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Presse et culture: relever le débat et le défi

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Le Monde mobilise Marcel Gauchet comme soutien de la presse écrite, propos recueillis par Josyane Savigneau sous le titre plutôt tonique : « Où sont les lecteurs ? Aux abris en général… ». Bien des passages font plaisir à lire : on dirait qu’il appuie les arguments de fond sur lesquels nous avons (à la Médiathèque) pensé notre nouveau journal : « La Sélec » ! La certitude qu’un public, lassé de la mode zapping et du calibrage décervelant de l’information, est en attente de respect et de lectures consistantes, désireux d’apprendre. La conviction que, dans la débâcle du modèle économique de l’écrit, il vaut mieux se centrer sur les publics exigeants, peut-être moins nombreux mais avec lesquels il est possible d’élaborer de nouveaux projets. L’intuition que si, certes, il faut évoluer avec le contexte et certaines nouvelles habitudes, il ne faut pas sombrer dans le n’importe quoi, ni renforcer la tendance aux produits « survolants » et qu’il vaut mieux proposer du « texte suivi »… Extraits pour donner le ton…  1. Il faut modifier les données du diagnostic qui accrédite trop systématiquement des données biaisées d’offre et de demande, allant dans le sens de renforcer la tendance zapping : « brièveté, proximité, images » : « On est parti d’une définition très étroite de la demande pour constater à l’arrivée qu’elle n’est pas au rendez-vous. On a d’un côté des lecteurs à la recherche d’un contenu qu’on ne leur offre plus, et de l’autre une presse à la recherche d’un public qui n’existe pas. » 2. L’issue qualitative : « Or nous assistons au contraire à un rétrécissement très net du spectre, avec une actualité de plus en plus dépourvue de mémoire et une domination de l’information domestique sur l’information extérieure. Tout cela est provisoire. Je pense que la presse écrite va peut-être devenir, pour un temps, plus confidentielle, mais qu’elle va monter en gamme, de manière à fournir des services plus spécifiques, ce qui ne dispense pas d’une synergie avec toutes les nouvelles technologies. » 3. La complémentarité papier et Internet, le régime de l’intelligence : « Il est beaucoup plus pratique d’avoir accès à certaines données en quelques clics, que d’avoir dix volumes dune encyclopédie chez soi. Mais ces informations ponctuelles ne dispensent pas d’une recherche d’intelligibilité. Celle-ci suppose un rassemblement raisonné des données ou des points de vue, l’analyse, l’argumentation, bref, du texte suivi pour lequel le papier demeure un support privilégié… » 4. La sempiternelle question de l’élitisme (qui en cache bien d’autres plus cruciales) : « Le mot ne me fait pas peur. Que demande quelqu’un qui cherche à comprendre l’actualité ? pas qu’on lui répète ce qu’il peut trouver partout. Il demande de la mise en perspective et du recul… » La posture du philosophe au chevet : c’est clair, le philosophe adopte ici la posture du soutien. Sa pensée semble juste mais, d’une certaine manière, il est là pour dire ce qu’il faut dire en pareille circonstance pour produire une pensée qui justifie l’existence de la presse écrite dans une voie autre que celle de la facilité. Mais il manque, un peu, la critique de ce qui a conduit la presse dans cette impasse et qui ne provient pas uniquement de l’émergence du « tous journalistes sur Internet ». Parce qu’alors, on semble dire qu’il suffit de vouloir pour changer, que tout est facilement réversible, ce qui n’est pas exact. La baisse de qualité du journalisme, imputable aux liaisons entre presse et intérêt économique, a commencé avant l’apparition d’Internet. Le système qu’il convient de rénover vers le haut, pour que la presse écrite « hausse la gamme », comme dit Gauchet, est profondément ancré dans les modes de fonctionnement, les schémas et logiciels cérébraux, il touche toutes les structures de production de l’information. Il ne suffira qu’un groupe de journalistes veuille élever le niveau ! Dans la crise actuelle, il manque, de la part des journalistes et de leurs organisations professionnelles, une part d’autocritique sans laquelle il semble difficile d’élaborer un réel nouveau projet. Mais ce n’est pas simple. Il semble me souvenir que les travaux de Bourdieu sur le champ journalistique (le cinquième pouvoir ?) avaient été plutôt mal perçus, mal reçus et avaient considérablement détérioré les relations entre la presse et le sociologue ! En attendant, question de lire, les principaux quotidiens américains suppriment leur supplément « livres ». Bientôt, les amateurs de « texte suivi » n’auront que La Sélec à se mettre sous la dent… Peut-être que le journalisme souhaité par Gauchet verra le jour dans des collectifs culturels, des communautés d’intellectuels, porteurs de critique à l’égard de la grande presse et détenteurs de savoirs sur la culture, sur les outils de compréhension du monde, de par leur travail, leurs missions, tous ces milieux qui planchent sur de nouvelles pistes de médiations… !? (PH) – Dans la foulée, consulter les actes du séminaire « Crise du jugement, société du savoir, néo-libéralisme » de M. Gauchet, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, organisé par le CEPPECS…

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Guerre et festivals, la musique trinque

Voici au moins un titre sans ambiguïté: « La guerre des festivals » (« Musique / La valse a débuté à Werchter »). Le terme de « guerre » a quelque chose de cynique: il reflète une bagarre pour capter le mieux la libido musicale-estivale afin de fourrer le plus de monde dans un « stade ». On le sent venir dès que les grandes vacances se profilent à l’horizon. Chaque journal, chaque magazine, aujourd’hui, rivalise pour sortir « le » bon guide des festivals. Si à ce niveau, l’enjeu est d’être le plus complet possible (les petits festivals ont de petites places), au niveau de la couverture événementielle, l’orientation est plus carrée: plus les vedettes sont célèbres, plus le stade sera rempli, plus il y aura de chances que ça concerne beaucoup de lecteurs potentiels, donc le nombre de signes sera important (non plus dans une démarche non lus de critique mais quasiment d’actes de communication pour que le public concerné, nombreux, se sente reconnu, s’identifie au journal). Même si la fréquentation de Couleur Café est déclarée en baisse (le public est versatile, la mode change, il va voir ailleurs), il est quand même impressionnant de constater la place qu’un quotidien comme Le Soir lui réserve: au total, l’équivalent de 5 pages? Tout ça pour un festival qui, si son discours s’échine à être celui de l’ouverture, donne l’impression, par son affiche, de n’être plus à l’écoute de monde, de n’avoir plus aucune curiosité, aucune audace. Le tout est de choisir ce qui est disponible dans la catégorie de prix laissant l’espoir de remplir les jauges. Il se dit qu’à Dour, on se soucie de moins en moins du choix des musiques: il faut beaucoup de groupes, pour le reste ce n’est pas important, le public vient surtout pour le camping. On préviendrait les artistes que, soit, vous allez jouer devant un vaste public, mais à part ça… Dans le livre « La musique assiégée » (dont je devrai reparler un jour), Ray Lema fustige cette mode des méga-concerts (« il faut 100.000 personnes et là on se dit: « Wah, ça, quand même, ça, c’était un concert »), comme pratique qui déconsidère autant le public que l’artiste. Les stades sont de vastes machines à dévaloriser la musique. En y consacrant autant d’espace dans leurs éditions, les journaux le font au détriment de la diversité culturelle, et ils le font par calcul. Par mauvais calculs d’intérêts liés à ce qui marche le mieux dans l’industrie musicale. Calculs à courts termes qui contribue à appauvrir considérablement les curiosités, l’esprit d’ouverture, les systèmes d’information culturel qui ont besoin de s’appuyer sur du long terme, sur du lent. 

guerre des festivals

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