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Tête à queue avec fantômes

Fil narratif tissé à partir de :  Michel Blazy, Art : Concept, du 20 mai au 22 juillet 17 – Kader Attia, Yto Barrada, Prix Marcel Duchamp 2016, Galerie H18 Ixelles – Tim Ingold, Faire. Anthropologie, Archéologie, Art et Architecture, Editions Dehors 2017 – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – 162 kms à vélo sous la pluie… Trajet de train nocturne détourné…

Dans l’espace blanc, clinique, des irisations maladives prolifèrent sur les murs, le long des colonnes, au sol. Pathologies d’artefacts, organismes artificiels empoisonnés ? Leurs croissances dessinent des architectures vertébrées d’êtres entre-deux ou des kystes, semblables à ces protubérances parasites sur certains troncs d’arbre. Des systèmes nerveux qui se développeraient à l’extérieur de leurs gaines et circuits bien délimitées, dans les airs ou quelques interstices mentaux inaccessibles. Ce sont des expériences de Michel Blazy, à partir de matériaux inertes, industriels, plâtres et coton qu’il soumet à divers protocoles qui finit par leur insuffler une sorte d’autonomie vivante. Floraisons reptiliennes, rampantes, grimpantes, ou bulbes éparpillés sur le mur. Leurs textures incluent divers colorants alimentaires. Comme de vrais organismes, ces choses sont arrosées, gorgées d’eau. Et en s’épanchant, le liquide active les colorants, les mélange. Des ondes se dégagent, des auréoles pigmentées. A la manière dont des sécrétions corporelles tachent des pansements, imprègnent des draps, sueurs, pus, sang, lymphe. Mais dans des teintes pastel diversifiées, des encres délavées, fiévreuses. Vert. Rouge. Orange. Bleu. Jaune. Elancements rachitiques, candélabres cactus. Ou abcès percés, présentant presque des veinures de marbre, délicates, ou des irisations enflammées, malsaines. Ce sont des éléments de paysages, réseaux de reliefs anarchiques, des esquisses d’organismes hybrides, des anomalies géologiques et déformations biologiques, tels que les sédiments d’une vie sentimentale en génèrent à la surface lunaire de nos vies intérieures/antérieures – ces autres planètes où nous cherchons sans cesse à atteindre d’autres vies réconfortantes, pour s’y exporter, radicalement. Des faunes et flores expérimentales comme autant de prothèses et exosquelettes que nous proposeraient plantes et bestiaires de nos fictions. Un étrange jardin de traces fantômes.

Un soir de juin caniculaire, traversée inopinée d’un gouffre. Suite à un accident sur la voie, le train qui le reconduit chez lui, tard, est détourné, emprunte un autre itinéraire. Bizarre, un train qui quitte son trajet bien défini pour s’engouffrer sur d’autres rails. Une sorte de fuite dans l’inconnu. D’abord, un grand énervement. Et puis, l’abandon et le plaisir de ce détournement, une grande fatigue favorisant le fatalisme. Les wagons sont d’anciens modèles, sans système d’air conditionné, le train file dans la nuit, toutes fenêtres ouvertes. Les similis rideaux se tordent, volent, fouettent les visages endormis ou hagards, les épaules nues où sèchent la sueur du jour. Vacarme et bourrasque. Comme dans le temps. L’obscurité ne lui permet pas d’identifier précisément les villages et villes qu’il traverse, mais il sait qu’il emprunte une navette effectuée des centaines de fois, autrefois, il traverse le pays du père. Il a sillonné tellement ce pays, il est gravé en lui, et soudain, plus que de simplement se souvenir, il se sent encore arpenter cette région, ses routes, ses sentiers, ses berges, ses prairies, dédoublé. Quelque chose de lui est resté là et continue d’y mener une vie errante. Comme s’il n’avait jamais cessé de marcher là. Il reconnaît quelques détails, un groupe de maison, une ferme carrée, un bosquet, le tracé d’une route entre des arbres, un toit de chapelle, un bout de canal avec son pont-levis, un passage à niveau et sa cahute de garde barrière. Les campagnes dégagent un parfum violent de sécheresse, de foin aride et de moisson précoce. Des brins de paille volent. Août en juin. Temporalité bouleversée, climat cassé. Par les vitres baissées, s’engouffrent des bouffées âcres d’herbes coupées, de sèves exhalées dans la chaleur, de grains chauffés au soleil, écrasés, humectés d’une rare rosée, des sucs fermentés et des sueurs tournées. Des odeurs poudreuses de farine et de levure. Dans cette luxuriance estivale, monstrueuse, quelque chose hurle, genre caves éventrées aux remugles de salpêtre, ou tombes déterrées libérant leurs zombies putrides, retour brutal de choses oubliées, refoulées. Peut-être aussi quelques bouffées échappées d’étables étouffantes, vaches, cuir, fumiers, pis, lait fumant. Epaisseurs saumâtres. Comme des poignées de choses fantomatiques, puissantes, mélancolies poisseuses, fermentées, qu’il reçoit en plein visage, qu’il hume à pleins poumons, enivré, éperdu, souvenirs de marches nocturnes, enragées, solitaires dans les champs fraîchement fauchés. Une mare. Rattrapé par cette sensualité aux relents de mort – agonie du végétal relâchant ses milliards de souffle dans le crépuscule -, alors qu’il s’abandonne au train hors de sa trajectoire habituelle, roulant vers on ne sait où, dérouté. En avant, en arrière ? Même pas, plus de rails, plus de train, juste un mouvement, juste de la vitesse pure dans une nuit tropicale fracassée, à travers l’haleine des revenants. Et puis, comment est-ce possible, ces relents de pluie, d’averses violentes, erratiques, alors que tout est sec, sans eau tombée du ciel depuis des semaines ? Est-ce directement l’étuve d’un nuage orageux, bas, qui ne crève pas, et embaume l’air ?  Comme quand on broie des feuilles, sèches, dans un mortier et qu’on obtient, contre toute attente, une pâte humide, parfumée.

Ravi et effrayé à la fois d’être un jouet dans ce wagon qui fend la nuit à tombeau ouvert, entouré de corps somnolents, suant, tressautant, il se souvient de Gilles Clément, lors d’une conférence, désignant le verre d’eau qu’il s’apprête à boire en disant : « c’est évident mais c’est toujours bon à rappeler, cette eau a déjà été bue, absorbée et rejetée par d’innombrables organismes ».  La locomotive, pressée de rattraper son retard, avale les rails, part en tous sens. Il s’endort brutalement, cataleptique. Et, instantanément, il rêve d’un choc qui le propulse par la fenêtre ouverte, le projetant au loin dans une pelouse, où il gît, étranger, sans attache. A la manière de ce jeu où un meneur énergique vous tient par le poignet et vous fait tournoyer autour de lui, de plus en plus vite, et qu’il vous lâche brutalement, la force centrifuge vous envoyant valdinguer, déséquilibré, jusqu’à tomber, parachuté à la surface d’une autre planète, en des poses incongrues qui pétrifient, statue cadavérique.

Exactement comme les corps endormis photographiés par Yto Barrada. Propulsés par quelle puissance discriminante ?  Elle capture des silhouettes individuelles prises dans ce qu’on appelle les flux migratoires. Mais ceux-ci disparaissent en tant que tels, ils sont invisibles, escamotés, vastes phénomènes qui dépassent les destinées. Et rien de lisse non plus, mais brouillés, brouillons, plein de tourbillons, de contradictions, de paradoxes. A la manière de ces courants inexorables qui rassemblent les débris plastiques en des mers éloignées. Les images se concentrent sur les impacts et effets du flux sur les vies, physiques, mentales qui, du coup, affichent des altérations, des dommages sérieux, irréversibles, sans réelle cause apparente, sans rien de tangible contre quoi lutter. Il faut convoquer des référents, d’autres images similaires pour situer ce que l’on voit dans le cadre d’une problématique précise, concrète. On se rend compte alors que, même sans explication, on sait très bien de qui et de quoi il s’agit. C’est notre affaire. L’artiste suscite un réseau d’empathie pour ces corps éloignés, dérivant dans les limbes de la modernité, flottant en zone inconnue, impuissants à maîtriser leur trajectoire, toujours en train de réagir après coup, s’adapter aux contraintes, se transformant pour survivre. Aléatoires, nomades forcés. Un peu la hantise du sédentaire accroché à son confort territorialisé. Elle exhibe ainsi, dans un contexte où les frontières restent des barrières à transgresser, une femme qui se métamorphose en s’enveloppant de tous ses biens textiles. Pour franchir la ligne de démarcation et passer de l’autre côté – franchissement interdit et pourtant salutaire -, elle emporte tout ce qu’elle a. On la voit s’enrouler successivement de draps, couvertures, foulards… Ces tissus l’enveloppent comme superposition de peaux protectrices, forment carapace métaphorique et sont mis en correspondance avec les rideaux que l’artiste réalise et qui semblent l’assemblage de petits poèmes ancestraux. Patchwork de courtes pensées poétiques, d’aphorismes ou bouts rimés chantants, que l’on ressasse ou chantonne en cheminant ou bricolant. On dirait les drapeaux d’une sensibilité libérée de toute enclosure nationale. Elle photographie aussi des personnes endormies – ou pire, inconscientes – dans l’herbe. Nulle part. Abandonnées et presque en position fœtale dans leurs vêtements qui leur font une sorte de cocon. Cocon qui ressemble vaguement à des vêtements de par ici mais appartiennent plutôt, observés de plus près, à d’autres cultures. Ce sont bien des humains déplacés, déracinés, des personnes qui fuient ailleurs. Elles cherchent à changer de territoire, à franchir une frontière vers un lieu plus accueillant, hypothétique. A force d’errer, elles sont tombées endormies, d’une pièce. La dimension esthétique de cette léthargie champêtre transmet la fatigue immense qui frappe ces migrants. Fatigue dont on a pu connaître une forme proche où l’on se dit, lors de randonnées excédant nos énergies, « je suis incapable de faire un pas de plus »., et de sombrer dans une détresse tiraillée par les crampes à répétition. Regarder ces photos l’accable d’une maladie de sommeil, une malédiction.

A l’opposé, la quiétude de la bénédiction du père. L’aubaine d’avoir été accueilli au monde dans l’amour des parents, dès les premiers contacts à l’air libre et de recevoir, en outre, régulièrement, en des rituels simples, coutumiers, la confirmation de cette protection qu’aucune disgrâce politique ou discrimination sociale ne sont venu contrarier. Il songe à la tendresse initiale, retrouvée chaque année au début des vacances quand, débarquant dans les régions du repos et de la reconstitution de soi, retrouvailles intégrales avec la vie bruissante, il rendait visite au père. Rien de cérémonieux, ni de cabotin, juste une accolade bon enfant. L’étreinte était pour lui la répétition, dépourvue d’artifice, de pose ou d’intention, des premiers gestes bienveillants, dont il n’avait aucun souvenir formel, mais qui l’avaient marqué à jamais, à la manière d’une présence fantôme. La caresse originelle, reçue à peine déposé dans les mains paternelles, continuation du ventre maternel. A chaque fois, une tendresse enveloppante, revigorante, lustrale, effaçant tous les tracas d’une année de travail de moins en moins sensé, exactement comme, enfant, il venait raconter auprès des parents l’un ou l’autre déboire, menu chagrin de la vie scolaire, et que tout s’en trouvait réparé, effacé, rendu futile et dérisoire. Cette tendresse, parcourue de lignes et de murmures ressemblant à ceci : « La continuité même de la vie – sa durabilité, dans le jargon moderne – dépend du fait que rien n’est jamais parfaitement adapté. » Oui, il faut vivre, celui qui lui a donné la vie le lui a confirmé, chaque année, et encore à présent, depuis l’au-delà. Tout au long des lectures, chaque fois qu’il rencontre un passage qu’il aurait très bien pu entendre dans la bouche paternelle, ou qu’il aurait pu lui rapporter comme élément de convergence, il entend.

Il erre et aperçoit une suite de peintures. Elles lui évoquent des voyages interstellaires, des traversées du cosmos, des aventures vers des planètes perdues, des rêves de vie en d’autres systèmes solaires. Ce sont des toiles qui reproduisent des timbres postaux émis par des pays africains après leur indépendance. Objets multiples, de circulation courantes, transformés en pièces uniques, pour stopper leur propagation, pour regarder vraiment ce qu’ils propagent. On peut y voir éclater la prégnance de l’imaginaire transmis par l’occupation coloniale. La brutalité d’un idéal technologique qui a exproprié toutes sortes d’autres imaginaires, a substitué un mental à un autre. Un beau cas de la colonisation des esprits, sur le long terme, une cosmologie venant en écraser d’autres. Les richesses et bien-être promis par les coloniaux s’y étalent en chimères cruelles au regard de la situation politique et économique actuelle de ces pays, et du monde en général, puisque ces délires productivistes et technologiques – quasiment déjà transhumanistes – détruisent la planète entière. Même détournées, trafiquées et plus que douteuses en elles-mêmes, ces images timbres lui rappellent ses liens avec le passé colonial de son pays. Le fait d’avoir été là-bas, d’avoir effleuré ces cosmogonies colonialistes et colonisées. Peut-être même était-ce le genre de choses qu’il recopiait, enfant, sans arrière-pensée, modèle qu’il prenait pour ses jeux de dessin (de même qu’il copiait, parfois décalquait, des cases de bandes dessinées)?

Et puis, il regarde un film qui le galvanise. Il s’appelle « Réfléchir la mémoire ». Non pas réfléchir à la mémoire, mais s’intéresser aux objets, aux choses réfléchissant où passe les effets de mémoire. Réfléchir plutôt avec la mémoire comme quelque chose qui ne serait liée strictement à un organe intérieur mais outrepasserait l’enveloppe biologique individuelle, singulière. Le point de départ est une enquête sur le « membre fantôme ». Vous savez, cette pathologie curieuse qui frappe des personnes amputées d’un bras, d’une main, d’une jambe, d’un pied et qui ressentent, non seulement, la présence du membre perdu mais peuvent éprouver des douleurs pénibles, insupportables dans une partie précise de ce membre disparu. Par exemple, tel patient ressentant de manière chronique d’atroces douleurs au gros orteil du pied qu’il n’a plus. Kader Attia met en correspondance les explications d’experts de différentes disciplines, des psychologues, des chirurgiens, des neurologues, des psychiatres, des philosophes, des historiens, des musiciens… Il active ainsi un faire tel que décrit par Tim Ingold caractérisant l’action des correspondances. « Grâce au travail de médiation de la transduction, correspondre c’est fusionner les mouvements de sa propre conscience sensible avec les flux et courants de la vie animée. Une telle fusion, où la sensibilité et les matériaux s’imbriquent les uns dans les autres en un double cordage jusqu’à devenir indifférenciables – telles les œillades que s’échangent les amants – c’est précisément l’essence du faire. »  (Tim Ingold, 223) Ce double cordage de témoignages et d’explicitations savantes, est-ce autre chose qu’un documentaire ? Oui, parce que l’intuition de l’artiste établit, d’abord, les convergences entre ces propos d’experts et ceux des patients et patientes. Il construit une interprétation, une extrapolation. Il montre ainsi que créer un dispositif artistique ne revient pas à une esthétisation d’un vécu, mais est l’élaboration d’outils esthétiques pour comprendre le monde, prendre prise critique sur les choses. Il met en regard les différents récits, leurs spécificités qui soudain se répondent, éveillent de nouveaux espaces à explorer et en projette l’ombre portée vers d’autres champs : ce qui est dit à l’échelle du corps individuel, singulier, il le rapporte à l’ensemble d’un corps social. Qu’est-ce que cette expérience du membre fantôme et de ses ressentis nous apprend sur l’impact de tout ce qui a, au cours de l’histoire, amputé l’amas des singularités qui font société, rayé des communautés entières de la cartographie des relations civilisationnelles ? Il établit des vases communicants entre les histoires personnelles et celles plus larges des groupes, des réseaux affinitaires, des appartenances religieuses et philosophiques, de peuples entiers. Pour essayer de comprendre et expliquer des mal êtres importants, endémiques, des ressentiments qui ne font que s’envenimer, alors même que tout conduit à les considérer comme de l’histoire ancienne. Ils reviennent, ils croissent, deviennent des exosquelettes maladifs qui soutiennent les métastases, les rancunes métaphysiques. Par exemple, l’histoire de l’esclavage. Elle blesse encore aujourd’hui chaque descendant de cette atrocité et le marque de quelque chose qui ressemble à un « membre fantôme ». Une existence fantôme, des doubles éliminés. De même pour les différents génocides qui trouent l’histoire humaine. Il y a transmission des douleurs subies par d’autres, jadis, par ressemblance et filiation, et elles affectent le présent, comme quelque chose qui a été spolié, qui ne reviendra plus, et empêche d’éprouver le réel comme quelque chose de vierge, sans blessures, sans passifs traumatisants. Ces trous noirs déversent des flux de mélancolie poisseuse, tentaculaire. Pour faire comprendre comment cette part fantomatique envoûte et ouvre d’autres dimensions, abyssales, du perceptible, Attia fait un détour par la musique, et surtout le dub, musique dont des éléments mélodiques et narratifs ont été enlevés pour, finalement, mieux les faire sentir, augmenter leur potentiel d’envoûtement. A partir d’un souvenir natif de musique, d’une musique entendue ailleurs, avant la vie peut-être. Toute cette prospection qui se présente comme une enquête d’un artiste convoquant les sciences, sociales et médicales, est enrichie par un dispositif plasticien. Des personnes ayant subi une amputation sont installées dans leur décor de vie, ordinaire, ou relatif à l’accident. Elles sont immergées dans une posture de thérapie par le virtuel. Le bureau d’une dactylo, une pizzeria, une ligne de chemin de fer dans les bois, une salle et un monument très « soviétique », une église et ses bancs de prière. Ils et elles sont « augmentés » d’un miroir grâce auquel, vu sous un certain angle, ils se voient toujours entiers, toujours bénéficiaires d’une complète symétrie entre bras et jambes, côté droit et gauche, haut et bas. Ils et elles, dans cet agencement, s’imprègnent d’un subterfuge réparateur, ayant retrouvé virtuellement le membre perdu et, en même temps, ils continuent à ressentir la perte physique, l’absence. Cette simultanéité paradoxale aide à s’habituer, à faire son deuil. Et c’est l’autre matière importante du film, le travail de deuil et de mélancolie, incessant, jamais fini, tant à l’échelle individuelle que collective. Ce travail mystérieux qui malaxe le corps social, incontournable du fait d’être inscrit dans le règne du vivant mais qui, aussi, doit sans cesse essayer de corriger, réparer les traumatismes historiques, les souffrances, les injustices que la société continue à dispenser généreusement – postindustriellement – en rejetant les migrants vers la détresse absolue et la mort, en réaffirmant la légitimité d’un système économique qui produit stratégiquement de nombreux exclus, en poursuivant la logique coloniale des Sud et d’épuisement des ressources naturelles de la planète. En ce qui le concerne, rapatriant toutes ces tragédies à son parcours particulier, son petit cas submergé par le deuil de proches mais aussi de rêves, d’ambitions anciennes, mesurant combien néanmoins son insignifiance est elle-aussi traversée et déterminée par les grands deuils et membres fantômes historiques de l’histoire humaine, jusqu’à la chair de poule, il réalise fondamentalement que tout son désir de vivre est porté par un membre fantôme, son désir est fantôme. Depuis qu’il est séparé de la femme dont l’amour et les touchers instituaient des « phrasés généraux de vivre » qui offraient une prise acérée du vivant, évanouissement dans le grouillement multiple – un évanouissement constitutif d’un chemin singulier, jamais droit, mais ivre et plein de lacets -, son désir est flou, lancé dans le vide et ne retombant jamais. Au propre comme au figuré. Organique comme métaphysique. Et il a cessé de sentir atteint par un désir en miroir. Même quand il empoigne son sexe bandé, il a l’impression de saisir le vide, l’absence, comme si ce membre-là, désormais était ailleurs, resté dans le ventre de celle qui. Ce qui s’érige en sa main ne serait plus qu’un sexe de substitution. Et alors ? Rien d’autre, sinon une propension à compenser par des cheminements pliés et repliés sur eux-mêmes, sans queue ni tête, vivre c’est ainsi.

Comme de rejoindre à vélo deux points, éloignés de 162 kilomètres, un jour venteux de pluie ininterrompue. Et pourtant, bien que d’aucuns le jugent bouché, le ciel alterne une variété infinie de luminosités douces, grises, argentées, finement perlées, blafardes froides ou chaudes. Mais pour percevoir ces nuances, il faut être dedans. Il connaît la route, ne se trompe à aucun carrefour, ne rate aucun virage, le trajet est gravé dans sa mémoire, son corps. Il le parcourt tous les ans. Le même et différent à chaque fois. Il revit dans sa chair les éditions précédentes, avec leurs conditions météorologiques spécifiques. Il pédale au présent et au passé tout en se demandant s’il sera encore en bonne santé pour le faire l’année prochaine. L’eau qui fouette la figure, la buée sur les lunettes, il ne voit pas vraiment le paysage. Il devine, il reconnaît plus par intuition. Il y a immersion. Avant le départ, regardant les averses se succéder à travers la fenêtre du salon, il craignait de s’élancer là-dedans. Une fois lancé, il se sent bien dans l’humidité et le ruissellement d’eau. Il n’est pas dans la pluie, ou sous la pluie, il est avec la pluie. Il fait partie de la pluie, elle s’intègre à lui. Il se fait ruissellement pour avancer au mieux sur la route glissante. Et la route, elle-même, n’est pas « la » route, ligne droite qui le conduirait à son arrivée, l’hôtel douillet au-dessus de la vallée. Elle est morcelée en dizaines d’autres chemins, des bouts de route qui conduisent à des centaines voire des milliers d’autres destinations possibles. Il ruisselle parmi un ruissellement de routes et chemin. Il fait corps avec le lacis des routes et les rideaux successifs de pluie, attentif aux manières dont ces matériaux vivants, mobiles, s’associent aux muscles, au cœur, à la circulation d’air dans ses poumons, cela devient une sorte de méditation infinie, de contemplation physique exigeante, cycliste sans but, suspendu dans le temps. Une sorte d’errance. Parmi ce fouillis de tracés et d’objectifs, mentalement, sans cesse, il recompose son itinéraire, d’instinct, celui qu’il doit suivre pour enfin se reposer, au chaud, au sec, au calme. A gauche. A droite. Tout droit. Oblique. Monter. Descendre. Il dessine un sillage qu’il tente d’imiter de tout son corps en mouvement. Comme un somnambule, il sursaute quand il doit changer de fil, mais ne rate aucun aiguillage. Après, il se laisse couler dans la méditation pédalante et spongieuse. Rythme, tempo, le corps penche d’un côté ou l’autre, se met debout, oscille en balancier, s’assied et se ramasse, poussé en avant, fait l’œuf pour augmenter la cadence, se compacifie ou se fluidifie, se lie ou se délie, s’éclaircit ou s’opacifie., s’allège ou se densifie, une réelle écriture sur le bitume glissant, arrosé en continu par le ciel. Une constellation de mouvements enchaînés. Il songe à l’expérience faite par Tim Ingold et ses élèves : danser son nom. Sans cesse à recommencer, à retenter, les premières fois semblant toujours approximatives, ne saisissant pas assez bien toutes les nuances corporelles et immatérielles. Les charnières entre les deux que disent le nom. Pieds mouillés, cheveux trempés, cuisses et cul imbibés, yeux flagellés de gouttes perdues (comme on parle de balles perdues), il se coule dans un style, une manière d’être cycliste. Avec les routes, avec les paysages, avec la pluie. Multiple. L’attention à tout ce qui peut survenir et surgir, le revêtement devenant très dangereux et la visibilité médiocre, doit se décupler, chercher à anticiper, repérer le moindre mouvement susceptible d’indiquer la constitution d’un obstacle possible, petit ou gros, l’attention devient speed, adrénaline, presque un faisceau hallucinant balayant paysages et accotement. « Qu’à force d’attention, c’est-à-dire de mouvement vers le dehors, les lignes s’ouvrent et les idées de forme se répandent, s’insinuent en celui qui sait leur prêter attention, qui veut les voir ; que tout, comme disait Baudelaire, « devienne allégorie », dégage une piste éthique, projette au-devant de soi d’autres modes d’être, qui deviennent pour qui les considère d’autres manières d’être homme, d’autres orientations du vivre. » (Marielle Macé, p.69) Le but fantôme même, toujours reculé, sortir de sa rainure, se refaire dans d’autres manières d’être homme. (Pierre Hemptinne)

Attia

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Contraste et miroir, de la selle au rosier

Profitant de la fonte des neiges, j’ai roulé soixante kilomètres samedi, presque tout sous la pluie, d’abord intermittente, plic-ploc espacé, pas la peine de changer de programme, on roule, on roule, et la flotte installe son rideau de douche. Le ciel est de plus en plus bouché et le macadam un miroir fluide, sombre. Près des fermes, la route est couverte de terre glissante et en lisière des bois, où il y a eu des congères, il reste de longues traînées de neige brune. Défier la chute, le dérapage, la disparition, angoisse et adrénaline*. L’eau s’infiltre de plus en plus, les gerbes qui remontent des pneus imbibent le cuissard, couvrent le dos de boue. Les extrémités, pieds et mains sont de plus en plus gourds. Dans la brume de fin d’après-midi, il y a des lueurs d’argent, des nuages métalliques. À part ça, on roule sans rien voir, plié en deux, sans perspective, concentré sur le mouvement de balancier qui permettra de s’en tirer, de garder le centre corporel au chaud, de faire en sorte que les muscles produisent des calories qui repoussent la froidure. Et puis, il faut avancer pour réintégrer le confort, on trace à l’aveugle, à l’instinct, dans une cuvette grise sans horizon.  On avale la grisaille, on est passe-grisaille comme on dit passe-muraille, et elle est épaisse la muraille-grisaille.  Quelques doigts et doigts de pied sont raides, douloureux, on ne les sent plus, on pédale sans répondant, le guidon devient abstrait, changer de vitesse demande un effort significatif! Le corps mions flexible se concentre sur sa vitesse, sur un fil de vitesse, chuintant, éclaboussant. À l’arrivée, il faut plusieurs heures avant de se sentir sec et réchauffé. – Le lendemain, franc soleil au jardin, ciel bleu, il fait doux, je m’occupe d’un rosier non encore taillé. Les rosiers commencent leur renouveau dès la croissance lumineuse entamée (c’est pour cela qu’il est recommandé de les tailler avant l’hiver). Il suffit de gagner quelques minutes de luminosité par jour pour qu’ils le ressentent et se réveillent. Là, je les sens déjà gorgés de lumière, en pleine activité, bourgeons, petites feuilles abondantes, vert intense, jeune vie rayonnante. C’est contagieux. Au fur et à mesure de la taille, en extrayant des buissons les branches coupées, la plante s’accroche aux vêtements, les épines égratignent la peau, piqûres vives de clarté – fines douleurs stimulantes contrastant avec l’engourdissement sombre de la veille, la chair traversée de glace – , les rameaux tranchés libèrent d’infimes vapeurs luminescentes, fraîches, la lumière végétale des rosiers entre par tous les pores. Emanations diffuses de ces blessures qui viennent cicatriser l’empreinte de l’épreuve du froid enduré la veille, à vélo. Comme pour le macadam sombre qui attire la chute, ici, le rosier avant-signe printanier exerce une attraction magnétique, il s’empare du jardinier, celui-ci y chute, suivant son manque de soleil! On retrouve, inversée, ce désir de chute, comme attirance pour une disparitio, un « passage à travers », prélude à renaissance*. – J’accumule ces sensations, ces images, c’est toujours utile, à un moment où l’autre, pour clarifier et exprimer une émotion, une caractéristique d’une œuvre d’art, musique, littérature, cinéma, peinture. C’est avec un catalogue – ou mieux, une bibliothèque –  de pareilles sensations – surtout si elles concernent des expériences de lumière – que l’on comprend, que l’on peut lire et interpréter, avoir des expériences esthétiques qui ne soient pas que théoriques, livresques. Il faut que le sensible puisse opérer des comparaisons entre des situations, des ressentis… // * Cette attraction motrice, mécanique, dynamique pour la chute se nourrit d’images d’impacts sur le sol, d’informations venant de l’esthétique, de l’artistique et du culturel au sens large sur la transcendance de la descente, de la glissade, dégringolade et choc avec le bas; ce plaisir physique de rouler sur le fil le plus vite possible, en se sentant de moins en moins souple dans la conduite – cfr. les glissades dans certains virages – est alimenté par une toute représentation iconographique de la chute, qui travaille à l’aveugle, inconsciemment dans les muscles, l’effort, la respiration; plus ça pédale et plus on fantasme l’image « où ça chute », comme point de traversée, de re-départ, de rencontre avec ses propres survivances, ses propres temporalités intérieures plurielles, chaotiques, dont parle Didi-Huberman dans « L’image survivante. Histoire de l’art et le temps des fantômes selon Aby Warburg » : « Le modèle du Nachbelen (survivance) ne concerne donc pas seulement une quête des disparitions : il cherche plutôt l’élément fécond des disparitions, ce qui en elles fait trace er, dès lors, se rend capable d’une mémoire, d’un retour voire d’une « renaissance ». » Ce qui attire – dangereusement – vers la chute aau sein d’une course sur terrain risqué est bien cette part « féconde » de la disparition chuter étant une disparition… (PH)