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La famille et ses albums

Le Bal, Cinq étranges albums de famille, 14-01 / 17.04.2011

La première salle est consacrée à l’album d’Emmet Gowin (1941) intitulé A première vue, les photographies les plus limpides semblaient les plus étranges. Il se dégage de cette série narrative une impression d’épopée forclose, l’installation lumineuse d’un jeune couple, berceau d’une nouvelle famille au sein des anciennes branches de la famille, dans une cohabitation noueuse de générations réglée par des rites et l’organisation de territoires symboliques, avec des zones d’ombre à respecter. C’est une sorte de chantier ingénu au milieu de terrains minés (ou non) . La rencontre d’un vaste laisser-faire pionnier nimbé d’une tendresse sauvage – croissez, multipliez-vous – et d’une violence ponctuelle, crispations latentes, au niveau des rapports corporels, des relations mentales, de l’éducation et des référents culturels, de l’occupation des lieux. – Famille et tourbillon. – Sur un des premiers clichés, on voit la solidarité de trois femmes posant côte à côte, attouchées par leur ressemblance et se liguant pour dissimuler (ou au contraire exhiber, trahir, se démarquer l’une l’autre comme dans le concours des trois grâces ?) que, dans leur même regard, chez l’une d’elle, un vide se marque, une absence, une ombre débile, en sachant que cet arriérisme est un trait de famille, une consanguinité qui les englobe. Le signe d’une presque tare qui occupe la place du secret de famille. Les photos les plus innocentes font émerger la marque de l’attachement/détachement sinueux entre générations, les ramifications entre extases et ennuis qui serpentent à travers les membres de la famille, dans ces instants de sieste, de vide, d’ennui, de loisirs chômés. Des bras tordus. Un tuyau d’arrosage reliant des bouches par des boucles et anneaux d’ombilic, mime involontaire de Laocoon (qui n’a joué ainsi dans le désoeuvrement du jardin d’été avec le jet d’eau froide du tuyau?). La famille immobilisée, atomisée dans une sorte de « cul-de-sac, une enclave isolée hors du temps », parcourue de tourbillons petits ou grands : des corps d’enfants qui luttent dans l’herbe, des jeux sous les draps qui ont transformé le lit en indescriptible brouillon de mer batailleuse, des gosses jouent aux revenants sous des draps qui épousent, étouffent et rendent monstrueuses leur ressemblance avec les ancêtres. Il y a des vacuités heureuses, encalminées dans du n’importe quoi, trois fois rien, des abrutissements féeriques. Des malaises, des ombres malsaines. Du bricolage bon enfant. Le poids d’un ordre transmis par les vieux, « ça a toujours été ainsi ». – L’amour en plus. – Et puis le photographe qui réalise cette ethnologie d’un climat familial y mêle son amour pour son épouse et souligne un trait essentiel de la naissance d’une famille (en général juste suggéré dans les albums de famille) : le droit de posséder le corps d’une femme, le désir, l’érotisme, l’aventure sexuelle. Aux scènes ordinaires se mêle une fascination pour la beauté d’Edith, formes, poses, nudités, volées ou consenties. Ainsi, il y a quelque chose de dur et violent dans la manière dont elle montre ses seins pointés, à l’insu des autres éléments de cette pièce dont la présence d’un membre de la famille (mère, tante ?), comme si elle cédait excédée par une demande pressante, déplacée ou que, voulant surprendre le photographe, elle lui rappelle abruptement le centre de toute cette tendresse archaïque qui fait tenir l’ensemble « famille », l’engendrement et tout un fonctionnement organique au service de la génération : l’allaitement (nourrir, transmettre, protéger, imbiber d’un capital d’amour). Et voilà l’irruption de seins dardés et fâchés dans le fatras d’une tendresse archaïque, étouffée, étouffante, qui prend l’empreinte d’un esprit de famille aussi complexe qu’un patchwork (par usure, une vielle peau écorchée, en lambeaux), sans début ni fin. Ce qui subjugue, dans un tel album de famille, sont des bribes, ici ou là, qui pourraient appartenir à notre album de famille, là où cela semble le plus limpide au premier passage et, profondément étrange quand on y repasse, quand on y pense. – Autres expositions, autres albums. – On peut voir le très réputé et étrange « Album de famille de Lucybelle Crater » de Ralph Eugene Meatyard (1925-1973). Inspiré d’une nouvelle de Flahery O’Connor A Good Man is Hard to Find traduite en français Les braves gens ne courent pas les rues (Œuvres complètes, Quarto Gallimard). Dans cette nouvelle, une grand-mère réussit à convaincre toute sa famille d’aller se recueillir sur les lieux où elle a passé son enfance, au Tennessee, alors que le projet initial était d’aller se la couler douce en Floride. Mais voilà, un criminel nommé Le Désaxé s’est échappé et rôderait justement en Floride. Ils se dirigent donc vers le Tennessee où, finissant par tomber en panne dans chemin de terre, ils seront secourus par le Désaxé. La série de photos n’entretient qu’un lien métaphorique, abstrait, avec ce récit. Meattyard réalise des portraits en situation des membres de la famille et de ses proches, sa femme portant toujours un portrait de vieille femme (Lucybelle Crater) et tous les autres personnages étant couverts d’un masque transparent qui vieillit leurs traits. L’ensemble a quelque chose d’onirique et de morbide, le principe de la décomposition collective comme esprit de communauté et destin inéluctable, déclin déréalisé. Flat is Beautiful de Sadie Benning (1973) est tourné avec une caméra Pixelvision commercialisée par Fisher Price dans les années 70. C’est en noir et blanc et favorise une esthétique rudimentaire. Film autobiographique très vif, collage imaginatif de dialogues réels, divagations, investigations. Une adolescente qui s’interroge sur la place qu’elle occupe dans la famille, ses liens avec l’entourage, essaie de comprendre ce qui lui arrive. « Je me demandais constamment comment survivre, comment m’échapper et où aller. En imagination, j’arpentais le monde. Aussi puissante qu’une balle de revolver. J’ai vécu en créant mes propres héros. Personne n’avait besoin de savoir que j’étais quelqu’un puisque c’était mon secret ». Il y a aussi le travail d’Alessandra Sanguinetti, Les aventures de Guille et Belinda et le sens énigmatique de leurs rêves, dans la cambrousse aux abords de Buenos Aires où les jeux de deux petites filles – maquillages, costumes, jeux avec des fleurs, immersions dans l’eau et la terre, récits imaginaires, scénarios – au milieu de la vie rude et poussiéreuse de bouseux, devient un festival de libertés, baroques, kitsch, un flux de rêve pour s’échapper, se transporter ailleurs, désespérément, avec le sourire. Il y a enfin My Sister, une courte vidéo, collaboration entre Marlene Dumas, Ryuchi Sakamoto et Erik Kessel. Le choix groupé est efficace, habité. Tout comme la programmation très riche mise en place autour de la thématique. Déjà, à la boutique, cette boîte où sont vendues des photos d’album de famille récupérées dans les greniers, les puces. Comment, ces photos d’anonymes nous parlent, semblent faire partie de notre famille (épisodes lointains, cachés, annexes). Le Bal organise un cycle de cinéma bien foutu, des rencontres, des conférences dans et hors les murs. Ainsi, le 30 mars, une discussion autour de L’Album de famille de Lucybelle Cratere et du film Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles, en présence de Chantal Ackerman, Catherine David, Claude Rabant. Mais aussi en mai, trois jours avec Harun Farocki ! C’est la fête, carrément ! Le Bal publie un journal (Paper) et des études dans une collection baptisée « Les Carnets du Bal ». Le premier numéro est consacré à « L’image-document entre réalité et fiction ». C’est du sérieux. (PH) – Emmet Gowin Ralph Eugene MeatyardAlessandra SanguinettiLe BAL

 

Le goût du sang, recette de famille

Ping-pong, Matthias Luthart, 2006

Ping Pong en salle m’avait impressionné, revu en DVD il subjugue. D’abord par la « beauté » des personnages. Dans le sens que l’on donne à cette expression en littérature quand, à la fin de la lecture d’un roman, on a le sentiment que le texte a su construire toute une profondeur psychologique aux « héros », au point que, justement, ils deviennent autre chose – plus, mieux – que des héros de roman. Des entités fictives avec lesquelles on peut dialoguer intérieurement, des êtres qui nous habitent. Pour obtenir cet effet, l’élaboration de l’histoire et de la trame relationnelle qui l’incarne ne peut qu’avoir demandé beaucoup de travail. Cette « beauté » des personnages saute aux yeux dès leur première apparition dans le jeu de ping-pong de la maison familiale. Même si la première vue que donne une protagoniste est celle d’une nudité partielle assoupie au soleil, la chair, soit en passant, saisie et rendue comme sur la toile d’un peintre. A partir de là, les mêches sont allumées, les balles lancées ne cessent de rebondir. Cela tient à l’effet de trop-plein qui les leste, ils sont tendus, chargés de leur histoire, saturés de leur substance propre, leur force rayonne, leur énergie n’attend qu’à être libérée. Pour le pire et le meilleur, car ces forces peuvent tout aussi bien être leurs rêves qu’un concentré de défauts, ce qui leur fait défaut, leurs manques. Ce trop plein – quand il y en a « trop », forcément, ça se contrôle difficilement, ça refoule-  se lit dans la grande variabilité d’expressions sur les visages, trop de sentiments attendent pour sortir, les nuances sont d’un raffinement incroyable, labiles, ça clignote, avec souvent des fulgurances retenues, puis des abandons. Hésitation sur les balles. Les circonstances sont ordinaires, banales : comment s’arranger, faire fortune bon cœur avec un intrus. Sauf qu’ils ont chacun cette force interne qui les dirige, dont ils ne sont plus tout à fait maîtres. Leur héritage à dilapider. Ils sont tous « entiers », comme on dit, ils ont de l’étoffe, autant de la lumière que d’ombre, c’est aussi ce qui crée de l’imprévisible. Le lieu où ils évoluent a lui aussi une forte présence : maison de famille qui a de la patine, du lustre, de l’aisance, avec un jardin dont certains arbres ont été plantés par la famille, semblent représenter la généalogie envahissante, les histoires enchevêtrées qui lient les uns et les autres aux mêmes antécédents. Les tableaux composés à partir de cette architecture sont remarquables : évoquant la Nouvelle Abstraction par l’épurement des lignes et des volumes, et « inquiétant » cet épurement par la manière dont la nature y projette des mouvements incontrôlables, y fait rentrer du sauvage, les ombres végétales en superbes retours de refoulés ou des lumières indomptables dont la volupté inonde la moindre chose, traverse la moindre peau réceptive. C’est une maison confortable, chic, cossue et moderne, propice au farniente mais sans réel laisser aller : tout respire la discipline incarnée par la présence du fils soumis à un entraînement infernale de piano, en prévision d’examens décisifs. L’ordre, la lumière, l’agencement esthétique, le chien Schumann, les règles de vie entre les membres de la famille respirent le désir et l’exigence morale d’élévation par le biais de l’excellence que le fils est sommé de réaliser. Voilà ce qui pèse sur lui, rien que ça. Avec tous les « sacrifices » et l’ascète que cela représente. Paul, neveu du père, débarque sans crier gare, donnant suite à une vague et lointaine invitation comme on en fait formellement en fin de réunion de famille. Sa famille à lui est éclatée par la dépression de la mère et le suicide de son père, il dérange et suscite pas mal de curiosités malsaines. Mais il a soif de vacances, de s’inscrire dans des rouages relationnels pour s’y reposer, se reconstruire, se soigner. L’air de rien, il s’impose. Il sent aussi très vite, très fort, les tensions, les accrocs, les zones secrètes, il est marqué dans son corps par les signes d’une famille qui se délite. Il devient un maillon que, petit à petit, chacun convoite, le considérant au début comme « parent pauvre » à exploiter (qu’il paie ainsi son séjour imposé). La première fonction sera de soulager un peu le cousin, sans aller jusqu’à le distraire de ses objectifs. Mais en devenant son partenaire de ping-pong, histoire d’évacuer le stress de la confrontation à la partition, au dressage technique, libérer l’agressivité. Il ramène une pratique de jeu apparemment oubliée, de même qu’il reconnecte son cousin avec une certaine réalité de jeunes par l’entremise des jeux vidéos (il a en effet amené sa console). On sentira le pianiste, à certains moments, tenté de changer d’assuétude : la manette au lieu du clavier, l’alcool caché toujours. Un nœud parmi d’autres ! Paul entreprend de restaurer la piscine à l’abandon et il montre une détermination, un courage et un savoir-faire qui tranchent dans ce milieu. Il devient une sorte d’éponge, de zone tampon pour les frustrations, tiraillé par les violences symboliques, les luttes d’autorité, les rancoeurs. Il est indispensable, il charme. Il est à la fois sombre et enjoué, avec des yeux de poète. De lui à Anna et vice versa, il y a un appel, attirance, ils se ressemblent. Ce rapprochement est cartographié méticuleusement, par les lumières et couleurs, les sous-entendus des cadrages, des attouchements imperceptibles, accidentels, des regards prudents, fugitifs, des nuances expressives de toute leur « visagéité » (comme disent Deleuze/Guattari, le terme visage me semble ici trop étroit par rapport à ce que le cinéaste capte dans ces paysages de la figure). Un réel désir se construit et Matthias Luthart évite les clichés triviaux, les coups d’œil voyeurs trop explicites vers la chambre à coucher, les grosses ficelles de la séduction tante-neveu… C’est beaucoup plus subtil, poignant et pervers. Je ne crois pas, pour autant, que cette perversité soit délibérément le fait d’Anna qui, en l’absence de son mari, jouerait au chat et à la souris, manipulerait le jeune homme, comme le laisse entendre divers arguments de vente journalistiques. Le jeune homme est en détresse et tombe amoureux (sans doute avec des liens de cause à effet). Cet amour qu’on lui porte réveille une détresse d’un autre genre chez Anna, enfouie dans son trop plein et ça lui écorche la sensibilité, les manques la font chavirer vers la tentation d’échanges amoureux revécus, nouveaux, rebobiner l’expérience avant la marque des manques (mais c’est impossible). Elle ne calcule, elle hésite, tantôt elle croit possible d’effacer les manques, de tout changer, recommencer, tantôt elle n’y croit pas, c’est l’habitus qui calcule pour elle. Elle le subit en même temps qu’elle le perpétue. Elle en souffre et c’est aussi ce qui, on le comprend peu à peu, lui donne cette sensualité à fleur de peau, presque maladive, bridée, corsetée. C’est cette sensualité particulière, étrange, en basculement, qui palpite dans le cadrage d’une épaule nue, le grain de la peau, les lignes, les plis, la perspective vers le bras, instant précis où le désir de Paul, manifestement, s’empare d’une première surface pour fantasmer. Je suis incapable d’écrire qu’ils en viennent à baiser. Il y a une scène d’amour, une étreinte bouleversante parce que, d’abord, ils sont tous les deux bouleversés, ça se voit, c’est rare. A aucun moment Paul n’a cet air macho du type qui est arrivé à ses fins (le « m’as-tu vu quand je baise » de Brassens). L’acte pour lui n’a pas de fin, il entre dans une autre réalité, il a une expression de recueillement, de reconnaissance merveilleuse. D’apaisement donné reçu. (« C’est rare » ; je veux dire que peu de cinéastes pensent et présentent les choses de cette manière, peu d’acteurs parviennent à restituer ce ressenti délicat qui, sans nier le sexe, montre qu’avec lui les personnages accèdent à une autre dimension de la rencontre.) De toute façon, l’irréparable s’est produit, le déséquilibre est à l’œuvre, progressivement purulent. Il n’y a pas d’accélération filmique vers la chute,  avec l’objectif de nous faire haleter en direction d’une conclusion spectaculaire. Clairement, ce n’est pas ça qui compte, pas l’effet « coup de théâtre », mais de soigner jusqu’au bout l’écrin d’objets, d’humeurs, de couleurs, de formes et de lumières où les gestes sont posés, déterminés dans leur tremblante hésitation. L’important est de montrer les non-dits qui sortent silencieusement, rampent partout, s’étalent au grand jour, y compris dans les visages traversés de sentiments contradictoires. La photographie continue à être remarquablement composée et posée, avec un soin redoutable qui contraint le regard à être lent (trop d’indices à lire). Par exemple, quand la mère se relève la nuit parce que son fils joue au piano, il y a déjà du remord, du pétage de plomb, la porte est juste entrouverte, la distance entre mère et fils est physiquement dérisoire, mais la possibilité d’ouvrir la bouche et se parler est impossible, aspirée par la profondeur du champ allant du piano à la salle de séjour, avec les objets, les garants de ce que la famille a accumulé comme biens, comme preuve de ses compétences à se cultiver et à choisir des meubles de qualité, avec en superposition, venant de l’extérieur, des traits de luminosités nocturnes, sublimes (ce sublime qui les prend au piège) et venimeux. Les lignes narratives plastiques sont innombrables : comment la piscine au début bâchée, condamnée, devient entrailles pleines de promesses, s’éclaire, relie, rapproche des êtres avec la promesse d’une réparation et comment, quand elle est prête à redevenir une vraie piscine fonctionnelle et pourrait symboliser la « réparation » au sein de la famille, elle devient une fosse d’enfermement et de mort, de reniement et renoncement. Les conclusions sont étouffantes. Les règlements de compte s’effectuent avec une violence inouïe, froide, physique et cérébrale. Deux objets transitionnels sont immolés, le piano et le chien, histoire de faire table rase de l’affectif qu’ils rendaient possible. Ce sont des meurtres qui laissent peu de traces, ne contraignent pas à avouer quoi que ce soit, obligent à se refermer sur soi pour y porter sa douleur, inconsolable. En partant, Paul se retourne une dernière fois, son regard a changé, il est devenu un fauve, il a appris à faire souffrir magistralement, avec un don qui semble faire partie de l’esprit de famille. Son éducation sentimentale est achevée, il a pris le goût du sang, il a rendu coup pour coup. Le ping et le pong destructeurs resteront enfouis comme un secret entre eux, on peut dire qu’ils prennent en charge la reproduction de la violence non-dite au cœur de leur famille. C’est implacable et un chef d’œuvre du nouveau cinéma allemand, ce que d’aucuns appellent aussi la « nouvelle vague allemande ». Le bagage du réalisateur n’y est pas pour rien : études littéraires, Beaux-Arts, pratique du piano (la scène où le piano est expulsé du cadre familial est virulente, montrée et vécue comme un véritable enlèvement, un rapt), tout ce qu’il faut pour filmer avec art. (PH)