Archives de Tag: street art

Les urnes, les burnes, dedans, dehors

Un beau papier collé, stylé et en phase avec le rendez-vous électoral belge récent. Près des panneaux de signalisation, il pourrait signifier « attention, zone tous risques ». On peut passer devant et l’assimiler à une campagne citoyenne en faveur du « devoir démocratique » (exprimer sa voix dans les urnes quand on y est invité). L’urne est rouge et transparente, en perspective, elle a du volume et elle est présentée comme un lieu accueillant où se rencontrent différentes trajectoires de vie. En quelques silhouettes, on y voit plusieurs générations, des travailleurs, des promeneurs, des personnes à mobilité réduite… Les urnes comme boîte à idées où l’on décide de la société que l’on veut partager. Une deuxième lecture peut y voir un espace forclos, une boîte scellée, on y entre, mais rien n’en sort, l’urne cul-de-sac, à court d’idées, l’urne qui tourne vinaigre et rend la démocratie claustrophobe et se transforme en cage. On n’en est pas loin. Les murs, en général, ne sont pas optimistes pour le moment ! Voyez cette fresque sanglante qui représente la violence déchirant le monde, de bas en haut, des silhouettes fashion aux technologies sophistiques de bombardement, de la terre au ciel, le sang coule dans une atmosphère de sadisme/masochisme. Ou encore cette planète en forme de cristallin (ou vaste donut oculaire fracassé) qui se fendille, se craquelle, implose, un monde qui part en couilles. Un peu de détente grinçante avec le fumeur aventurier de Spliff Gâchette (continuation en street art de Pif Gadget, 40 années dans le sillage du PC), jeune élégant, politiquement incorrect qui fait resurgir sur les murs le plaisir de fumer. Juste à côté d’une « passeuse », elle aussi aventurière, mais ombrageuse, cigarette à la main, et indiquant la sortie. De l’importance de garder l’oeil sur la sortie. Dessin tiré de la série « Exit – Das Kapital ». Autre manière d’indiquer une sortie d’urne honorable, pour le futur ! Les petites bestioles carnassières, pochées blanches sur les trottoirs, veillent au grain, empêchent de rêvasser complaisamment, nous rappellent que les parasites anti-démocratiques, invisibles, nous rongent de partout. (PH) – Blog de Spliff GâchetteExit – Das Kapital

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Immolation coréenne (dans l’indifférence d’un street art plus décoratif)

Street Art Without Borders, mai 2010, Paris

Tir groupé de papiers collés portant tous la mention « Street Art Without Borders », avec des signatures allemande, coréenne, brésilienne… Le concept de l’exposition collective adapté au Street Art ? Une communauté d’artistes de la rue qui voyagent et utilisent cet intitulé pour identifier leurs travaux ? Auquel cas, on peut imaginer des rendes-vous coordonnés et que l’Allemand, la Brésilienne, la coréenne soient passés ici, il y a peu, pour apposer leurs dessins. En fait, il en est autrement : une personne bien inspirée a imaginé un système pour faire voyager les œuvres de Street Art, les montrer en plusieurs villes, leur permettre d’être vues dans des villes autres que celles où elles sont nées. En outre, de cette manière, les artistes peuvent découvrir, replacées in situ, pas uniquement en photos, les créations conçues loin de chez eux, qu’ils ont peut-être peu de chances de voir en vrai. Cela fait office de musée, lieu où l’on peut se confronter aux images réelles et non à leur reproduction. Bien sûr, un musée éphémère adapté aux images du Street Art, forcément un art de copies mais dont l’authenticité tient à être « accroché » pour une durée aléatoire dans la rue. C’est ce rapport au support et cette durée aléatoire qui font de la copie un original, en quelque sorte. Voilà, derrière tout ça, l’initiative d’un personnage qui contacte des artistes, leur demande de lui envoyer des œuvres et qui les colle aux endroits les mieux adaptés, selon la mise en scène la plus appropriée. Un commissaire Street Art. De cette fraîche livraison, je retiens l’image épurée et puissante de la coréenne Nana : « Hatekillmyself », frêle corps féminin agenouillé, la tête couverte d’un vaste sac noir ou remplacée par un autre organe à force d’être contrainte à l’anonymat, se vidant de son sang, aux extrémités tranchées. Un dessin très simple qui happe le regard, une sorte d’appel à l’aide dont les traits sont explicites : ici, dans la société, il se passe des choses graves, sans nom, et ça passe par mon corps, mon intimité. Ça contraste avec les jolies filles asiatiques qu’aime placarder ZHE155… La Brésilienne Verdeee a réalisé un collage avec pochoir très attrayant (technique mixte), sombre et chatoyant. Un fond de journaux avec des taches de couleurs, des triangles colorés en tous sens, une forêt de signes où volent des messagers intergalactiques et, par-dessus, trois têtes de femme (la même mais en des postures ou expressions différentes), à l’encre noire, carrément charbonneuses, ornées de magnifiques bois de biches/cerfs, familière mais d’une sauvagerie subtile, inaliénable. Cet éternel féminin sauvageon est placé à côté d’une jeune princesse blanche, torse nu, le Christ tatoué entre les seins et surmonté de cette phrase : « Die Die my Darling » (Mittenimwold). Et tandis qu’Aiber colle à tour de bras son Super Monsieur en lui adjoignant une Super Madame au Super cœur éclatant, que Mimi le Clown ne cesse de revenir en de nouveaux avatars (Super Clown comme on parle de Super Héros), je retrouve avec intérêt une série de tête de singes et de lapin de 13Bis. On dirait des masques qui veille sur nous, on pense aux dessins anatomiques représentant les êtres sans leur peau, pour montrer la structure des muscles, des nerfs, de tout ce qui fait tenir l’être en un tout, mobile, actif. Une esthétique qui hésite entre victime et appareil de violence. Ainsi, sous la peau reste aux aguets une bestialité prédatrice, une machine inexplicable, aux instincts insondables, indomptables… (PH) – Présentation détaillée du projet Street Art Without Borders

Chercher des poux

Laurent Busine explique, dans le cadre d’une table-ronde sur le patrimoine industriel, au Centre Wallonie Bruxelles – événement organisé pour soutenir le dossier du classement du site du Grand-Hornu auprès de l’Unesco -, comment faire pour qu’un musée d’art contemporain n’atterrisse pas en météorite indéchiffrable dans le Borinage. Il raconte son travail de Conservateur hors les murs pour rencontrer les « voisins », aller chez eux, les faire parler d’art, affronter autant de fois que nécessaire le questionnement élémentaire concernant les significations de l’art… Laurent Busine parle devant une image géante Microsoft, paysage virtuel, et je me dis qu’i s’agit peut-être de patrimoine industriel de demain, futurs vestiges de l’industrie des programmes numériques, qui pourrait bien faire l’objet d’archéologie, d’études, de publications, d’expositions… Un peu avant, Alain Forti avait présenté un diaporama sur l’évolution des perceptions des paysages industriels miniers et sidérurgiques et montré quelques représentations picturales dues au peintre Paulus. Dont un mineur hâve, déprimé aux traits tirés, aux orbites broussailleuses, impénétrables. (Ce bref colloque parcourant l’émergence, les balbutiements puis l’élaboration scientifique d’une politiques officielle pour sauvegarder le patrimoine industriel, scrutant ce moment où, pour contrer la défaite que représentait ces bâtiments à l’abandon, glissant à l’état de friches, il a fallu penser autrement, faire évoluer le concept de patrimoine « valable » et, en quelque sorte, profiter des évolutions de la notion de « beauté », aurait gagné à évoquer, par exemple, le répertoire des musiques dites industrielles dont la radicalité a marqué les esprits et certainement contribué à faire prendre conscience qu’il fallait faire quelque chose, traiter autrement les traces d’une époque révolue, détruite et qui n’était pas non plus réellement un âge d’or ! Mais ce n’était pas l’objet !) Mais j’en reviens aux orbites broussailleuses, regard vide, sombre, enfoui dans son désespoir, peint par Paulus, abîme au fond duquel on se dit que doit briller l’œil vengeur de la lutte des classes, ne serait-ce qu’un reflet ! Et en sortant de là, je l’ai retrouvée cette orbite, mais libérée de la toile, affranchie du personnage, de tout individu, et se multipliant sur les murs comme une araignée. Une bête contagieuse. Un pochoir qui pourrait ne pas en être un. Une tâche, une éclaboussure. Mais non, en comparant plusieurs de ces tâches, il y a bien une intention, une forme dans ce difforme qui galope. Un gros pou noir hirsute, et on lui voit parfois les yeux, carnassiers, sans pitié. Une vengeance qui vient de loin, de profond. C’est tout petit mais indestructible et doté d’une mémoire phénoménale, industrieuse. (PH)

Entre spores et nèfles

L’histoire du pharmakon, c’est le remède qui peut devenir poison, et vice-versa, c’est la réversibilité des valeurs du soin. Le soin qui guérit, le soin qui détruit, la ligne de démarcation est subtile, qu’il soit question de chimie ou de concept. En voici une expérience anecdotique. Vendredi soir, j’avais l’occasion de manger au Café des Spores, une adresse souvent citée et vantée, restaurant dédié aux champignons et réputé pour sa carte de vins. Le plaisir commence en marchant un peu dans le quartier, très différent du centre de Bruxelles, et, prémonition ou non, j’ai le regard attiré par un pochoir « caco », du grec « kakos » qui signifie le « mauvais ». Deux personnages en une danse affrontée semblent extraire le mal et en jouer. Le restaurant est plus petit que prévu, ce genre de bistro où l’on s’assied à la dure. L’ambiance n’est pas désagréable. On choisit la formule aléatoire qui démarre avec une crème brûlée parfumée au foie gras et aux cèpes (pas mal, mais trop froide à l’intérieur par rapport à la croûte caramélisée). Suit un artichaut accompagné de champignons blancs crus avec une vinaigrette au pastis (le risque avec ce genre d’alcool est de prendre trop de place, ici il est par contre trop effacé). À chaque plat, des variétés de champignons différentes, servis comme des petits-gris, en crumble… Il y a de l’idée et une belle maîtrise, ce sont finalement de beaux tapas pour accompagner le vin rouge (un Collioure), assez savoureux. Si je me souviens peu des détails, c’est que rapidement j’ai été pris d’un malaise. Crampes et suées au point de ne plus savoir où me mettre et d’effectuer allées et venues entre la table et les toilettes. Livide puis vert, je risque le tout pour le tout et avec deux doigts bien enfoncés au-dessus de la cuvette, je recrache le savoureux tournant à l’indigeste. Le bien-être qui succède à l’expulsion est délicieux. (Les quatre autres convives, cela dit, seront malades plus tard, des choses qui arrivent). Le lendemain, c’est l’été indien, lumineux, chaud, venteux et j’ai bien senti, tout au long des 85 kilomètres pédalés, que le corps expulsait le poison, en absorbant de l’air, en transpirant. Quelque chose perturbe la perception du paysage de saison. Tout devrait respirer l’automne avancé, particulièrement avec cette température, il n’en est rien : la quantité de champs de moutardes en fleurs dispersent des parcelles d’un jaune printanier et la dispersion des pollens masque les parfums. Mélange de saisons. Par contre, ce qui est bien de novembre, ce sont les nèfles. Retrouvailles avec ce fruit un peu oublié que j’aime avaler en travaillant au jardin. C’est le seul fruit (à ma connaissance) qui se mange pourri. En général, on dit d’attendre la première gelée pour les cueillir blettes. Toujours pas de gelée, beaucoup de vent, les nèfles tombent encore dures, immangeables. Je les ramasse entre les feuilles et les champignons, elles sont bien molles, il faut les écraser entre les doigts, en retourner la peau, et la chair se répand comme une compote toute prête. Le goût est typique, d’un premier abord fade (confusion avec la consistance molle ?), révélant son caractère dans un second temps, difficile à caractériser (ne ressemble pas à grand chose), assez piquant, fermenté, une pourriture qui a toute l’apparence d’un met dangereux, décomposé, et qui enchante le palais par son raffinement inconnu, pâteux. Pourriture qui semble immuniser contre la pourriture. (PH)

 

 

 

 

 

 

 

NP77 au Mur

murmur2Dans le cadre de l’exposition sur le graffiti à la Fondation Cartier, NP77 (référence de batteries Sony utilisées pour les caméscopes ?) expose une grande fresque de papier collé, en noir et blanc, à l’intersection de la rue Oberkampf et Saint-Maur. Ça évoque le squelette d’une ville fortifiée, à l’ancienne, profilée sur le mur dans son intemporalité, comme un croquis pour une leçon d’histoire. En s’approchant, on plonge dans une drôle de dynamique. Archaïque et post-catastrophe de la modernité. Une ville en train de s’autodétruire, de s’auto emporter dans son auto déluge de déchets, de flots d’égouts qui l’entourent de douves noires, épaisses. Une ville en train d’être emportée, glissement civilisationnel vers le chaos. Ce qui ressemblait à des fortifications et remparts se révèlent être des embouteillages figés, enchevêtrés, à la dérive. Véhicules inertes, rejetés par un tissu urbain qui en est mort. Au centre, trône un stade sportif mais surtout, rayonnant, pavoisé, un vélodrome presque encore en fête, lui vient peut-être à l’instant d’être déserté (expression d’une admiration avouée pour Lance Armstrong !? personne n’est parfait !). Les parties qui résistent le mieux sont les cités dans une majesté presque antique. À leur pied, les hangars des transports en commun et leurs rames fossilisées. Au pied des remparts, la plage, une vie grégaire de cabanes, de subsistances bricolées, le peuple de glaneurs. La composition est séduisante, joue habilement de la catalepsie et du mouvement. Les référents sont riches et diversifiés, la réalisation impeccable. L’image est idéalement placée au bout de cette place ombragée, aux terrasses agréables. Vision de Lutéce post-hip-hop, plaisante à détailler, image pour errer du regard tout en sirotant son verre… NP77 expose aussi jusqu’au 14 novembre à la Naco Gallery. A visiter : Le site de l’association le M.U.R. (Modulable Urbain Réactif)(PH)

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Onomatopée, tags et blues

trainCertains Thalys reliant Paris à Amsterdam vont être décorés par des tagueurs. Les articles de journaux qui en parlent soulignent le paradoxe: là, on reconnaît, on officialise un art que, d’autre part, on continue à poursuivre et punir quand il s’effectue sauvagement. Ce n’est pas si simple à résoudre. En fait, même si on peut critiquer les systèmes en place, en général quand on lit un livre, écoute une musique, visite une exposition, on peut se dire que l’artiste qui arrive à présenter ses oeuvres ainsi a passé toute une série d’obstacles, de concours, de processus de sélection, incluant le jugement des pairs, des spécialistes, des critiques, des producteurs… et ça ne signifie pas encore que tout est bon et a de la valeur. Dans le street art, je crois erroné de considérer qu’il n’y a aucune instance de sélection. Quelque chose, de plus informel, doit en tenir lieu, ne serait-ce que la rivalité pour occuper les espaces libres, entre bandes, dans les villes les plus actives… Sinon, à priori, tout le monde peut y aller, comment s’y retrouver? Il faudrait instituer par ville des comités qui inspectent, décident de ce qu’il faut conserver, effacer, primer ou punir!!! Il y a quelques semaines, j’avais pu passer à la gare Centrale (Bruxelles) un train à étage complètement recouvert, y compris les vitres. Toutes les voitures. Il y avait une belle unité dans l’ensemble. Le travail avait de la gueule, superbe train fantôme. Evoquant aussi le mouvement, la force motrice du train, il m’évoquait quelque chose de simple à sentir et difficile à exprimer: une sorte de transposition graphique des onomatopées par lesquels les vieux bluesmen chantaient leur relation au cheval de fer, compagnon de leurs errances. Une frise en adéquation avec le support, onomatopée graphique enrichissant l’art ferroviaire, les manières de chanter le train. Je l’ai revu récemment, enfin, en partie, parce que la SNC avait dissocié l’oeuvre, les wagons n’étaient plus ensemble, étaient dispersé en plusieurs rames, bref, l’unité de l’oeuvre n’avait pas été respectée. Ne faut-il pas mettre la SNCB à l’amende? (PH)

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Les murs sont signés

pochoirmonchiqueJ’ai été surpris d’apercevoir (comme on distingue au loin les signes d’un embrasement irrémédiable) l’explosion luxuriante de street art dans la pauvreté patente d’un coin du Portugal comme Olhao. Je regrette de n’y avoir pas consacré plus temps, cela mérite certainement autant d’attention, si pas plus, que l’actuelle exposition de la Fondation Cartier (Paris). Alors que ce blog se veut le reflet d’une pratique de l’attention (à élaborer, en tâtonnement vu les sujets et les objets d’attention diversifiés, exigeant des compétences multiples, chaque fois spécialisées), pour le coup j’ai repéré sans plus, pas été plus loin qu’un regard touristique. Pourtant la collection de signatures masterpieces sur les hangars et dépôts (industries encore en activité ou entrepôts à l’abandon, vestiges marin-urbain d’une économie de la pêche en souffrance) était impressionnante. La variété des thèmes, des techniques et des styles semblait très grande. Le mélange de lettrismes graphiques géants avec des images figuratives très développées étonnant (recyclant des imageries « populaires », BD, mangas et autres imageries normées). La quantité forgeait le respect. Il aurait fallu quadriller le territoire, photographier rue par rue, mur par mur, cartographier ! La misère comme contexte obligé du street art ? Dans cet exemple portugais situé de plus dans une région où la vie culturelle ne semble ni débordante ni exubérante, c’est peut-être de plus la seule issue de se sentir appartenir à une culture mondiale, impliquée dans « ce qui bouge et fait bouger les choses, de s’inventer un futur ? C’est peut-être la meilleure discipline, la plus « proche », la plus accessible et la plus efficace pour « soigner sa tête », se respecter et respecter les autres. Est-ce une « simple » copie des modèles américains, y a-t-il des styles locaux, des traits liés à la culture lusitanienne, comment s’effectuent les appropriations, les personnalisations (j’ai peu de repères et, même sans être un spécialiste picturale, j’en aurai beaucoup plus pour jauger une peinture « normale », j’identifierai plus aisément s’il s’agit d’un vrai travail ou de la production d’un peintre du dimanche – ce qui est loin d’être un statut infâmant) !? Il y a dans cette petite ville côtière, aux ruelles plus ou moins borgnes près du port, évoquant de loin son histoire arabe, un terrain d’investigation très riche et qui rejoint les remords de vacances (tout ce qu’on n’a pas fait) ! Je me suis contenté de clicher quelques pochoirs, ailleurs, où je ne les attendais pas (contexte pas très urbain à première vue), dans Monchique, petite bourgade haut perchée, surmontée d’un couvent à l’abandon entouré de chênes liège où des restes d’azulejos évoquent presque une prophétie de street art ! Reste à savoir si ces pochoirs appartiennent à des artistes locaux ou de passage (le magnifique pochoir de K7 audio, il me semble l’avoir vu ailleurs). Quelques autres échantillons, plus politiques (les têtes coupées de personnalités décideuses, la sempiternelle silhouette du Che…), découverts à Silves… Repères, reconnaissance. Les peintures de rue, sur les murs, les trains, les palissades de travaux, les trottoirs, font partie du décor, c’est devenu naturel. Je les considère comme étant à leur place et s’adressant à moi (comme à tout passant, le public est celui de la rue), ils induisent une autre attitude de rue. On regarde autrement tout l’environnement urbain dès lors qu’on est attentif à cette créativité, à ces œuvres qui y sont exposées et qui requièrent notre attention. Plus que ça, qui interpellent et incitent à développer de nouvelles compétences : car comment, sinon, évaluer ce type de production artistique qui sera considérée comme nulle si on cherche à lui appliquer des méthodes de jugement inadéquat ? Quels points de comparaison, quels critères, quels sont les signes d’une œuvre de qualité ? Rien qu’en cherchant à répondre à ces questions, on entre dans une autre manière de regarder et de marcher en ville. La rue devient un lieu d’éducation aux valeurs individuelles, d’initiation aux valeurs esthétiques. Né dans la rue, une exposition institutionnelle. Pour le reste, je me méfie des processus de reconnaissance des arts populaires un peu condescendants. Du genre « on a longtemps considéré telle expression comme art mineur, aujourd’hui la critique a évolué et la considère comme art à part entière, voilà qui remet en cause les hiérarchies établies ». C’est sommaire et, finalement, ça n’explique pas grand-chose. (Richard Shusterman, « L’art à l’état vif »). Il n’y a pas de hiérarchie à respecter en soi, mais une certaine manière de s’y attaquer a aussi considérablement aidé les industries culturelles à amplifier leur emprise, leur offrant des armes faciles pour légitimer tout et n’importe quoi… Il faudrait déjouer les dynamiques de reconnaissance dont l’objectif est avant tout de maintenir les règles du jeu, de perpétuer le système hiérarchique qui a besoin de nouveaux postulants à faire patienter avant de les promouvoir… L’exposition à la Fondation Cartier n’est accompagnée d’un appareil critique ni original, ni puissant. Juste ce qu’il faut. Elle permet raisonnablement de se plonger dans l’histoire du mouvement graphiste, à New-York, de faire connaissance avec les témoignages de quelques pionniers filmés, de se familiariser avec quelques styles basiques (histoire d’indiquer que « tout ne se ressemble pas »).  De réévaluer à sa juste valeur le geste initial, les mouvements du début (dans les témoignages du catalogue imprimé, la description – sommaire- du premier tag de quelques célébrités du genre, est émouvante : souvent au marqueur noir, sur le dos d’un fauteuil, dans le coin discret d’un mur… et d’un coup on se rappelle qu’il fut un temps où le graffiti ne faisait pas partie du paysage).  La salle de projection – mais projeter des films est de plus incontournable dans les expositions, pourquoi ne pas se doter d’une vraie salle confortable – propose des documents intéressants. De quoi, aussi, se confronter au savoir faire, au raffinement et audaces des pratiques, à la personnalisation des démarches, aux gestuelles typiques, aux variantes, aux écoles différentes, à la contagion géographique et parfois vertigineuses (quand le graffiti devient, à Sao Paulo, autre chose, une manière littéralement de risquer sa vie en couvrant les murs de la ville de sa signature – c’est tout de même incroyable, d’un enjeu qui dépasse les questions de reconnaissance artistique !) La Fondation Cartier a commandé des interventions à des artistes et collectifs parisiens pour que, justement, ça ne reste pas une expo dans un musée. Des interventions régulières, vivantes, ont lieu sur des palissades, devant la Fondation… c’est bien, on n’a pas souvent l’occasion d’assister à l’exécution de ces témoignages urbains qui surgissent souvent, de la clandestinité, de la nuit…   Ernest Pignon Ernest : Siné Hebdo a la bonne idée de publier un entretien avec Ernest Pignon Ernest. Ce n’est pas du street art, mais de l’art qui va dans la rue, qui prend la rue comme support. Ce n’est pas né dans la rue, ça ne se situe pas sur le même plan quant au discours et à la stratégie. Il vaut la peine de comparer les discours, précisément, des writers présentés dans le catalogue de l’exposition de la Fondation Cartier et celui d’Ernest Pignon Ernest. Sans établir de hiérarchie de valeur, ce dernier a une explication et une présentation de son art plus élaborée, plus consciente de tous ses aspects, y compris historiques, sociologiques, de classe. Ernest Pignon Ernest, impressionné par Picasso a décidé qu’il ne pouvait plus peindre de la même manière, même pas sur le même type de support. Il a développé des interventions dans l’espace public, la rue, mais en venant d’une formation savante. (Les writers font souvent le cheminement inverse). Il a aussi travaillé le pochoir mais y a renoncé pour ne pas imposer une marque qui pourrait être jugée indésirable par les personnes impliquées par l’espace ainsi marqué. Il opte alors pour une pratique de dessins sérigraphiés et collés in situ. Cela permet de retirer, si ça dérange, ou de les laisser si on les adopte! Le lieu, la disposition, le représenté, rien n’est laissé au hasard et, en général, le contenu politique est explicite. Une de ses créations les plus célèbres date du temps de l’apartheid en Afrique du Sud:  plusieurs centaines d’individus africains noirs, presque grandeur nature, collés dans les rues de Nice où une délégation sud-africaine venait assister à un match des Springbohs… Maîtrise complète de son art et des règles du jeu de l’art, de son implication sociale, précision du placement urbain et de plus, il ne signe pas ses oeuvres. Considérant que ce qu’il vient coller – ses dessins sérigraphiés – n’est qu’une partie de l’oeuvre, l’autre partie c’est le mur, le lieu, l’environnement, et cela ne lui appartient pas. On voit que ce positionnement, et surtout cette absence de signature là où les writers amplifient la signature, les différences sont significatives et permettent de mieux réfléchir, par confrontation, aux caractéristiques, aux statuts respectifs de ces démarches… (PH) –  A visiter : Le site de l’association le M.U.R. (Modulable Urbain Réactif) – Le site d’Ernest Pignon Ernest

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