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Peur et gangrène

Marc Crépon, « La Culture de la peur. 1. Démocratie, identité, sécurité », 2008, Galilée, 121 pages.

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Un petit traité bien utile pour apprendre à se défaire de la peur de l’autre qui s’insinue sournoisement de partout, dont les sédiments se forment dans les esprits et les corps à leur corps défendant, à partir d’un environnement politique et médiatique où la question de l’insécurité tient, depuis maintenant longtemps, le haut du pavé. Un livre pour se déprendre, secouer ces sédiments indésirés. En analysant un texte de Vaclav Havel, Marc Crépon rappelle ce qu’il en est de la politique de la peur dans les sociétés non démocratiques, comment elle mine l’esprit, détruit les mécanismes de constitution de l’individu et donc du désir. Comment cette politique de la peur qui entend s’installer pour protéger les citoyens contre les pires ennemis intérieurs et extérieurs (omniprésents, soi-même le cas échéant) se transforme en économie de la peur, où tout le monde produit de la peur dans la peur, où ça devient le « moteur » de la société, un moteur atroce sans désir ni plaisir. La question est bien au niveau des processus publics qui permettent à tout un chacun de se créer, se cultiver (dans le sens où l’on s’administre des nourritures spirituelles pour grandir), se rendre créatif dans un avenir constructif du vivre ensemble. (Dynamique à laquelle travaillent les institutions comme les médiathèques, lecture publique des musiques et de l’audiovisuel, pour anticiper sur d’autres développements : par exemple celui qui expliquerait que la « politique de la peur » dans nos sociétés, tournée vers des notions réactionnaires de l’étranger, handicape fortement les chances de bonne réception de notre travail sur la diversité culturelle, l’autre culturel, l’altérité…).

Extrait : « (…) une société peut-elle se renouveler sans que les individus qui la composent partagent ce que le philosophe tchèque Jan Patocka appelle, à la même époque, le « souci de l’âme » ? Elle demande –et cette question servira ici de fil conducteur- quelle est la part de l’esprit dans la consistance d’une société, c’est-à-dire dans le fait que le lien social est encore (ou n’est plus) objet de désir. »

Les dérives totalitaires servent trop facilement, en la matière, de caution aux régimes démocratiques : « on n’est quand même pas comme eux ! ». Mais justement, n’est-ce pas un peu facile comme clivage ? Qu’en est-il de la gestion de la peur dans nos sociétés ? C’est ce qu’instruit de manière limpide et profonde ces 120 pages de Marc Crépon.

Nous subissons depuis un peu plus d’une décennie la suprématie du thème de l’insécurité dans toutes les campagnes électorales (plus en France que chez nous, quoique) et au cœur de la vie politique. Cela signifie que l’état a défini « ses » étrangers sur lesquels il fallait taper pour convaincre qu’en résolvant ces questions de l’insécurité, tout irait pour le mieux dans le meilleur du monde. (Le travail du philosophe, justement, est de rendre manifeste cette construction délibérée, bureaucratique, discriminatoire, réactionnaire de catégories humaines là où la politique de terrain laisse entendre qu’il s’agit quasiment de « faits naturels », objectifs, que tout le monde partage, ce qui est la première volonté de favoriser la sédimentation de l’innommable, à partir de la notion d’étranger.) L’ampleur de ce phénomène de l’insécurité tient à la conjonction de deux intérêts : politique et médiatique. Politique : ça facilité le discours, avec un responsable déterminé. Média : ça donne la possibilité de présenter au jour le jour l’actualité sous forme de thriller, avec le suspens d’un enchaînement de faits-divers douloureux. Le temps consacré à organiser l’actualité autour de ces événements locaux est retiré au temps que l’on consacrerait, par exemple, à l’information internationale, à informer sur d’autres mécanismes plus complexes qui déterminent le quotidien. Et l’on constate bien, comme dans les régimes totalitaires, un mouvement de repli pour développer la culture de la peur : repli dans les médias, repli dans le discours politique (et quand la gauche, paniquée électoralement s’est, elle aussi, emparée du discours sur l’insécurité, elle a commencé son grand sabordement). Extrait : « Dans tous les cas de figure, le souci de l’être-au-monde se trouve réduit aux limites d’une appartenance déterminée, sur laquelle notre attention, notre imagination et notre pensée sont appelées à se fixer. Tel est le paradoxe de la culture de la peur : loin de nous ouvrir au monde et à la conscience de ce qui rend invivable, elle nous détourne de cette forme d’angoisse qui, parce qu’elle a pour objet le monde même, ne devrait pas se laisser confisquer par quelque forme d’intérêt que ce soit. »

Entendons-nous bien, le devoir de l’Etat, et donc des politiques, est bien de protéger les citoyens de l’insécurité : mais avant tout des insécurités liées à l’emploi, au revenu, à l’habitat, à la santé… En déplaçant l’insécurité sur le seul terrain de l’étranger et de la délinquance, il y a abdication des missions premières, aveu d’impuissance (et c’est bien cette impuissance qu’il faudrait traiter en premier, en réorganisant le monde dans la foulée de la crise financière…). La notion d’étranger a elle aussi beaucoup évolué (comme n’importe quel régime totalitaire l’adapte à ses besoins) : « L’étranger n’est pas seulement celui qui reste bloqué aux portes des pays prospères, derrière les murs et les barbelés, c’est aussi celui qui, à l’intérieur de ces mêmes frontières (celles de l’Europe ou des Etats-Unis, par exemple), reste « étranger » à la prospérité, au confort, à la sécurité pour ma persévérance desquelles les sociétés qu’abritent ces pays sont censées se protéger. C’est l’ensemble de ceux que cette protection ne concerne pas, parce que, à travers les mille et une formes d’exclusion que connaissent et développent ces mêmes sociétés, ils en sont, directement ou indirectement, les premières victimes. » La construction de l’étranger comme source d’insécurité est indispensable pour protéger tous les autres, pour leur donner le sentiment d’être protégés, tous les autres n’appartenant pas à la classe des étrangers. C’est ensuite en se penchant sur des textes de Heidegger (en soulignant que sa clairvoyance s’arrêta devant le cas pratique du régime de la peur qu’il avait sous les yeux) et de Lévinas que l’auteur élargit la problématique à la question d’une conscience beaucoup plus large des responsabilités : « Nulle société ne peut ignorer ce qui la sépare des autres et la lie à elles simultanément. Aucune ne saurait (et ne devrait) ignorer que sa richesse, toujours relative, et tous les « avantages » dont elle bénéficie ont pour envers la pauvreté des autres et toutes les conséquences, incalculables, que cette inégalité entraîne inévitablement, guerres, misère, famine… » Les politiques de la peur, en régime démocratique et totalitaire, joue et instrumentalise une vulnérabilité inhérente à l’homme. Au lieu d’aller dans le sens des régimes de soins nécessité par cet état de fragilité profonde. À défaut d’être des politiques de soins allant dans ce sens, nous avons des politiques qui discriminent selon des appartenances et des identités (selon des conceptions biaisées de l’identité) : « Toute politique suppose l’appartenance, circonscrit l’attachement et impose l’exclusion, sous une forme déterminée qui, nécessairement, porte la violence. Parce qu’elle trace une ligne de partage entre « nous » et « eux » (les étrangers), une ligne qui soumet l’approche d’autrui à ses critères discriminants – c’est-à-dire à la représentation qu’elle s’en fait-, toute politique est, potentiellement, meurtrière. » Le rôle des médias, greffé à cette politique, et que l’on peut vérifier au jour le jour tout au long des journaux télévisés, est, entre autres, de banaliser les présupposés discriminants, de les « naturalisés », de déresponsabiliser ceux qui auraient des scrupules en sentant poindre en eux quelques sédiments de l’innommable. – Dans une société, tous les services culturels de type « lecture publique » tentent de lutter contre ces politiques discriminantes, contre ces logiques de discriminations qui appauvrissent les environnements spirituels. Les médiathèques, les bibliothèques sont des organismes qui cherchent à épurer le corps social de ces sédiments, en proposant les principes d’une politique de soins, par l’écoute et la lecture attentive de l’autre, de l’étranger. Il faut investir dans ces centres de soins ! (PH) – Regarder le documentaire sur Canal+ : « Cannabis, prostitution, sans papiers : la politique du chiffre », magnifique illustration d’une politique à potentiel meurtrier, celle du régime sarkosyste. – Lire aussi les ouvrages essentiels de Gérard Noiriel.

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Le péril jeune piégé

« Jeunes à perpète. Générations à problèmes ou problème de générations ? », Carla Nagels, Andrea Réa 142 pages, Academia Bruylant, 2008.

L’information se base beaucoup sur des « sentiments » comme dans « sentiment d’insécurité », une approche alimentée par les sondages d’opinion et des enquêtes du genre micro-trottoir. Ce dispositif, se substituant aux études scientifiques de l’actualité, superpose les couches de « sentiments » et finalement il devient difficile de discerner le fond des problématiques. Un ouvrage concis, bien construit, nourri par une analyse sur le long terme de phénomène, par un travail de recherche poussé sur les discours qui fabriquent les faits et gestes du social, comme ce petit ouvrage de Carla Nagels et Andréa Réa, c’est pain béni, il en faudrait plus. Voilà de quoi voir plus clair sur les questions d’insécurité, d’incivilité et de violences scolaires liées aux différentes populations de jeunes. Les auteurs rappellent que « la » jeunesse, ça n’existe pas. Chaque société développe ses conceptions des différentes jeunesses en fonction de ses besoins ! Et ils font l’historique de la notion actuelle de « jeunes à problèmes » dans notre société belge, ce qui a l’avantage de faire apparaître que le concept de jeunes varie, évolue avec la crise sociale et économique. L’école, la rue, la famille, l’aide à la jeunesse, la protection de la jeunesse… Tout est passé en revue, depuis un idéal d’émancipation jusqu’au retour du répressif qui s’installe à partir d’une injonction contradictoire : tout en prônant l’autonomie, celle-ci est rendue de moins en moins possible de par la crise de l’emploi (entre autres) et la volonté de plus en plus évidente de contrôle. La nouvelle tendance de l’Etat à se déresponsabiliser –c’est la faute des parents (stages parentaux, sanctions) et des jeunes (évolution de la législation répressive- est décortiquée, dans la foulée de la destruction des solidarités due au chômage (entre autres). Ce fait est très important parce que ce désengagement de l’état au niveau des responsabilités du devenir des jeunes, et donc en ce qui concerne la mise en place aussi des cultures d’individuation, laisse la place libre aux industries culturelles. Ce qui, structurellement, va contribuer à détériorer les relations des institutions culturelles avec les publics jeunes (comme dans le cas de la Médiathèque). Ce que ce livre, au-delà de la qualité des sources et de l’analyse historique, fait apparaître de façon objective est combien le politique structure ses actions sur du vent, sur des approches superficielles, au lieu de travailler sur le fond avec des chercheurs et des experts. L’insécurité, la violence à l’école, l’incivilité des jeunes, voilà ce qui se place au centre de tous les discours politiques et va les niveler, par l’adoption électoraliste des notions réductrices médiatisées, à l’encontre des enquêtes des professionnelles. Ca ira jusqu’à, finalement, participer à l’anti-intellectualisme anbiant, en disqualifiant le travail sociologique: déclarer que la sociologie ne réglera pas les problèmes des gens deviendra un bon mot de gauche (Jospin) comme de droite, et on peut voir là le signe d’une rupture entre les penseurs et les politiques, ceux-ci préférant se faire conseiller par des communicants. Et ainsi de suite : les politiques de l’emploi pour les jeunes accentuent leur vulnérabilité (ce ne sont pas de « vrais » emplois, ça n’aide pas la reconnaissance sociale, ça ne permet pas de sortir définitivement de la précarité), les politiques contre la délinquance et l’insécurité se veulent locales alors que les leviers pour agir sur les causes profondes ne se trouvent pas à ce niveau de pouvoir (mais placer des agents de sécurité, à défaut de résoudre, ça rassure). Citation de citation : « Comme le souligne un animateur, « l’attente implicite des autorités communales, c’est qu’il n’y ait plus de jeunes qui font de l’insécurité dans la rue. Tout va bien à partir du moment où ils sont à l’intérieur, même si c’est le bordel complet à l’intérieur » (Schaut,2000,p.136). Et vu que les moyens alloués à ce volet des contrats de sécurité ne permettent d’engager que du personnel sous statut précaire, ce qui induit une rotation importante du personnel, qui plus est, relativement jeune et inexpérimenté, que les frais de fonctionnement sont peu élevés, on a l’impression de se retrouver dans une situation qu’Hubert (2000) nomme joliment « la précarité au service de la précarité » ». Passé à la loupe, l’exigence de « faire du chiffre » apparaît cheville ouvrière du système. Enfin, dans ce rapide compte-rendu, je souligne les beaux passages sur la vie des jeunes en rue (quand on n’a pas les moyens de rentrer dans les lieux de consommation, que la maison ne permet pas d’accueillir les copains, on consomme son temps dans la rue), la rue comme territoire de socialisation, d’expérience de nouveaux modes de reconnaissance et de créations de cultures actuelles. Au total, un livre essentiel pour s’impliquer autrement dans la dynamique intergénérationnelle que l’on souhaite impulser dans notre société. Et pour sortir du cynisme d’une politique qui, invoquant la mobilité, la responsabilisation, la flexibilité, l’autonomie, accumule des lois et des mesures qui « fabriquent de l’immobilité «  et entretient la précarité.