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Berceau tropical et retrouvailles assiégées (Redites)

Fil narratif à partir de : l’épreuve du temps, l’alerte climatique, une serre tropicale, un comptoir de vins natures – Jeu de Paume, Le supermarché des images – Centre Beaubourg, Faire son temps, Christian Boltanski – Galerie Art :Concept, Another green world, Julien Audebert, Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun, Bernard Stiegler, Panser, La leçon de Greta Thunberg

Le moral est plombé. Comme jamais, tout ce qu’il contemple, tout ce qu’il goûte dans la nature, ce qu’il a sous les yeux, semble en sursis, éphémère. Et cela prend des proportions de pandémie spirituelle planétaire, ce qu’évoque l’étudiant Noé Gauchard dans une tribune de Libération : « La catastrophe écologique, telle qu’elle s’annonce aujourd’hui, remet en question toutes les façons qu’ont les enfants d’imaginer leur futur. » De cela, de ce « sans futur », au quotidien, le frappent de multiples échos, des expressions éparses de la même absence de perspective, notamment de ses enfants, « oui, mais vous, de votre temps, il n’y avait pas le dérèglement climatique. » Cette absence d’avenir qui frappe les jeunes se transmet progressivement à toutes les générations ascendantes, une peur galopante. « Greta Thunberg dit avoir peur. Un adulte, en principe, ne devrait pas avoir peur. Avoir peur, c’est un peu, pour un adulte, comme retomber en enfance. Mais un adulte, notamment comme père ou comme mère, doit craindre tout ce qui, dans la vie, menace tout ce qui vit, à commencer par sa progéniture, s’il ou elle en a, et, plus généralement, il ou elle doit craindre pour la génération qui n’est pas encore adulte, en totalité, et dont tout adulte a la responsabilité pour tout ce qui peut être légitimement craint (ne pas être suffisamment rassasié, abreuvé, reposé, soigné, éduqué, ne pas savoir de quoi demain sera fait, où dormir, de quoi vivre : ne pas être en sécurité). » (p.81) Cette peur de manquer de ce qui permet de vivre, de subvenir aux besoins élémentaires, il l’a connue durant des années, au début de son âge adulte. Il était dans la nature, avait échappé aux radars, sans diplôme, sans travail, inquiet le matin, inquiet le soir, submergé et s’égarant dans de paradoxales insouciances, avec un stylo face à la page blanche, perdu dans un livre, battant la campagne des heures avec un chien – pas un chien et son maître, mais un exorganisme exerçant ses inter et intra-relations avec le paysage. Il en conserve le souvenir d’une époque où il fut « pluriel » et hybride, pas seulement humain, faisant tenir ensemble, de bric et de broc ses diverses fragilités, se maintenant grâce à ses facultés fabulatrices. Des jours mal nourris, des soirées de maison glaciale, des fins de mois à crédit à l’épicerie du village. Mais, à distance, toujours, l’amour du père, de la famille, oui. Et, tout en broyant du noir, démuni matériellement, sans cesser de rêver et croire que ça allait s’améliorer. Aujourd’hui, vieux, il retombe dans les mêmes peurs, par procuration, mais sans réel espoir, d’abord parce que la courbe de vie le rapproche du déclin et notamment de la retraite aux ressources économiques limitées, ensuite, surtout, parce que la situation globale s’est considérablement détériorée.

Et tout cela même noyé dans une saturation du superflu, un flux continu d’images  qui stimule-engourdit les sens, l’esprit. Une abondance qui asphyxie, anémie toute subsistance de sens. Et cette hyper-abondance d’images vides se propage viralement par les usages de millions et milliards d’individus connectés à leurs smartphones, sur le trottoir, les magasins, les terrasses, les transports en commun, les restaurants, les musées, les salles de cours… Cela ne semble même plus généré par les humains mais provenant des machines elles-mêmes, désormais autonomes, grâce au machine learning. Non plus des personnes utilisant des outils connectés, mais ceux-ci arraisonnant les êtres vivants, s’y incrustant, les transformant de l’intérieur, les téléguidant. D’où quelques fois le caractère zombie des luminosités qui baignent les scènes du quotidien banal. Et tout ça au profit d’une entité immanente, énorme, suceuse de moelle vivante. « Tu regardes quoi en ce moment » a remplacé le plus ancien « quel film as-tu vu récemment ? » ou « tu as été au cinéma dernièrement ? », et signifie une toute autre échelle, une toute autre temporalité, se référant au fait d’être en train de regarder non-stop – en ce moment, mais en chaque moment se succédant aux uns aux autres – telle ou telle série, s’agissant d’en vérifier le potentiel addictif. A tel point que cela ne semble plus rien à voir avec l’action de regarder quoi que ce soit.

Ce déluge d’images, d’une certaine manière invisibilisé par une nouvelle « normalité » se matérialise sur les murs d’entrée de l’exposition « Le supermarché de l’image », au Jeu de Paume. Et encore, là, l’artiste a introduit dans ce surplus iconique, dans cette représentation du monstrueux photographique, des fils, des histoires, des strates logiques reliées à une intention, une adresse à. Il tend des clés d’interprétation. Le raz de marée n’est pas restitué dans toute sa brutalité. « Pour l’installation Since You Were Born, Ewan Roth prend comme point de départ la naissance de sa seconde fille, le 29 juin 2016, en vue de concevoir un projet in situ en imprimant toutes les images stockées dans son cache web sans aucune sélection ni hiérarchie. Photos de famille, logos, capture d’écrans et bannières publicitaires s’accumulent en saturant l’espace virtuel qui entoure le spectateur pour faire apparaître un portrait à la fois personnel et universel du XXIème siècle. » (Marta Ponsa, catalogue de l’exposition) Pour ce faire, l’artiste utilise des algorithmes, plus exactement, il met en place un protocole où il feint d’abdiquer sa singularité au profit de celle improbable générée par algorithmes, un sacrifice mis en scène pour sensibiliser au tsunami computationnel, à moins qu’il ne travestisse ce dernier en une réticularité iconique et poétique, désirable. Une autre manière de réaliser des albums de famille

Dans ce contexte où il lui semble de plus en plus que ses ressources cérébrales et sensibles ne suffisent plus à trier, analyser, endiguer, ne serait-ce que pour s’orienter et continuer le fil de fabulation sur lequel il a progressé jusqu’ici, il aimerait échapper à l’accumulation aveugle des années et, simplement, retrouver ses parents, hors du temps, pour une sorte de renaissance, de nouveau départ. Se recharger les batteries affectives. Il commence sa journée anniversaire « fatidique » – celle qui fait dire « ah je n’ai pas vu le temps passer et voilà que ça se termine » et que chacun vit à des âges différents – en se réfugiant dans une bulle, un havre artificiel, matriciel, une serre tropicale comme substitut à son lieu de naissance africain. Reconstitution, préservation d’une nature exotique en danger, souci de faire comprendre en quoi la sauvegarde de cette forêt là-bas est important pour ici, et vice-versa, tout ça, cette pédagogie de l’interdépendance s’effectuant dans un cadre sauvegardé du colonialisme  paternaliste. Une grande serre attestant d’une technologie capable d’importer et acclimater la forêt d’ailleurs, symbole de maîtrise. L’absence de son père et de sa mère l’affecte comme jamais, absurdement ou irrationnellement. Il les sent, pourtant, parfaitement « intériorisés », présents en lui, entités avec qui délibérer. Cette transsubstantiation rendue possible probablement par l’enfance heureuse déjà évoquée. En venant là, ce ne sont pas vraiment des souvenirs d’enfance qu’il convoque, il en a peu. Il n’en recevra plus, les principaux témoins, adultes à l’époque, étant disparus. Juste se frotter à des « climats », des « prégnances », fleurer des « humeurs », cerner des impressions fantômes et pourtant fondatrices., celles-là mêmes de sa fondation. C’est un besoin de chapelle, de recueillement. Il y a une promenade dessinée entre les arbres et plantes soignées dans leurs sols factices où la foule chemine, s’écarquille, disserte, s’exclame, se pose, (se) photographie. Des explorateurs évoluant dans un diorama, sous les frondaisons d’une nature vierge comme enfermée dans un aquarium.

« Avec quoi ai-je rendez-vous ici, dans cette touffeur prolixe et cette exubérance contenue ? je sais bien que ça n’aura pas lieu, il n’y aura pas d’apparition dans la grotte ! » Il s’attache à étudier les formes indescriptibles, à lire les cartels renseignant le nom des espèces et leurs particularités, il fait connaissance avec la flore de ses premiers jours (pense-t-il). C’est quelque chose d’animal et en perdition qui s’agite en lui – il sait que de cette animalité, et de cette perdition, il tirera, aussi, quelques forces pour continuer, traverser l’orage. Il renoue avec des fétiches, des formes de savoir et raison qui n’émergent qu’entre les larmes. Et qui a à voir, notamment, avec sa longue et permanente fascination d’enfant pour les Goliath dans les boîtes d’insecte du père. Sous la vitre. Intouchables. Ils ne lui semblaient pas morts, épinglés, momifiés, mais en léthargie. La taille incroyable de ces coléoptères lui évoquait un monde mystérieux, voire merveilleux – mais la bête faisait un peu peur quand même -, hors normes, aux règles non élucidées, défis à la science, où tout resterait à observer, étudier, dont l’intelligibilité resterait en grande partie à l’état vierge. Puis un jour, lassé des requêtes, le père ouvre une boîte et lui dépose une de ces bestioles rigides dans la main. Le Goliath est dense, hyper léger, compacte, immense, fragile. Le père l’a dit : ça casse très vite. Mais alors pourquoi lui confier cette rareté ? Parce que l’essentiel est ailleurs que dans cette dépouille, dans le trophée entomologique ? Dès lors, est-ce vraiment la vraie chose qu’on lui confie, ou une copie, un exemplaire désacralisé ? Il joue avec comme joue les petits garçons :  en le tenant, le faisant circuler, en inventant les histoires qui accompagnent, expliquent les déplacements et leurs enchainements illogiques, impliquant ruptures, déphasages, accrocs, transitions abruptes. Une narration. Comme on joue avec une petite voiture, un avion., des petits soldats. En jouant avec une petite auto, l’enfant se projette conducteur, il intériorise des gestes, des mouvements, des bruits, des sensations de vitesse, des défilements de paysage, il est dans la peau du conducteur-moteur-carrosserie-route-espace. Mais dans la peau d’un insecte énorme , limite irréel (à tel point qu’aucun de ses copains ne considère le Goliath comme existant réellement, quelque part) ?  Mais on lui dit : « on trouve ça, ça vit là où tu es né, ça marche et ça vole ». Cette chose morte, sèche, le met en contact avec la totalité cadavérique du monde, vibrante. La réanimant par ces rituels de jeu, elle le fait pénétrer dans des architectures du vivant qu’il a du mal à organiser, qui le dépasse probablement, mais l’irrigue profondément. Le lieu d’où il vient échappe à toute représentation raisonnée, tout est possible. Un corps étrange entre les doigts, une forme incalculable, qu’aucune description ne peut épuiser, par excellence, qu’il tient et lui échappe. Sans doute, ne cesse-t-il, en le baladant dans la maison et le jardin, en le mettant en contact avec toutes les surfaces imaginables, de produire des « analogies » en vrac, conscientes ou inconscientes. Formelles ou informelles, comme Mr. Jourdain faisant des vers sans s’en rendre compte. Il s’est glisser dans cette fine armure stylée et traverse tous les « milieux » symboliques comme dans un sous-marin. Bien que complètement « finie », morte et rigide, parce que liée au monde du père et de son origine, le Goliath se transforme en outil souple, en clé qui ouvre toutes sortes de correspondance. A quoi cela le fait-il penser. A quoi cela ressemble-t-il. Avec quoi ce squelette le met-il en liaison, prenant en compte la vue, le toucher, le sentir qu’il active, hiératique (selon les règles que le savoir entomologique impose, favorisant la posture qui rende visibles tous les éléments importants pour l’identification du spécimen) ? Mais, abruptement, s’essayant à produire une intelligibilité à sa mesure, balbutiante et adaptée à ce qui lui importe de capter, ne serait-ce qu’en générant des métaphores floues, hypothétiques (basées sur encore trop peu d’expériences et des points de comparaison). « (…) le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité. » L’essentiel n’étant pas forcément d’accoucher de « la bonne définition ». « Ce sont plutôt les situations concernées qui se seraient enrichies d’autres versions, qui auraient suscité leur imagination quant à d’autres modes de caractérisation, qui auraient cessé d’être un cas cliché pour devenir capable de faire penser. Les analogies se discutent. Certaines se montreront plus ou moins pertinentes, d’autres, jugées bizarres ou déplacées, seront tournées en dérision. » Mais c’est l’ensemble, les pertinentes et les déplacées, qui construisent ensemble des capacités de penser, y compris d’aller chercher d’autres manières de penser quand le contexte le rend nécessaire. « (…) quel que soit le bien-fondé de ces jugements, l’attention aux analogies donne son premier et son dernier mot à ce que nous appelons l’intelligibilité, ce qui nous permet de reconnaître, d’inférer, de prévoir, de nourrir les contrastes qui nous intéressent et les divergences qui nous intriguent. » (p.99) Gamin, il pressentait – mais non, pas même, il frôlait, touché mais sans toucher – en maniant le Goliath, le contour de tous les « contrastes qui allaient l’intéresser et les divergences qui ne cesseraient de l’intriguer », apaisement et inquiétude, même, bien entendu si, vu son jeune âge, rien de tout ça n’était formulable ni bien organisé, chaos plutôt pressenti, à démêler, de l’ordre du frisson, dans le sillage du père.

Quittant la serre moite, il retrouve l’hiver doux, ensoleillé et s’extasie devant un mimosa en fleurs. Combien de semblables extases devant mimosas printaniers a-t-il déjà absorbées, année après année ? Quelle région mimosa cela a-t-il développé en lui, ressources de parfums, de couleurs, de douceurs lumineuses ? Il s’éloigne dans les allées, franchit l’enceinte du par cet part flâner dans les rues, remontant en plusieurs lignes brisées, hésitantes, sillonnant le quartier vers la place Monge. Il plonge alors , méditant ses lectures de l’écrivain ayant habité là, dans le texte même de tous les livres lus, et des notes et commentaires qu’ils lui ont inspiré, compulsivement, le transformant en graphomane comme disent certains. Il foule alors – bien au-delà de l’écrivain évoqué, les écritures lues s’imbriquant les unes aux autres –  l’humus textuel, littéraire dont il ne cesse de tirer des raisons de vivre, celles-ci épousant l’évolution des facultés à rendre intelligibles des morceaux du vivant, des expériences, potentiel de fabulation, de projection de soi. Par le principe du brouillon et rature. Il remue une épaisseur incalculable de traces, d’archi-traces. En se recueillant – tout ça relève de la dépouille, du bilan de vie, de l’adieu – et en exultant, en tout ça fermente encore plein de vies nouvelles, peut-être, encore. Des pistes de recomposition, de nouveaux agencements et arrangements. Ca bruisse et brasille, à la manière des épais tapis de feuilles en forêt, lors des longues promenades de l’enfance, l’hiver. Les pieds – la mécanique de la marche – soulevant les couches de feuilles, aérant l’humus, provoquant un mugissement marin, ressac forestier profond et aérien, grisant, avec l’impression de ne plus fouler une surface dure, mais de faire corps avec un sol meuble, de s’élever dans une ivresse de terreau. Il erre ainsi, en ville, revivant les marches dans les sous-bois, concentré, attentif à sa respiration, au lien singulier qu’il entretient, qu’il tortille entortille depuis à présent 60 ans, avec ce que Bernard Stiegler appelle de façon un peu rébarbative la « nécromasse noétique », mais qui dit bien ce que ça veut dire et qui se trouve du coup « valorisé » du fait d’être nommé en termes propres, « noétique » regroupant tout ce qui relève de l’esprit. « La nécromasse noétique (qui est aussi et toujours en quelque sorte poétique)est aussi indispensable aux vivant noétiques que la nécromasse formée par l’humus issu de la décomposition des végétaux et des cadavres est indispensable à la biomasse végétale et animale : s’il ne pousse rien, ou presque rien, dans le désert, c’est parce que la nécromasse ne s’y accumule pas, n’y forme pas d’humus, et cela, faute d’humidité. » (p.17) Infime, et déjà pas mal passé outre, charriant pas mal de parties mortes, y compris spirituelles, il est particule de cette nécromasse noétique, et il continue à s’en nourrir, à en extraire de quoi donner forme aux heures, au jours qui filent toujours à travers lui. Ses pas le conduise au zinc de L’avant-comptoir de la terre, premier autel de célébration de ce jour particulier, retrouvailles intérieures avec tous ses fantômes, première chapelle (faire toutes les chapelles, dit-on de la pratique de passer d’un bistro à un autre). Il entame les libations avec des vins joyeux (Impeccable – syrah, merlot, gamay – et Divin Poison – syrah, grenache, carignan), de petites assiettes vives et gouteuses, traditionnelles et fantaisistes, et non pas pour se saouler et se goinfrer, pour continuer le recueillement, convoquant plus charnellement les ombres qu’il aime les frôlements, exactement pour communier avec les disparu-e-s et les absentes, partager à distance le plaisir des papilles et ce que ce plaisir a de singulier, de marque et trace créant une communauté sensible « occulte » à distance, à travers lequel palpite le plaisir d’évoquer ces ombres, le souvenir du bien que leurs vies produisaient, par ce plaisir des sens et la légère ébriété qui s’en dégage, il se sent partir à leur rencontre, il les sent revenir contre lui, se pencher sur ses épaules, se regarder avec lui dans le miroir de l’autre côté du bar, tous et toutes le félicitant quand même d’avoir atteint ce bel âge avancé. Communion et lente fermentation, retrouvailles Défilé de spectres attentionnés dans la glace, sur les portes vitrées et dans tous les flacons rangés dans l’armoire cave, rangées après rangées. Le sommelier est disert, facétieux, cordial. La playlist est très chanson française années 60, puis années 70., refrains yé-yé, airs qui passaient à la radio, dans la cuisine de sa mère. La résurgence d’empathies typiques de certaines époques, via ces arts « populaires » est d’une redoutable efficacité. Puis, la programmation se cale sur un récital de Jacques Brel, de la grande époque, réactivant et dynamitant les formes de pathos qu’il avait contractées en écoutant ces chansons, au début des années 70, les chansons d’amour contrarié, les rendez-vous manqués, les amitiés déchirées, les coups de gueule anti-bourgeois, toi si t’étais le bon dieu, pourquoi ont-ils tué Jaurès, avec la mer du Nord, quand on n’a que l’amour et quand passe « à mon dernier repas », les yeux ruissellent, le nez renifle, tout se brouille, il n’a plus de forme, tout répandu, simple humidité dans l’humus, dans la « nécromasse noétique », flottant dérisoire dans le bonheur des gorgées de vin et de s’y sentir vivre, encore, et verre après verre, gardant espoir de s’inventer quelques lendemains, de « voir venir », de s’accrocher à quelque conviction et croyance, continuer à produire de l’imprévu, à regarder un horizon. « Que veut dire « faire des dieux » ? Cela signifie engendrer des incalculables formant les jalons d’un horizon, distribués par les infinités d’une verticale zénithale aussi bien qu’abyssale – cette croix étant aussi un processus, c’est-à-dire une spirale, que Whitehead décrit comme une concrescence, et d’où jaillisse ces consistances qui n’existent pas, que Bergson appelle « des dieux ». » (Stiegler, p.512)

Il largue les amarres du comptoir et s’en va à nouveau par les rues, rincé de larmes, les siennes, celles des spectres. Il passe devant une boutique de luxe dont l’imprimé de la collection d’été est un Goliath décliné en toutes sortes de formats et supports, pulls, chemises, chaussettes, sacs. Si même le marketing s’y met et va jusqu’à récupérer l’insecte fétiche de son enfance, où va-t-on, qu’est-ce qui, de l’intouchable, restera respecté par le marché ? A la fois ça le flatte, ça l’amuse, ça l’inquiète, et ça le vexe et le dépossède, comme s’il perdait quelque chose qui, jusque-là, n’appartenait qu’à lui. Une divulgation de son intime à des fins lucratives (pour un tiers). Heureusement, les libations et effusions lustrales l’ont « détaché ». Il traverse superficiellement, mais non sans émotion, une exposition intitulée « Faire son temps », ruminante, bilan en spirale des années écoulées, puisqu’il y revoit plusieurs œuvres vues autrefois, dans d’autres contextes, d’autres lieux. Beaucoup de fantômes aussi. Singuliers, liées à des histoires privées, des destinées particulières et précises. Mais des fantômes qui lui parlent (et à tous), auxquels le relie les catastrophes qui ont engloutit ces êtres photographiés, et qui touchent l’humanité entière. Miroirs remplis d’ombres. Cadavres recouverts de tissus noirs. Reliquaires miroitants. Cercueils inertes. Revenants. Ces archives fantomatiques organisées dans une sorte de morgue inventive, créatrice, ne sont pas sans transmettre un peu d’espoir. Parce qu’elles ouvrent d’autres regards, vers le passé comme vers l’avenir. Le dispositif restitue des possibles. L’enchevêtrement de rhizomes électriques et d’ampoules qui s’éteignent au fur et à mesure tout au long de l’exposition dégage une puissante mélancolie. C’est le survol d’une ville planétaire qui plonge dans la nuit. C’est le ruissellement des vies qui forment un humus d’où jaillissent des points lumineux gagnés par l’entropie, l’agonie individuelle et collective. C’est aussi un compte à rebours qui peut réserver des surprises, bonnes ou mauvaises, l’instauration annoncée de ténèbres régénératrices, peut-être. C’est séduisant à regarder, enchanteur, et c’est un poison luminaire, et ça ronge, l’accoutumance hypnotique face à l’extinction mise en scène. Crépuscule viscéral, histoire abyssale de serpents, de fouillis technologique, de lucioles en sursis.

Dehors, le ciel est tragique, partagé entre lumières d’apocalypse et tornade d’encre, drache pulvérulente. Mitraille de gouttes  bien dures. Il se réfugie dans une impasse et s’engouffre dans un espace dont la vitrine porte l’inscription « Another green world », titre d’un de ses albums préférés de Brian Eno (1975).

Julien Audebert expose là des natures « premières », disparues, comme retrouvées via ce retour à la peinture paysagiste, des natures revenantes, des visions des premiers berceaux végétaux, majestueux, inviolés. Mais, à y regarder de plus près, ces paysages sont enfermés dans des aquariums, ce sont des pays perdus, inondés, sous la surface des eaux, des Atlantides caricaturales. Vestiges. La luxuriance a quelque chose de cadavérique. Ou frappée par la lumière aveuglante de l’orage, éclairs et foudre déchaînés. Certains aspects lui rappellent de nombreuses peintures sublimes déposées en lui. On est tous un peu tapissé par ces décors bibliques inséparables de la geste du péché originel. Et par le style de peinture qui tend  à représenter une permanence, un fond d’écran inaltéré. Certains détails convoquent chez lui des ressentis de l’enfance, paysages Africains de ses premiers jours, atmosphère d’avant toute espèce de manque et d’angoisse, irréelle. Le dispositif évoquent les serres visitées le matin. Comme quoi, même la représentation d’archétypes ranime des sensations réellement vécues. Il a envie de plonger la main au fond de l’aquarium. Tout s’évanouirait. Le peintre, sinon, aligne une longue série de portraits floraux singuliers, individuels, très botaniques-mystiques, petites icônes alignées comme en un chemin de croix, peintures sur cuivre, toutes au même format, religieuses. Fleurs obsidionales est-il précisé. Le sens de ce mot lui est obscur, il doit consulter  les définitions en ligne. « Dans l’Antiquité romaine, on décernait à celui qui avait délivré une ville assiégée une « couronne obsidionale ». La « monnaie obsidionale », c’est la monnaie frappée dans une ville assiégée,… une ville dans laquelle, probablement, on ne frappe pas que de la monnaie. La « fièvre obsidionale » est une sorte de psychose collective qui atteint une population assiégée. Enfin, le « délire obsidional », ou « folie obsidionale », c’est le délire, ou la folie, d’un sujet qui se croit assiégé, environné de persécuteurs ». (François Rollin) Le côté gros plan correspond à la volonté de réaliser le portrait de fleurs issues d’une zone assiégée, résistantes, représentantes d’une espèce précise, mais singularisées, chaque fois un individu spécifique, pas un autre, un spécimen unique, grossi au point où les traits génériques de la famille florale se dissolvent dans une expression déviante, un déphasage. A la manière dont Emanuel Ringelblum s’attachait à cartographier les traits de vie et d’agonie, les physionomies et attitudes des Juifs enfermés dans le ghetto de Varsovie (« Éparses, voyage dans les papiers du Ghetto de Varsovie », Didi-Huberman) Simultanément, il reconnaît ces fleurs. Il les a côtoyées, elles lui sont familières. Les zones assiégées où elles s’enracinent, d’où elles font signe et font circuler leurs pollens, recoupe partiellement des territoires enfouis de l’enfance, de son passé. Des clairières, des talus, des coteaux, des bosquets, des berges où il se vautrait, rampait, rêvassait, lisait durant d’innombrables heures perdues, se faisait oublier du monde. Ces topographies-cocons conservaient certaines traces de bouleversements historiques, certaines cuvettes n’étaient rien d’autre, à l’origine, que des trous d’obus. Certaines cavités rocheuses avaient pu abriter des vies antérieures, servir d’abris à d’autres espèces. Certains fourrés, certains angles mousseux ou promontoires hérissés de ronces épousaient les structures d’anciens forts abandonnés. L’artiste qui a peint ces fleurs a dédié une partie de son travail à saisir la manière dont la guerre, longtemps après, continue à faire partie du paysage, s’inscrit dans son identité, persiste dans la manière même dont la nature reprend ses droits. Comment les champs de bataille, même guéris, régénérés, conservent leurs cicatrices pour qui sait regarder et connaît l’impact local, les dégâts collatéraux de l’histoire. Les secousses persistent, épousent le développement du terrain et les lignes végétales. C’est ainsi, en réalisant de « grands nocturnes photographiques dans la Meuse » qu’il a découvert ces plantes, s’est intéressé à leur raison d’être là et décider d’en constituer une sorte d’inventaire. Une mémoire. C’est un travail artistique en marge d’un autre travail artistique. Comment une démarche artistique, soucieuse d’interdépendance avec le sujet traité et les environnement rencontrés, se conjugue en différentes suites, en investigation poétique, amène à regarder « à côté de ». Toutes ces plantes « ont été déplacées de leur milieu dans des mouvements liés à des conflits armés (emportées sous les chaussures des soldat ou cultivées dans les camps militaires). Ce sont des fleurs migrantes, des formes de vie non programmées. » (Julie Portier) Donc, dans ces temps hors-temps – correspondant plus ou moins à l’âge qu’ont beaucoup de jeunes qui aujourd’hui se révolte pour le climat -, vautré, rampant, rêvassant, souvent il lui arrivait d’être nez à nez avec l’une de ces plantes-surprises. Dès qu’une contemplation les distingue de tout le reste, leur puissance de surprise submerge tout, intensifie leur beauté résiliente en structure abstraite, extraterrestre, en point de méditation, compagnie inépuisable. Pièces uniques, sans postérité. Il défile devant ces peintures. Chacune lui parle d’un moment précis, dans les terrains vagues, dans les limbes poétiques. Chacune lui rappelle les humeurs qui le teintaient, cachés dans les herbes, blottis dans un plissement de talus, pistant l’invisible, la constellation de sens qui lui dirait par où aller, et comment, jouant l’éponge. Chacune comme une posture mentale, onirique, de résistance contre les injonctions à réintégrer le droit chemin, renier l’école buissonnière, passée et à venir. « Ah je ne les verrais plus, elles cesseraient de m’apparaître telles quelles, imprévisibles. » Hypertrophiées, galvanisées dans une lumière crue, apocalyptique, guerrières cristallisées et transies dans la menace de la fin Dernière parade, leur chant du cygne. C’est leur dernier souffle qui ainsi est peint. Leur expiration. Chacune l’invite à cultiver la flore de toutes ses zones intérieures assiégées par la peur de la catastrophe qui vient, pour conjurer l’absence d’avenir.

Pierre Hemptinne

Les orties de la vieille cimenterie.

À propos de : Les Forges, film de Claire Adelfang – Photos de sous-bois de Gilbert Fastenaekens – Souvenirs d’une cimenterie en ruine…

les forges... Dans l’obscurité dense et laquée d’une casemate ou d’un tunnel. Le sol terreux est pelucheux, parsemé de tessons et détritus qui brillent. L’œil s’habitue et distincte quelques arêtes de colonnes, inégales, certaines écorchées jusqu’à l’armature, d’autres couvertes d’hiéroglyphes tagués, totémiques. Ces antres inspirent, accueillent ou font resurgir divers tribalismes velléitaires. L’embrasure a la forme d’un devant de scène théâtrale. L’épaisseur du mur est, à droite badigeonnée de vert au-dessus d’une forme d’ailes ocre orange et, à gauche, recouvert d’un enduit kaki, peut-être moisissure marouflée dont la physionomie change selon les caresses d’ombres et de lueurs tamisées. Je (on) regarde avidement vers l’ouverture, aveuglante, aspiré vers un ensemble de formes et de couleurs au pointillisme vibrionnant. Est-ce le résultat d’une déformation de la vue trop imbibée de ténèbres ? Le contraste avec l’obscurité intérieure, accentué par la surexposition solaire confère au dehors un aspect irréel, holographique, et l’aspect d’une tapisserie élimée représentant le grand tout, selon des croyances anciennes, vieillies, décrépites. Le caractère en est celui d’un vitrail moderne dépigmenté, exsangue et vandalisé, partiellement fracassé, rongé par le blanc aveuglant du vide ; ou d’une vaste icône orthodoxe, vue au rayon X, évanescente, avec ses alcôves et ogives où méditaient des silhouettes saintes dont ne reste que l’auréole. Cela me rappelle aussi un tapis persan foulé jusqu’à l’usure, jusqu’aux fils, ne conservant que des motifs approximatifs, énigmatiques, à l’instar de ces feuilles que l’on retrouve après l’hiver réduites à une dentelle de nervures, fantomatiques. Les couleurs passées et la manière dont leurs pixels désolidarisés se disposent en suspens dans le plan de lumière vive m’évoquent en outre des vestiges de mosaïques romaines, écaillées jusqu’à n’être plus qu’une idée en suspension, une sorte de tulle légère aux motifs impressionnistes, figée dans une chaleur laiteuse dépourvue de brise. C’est le carton d’invitation de l’exposition de Claire Adelfang à la Galerie Thaddeus Ropac, un photogramme du film qui y est projeté, Les Forges. J’y reconnais une image familière, longtemps retenue dans l’intériorité mémorielle des eaux oculaires, sur le point de s’évanouir, rémanence nerveuse. De la même nature que les éléments saillants du décor de la pièce où l’on se tient et des gens avec qui l’on converse, soudain arrachés à la vue directe par une interruption brutale de l’électricité et que l’on continue pourtant à voir sous forme de spectres –plus exactement, on voit à travers eux – quelques fragments de secondes, flashés par notre désir de rester éternellement ancré en cette situation rompue. Je fais corps avec l’obscurité que met en avant ce carton d’invitation, d’où observer un pan héraldique de la végétation conquérante, reprenant possession du terrain et des vastes structures et cavernes de béton, architecture industrielle à l’abandon que la photo présente comme une chambre noire révélant les forces imperceptibles de la nature, fixant l’inégalité du combat entre le matériel pesant et imposant d’une part et les énergies immatérielles du vivant d’autre part, le rigide et le fluide. Un lieu où des équilibres basculent. Et je retrouve ce plaisir, sans doute très ancien chez moi, constitutif même de ce qui me tient lieu de style de vie (c’est-à-dire d’écriture), de regarder et sentir le progrès des arbustes et buissons en train d’envahir, condamner les ouvertures, ensevelir les ruines de l’usine où je me tiens, à l’articulation romantique où s’effondre une dominante rationnelle pour qu’en pointe une autre, nouvelle et antérieure à la fois, plus ouverte aux tensions. Cette avancée invisible occupée à changer radicalement toutes les données topographiques du lieu que j’arpente, et qui fait que ce que j’ai sous les pieds, que je touche des mains ou du corps en m’y adossant, est de la matière en transformation, inscrite dans une certaine gratuité, puérile quoique grandiloquente, de toute industrie humaine.Je me retrouve là au coeur du mouvement imperceptible et irréversible dont l’archétype stratégique me vient de lectures littéraires ou historiques  – peut-être l’ais-je rencontrée la première fois chez Shakespeare et plus tard au cinéma avec Kurosawa ? -, mouvement indétectable de troupes camouflées, en mimétisme parfait avec la lisière de la forêt et qui progressent en toute impunité, mimant l’immobilité, protégées par la conviction universelle qu’une rangée d’arbres est incapable de bouger. Je m’assieds sur la banquette de la galerie, au sous-sol ténébreux, lui-même une sorte de bunker de l’art contemporain qui pourrait se retrouver un jour filmé éventré, gagné par le vent et les branches. L’écran me fascine, j’attends qu’y surgisse, en séquence animée et bruissante, l’image fixe du carton d’invitation où j’ai reconnu quelque chose à moi. Gros plans sur les surfaces blindées, défiant les temps, mais se couvrant néanmoins de chancres, subissant des infiltrations, revêtant toutes sortes de teintes maladives, friables, des coups, des griffes, des inscriptions superficielles. Et voilà, je replonge au cœur d’une cimenterie désaffectée. J’entends la voix de ma grand-mère « n’y va pas, n’y va pas » qui fait surgir, en écho magnétique, son exact contraire : « vas-y, vas-y ». Elle nous mettait en garde contre la dangerosité de l’endroit, cherchait à nous communiquer sa peur, parlant de « disparitions », nous enjoignant de jouer ailleurs, d’éviter ce paramètre. Je ne comprenais pas tout à fait de quel danger elle parlait, quant à disparaître, ça oui, c’était un lieu de disparition, une usine arrêtée, s’involuant dans le silence et en train de s’effacer dans le paysage, avalée par les racines et les feuillages. Comme un porte-avion qui coulerait infiniment lentement. En s’y faufilant, en s’immergeant dans ses entrailles, je (on) me sentais effectivement échapper à tous les radars, rayé de la carte, passé d’un autre côté. Mais au départ, sans la parole de la grand-mère dont les silences amorçaient un récit à exhumer, peut-être ne m’y serais-je jamais aventuré. Un chemin grillagé dont les ornières ne semblaient déboucher sur rien, quelques faîtes ou pignons émergeant de la marée de jeunes bouleaux ne suffisaient pas à détourner mon attention de ces autres ruines, médiévales celle-là, pointant au haut d’une colline mosane, restes de remparts et de tours majestueux jaillissant de la forêt. Les premières incursions devaient révéler un décalage temporel, les ruines de l’usine dégageant une impression de flottement, de n’être pas associées à une période économique précise, mais d’avoir toujours été là, de n’avoir jamais été rien d’autre que ruines, ne représentant rien d’autre que cet état de destruction, de retour au rien, à l’inutile, sculptures de l’inutile. Cette dimension était accentuée par l’allure de ces épaves architecturales qui, ainsi réduites à ses traits principaux, aux structures porteuses plus résistantes et donc à ce qui s’approche au plus près de sa grammaire, pouvait tout aussi bien être confondues avec les vestiges d’un site académique, religieux, voire ceux d’une cathédrale de béton armé. Les perspectives avec ce qui ressemble à des croix dressées vers le ciel, des arcs abîmés, des cloîtres ou des cellules enfouies, ne manquent pas. Éventrées, ces usines libèrent du religieux qu’elles ne manquaient pas de convoquer ou dévoyer au profit du capitalisme, du reste.

Je n’y rencontrais personne, pourtant les traces de vie étaient multiples, passé les premières armées ferventes d’orties. Des graffitis, des cœurs percés de flèches, des restes de nourritures, des détritus, des bouteilles fracassées après libations, du bois brûlés, des traces d’âtres dans certains recoins, des photos pornographiques déchirées, des reliefs de rites à interpréter. Et c’était toujours dans les endroits les plus propices à se cacher, les mieux protégés. Dans ce qui redevenait un monde de grottes. Ou à proximité de grands réservoirs d’eau, d’anciennes caves remplies de pluie, et où flottaient divers témoins du passé associés à des objets amenés récemment, de l’extérieur. Il y avait aussi au fond des épaves, des bécanes, des moteurs, des outils, des choses avec lesquelles il avait été question de rompre, en les coulant. Les balbutiements d’une vie se réinventant dans ce paysage à l’abandon, en imitant les us et coutumes de la société que l’on quittait pour y rentrer. Une continuation perpétuelle du temps de l’enfance qui copie le monde des adultes en « jouant à », autant pour se l’approprier magiquement que pour s’en défier. Mais surtout un silence et un bruit, associés, trame indispensable au travail de l’imagination mise en contact avec ce territoire de friche insalubre, dangereuse, et que restitue parfaitement le film de Claire Adelfang. Quand elle pratique plusieurs mouvements de caméra qui ont presque valeur de dialectique, partant de l’intérieur, reculée dans les entrailles des ruines, avec un regard panoramique vers l’ouverture, puis avançant de manière presque saccadée, franchissant le trou béant – fenêtre, arche voûtée, maçonnerie effondrée – vers la végétation qui bouge et bruit, et gros plan presque abstrait sur cette force végétale jamais au repos, malgré ce que l’on peut croire. Le silence est un bourdonnement, semblable à la vibration du tympan sous la pression du vide. Le bruit est celui du vent, très particulier dans ce dédale de béton abîmé où la totalité de l’espace vide est rempli, d’herbes, tiges, branches, fleurs, pollens, chatons de saules, feuilles, joncs, lianes qui tanguent, dansent, frétillent, s’accouplent, se multiplient, forment des groupes, des troupes liguées et frottent les parois, infiltrent leurs racines dans les fondements crevassés, jettent leurs graines dans les fissures de surface, dans les éraflures où s’accumulent poussières et autres crasses terreuses et, ainsi, gagnent du terrain, poursuivent leur œuvre d’éradication, d’effacement de l’usine. Avec des actes très doux, finalement, une guérilla tendre de vibrations. L’image agrandie de ce processus végétal, sur grand écran, évoque un grouillement bactérien plutôt qu’un ensemble d’éléments entrecroisés de plantes. (Tout un fouillis organique, tentaculaire, où il serait tout à fait possible de s’ensevelir, ce que confirment les incroyables photos de sous-bois de Gilbert Fastenakens.) Blotti dans le sarcophage barbare de la cimenterie où, selon les demi confidences de ma grand-mère, quelque chose comme des sacrifices humains avaient lieu – des charpies de sous-vêtements féminins sous une pierre ou à la surface des nappes d’eau des anciens réservoirs confortaient cette idée -, c’était un lieu formidable pour, sans aucune capacité formelle à deviner l’avenir, imaginer des pistes irrationnelles de destinées prenant la forme de « ce que l’on a envie de devenir », ce qui correspond grosso modo aux désirs de faire quelque chose de ses mains et de ses neurones, et de jouir dans la vie des fruits de ce que l’on se sent capable de créer. Je ne pouvais accéder à cette jouissance d’imaginer un futur prolifique et glorieux qu’à la condition de m’abandonner totalement à ce bruit enivrant, assourdissant, ce vent qui propage l’œuvre d’effacement des herbes, branches, tiges, radicelles, poussières et graines, à coup de caresses très fines sur les surfaces rugueuses du béton, c’est-à-dire en sombrant dans la fiction de mon effacement, là, à jamais, lardé des fines décharges d’une immense vague d’orties. (Pierre Hemptinne) – Claire Adelfang Gilbert Fastenaekens

Les forges... SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC les forges... SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC Gilbert Fastenaekens

Paysage textuel, jonction séminale entre terrain vague et écriture!

Paysage, terrain vague, Casteau >> << Juan Benet, Les lances rouillées, Editions Passage du Nord Ouest.

 De l’arrêt de bus à la maison, je traverse un quartier résidentiel qui rogne de plus en plus sur d’anciennes terres boisées. Entre deux parcelles loties, il y en a une qui reste vide depuis de longs mois, en attente des permis qui sonneront le début des travaux. Pour préparer l’arrivée d’une maison, elle a été déboisée, nettoyée, raclée, mais, avec le temps qui passe, la nature lui redonne de l’étoffe (provisoire). Les semences conservées dans le sol labouré et les bouts de racines blessées et enfouies reprennent vie. De loin, on dirait une surface aquatique reflétant un paysage de nuages d’été, au couchant, avec quelques multicolores menaces d’orage distillées (des saignées) dans les concrétions de vapeurs. De près, c’est avant tout une explosion de diversité d’espèces végétales, spontanée. Le terrain a été bouleversé et il se recompose petit à petit, mais en inversant l’ordre hiérarchique qui s’établissait entre les arbres, les fleurs et les graminées. Les pousses d’érables, de chênes et châtaigniers sont innombrables mais minuscules et les herbes, les fleurs les supplantent, s’épanouissent de manière presque monstrueuse. C’est le spectacle d’un ordre inversé. Le plantain est géant. On le voit rarement aussi beau. Même chose pour les touffes de trèfles à pleine maturité, aux fleurs déjà séchées. Les plans d’armoise s’élancent sans contrainte, convaincus de pouvoir enfin donner la pleine mesure de leur beauté méconnue, ce qu’ils ont de moins en moins l’occasion de faire par chez nous. Il y a des bouquets de camomilles mais aussi de marguerites. Quelques digitales. De nombreuses graminées répartissent leurs zones gazeuses – toujours cette immatérialité des épis de graines – selon une gamme de couleurs allant du vert acide au roux orangé. C’est un terrain remarquable pour, une flore à la main, apprendre à identifier les espèces, à les comparer, leur donner un nom (qui reste toujours tremblant car persiste toujours un léger doute dans l’identification). Un terrain idéal pour s’abstraire et revenir à un apprentissage humble et fondamental de la connaissance : regarder, fixer des traits, dessiner des formes, les rapporter à des modèles, trouver leur nom, les mettre en relation, comprendre un petit quelque chose à cette configuration de terrain, arracher quelques « certitudes » à la transparence… (Va falloir que j’acquière une flore comme guide pour s’oublier dans la contemplation de ce qui pousse à mes pieds !). Et puis, attiré, je rentre dans ce terrain, je marche dedans. Et après m’être enfoncé un peu plus dans un regard microscopique, qui irait isoler de plus en plus les individus composant cette carte végétale de la région, car y sont rassemblées, comme en un parc naturel, toutes les espèces bafouées ailleurs par les constructions et gestion de la voierie,  j’élargis le coup d’œil, je cherche à embrasser la totalité comme on le fait d’une peinture : s’éloigner de la texture pour capter une vision panoramique. Alors, ce sont des ensembles de textures qui apparaissent composées, des formes abstraites de peaux, carapaces, pilosités laineuses, des taches de couleurs, des formes suggestives vibratoires, à la manière des tapis sensoriels sur lesquels on laisse végéter son bébé, parce que ces contacts exploratoires avec la matière sont bons pour son développement tant psychomoteur que cognitif.  Et, de fait, dans la fatigue intellectuelle de fin de journée, le cerveau (tout ce qui va avec) prend plaisir à se rouler dans ce tableau de plantes sauvages, mais un plaisir physique, à la manière d’un animal qui frotte son cuir dans la poussière ou des herbes drues odorantes pour calmer démangeaison et se récurer. Cette couverture  du sol, hétérogène et néanmoins ramifiée, unie, faite de tiges, de feuilles, de nappes vertes ou rousses, ressemble à ce qui tapisse le cerveau (à un moment donné précis, ce jour-là, fin de journée). Planté là au milieu, enjambant délicatement les différentes zones – celle du trèfle, celle du plantain -, je découvre une sorte de géographie, comme dans ces reconstitutions souvent bébête genre « mini Europe »… . C’est comme le plan d’un pays imaginaire. Une enclave préservée où chaque espèce développe sa province, ses frontières, ses transactions, la circulation des « étrangers » (par exemple quelques orties dans le massif de marguerites). La composition est complexe, tout est distinct et tout est mélangé. La vision qui projette ce concret végétal dans un plan abstrait effectue une translation qui rapproche ce site provisoirement sauvegardé du pays imaginaire de Juan Benet, Region, et de son souffle stylistique pour le saisir, le décrire et lui donner corps dans son écriture et dont je lis pour le moment à petites gorgées Les Lances rouillées. La tonalité, les accidents, la fragilité – un lieu imaginaire a besoin d’être inventé à chaque seconde, il est sous perfusion constante -, les couleurs, l’ordonnancement hétérogène des formes, tout ça sonne comme un fragment de texte de Juan Benet (c’est bien évidemment suggestif et déterminé par le fait que mon cerveau s’immerge dans ce terrain vague tout étant déjà imprégné de phrases de Juan Benet, et néanmoins je prétends que ces voies suggestives donnent aussi des indications objectives partageables, utiles à la compréhension des autres, tant sur le texte que sur le terrain, elles sont les structures portantes de l’interprétation !) Voici un extrait de Juan Benet, description d’un village. C’est sans doute l’évocation aride de la pierre sèche et les mots « grain », « paille », « chapelets de piments secs », « noyers » et « châtaigniers » qui m’ont fait sécrété cette correspondance entre lecture de texte et lecture de terrain vague, tout comme le parallélisme entre la description d’un village condamné, vivant  au ralenti dans un monde moribond et la perception d’un terrain vague reverdi juste avant l’arrivée des pelleteuses qui exécuteront la sentence de mort. Mondes prêts à basculer et être engloutis. Enfin, c’est ce jeu de miroir entre une surface de terrain vague et la profondeur céleste d’un corps textuel qui, au premier regard, me fit percevoir le terrain comme la surface d’un étang réfléchissant un ciel perturbé. Voici l’extrait de Juan Benet : « Toutes les maisons – le village entier, dans ses meilleurs moments, n’a jamais compté plus de vingt feux – sont de plain-pied, avec un comble pour abriter le grain et la paille et où pendent les chapelets de piments secs ; elles sont toutes en pierre sèche, avec parfois une grossière ossature de troncs bruts qui soutient la toiture ; elles sont toutes isolées, entourées de hautes clôtures en pierre, du même type de fabrique, qui enferment ces minuscules potagers d’altitude où l’on ne cultive que le chou, le navet, une pomme de terre toute petite et une tomate verdâtre, ombragés par un corpulent noyer ; il ne semble pas que parmi ses habitants – à en juger par la façon dont ils protègent leurs enceintes – règne l’harmonie et leurs relations, en dépit de la contiguïté et de l’isolement, doivent être fort rares ; on ne voit même pas ces quatre vieux toujours ensemble, assis sur un banc au soleil d’un après-midi automnal ou à l’ombre d’une treille en été ; on ne voit  généralement personne ; tout au plus – et presque toujours de dos -, au fond d’une ruelle (si l’on peut appeler ainsi une chaussée pavée de cailloux bloqués à l’aide d’une boue noire mêlée de fumier, parsemée de mares pestilentielles et flanquée de deux murs de clôture, qui mène à un bois d’ormes), une vieille toute voûtée portant des jupes noires disparaîtra en un instant dans une trouée de la frondaison pour reléguer dans les mirages tout écho sur des habitants qui depuis toujours vivent et travaillent en quête d’on ne sait quoi, assujettis à un vœu de réclusion si ancestral qu’ils n’en ont même pas souvenir. Ainsi, de loin en loin seulement, on entend un braiement lointain – sans doute un âne au soleil qui ne proteste pas contre son abandon mais qui ce jour-là a eu envie de chanter – ou un miaulement aigu, ou encore le gémissement d’un gond, le coup d’éventail d’une queue qui veut éloigner d’un seuil un essaim de mouches ou ce , bien plus solennel, mugissement de bœuf dans une étable sombre, ce noir éclat de devenir retranché dans l’économie sédentaire ; et, bien plus fréquemment – et presque toujours au début de l’été ou aux aubes les plus lugubres de l’automne -, les coups de feu de Numa, pour avise de sa présence et annoncer à qui sait entendre qu’il ne faiblit pas dans sa persévérance à préserver Mantua de toute intrusion. » (PH)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecriture des nervosités présentes

Reinhard Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux, Quidam Editeur, 2010, 523 pages

C’est une brique et c’est du diamant. Friable et tranchant. L’épaisseur du texte s’effrite et se répand, insaisissable comme du sable, les galeries de ses phrases s’effondrent, rendant compte des plus extrêmes faiblesses de la vie. Le style et l’idée poursuivent le lecteur longtemps d’une brillance inaltérable, inusable. Après l’avoir refermé, plusieurs jours après, on peut l’ouvrir n’importe où, choisir une page et un passage au hasard, tout paraîtra neuf, réécrit, donnera envie de reprendre depuis le début, ou de tout lire à l’envers, la linéarité ne règne pas en maître. Le fil narratif peut se résumer en peu de choses : un écrivain, amoureux de sa psychologue, va jusqu’au bout de son inadaptation au réel et au désir. Ou jubile dans son désir qui se torpille systématiquement. Jusqu’à l’annihilation, l’infantilisation.Une sorte de persécuté qui n’en pense pas moins (« Subsistait en moi – comme dans toutindividu prisonnier de la spirale nébuleuse des humiliations omni-quotidiennes, & dont l’existence signifie séjourner de de-plus-en-plus dans des cellules nues blanchies à la chaux – une bombe à retardement dont plus rien ne pouvait stopper le mécanisme 1fois=mis-en-route. ») Mais l’important est bien l’épaisseur textuelle que l’auteur confère à ce propos. Pour l’emmêler à d’autres fils narratifs, mais surtout pour tenter de saisir toute la matière contextuelle, grouillante. Enorme. Le partage des deux Allemagnes et la réunification qui balafrent les corps, les psychismes, l’inconscient (il est souvent question, une fois que le « héros » s’installe à Berlin, de la « ErDéA-après-le-Tournant »). Le 11 septembre 2001. Les histoires qui plongent toujours dans l’innommable de la période nazie, et traversent les souvenirs de famille et d’école. La montée en puissance de la spéculation et du management au coeur du techno pouvoir. Les affres du collectif, du communautaire, des alternatives sociales qui se bouchent, tarissent leurs possibles. La mise en faillite de l’intergénérationnel. Toutes ces forces qui s’agencent comme un vaste complexe dépressionnaire minant l’individu créatif et son écriture, dont le but même est de miner, discréditer, rendre illisible toute écriture personnelle? L’épaisseur, la touffeur, la dispersion apparente des situations, des biographies, ne laisse pas oublier un instant qu’il est bien question d’une bombe à retardement. Il y a les partis pris typographique qui ne laissent pas le lecteur tranquille, agacent ou émoustillent. Beaucoup de traits d’union, de signes « égal », de points-virgules et de deux points entre les mots voire à l’intérieur de certains termes, le « et » est toujours « é », le « un » d’individu, par exemple, est toujours transcrit par le chiffre « 1 », beaucoup de mots déformés, entre phonétisme et écriture GSM, signalant des allergies, des hystéries, des stigmates !? Il y a enfin les encadrés qui complexifient la structure du texte et « dévient » sans arrêt la lecture : page 38, un encadré intitulé « lie amère » envoie à la page 206. L’encadré est un extrait du texte qui occupe la page 206. Vous faites un bond dans le texte. Vous commencez à grignoter la page 206, en amont et en aval de l’extrait encadré page 38. Vous prenez le texte par plusieurs bouts, à différents moments. Mais ça, c’est un lien encore simple. L’encadré peut être une réflexion philosophique, politique ou sociologique – de l’auteur ou une citation -, voire une digression poétique qui installe, entre les deux pages ainsi reliées, une complémentarité qui supplante la linéarité. Les encadrés peuvent envoyer vers l’avant ou l’arrière chronologiques.A la page 348 : « Conditionnés des annéesdécennies-durant par le rythme de la journée-de-travail-de-huit-heures-trois-quarts, le temps de vie privé confisqué par un régime-de-présence=au-travail décrété par d’autres, plongés dans la peur profonde d’un chômage dédoublé – au dehors inconnu jusqu’ici (perte de travail) viendrait s’ajouter le chômage intérieur, retombée de la sinistre perspective d’avoir à arpenter jours&nuits d’immenses espaces de temps libre=vide – la sélection-par-la-nonactivité au poste d’observation &d’espionnage dans l’armée du cha-1 :chac-1- : « Chez eux, ils se sentent à l’étroit. » » Ce passage est lesté d’une annexe qui engage à retourner page 321 vers « Espaces sensoriels », un chapitre plus théorique sur l’influence de l’urbanisation : « Les voûtes rumorantes du tumulte machinel (pour ne rien dire des rayonnements de toutes sortes qu’émettent les réalités extrasensorielles dans un orage permanent) s’étendent bien au-delà des limites des villes mêmes & se veulent un signe solide pour une histoire en marche (là où elle fait défaut, l’histoire s’est transformée en tableau) »… La construction en dédale de ces encadrés dans le corps du texte est surtout captivante après la première lecture complète du roman. Ils proposent des relectures partielles dans le récit, des tangentes, des mises en perspectives, des profondeurs et des clameurs que l’on n’avait que frôler. Des perles et des souffles à peine savourés. Au fur et à mesure que l’on pratique ainsi des incursions partielles, on mesure à quel point l’architecture qui pouvait sembler foutraque est étudiée, voulue, maîtrisée (délirante). C’est proprement le genre de roman que l’on n’a jamais fini de lire, d’ailleurs, à la dernière page, un encadré dirige le lecteur à la page 11, tout recommence, bien des enjeux de l’écriture s’éclairent, même la musique des mots et des phrases sera différente, un cri est venu en changer le climat. Et avec le peu de temps laissé au lecteur ordinaire pour trouver que dire d’une pareille lecture, comment s’en sortir !?  – L’autoportrait – « Dans le miroir, mon visage, l’ancien, celui regardé à satiété au-fil-des-ans, émerge de la buée évanescente : mes yeux grands è très rapprochés, sombrement altérés comme les eaux d’un marais, – mes sourcils, comme stoppés de frayeur au derniermoment à l’idée de se rejoindre à la racine du nez ; ma bouche trop près des narines : le visage d’un individu pouvant être celui de Quiconque é : ?qui le fréquente, ne doit s’attendre à rien, sinon d’être dépité & déçu. Car peu importe la direction prise par un type-de-cette-espèce, les vents lui sont toujours contraires. » – La forêt – Si le roman est très urbain, plusieurs scènes se déroulent en forêt. Un chapitre entier raconte la formation d’un écrivain forestier. Le héros principal trouve souvent refuge dans les bois proches de Berlin, il y respire, s’y cache, cherche le silence, le contact des mains avec la terre, l’humus. « Les mêmes chemins à travers la même forêt – tissés de toiles d’araignée – dans la lande de Krummendammer près de Friedrichshagen. Des chemins à travers des tunnels vert feuille : à longer sous des arbres au-dessus de mouchetures d’ombres qu’on dirait faites de rêves obscurs, délicats – à l’affût dans leur silence rires é murmures prêts-à-fuser. Mais le rire des forêts est empli de gravité, de mélancolie animale, ce qui est sans-langue fait é n cesse de refaire silence ; chaque bruissement-dans-le-feuillage est façonné de ce sans-voix. Sous l’un des tunnels arborisés, tronçon de mon trajet, stagne une épaisse odeur échaudée de sueur chevaline – les sabots des chevaux ont estampés de petits cratères dans le sable. Dans ma progression, 1 bâton à la main, je tape dans les toiles d’araignée – elles me répugnent – pour me dégager le chemin ; elles sont légions dans la forêt touffue, & si quelqu’un me voyait, il pourrait me prendre pour un prosodieur promeneur des bois qui dégage sa versification en frappant l’air vertchauffé. » – Terrain vague. – Intérieurs ou extérieurs, solitaires ou relationnels, symboliques (des champs de l’histoire) ou bien implantés dans la structure de la ville et du texte, le roman est rempli de « lieux en friche ». c’est peut-être en ces lieux qu’il puise toute sa force, c’est cela qui remue le destin joué par les personnages et qui nous les rend, malgré parfois l’exagération et la caricature, si proches. « Dans cette ville de BERLIN et ses centres multiples, sans que l’on s’y attende, on bute sur des terrains-vagues plus ou moins grands é littéralement VIDES. Ces terrains semblent n’appartenir à personne ni intéresser quiconque. Lieux du silence intriguant ; barrant & retenant brutalement le flot vital de la ville, ils font bégayer les voix-urbaines, entendre la-Ville comme un texte… Sculptures de silence en guise d’architecture détruite par la GUERRE sous toutes ses formes : architecture de la matière, du social, du discours, des convoitises. Lieux où la VILLE n’a pas-lieu, où intention calcul raison sont poreux & troués. Devenue renégate, la-Ville s’arrête  son origine ; libre, un mot qui ne vient pas à l’esprit ici. Pénétrer sur des lieux en friche, cette immortalité tenace, étouffe les mots sous des tas de pierres&gravats de petitesses perfides, à la pierre noircie de fumée colle encore parfois l’odeur du feu éteint (on devine les spéculateurs de l’immobilier, les escrocs aux terrains, les aigrefins des assurances dans la démolition à chaud), l’air empeste les gens sales (et sans qu’on le veuille on se retrouve soi-même associé à leur abaissement) ; excavations& îles de salpêtres, niches toujours-humides – le reste de mue wet ware, vie disparue. Si des maisons, magasins, fabriques, entreprises de transport ou, dans certains secteurs (comme au Scheunenviertel), des exploitations agricoles s’y trouvaient encore quelques décennies auparavant-du=même=pas, é cela crevait les yeux, tous s’en étaient allés depuis longtemps. » Ce ne sont que des bribes. Il faut continuer à chercher d’où vient la puissance de l’ensemble et l’assurance que ce roman deviendra un classique !? Du fait de ne pas jouer avec les recettes faciles des écrivains qui fabriquent des livres à vendre !?  (PH)  – Reinhard JirglEditions QuidamUne analyse sur un blog