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Et voilà le bazar du roman qui dérange.

Arno Schmidt, « Cœur de pierre », Editions Tristram, 2008,

 

 

 

 

 

 

 

 

Le livre désoriente physiquement. Les lignes ne déroulent pas régulièrement au long des pages leur typographique écoulement narratif sans heurt jusqu’au point final. Le corps du texte s’articule en articles bien séparés, comme désolidarisés, entamés chaque fois par une proposition en italique (titre ou amorce de phrase ouvragée ou indication climatique, exclamatique, ou genre didascalie). Chacun de ces articles (comme l’organisation de définitions dans un dictionnaire) semble clairement autonome. Alors, un peu de panique : mais est-ce que ça se lit comme une suite d’entités indépendantes, quel est le fil qui va motiver de s’enfiler 292 pages ainsi éclatées, si ces paragraphes racontent néanmoins une seule histoire par mille chemins détournés, serais-je capable d’en saisir la structure ? Après les premiers articles avalés, l’esprit ne se calme pas : à chaque fois cela semble des gros plans, des détails d’une trame dont le texte ne laisse pas présager le profil général. Ces détails, de plus, semblent décrits selon une subjectivité difficile à cerner, selon une idiosyncrasie non cernée, « on ne nous a pas présentés ». Des anecdotes, la « caméra » cadre toujours juste à côté de l’action, dans le décor. Bref, les clefs ne sont pas fournies. Mais au fil des pages, ça se noue, ça s’éclaire. Les personnages, l’histoire, les mouvements, les aventures (parce qu’il y en a) prennent corps dans ces biais périphériques, ces points de vue enfermés au cœur des actions. Intéressant, le titre : « cœur de pierre » désigne le personnage moteur, un collectionneur prêt à tout instrumentaliser pour arriver à ses fins. Chaque article est comme une pierre du chemin narratif que la langue inventive, truculente, bouffonne et cinglante, dynamite, l’écrivain décrivant alors les morceaux fumants et facétieux. Voilà le fil rouge : un collectionneur, dans sa quête d’almanachs rares, s’incruste dans un ménage. Devient l’amant de la femme. L’ami du mari qui a une maîtresse à l’Est. Et voilà : c’est aussi un formidable roman sur  la partition de l’Allemagne. Tout finira en ménage à quatre, ce qui, question situations à embrasser, convient à la plume rabelaisienne. Qui aime aussi traiter de la proximité nécessaire des chiottes, des substantielles interférences sexuelles, des échappements corporels. Le livre, parce qu’il est une charge virulente (sous couvert de déconner) du milieu politique et littéraire (il « descend » des personnalités connues), et parce qu’il décontenance par sa forme originale, trouva très difficilement éditeur. Schmidt affronta la dépression de l’écrivain hors normes, tenté d’abdiquer pour des formes plus rémunératrices. Juste pour rire, voici des échantillons de l’accueil par la critique : « L’un y voit « un gribouillis pathologique, un sténogramme d’asile de fous », l’autre en appelle à la « camisole de force », enfin un des plus inspirés intitule son compte rendu « Que Dieu protège la littérature allemande ! ».