoires, des anecdotes qui construisent une relation aux musiques via ses objets: exemple le célèbre Christian Marclay de 1989, « Footstep. Hommage à Fred Astaire », complet et intact avec son poster, photo de l’exposition où les visiteurs marchent sur les microsillons qui seront ensuite mis sous enveloppe, considérés comme pièces uniques. Je me souviens de la réunion d’écoute professionnelle où cette chose incroyable nous a été présentée par Alberto Nogueira ! Le disque est « rentré en collection »… Qu’est-il devenu ? Pouvait-on prêter une œuvre d’art plastique !? Cette année, le PS1 à New York fêtait les 20 ans de ce moment mythique où vinyl et art plastique se croisaient en objets singuliers, rencontre d’un objet industriel et de l’aléatoire… – En avançant chronologiquement, l’exposition montre des démarches plus récentes où des groupes rock cultivent la relation avec les arts visuels, plastiques, graphiques : Laibach mais surtout Black Flag avec les pochettes de Raymond Petitbon (bassiste du groupe et qui signe également « Go » de Sonic Youth), l’association Art Langage et Red Krayola. On retrouve la création de Rauschenberg pour Talking Heads (« Speaking in Tongue »), bien entendu une incontournable brochette de classiques (Warhol…), la magnifique série « Music in Twelve Parts », le même tableau de filaments oscillatoires décliné en plusieurs monochromes (Sol leWitt/Philip Glass), les innovations graphiques radicales des musiques improvisées européennes (label FMP…). La proximité entre champs artistiques expliquent bien des innovations, l’émergence de nouveaux styles musicaux s’explique aussi en établissant les parallèles avec la photo, la peinture, la sculpture, la performance… Autres documents. Des affiches (Henri Chopin, « La danse magnétique », 9ème Festival International Musiques Expérimentales), des documents contextuels (mais pas trop non plus), des photos (public assistant à un concert Fluxus…) apportent encore une part de chair : ce qui se passe autour de la fabrication des musiques, de leur représentation et dont peut porter témoignage la pochette, enrichit l’écoute. Le support n’est pas qu’une technique de transmission ni un vulgaire emballage. Il établit des liens, il exprime un positionnement des musiciens dans l’ensemble des arts, révèle des convergences créatives. Il faut rappeler peut-être la position en deux temps de Bob Ostertag face à la numérisation et au piratage : un, les labels et le marché n’ont rien fait pour faire connaître mes œuvres enregistrées, merci Internet de faciliter l’accès à leur écoute ; deux, mes œuvres ont besoin de certaines conditions d’écoute, un salon, du temps, une bonne assise, les pratiques induites par Internet ne peuvent que massacrer le rapport à mes œuvres ! À méditer ! En tout cas, au bout de l’exposition, une installation bien pensée permet d’écouter 300 disques, avec une bonne qualité sonore et un catalogue donnant les références principales. L’occasion d’écouter les chansonnettes de Jacques Charlier (« Je t’ai dans la peau »), K7 d’une collection privée, juste pour rire… Conclusion et regret. Ne soyons pas rétrogrades, la numérisation offre des applications intéressantes, mais le support n’est pas une question jetable ! Le support physique n’est pas du superflu ni sa disparition synonyme forcément de progrès… Il aide à installer une attitude cognitive, une attention dont beaucoup de musiques ont besoin, un esprit de consultation qui va plus loin que simplement lire le titre sur l’écran de son Ipod. Faire des sélections de ses morceaux favoris pour les transférer sur un appareil surtout conçus pour écouter de façon nomade, en rue, dans les transports en commun, en joggant, c’est très bien, mais ce n’est pas la même chose que de prendre un objet qui implique de s’asseoir, d’être attentif, de consacrer du temps à la musique et aux artistes. Quelque chose d’autre, forcément, rentre. Enfin, depuis des décennies que la Médiathèque achète des médias (dont, longtemps, des vinyls) si elle avait pris la pleine mesure de l’importance cognitive des pochettes, elle aurait pu constituer une collection aussi importante que celle montrée à La Maison Rouge, par conséquent se retrouver dans des musées, avec un discours d’un autre poids sur l’importance de lieux physiques où regarder et palper des médias physiques. (PH) – * Note à propos d’Encoconage, information prise sur le site « archiveduféminisme » : Françoise Janicot, artiste pluridisciplinaire, s’exprime elle aussi sur le silence et sur l’auto-enfermement féminin. En 1972, elle a présenté une performance, L’encoconnage, dans laquelle elle s’enroule de ficelle des pieds jusqu’à la tête. Vêtue de noir, debout devant un mur blanc, elle commence par le ficelage de son pied droit, ensuite les chevilles, les genoux, les cuisses… Un poème sonore enregistré sur bande magnétique et composé de voix superposées décrit le déroulement de la performance et crée un rythme musical qui correspond aux gestes de l’artiste. Au moment où elle arrive au ficelage de la bouche et du nez, sa respiration devient difficile et se confond avec les voix enregistrées. À la fin de l’action, l’artiste est à peine capable de respirer et le fil doit être sectionné afin de la libérer de son  » encoconnage « . Cette oeuvre à la fois belle et angoissante symbolise, au-delà de l’auto-enfermement, l’oppression des femmes en général. – « Sonambient », sculpture sonore de Bertoia, YoutubeCourts métrages Fluxus en médiathèque – Un film sur l’enregistrement de « Musique Barbare » de Karel Appel, en médiathèque. – A la Maison Rouge, voir aussi le projet « Face B » de Daniela Franco

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