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Je est un autre, sosie de préférence

Harmony Korine, « Mister Lonely », avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant…, 2008

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 J’imagine que ce genre de cinéma peut rendre certains publics perplexes, « mais qu’est-ce qu’il a bien voulu dire ? ». La construction ne cherche pas à déterminer, à l’avance, la manière de le recevoir. Il n’y a rien pour imposer « une » histoire, « une » temporalité, « un » fil narratif. Dès les premières images, on ne sait pas où l’on va, la liberté d’interprétation est intégrale. Le fil n’est pas imposé, le scénario n’est pas autoritaire. Ca commence par de la poésie, une scène allégorique, un surprenant mélange de genres, images diffusées au ralenti d’un type au visage caché par un foulard, plié sur une mini-moto, tournant sur un circuit et s’attachant à faire voler une poupée attachée derrière lui, au bout d’une corde. L’intelligence visuelle est frappante. Touchant, burlesque, ridicule, beau. Ce genre de jeu où l’on tire derrière soi une mascotte quelconque, personnage ou animal, pour, par le mouvement qu’on lui imprime, lui donner l’apparence de la vie et s’identifier à elle, vivre dans cet objet une autre vie, s’échapper le temps que dure le mouvement artificiel, c’est tout le sujet du film : comment revivre en quelqu’un d’autre. Pour mener son enquête, le film infiltre le monde des sosies et construit l’autopsie de ce désespoir particulier d’être un autre. D’abord un Michael Jackson. Dans la manière de révéler petit à petit l’épaisseur humaine du sosie, on va retrouver les teintes primaires de l’introduction (touchant, ridicule, beau) et échapper au risque de déraper dans ce qui pourrait être une comédie lourdingue. Le Michael Jackson rencontre une Marilyn Monroe qui vit avec un Charlie Chaplin qui ont une petite Shirley Temple… Démarrée à Paris, l’aventure file dans les Highlands où est installée une communauté de sosies qui cherche à garder le contact avec le vrai monde par des spectacles où produire leurs savoir-faire de sosies. Harmony Korine traite avec gravité de questions d’identité mais avec une inventivité visuelle qui évite toute lourdeur. Du brouillage d’identités. Ces sosies, finalement, ne le sont plus tellement, le réalisateur réussit à ce que l’on s’identifie à eux. D’abord, parce que durant une grande partie, on ne voit qu’eux, ils représentent dès lors la normalité. Ensuite, parce leurs sentiments, désirs, déboires, préoccupations ressemblent tellement aux nôtres. Enfin, il est vrai que nous vivons dans une société où le marketing nous habitue au fait que l’identification aux stars devient la règle pour beaucoup de monde, court-circuitant les processus d’identification plus fondamentaux (vouloir ressembler à son père, pour les communs mortels, ça va devenir vraiment ringard à mourir).  En parallèle à la vie de cette communauté de sosies, en pleine nature sauvage, on suit les tribulations d’une communauté de religieuses en Afrique, en pleine forêt. Evangélisation, œuvres humanitaires sus les traits d’un âge décalé, comme l’évocation de temps lointains, presque paradisiaques, du simple fait que la question de dieu semble couler de source ! Croire ou ne pas croire en dieu semble la seule question importante, le seul choix à résoudre. Et tout baigne parce que ce monde primal est encore le témoin de réels miracles ! En comparaison, dans le réel envahi par les sosies, il n’y a plus de foi, plus d’authenticité, plus de croyance, plus de dieu, plus de questions simples. Si vous êtes un sosie de Michael et que vous en pincez pour un sosie de Marilyn, qui désire qui ? Le temps (du film) aidant, et en découvrant l’humanité du sosie de Michael, d’autres miracles ont lieu : quand il singe son illustre modèle, sur un rocher, en pleine nature immense, avec les gestes caricaturaux les plus débiles, mains aux burnes comprises, on n’a même pas envie de rire ou sourire, on trouve ça simplement beau, une sorte de Tai-Chi profane. L’espoir, pour les sosies, d’éblouir le public des ordinaires par le « plus grand spectacle du monde » s’effondre en même temps que, dans la brousse, le temps des miracles s’écrase méchamment. Le faux Michael se défroque et entreprend d’aller vers les autres, de les observer pour comprendre ce que vivre avec sa propre identité veut dire. D’avoir été sosie lui permettra de questionner autrement, de poser un regard neuf. La narration est complexe, elle se situe sur plusieurs niveaux, emboîte des anecdotes tout en gardant le cap d’une vision d’ensemble, elle trouve sa propre logique. Elle est très riche dans l’invention d’images, de métaphores et allégories visuelles. Il y a les qualités charpentées d’un film narratif normal tout en conservant la liberté de l’art vidéo, c’est du cinéma expérimental qui intègre des formats narratifs plus « ordinaires » sans renier son esprit. Le kitsch, le croquignolet atteint une dignité et une justesse extraordinaires pour parler des questions troubles d’identité et de désir dans notre société très perturbée à ce sujet. Un lyrisme acide, barré, porté par des acteurs impressionnants, plus vrais sosies que natures. (« Mister Lonely avait été, en 1964, un tube de Bobby Vinton -oui, l’interprète de Blue Velvet- deux minutes quarante seconde d’éternité blessée. Comme nouvel horizon esthétique, on a vu pire. » Libération) H. Korine à la Médiathèque (CD, DVD). Interview et bande annonce de Mister Lonely. Sur youtube.

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