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Gravitation et peaux nues

Fil narratif à partir de : Likoké, restaurant à Les Vans (Ardèches) – Hélène Toulouse, Dialogues, Galerie Noëlle Aleyne – John DeAndrea, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois – Didi-Huberman, Aperçues, Editions de Minuit 2018, etc.

Il est dommage qu’elles appartiennent au circuit du luxe, ces petites choses intrigantes, théâtrales, blotties et épanouies dans des assiettes très amples. Elles ravissent le regard, au centre de l’arène de porcelaine, font saliver, et une fois démantelées par les couverts, morcelées dans la bouche, surprennent le palais qui retrouve confusément d’anciennes saveurs et contrées, découvre de nouvelles capacités à sentir ce qui lui échappait jusqu’ici, et salive en voyant s’ouvrir les portes de saveurs infinies, absolues, sans cesse renouvelées, combinées, faisant exploser toute crainte du de routine, de répétition du même, toute idée de limitation du goût. Il pioche dans une impalpable bibliothèque de saveurs, aux fins fonds du cerveau, là où le système nerveux s’enfouit dans d’inextricables ramifications, pour identifier et raconter ce qu’il est en train d’avaler. Il se trouve ainsi sur la piste de sensations, en partie connues, presque issues de lui et en partie inédites, étrangères, migrantes sans frontières et inouïes, qui convoquent les autres sens – ouïe, toucher, vue, odorat -, avant de plonger vers l’indistincte digestion qui ramène tout à l’utilité de la subsistance. L’attention se focalise sur la chaîne de la transformation, il transforme ce qu’il mange, en nourritures terrestres autant que spirituelles, il est transformé par ce qu’il mange, par ce que lui inspirent les saveurs de ce qu’il ingurgite. Ce qu’il se raconte pour essayer de cerner tout ce qu’évoquent les saveurs qui défilent, se composent l’une l’autre, interagissent avec l’appareil sensoriel qui les décode, fait partie intégrante de la dévoration. L’ingestion physiologique des aliments va de pair avec l’ingestion psychique, spirituelle, de leur esthétique déclencheur de récit. Ainsi cette sidérante moule frite à la belge, sculpture miniature qui magnifie un plat populaire, abondant, consommé en grandes casseroles, en une représentation minimaliste, condensée, juste une essence, joyeuse et rare. Une parure rituelle, énigmatique. Il doute, d’abord, qu’il soit comestible. La manière précise, maniaque, dont tous les éléments sont imbriqués, incluant comme élément de décor une référence aux œuvres de Broodthaers, évoque une fascinante mécanique à remonter dans les imaginaires culinaires. Ou encore, la représentation épurée d’une moambe, un plat réputé pour sa lourdeur festive, un peu frustre, qu’il associe à des repas de famille bien arrosés de bière, remuant des souvenirs coloniaux, agités dès lors et suivis de digestion difficile. Le cuisinier a su en exprimer une légèreté cachée, un hamburger de poule à l’huile de palme comme centre de gravité, posé sur un jus d’épinard à la crème (en remplacement du manioc), surmonté de galettes croquantes d’arachide, de banane plantain, garniture traditionnelle de ce plat africain. Pour lui, contempler ces miniatures culinaires, infimes et précieuses, métaphoriques de précision se suffisant à eux-mêmes, qui représentent des mondes complexes en expansion continue, qu’il s’agisse de tout ce qui se trame autour d’un plat populaire ou des réminiscences coloniales et familiales, fixe dans son mental d’autres manières d’appréhender les réalités, de réfléchir des traces et des attachements de goûts, de dessiner les mondes dans lesquels il se glisse  – qui se glissent en lui par morceaux – sans jamais en avoir une vision globale. Et puis tout cela se transforme en textures dans la bouche, mais textures qui parlent et chantonnent en se désagrégeant, l’image est détruite, mâchée, mais se reconstruit autrement ailleurs. L’image n’existe plus, n’est plus sous les yeux, et pourtant elle fait partie de nous comme jamais. S’alimenter, physiologiquement et spirituellement, c’est participer à un vaste transit matériel et iconique, et jamais cela ne lui est autant perceptible que confronté à ce genre de cuisine créative, presque détachée de la fonction nourricière.

Ce qu’ouvrent ces subtiles constructions gastronomiques, évocations, suggestions, finalement, n’est pas très loin de la stupeur qui le saisit face à un mur où une galeriste a installé une constellation de toiles d’Hélène Toulouse. Il y est passé devant, au matin, indifférent. Puis, plus tard, au cours de la journée, un déclic, du moins un doute. L’envie de revoir ce qu’il en est, juste pour confronter deux moments, au cas où. Il se hâte, il lui reste peu de temps avant le train avec lequel il doit quitter la ville. Il revient dans la galerie et reste planté devant le mur quelques minutes, l’œil vaquant au hasard, sans pensée, sans intention précise. C’est une collection de crépuscules, sombres ou radieux, un ensemble de rivages les plus divers, intérieurs, extérieurs, urbains, paysans, terriens ou cosmiques. Quand le regard les balaie dans un sens, il lui semble être attiré par autant de perspectives pleines de promesses ; dans l’autre sens, soudain, c’est plutôt l’impression de limites infranchissables qui prédomine. Et ainsi, l’ensemble palpite, les luminosités s’échangent et se marient entre les toiles, varient, circulent. Plus exactement, des fragments de rivages, des prélèvements, des précipités. Des fragments de lignes d’horizon, grossies, brouillées, redevenant mondes en soi, paysage à part entière, infini. Un rectangle de grisailles avec, entre deux eaux, de légères fumigations blanchâtres, bouillonnement de fines écumes ou vapeurs vagabondes, qui signalent là, la rencontre de courants divers déchirés par d’invisibles récifs. Presque semblable à première vue et pourtant devenant totalement différent, un plan liquide calme, mort, entre gris et vert, avec au centre un reflet gris argenté, abrasif, flaque calcaire mal grattée, l’ensemble entouré de noir implacable. Sur une fine bande grise et ocre, irrégulière, incertaine, le corps imposant d’un talus, opaque, surmonté de fines broussailles à contre-jour, et au-delà un défilé bleu neigeux aquatique ou céleste. Un mur végétal étiré comme la masse musclée, tendue d’un animal sombre, occulte un ciel verdâtre, pas très pur, bordé d’un immeuble flou et, là au milieu de nulle part, une ligne jaune vif, mèche solaire ou phares de voitures. Simplement du rouge sang, presque coagulé, contaminé par une atmosphère anthracite, plombée, aux limites de la respiration. Prairie marécageuse ou fleuve charriant boues et algues arrachées par la crue, vert bouteille, olive, vagues et crêtes de chairs blafardes, sales, et fine berge sombre hérissée contre un ciel blanc gris, crayeux et crémeux. Un promontoire d’or, champ de blé mur presque en lévitation, surplombant l’estran de sable gris marbré de rose, reflets du soleil levant, et les flots beiges, indistincts, lointains, miroitant. Des dégradés fuligineux, des nuanciers géologiques, des gouffres marouflés presque monochromes, sans fin, toujours cadrés dans leur réplique hors-champs, là où, dans un détail, un gros plan, se joue la rencontre entre le connu et l’inconnu, où ils s’échangent, se confondent, brouillent les cartes, jamais le paysage sublime en tant que tel, mais sa trame générique, étoupe contagieuse, le genre de points de fuite vagues où, toujours, face aux spectacles des lumières et couleurs naturelles, son regard s’est abîmé, enlisé, engouffré pour essayer de s’épancher totalement dans l’environnement, ses yeux buvards absorbant ces instants magiques, troublants, précis et insitués, sans bords. Il les retrouve peu à peu, à tâtons, devant ce mur constellé de toiles, et il lui semble que la remontée en mémoire de tels instants diffus, épars, parfois enracinés ou complètement hors sol, pourrait se poursuivre sans fin et met en place une table d’interprétation du monde, enfin, de sa place à lui dans le monde. « A la fin de l’année 1991, un poète recopie quelques lignes d’un discours sur la méthode prononcé par lui quatre ans plus tôt : « Je travaille sur une table. J’y jette, à plat, une collection aléatoire d’objets de mémoire, qui restent à formuler. Au fur et à mesure que s’élaborent les formulations, des relations logiques (non causales) peuvent apparaître. Tel est le dispositif de base qui permet la mise au jour d’éventuelles connexions logiques. Alexandre Delay parle des pierres qui, du fait de la gravitation, remontent incessamment à la surface des champs. Ces relations logiques (de l’ordre du langage) forment entre elles des réseaux imprévisibles, inouïs. C’est là que « soudain, on voit quelque chose », qu’un autre sens surgit, même à propos d’anciennes choses. A ce moment-là, un énoncé devient possible. Je dirai même qu’il s’impose avec la force de l’évidence. » (Didi-Huberman, Aperçues, Editions de Minuit) Il lui semble aussi, fouillant les images devant lui et la manière dont elles font chœur, parlent ensemble, échangent leur nature, se complètent l’une l’autre, qu’il est en train de fouiller, chercher à l’aveugle des objets à même une chair informelle, sans âge, entre lui et la vie. Il attribue à cette chair les caractéristiques de celle en laquelle s’incarnait, en certaines heures, en certaines circonstances imprévisibles, celle qu’il a aimée, caressée, embrasée, pénétrée. Les trames peintes, les reflets métamorphiques, les paysages et rivages de ses expériences amoureuses qui apparaissent en sa mémoire comme ces pierres qui, du fait de la gravitation, remontent incessamment à la surface des champs. Il touche quelque chose de cela, mais pas directement, par allusions, à travers un jeu de filtres qui contribue à ce qu’il y ait redécouverte, possibilité de rencontrer autre chose.

Quelque temps après, et oubliant alors le train à prendre, exactement comme il y a longtemps, dans sa jeunesse, il lui était arrivé de laisser filer l’heure, flânant et se grisant dans le sillage de passantes magnifiant les flux de la grande foule, attendant une improbable conjonction – dont pourtant l’immanence le tenait en haleine -, il aperçoit au bout d’une impasse, des fenêtres éclairées, une porte ouverte, des femmes nues, immobiles, statufiées. Une performance ? Une répétition ? Une provocation ? Les coulisses d’un spectacle ? L’appel est irrésistible, l’incitation au voyeurisme le fouette incommensurablement, comme si se trouvait là la quintessence de ce qui excite tout voyeur, tout et rien à voir. La femme nue, totalement soumise mais insaisissable, incompréhensible, insondable. Il s’engage et rien ne vient s’interposer. Il traverse un atelier où sont alignés sur des planches des dizaines de moulages de bustes, visages aux orbites vides, dépersonnalisés. Pourtant, ce sont les empreintes d’individus réels, capturées, peut-être même encore en vie, quelque part. Cela ressemble aux silhouettes qui le hantent, au fond de la mémoire comme des mannequins inertes coulés au fond d’un étang ou entassés dans un hangar sombre, personnes connues autrefois, côtoyées, fréquentées, mais vidées de toute substance, tombées dans l’anonymat. Ces bustes attendent un traitement qui les ressuscitera d’entre les morts, à la manière de créatures artificielles, robots et autres golems. Parmi elles, justement, une tête a entamé le processus de renaissance, son âme, ses couleurs, ses lèvres, ses yeux, ses cheveux, ses fossettes expressives reprennent formes et couleurs vivantes. Elle est prête à être transplantée sur un corps d’emprunt, de passage.

L’accès est libre, ouvert à qui veut. Il avance perturbé. Les émois caractéristiques d’une imminente révélation artistique, comme il en a souvent connus avant d’entrer dans une exposition très attendue se mêlent à ceux qu’il éprouvait en approchant des quartiers de prostitution où, adolescent se vivant maudit, il allait quelques fois errer, dévorant des yeux les filles en vitrines. Confusion. Il est au seuil de la galerie, les corps nus ne vacillent pas. Vont-ils se mouvoir dès qu’il aura franchi la porte, l’irruption d’un inconnu servant de déclic ? Jouer imperceptiblement dans l’espace et ensuite s’emparer de lui ? Ils semblent respirer et, en même temps, ils ont la rigidité de cadavres récents, d’humains frappés par une mort éclair, instantanée, dont l’organisme n’a pas encore pris la mesure, se maintenant comme vifs dans la mort. Ils conservent la couleur de la vie, en surface, presque un vestige attendri, un adieu coloré, irrigué de souvenirs. Il hésite. Il pense à des femmes taxidermisées par un tueur en série, maniaque qui les disposerait ensuite de manière à constituer des scènes énigmatiques. Alors, des relents d’érotisme morbide le saisissent. Il fréquente le genre de désir qui perdure, par rituels, au-delà du décès ou disparition de l’objet désiré, excitation de posséder qui persiste malgré la mort, désir entretenu obsessionnellement au cœur même du physique escamoté, persistance d’une proximité charnelle virtuelle, dans l’absence et le manque. Derrière le comptoir, une jeune femme l’accueille d’un bonjour franc et engageant, lui tend un feuillet explicatif, se tient à sa disposition pour de plus amples informations. Surtout, ces yeux féminins, affûtés, le regarde dévorer des yeux les femmes nues. (Les espaces d’art ont banalisé le fait de regarder des représentations de femmes nues, au filtre des expressions esthétiques, mais dans ce cas-ci, l’aspect réaliste des sculptures ne manque pas de brouiller le jeu.) Troublé, presque somnambule, il dégaine son appareil photographique. Il va mitrailler. Ce sont des inconnues mais dans leurs poses, leurs gestes figés, leurs silhouettes, il pressent des formes connues, déjà vues, classiques. Où ? Quand ? Des livres d’art ? Des musées ? Le bras tragique sur la tête. Le pied posé à l’arrière de la cheville courbée. Le pas suspendu avec élégance. La méditation esseulée, éperdue. La femme rejetée, tétanisée. Il lui est impossible de préciser. Mais, oui, ce sont des attitudes rendues familières par des siècles de sculpture, de peinture, de théâtre pensé par l’homme (masculin). Ces femmes plus que présentes renvoient à des figures conventionnelles de l’art. Plus exactement à des manières d’être dans lesquelles les hommes ont organisé la représentation du corps des femmes, son répertoire de poses. Ce qui installe une sorte de mise en abîme : des siècles de peinture à représenter la femme en créant des archétypes de déhanché, de démarche, d’abandon étiré, de tête sous l’arche d’un bras plié. Toutes ces postures symboliques codifiées par l’art enferment la femme dans un langage pictural de la beauté, sorties du marbre et de la toile, extirpées du musée et naturalisées alors par des femmes prises dans le cours dominant des sentiments, des flux émotionnels par lesquels il a été cherché de les formatées (jusque dans les romans-photos). Et puis, cette naturalisation est restituée dans l’espace d’art par un moulage hyper-réalistes à même les corps modelés, malaxés par une tradition picturale. Prises sur le vif. Empreintes corporelles prélevées à même les corps de vraie femmes, alors même que, sans en avoir conscience, elles coïncidaient avec des personnages de sculptures, peintures, théâtre, assujetties aux fantasmes du mâle définissant les rôles, les attitudes, les génuflexions, les retenues, les tensions dramatiques, les attentes oisives. Cette exposition a alors quelque chose de célébration macabre, de roman policiertordu, attestant que le dressage des corps (féminins) par l’art (masculin) était presque parfait.

Toute cette peau nue l’attire, maladivement, il aura du mal à obéir au rituel « oeuvres fragiles, ne pas toucher ». Il étudie de près le grain, la pigmentation, est-ce de l’authentique, du satin incarné ? Ce qui l’excite n’est pas tellement d’être si proche de femmes nues, sans défense, dociles comme les filles d’un bordel. C’est cela, elles personnifient toute l’histoire de l’art comme un long envoûtement des femmes sommées de correspondre aux attentes des hommes. Intéressant, en pleine dynamique #Me Too (l’initiative d’exposer ces œuvres n’ayant rien à voir avec ce mouvement, juste une coïncidence qu’il trouve intéressante à noter, mais effleure-t-elle l’hôtesse de la galerie ?). Ce qui le branche particulièrement, c’est autre chose, une intimité énigmatique qui s’installe, un secret bien gardé par ces corps, une empathie peut-être malsaine, ou vicieuse, qu’il veut cerner. C’est à même la peau, dans l’épaisseur moite du derme peint, en même temps à côté, au-dessus. Comme la proximité d’une chose procréée par ses soins. Comme d’effleurer une créature engendrée par lui, pour lui. Pas ce qu’il a sous les yeux, mais passant par ce qu’il dévore et détaille sans scrupule, se livrant une fois de plus à une leçon d’anatomie invraisemblable, le rapprochant de quelque chose qu’il caresse en son intérieur, pierre angulaire de sa sensibilité, de son maintien dans l’intérêt pour la vie. Quelque chose se passe vie les neurones miroirs. Ces femmes immortalisées ressemblent à une matière, un tissu qu’il génèrerait sans cesse en lui pour continuer à aimer ce qu’il a perdu. Ces épaules nues et la chevelure. Ces mains qui étreignent l’enfant. Le ventre et le bassin étalés et presque tordus dans l’imploration muette, couchée. Des gros plans presque paysages, des images qu’il peint sans cesse sur les parois de ses galeries internes, dans le style des petites toiles d’Hélène Toulouse. Une information captée dans le feuillet distribué par la femme qui l’a accueillie le met sur la piste :  c’est le temps, le soin infini qu’il a fallu à l’artiste pour restituer cette impression réaliste. Car il sait, il sent à présent qu’il s’agit de peinture sur des moulages de corps. C’est le pinceau obsessionnel, inlassable, qui a réinsufflé une vie enluminée à ces corps, par petites touches de ses poils. Chaque « œuvre » a exigé un processus de près de mille heures (d’où la rareté de cet artiste né en 1941). Ce qui l’excite est donc bien ce temps minutieux passé à peindre, à restituer cette impression de peau vivante, et c’est bien plus que la restituer : c’est la posséder absolument. C’est ce temps palpable et dément dans lequel la femme s’englue telle une proie exhibée. Il imagine que pour obtenir ce résultat, il faut  s’absorber totalement, corps et âme, dans la matière à imiter, la peau de femme, s’y perdre, s’y noyer, se dissoudre dans le mystère de son « essence », capter la singularité de sa carnation. C’est le fidèle miroir des efforts incessants qu’il produit lui-même, d’une toute autre manière, dans son imaginaire, pour maintenir l’absente vivante en lui, physiquement toujours désirée, intacte, comme une prisonnière qu’il entretient, nourrit, soigne, lave, habille, déshabille, dans sa tête. Le moulage de la femme qu’il a tellement désirée subsiste dans ses fibres nerveuses, il lutte pour lui conserver une apparence désirable, éviter qu’elle rejoigne les formes évidées, désincarnées, digérées. Sans cesse, il la peint et repeint mentalement, passe et repasse son pinceau pour que les teintes restent vives, fraîches, parfumées, par petites touches. Refaisant mentalement des gestes qu’il lui semble avoir déjà fait, pour de vrai, quand ses caresses parcouraient les formes et la peau, épousant les moindres plis, photographiant les nuances de grain, de plasticité, de teintes, à la manière de pinceaux minutieux, affairés presque archéologiques sur une future dépouille, qui enregistrent ce qu’ils doivent reproduire, dont ils doivent faire une copie de sauvegarde pour n’être jamais totalement séparés, quoi qu’il puisse arriver, de ce qui, dans l’instant, semble être la seule raison de vivre, l’étendue du corps étreint étant, finalement, un absolu à définir, à représenter, au même titre que chaque modèle nu dans l’atelier d’un artiste. (Pierre Hemptinne)

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Quelques instants déjantés

jante Massy

Surprise devant l’usure des jantes du vélo comme quand on découvre inopinément la preuve d’un contact, révélant que quelque chose a bien eu lieu, d’éprouvant, de bouleversant. On s’en doutait, mais, rien ne venant corroborer ce sentiment, on finissait par croire avoir rêvé, du moins exagéré. L’acier est poli, comme fondu en surface, et partiellement corrodé, attaqué, martelé de petits coups réguliers comme ceux de poinçons, décoré d’éraflures anarchiques, espacées. Une forme d’écriture cryptée en ruban concentrique. Je pense aux carlingues d’engins volants qui gardent l’empreinte de la pénétration dans les couches élevées de l’atmosphère, de la friction puissante entre la surface aérodynamique et la force du vide, ainsi que d’infimes objets percutés, poussières de météorites, débris de satellites. Dessins d’au-delà. Le cercle des roues du vélo, au fil des kilomètres et des heures durant lesquelles je file dans une autre dimension du corps, ventilé par une respiration dévorante dévorée, ne touchant plus le sol des contingences ordinaires, est  égratigné frappé, rentre en collision en chaîne avec graviers, bris de verre, insectes volants (comme cette fois où un gros coléoptère se cogna au guidon et failli déséquilibrer la bécane en pleine descente). Il brasse, dans le mouvement rotatif de ses pneumatiques gonflés à bloc, toute une série de turbulences qui l’affecte au ras du macadam, à quoi précisément il faut s’arracher pour avancer et qui l’use, y gravant d’innombrables piqûres erratiques. Ce sont les témoins indirects de l’adhérence – abrasive car il y a consumation d’énergie de tous les mécanismes – entre la géographie extérieure et celle intérieure du cycliste par le biais de la vitesse attractive, magnétique, que le cœur et les jambes impulsent au vélo, appuyant sur les pédales. Une vitesse qui, poussive ou fulgurante, découle d’un effort qui échauffe et déforme, rend l’organisme vélo malléable, plus sensible aux étincelles des grains de silex entrechoqués et projetés contre la jante d’acier. Probablement donc que le même phénomène se produit, métaphoriquement alors, sur les tissus enveloppant l’imaginaire du pédaleur grimpant et dévalant les paysages qui l’attirent le plus, où il revient régulièrement parcourir les lacets interminables, non pas en une fois, mais se tatouant lentement, au fil des heures et des éclats, des jours et des années de pratique répétée, obstinée, dans les mêmes cols, les mêmes sueurs et extases. Usure de frottement qui, comme sur ces caches qu’il faut gratter pour faire apparaître le chiffre ou le code secret, révèle une frise cabalistique, le symbole archaïque d’une longue course dans le temps et de ses aléas inaperçus, insoupçonnés. C’est la preuve de ces attaques subies qui signent une réelle appartenance à ces paysages, la trace d’un réel échange. Chaque trait – entailles, ridules, stries – se marque en creux, des particules se détachent, s’éparpillent, un début de dissolution, de dispersion, autant de morceaux de soi qui s’évaporent et restent en suspension, contribuent au fait de se sentir attaché à ce territoire ouvert, partie prenante, avec cette sensation d’y avoir quelque chose d’intime qui s’y trouve désormais enseveli, dispersé. Des trous colmatés par des images, des sensations dans lesquelles, une fois revenu au repos, on puise l’illusion de pouvoir retourner y pédaler indéfiniment, échappée sans fin, de vallées en sommets. Et c’est exactement dans ces passages les plus ardus où l’effort requiert toutes les facultés, où la pente interminable fait souffrir au soleil, où l’on maudit la beauté à couper le souffle des étendues abruptes qui se déploient et qui font que ce chemin est si dure à gravir à coups de pédales, c’est là que l’on abandonne le plus de soi, que l’on se vide presque dégoûté, et c’est là que l’on aura le plus envie de revenir, pour se reprendre, irrémédiablement marqué à l’emporte pièce par le théâtre des étendues cévenoles aperçues entre les paupières perlées de sueur ! Mais je pense aussi, en regardant ces effets de l’âge et de l’effort sur le métal du vélo – objet personnalisé, personnifié, à tel point que je perçois ces marques d’usure comme révélant une part de celles que porte mon organisme, mon mental – à un autre frottement lent et sensuel, celui qui distingue ces couverts en argent, anciens, polis par les mouvements, érodés, ayant pris petit à petit le début de l’empreinte digitale des convives qui les ont manipulés, toujours de la même façon, marquant la pression aux mêmes endroits, de manière presque génétique, reflet de leur singulier savoir faire manuel et du plaisir propre à chacun de toucher une matière soyeuse, ferme et onctueuse. Toutes ces manipulations et manies patinent le matériau, lui donne à certains endroits l’aspect de la cire, y imprimant des débuts de traces, l’illusion d’une porosité naissante, des signes ébauchés en creux, des nodosités en relief, lui donnent la consistance d’une peau très douce. L’altération de la jante évoque aussi ces pièces aux motifs estompés à force d’être passé de main en main, devenant une monnaie quasiment symbolique, idéale pour faire sentir que ce qui s’échange, là, dans ces solitudes pédalées éreintantes, n’a plus de prix, c’est une onde qui vient de l’immensité entraperçue des sommets de la Lozère, ou du massif de l’Aigoual bordé de Causses, une onde qui caresse la peau des jambes nues dans l’effort, un encouragement qui électrise les muscles. (Pierre Hemptinne)

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Page blanche et cote d’Opale

Dans cet endroit, les éléments se rencontrent, se confondent (ils se déplacent et sédimentent l’un dans l’autre), se métamorphosent mutuellement et donnent l’impression que peut en surgir l’imprévisible, l’incalculable, une nouvelle vie (à force de s’y replier comme en un paysage cocon comme c’est le cas quand on se dirige vers ces régions pour se ressourcer, couper les ponts, respirer autre chose). La terre, la rudesse des champs accidentés, la lourdeur de la glaise caillouteuse, la sécheresse de la craie, le dénivelé qui donne des hauts le cœur, le travail fermier côtoie sans cesse le labour infini de la mer et la cavalcade vaporeuse ou plombée du ciel. Les tracteurs rentrent dans les vagues pour y larguer les barques de pêcheurs. Les falaises et les monts roulent des vagues géantes, nues ou boisées, chiffonnées ou peignées. Pédaler dans cette région, le long de la côte ou en s’éloignant à l’intérieur des terres, c’est avoir l’impression de grimper et dévaler des pentes marines, mouvantes. C’est intérioriser un relief jamais figé, le reproduire en soi, le dédoubler, l’emporter pour s’oublier (c’est par là qu’imperceptiblement, on glisse hors de soi pour s’oublier). Pédaler dans ce milieu campagnard forestier marin, frustre et raffiné à la fois dans le sens où l’on semble y côtoyer des formes de vie élémentaires, à peine ébauchées et d’autres déjà très élaborées, complexes, qui nous dépasse, pédaler là impose de dompter le roulis. Les jambes encaissent autrement que sur d’autres reliefs. On traverse des forêts, des villages pentus, des côtes qui cassent les jambes, des corons carriers, des plaines retournées par le vent qui vient du large et dilate les poumons jusqu’à les rompre. On a toujours l’impression d’avaler des cristaux de mer qui s’écoulent comme dans un sablier. On se retrouve toujours nez à nez avec elle, de près ou de loin, confondue avec le ciel, embusquée près des nuages. Cet envahissement, lentement, par le fait de sillonner et d’épouser la configuration géographique trame la possibilité de se trouver ailleurs en organisant une cassure avec l’air que l’on respire habituellement, il ne suffit pas de s’être déplacé en voiture, avec des bagages qu’on déballe dans une maison provisoire, il faut une autre cassure qui passe par une combustion interne, organique, psychique que doit déclencher l’environnement, sa dynamique éolienne, saline, tellurique. Marcher sur les nombreux chemins tracés par divers métiers et espèces au fil des siècles – braconniers, fraudeurs, douaniers, chasseurs, fermiers, errants, oisifs, marins, pêcheurs, marchands, glaneurs, envahisseurs, résistants -, et qui suivent les crêtes, les falaises, plongent dans des combes, contournent des trous d’obus, traînent sur des coteaux ondoyants, favorise aussi la déconnexion. Le passage vers un ailleurs, en tout cas l’illusion d’échapper aux contraintes de la vie laborieuse. Et quand on s’aventure dans des contextes agités, par exemple si le vent ne cesse de déferler avec force plusieurs jours et nuits d’affilée, uniformément, sans à coup, essorant sans répit les talus, les herbes, les buissons d’arbousiers, les jungles de ronciers, l’impression de glisser dans une faille est encore plus nette. Le sol est comme couvert de végétaux fuyants, en vagues successives, pleines d’écumes et de débris revenus du large, du lointain, des brindilles, des fruits momifiés, des fleurs séchées, des bois éclatés, des gerbes de pailles et des plumes. Si d’aventure le ciel est bas et brumeux, laiteux, charpies bruineuses, rétrécissant la vue, une agréable oppression se propage comme de se faufiler dans une dimension aveugle où l’on ne sait plus ce que l’on va rencontrer. Avec qui quoi va-t-on se trouver nez à nez ? Quel bestiaire affolé par ce vent de plusieurs jours et nuits va surgir du brouillard et se jeter dans vos pieds, voire entrer en vous, se mêler à vos membres, à votre sang ? Car la permanence de cette humidité qui, agitée par le vent, ronge le paysage, rapproche les distances et les matières, estompe les différenciations, faisant qu’à la longue il est difficile de dire là c’est de l’eau, là de la pierre, ici de la boue et une touffe d’herbes, plus loin le vide et le ciel, là sous la main une peau ou un vêtement, la séparation entre l’intérieur et l’extérieur, entre la nature et ce que contient l’enveloppe humaine, se désagrège. On gravit le mont presque plaqué au sol par les éléments, marche course reptation envol. On arrive au sommet et on (s’)éclate. Un sommet, c’est un sommet, un trait d’union souligné entre le plein et le vide, l’ascension exalte et son achèvement est une récompense. Même si la colline n’est qu’une imitation de la montagne et de son altitude majestueuse, à son faîte on touche l’intouchable, l’indéfinissable et ses flots invisibles qui irradient. C’est l’appel d’air, la caisse de résonance des désirs, des fantasmes, sans ce vide céleste qu’il semble possible là de renifler, il n’y aurait pas cette aspiration que produit le fait de désirer. Le fait d’avoir la tête plus près des cieux (quelle illusion, mais c’est un jeu dont il vaut mieux accepter les règles, y croire)) fait communiquer avec ce moteur interne, celui qui infinitise nos souhaits, nos désirs en leur donnant du champ libre qui nous dépasse, nous devance, sans quoi nous ne pourrions avancer. C’est comme quand le silence s’installe et que, soudain, on perçoit le bruit de la machinerie principale, imperturbable. (« L’économie libidinale est l’économie de cette infinitisation et constitue en cela un système de soin intrinsèquement long-termiste parce que intrinsèquement tourné vers l’interminable –  qui longtemps s’appela Dieu » B. Stiegler). L’arrivée au sommet rompt le temps ordinaire, un court instant on communique avec l’interminable, difficile à supporter et c’est pour cela que l’on se met en route assez rapidement vers la vallée.  À certains instants, il y a bien cette sensation d’être ouvert, aspiré et de s’apercevoir à l’extérieur, dans les formes fantomatiques du paysage. Les choses se remettent en place le long des falaises où, même si plage mer et ciel sont relativement indistincts, tissés d’un même voile impalpable, le sentiment qui se dégage est celui d’un certain ordre. Rivage et ligne d’horizon se confondent certes, cul par-dessus tête, envers et endroit indistinct, inversion du repère spatial, mais paisiblement, comme un fondamental. Un point de départ, juste avant une page blanche (qui se fait désirer). Face à un tableau, en écoutant une musique, en lisant un livre, de pareilles sensations peuvent submerger, aux instants où quelque chose d’inédit surgit, un passage s’effectue, c’est bien pourquoi la relation aux œuvres peut se décrire comme une relation au paysage.  (PH)

Méli-Mélo (récit à travers tout)

Les couleurs printanières ont la chair de poule, légèrement frigorifiées voire fraîchement déprimées, fouettées et fouettantes, vivifiées et frissonnantes dans le choc thermique entre promesse de douceurs et retour vers le froid.  Dans ce renouveau émoustillé en voie de congélation, j’ai un rendez-vous régulier (selon la boucle cycliste hebdomadaire), sur une route où je ne passe qu’à cette période de l’année, avec la forme géométrique d’un vaste champ jaune (colza ou moutarde), vif, parcouru d’un verdâtre fantôme, tapis soyeux et grenu. Je l’aperçois de loin et de haut (d’où, il y a deux ans, j’ai été transpercé en une seconde par une brève tornade de grêle et d’eau glacée et, tout ce que je vois à cet endroit l’est toujours du cœur de ce souvenir d’orage), bordé d’un bosquet, ourlé par d’autres pâtures ou champs retournés, nus. La première fois, un ciel presque noir vient poser sur sa limite, tout en étant éclairé dans sa laine légère bouclée, agitée, par un faisceau solaire biblique. La deuxième fois, il rayonne, bloc plastique de fibres jaunes intenses, consistant, dans la lumière brumeuse d’un soleil frisquet. J’en assimile les nuances, il m’aidera à caractériser d’autres jaunes et sensations face à certaines peintures, dans des musées. J’y penserai en termes de champs et de paysage. Ou en écoutant certaines musiques (certains sons éveillent le souvenir de formes, de matières, de couleurs). « Ah, là, il y a un peu de ce jaune que savait si bien fabriquer ce champ, entre Gibecg et Brugelette. » Le souvenir d’un état physiologique, ainsi que toutes les autres sensations enregistrées, vont s’y associer : ventilation, respiration, odeur, température, bruits, ligne d’horizon. Le paysage apprend à vivre les couleurs, leurs textures et leur dynamisme : rien ne reste en place, la fois prochaine, le champ aura terni ou aura été effacé. La saison est toute jeune, mais, déjà, des choses sont à termes et meurent. Certaines prairies ont été fauchées, dans la fleur de l’âge, pétulante, pour faire du foin. La lame vient tout juste d’achever son œuvre. Je l’entends encore se prolonger dans le bruit du pneu sur le macadam et des graviers projetés. Et je respire presque cette odeur aiguisée du métal qui tranche l’herbe (souvenirs de travaux à la faux). Rien n’a encore séché pour donner le goût du foin et le parfum brut, abrupt, agonie et ruissellements de mélodies florales, déploie toute sa complexité due à la variété de plantes et de fleurs. C’est vif, humide, agité, on a l’impression de passer en vitesse le long d’un ruisseau rapide à l’eau verte. Les gerbes ont mille reflets, les tiges sont tissées naturellement comme un banc serré de poissons. Une certaine image frugale de la soif, de la faim. Lame, prairie, produits de la terre, poissons, je pense aux asperges du jardin, coupées, posées en botte dans l’herbe. Du vert tendre à manger, anguilles aux reflets argentés s’éteignant dans le vert intense des brins d’herbe. Le vert et les parures printaniers, pétales, tiges de fleurs, corolles, pollen, graines se dispersent dans toutes les directions, avec le vent et la pluie. Rejetés des parties habitées ou cultivées, ces sédiments de la reproduction migrent vers les terrains vagues, grand ou petits, y développant une végétation anarchique, en folie, qui compense (à peine) la mise au pas de la nature dans les cultures, les parcs, les jardins. Ces terrains vagues, enclaves entre les territoires urbains, le résidentiel, l’industriel et la véritable campagne, sont probablement les ultimes périmètres où se réfugient certaines espèces de bestioles. Quand j’étais gosse, observer des hannetons vivants, était fréquent (mais déjà, c’était dans un grand terrain vague, propriété redevenant sauvage, envahie d’érables ou dans d’anciens coteaux de fraisiers épousant un nouveau destin de brousse, exaltant). Aujourd’hui, j’en vois à peine un par an et, encore, pas forcément vivant. Ce qui veut dire que j’ignore leurs trajets, les endroits où ils se posent, d’où on les voit venir, vers où ils s’envolent. Ils ont l’air chu d’un désastre obscur, celui de  l’appauvrissement de la biodiversité. Cette année, c’est le chat qui en a ramené un, à l’état de cadavre. Hanneton sans doute surpris dans un déplacement entre deux terrains vagues. On peut contempler de probables formidables réserves de hanneton entre Mons et Saint-Ghislain, coincées entre la voie ferrée, une autoroute, des quartiers habités… En effet, il y a un splendide terrain vague, assez vaste (c’est relatif, les distances sont trompeuses), marécageux. Il est couvert de joncs (paille au sortir de l’hiver), de ronces, de buissons, d’aubépines illuminées… Ces zones en jachère totale, sans utilité, aident à respirer. Passer devant et essayer de voir ce qui peut bien s’y passer, est apaisant. Apaisant de savoir que ça existe encore. Des lieux où la nature n’en fait qu’à sa tête. Ça pousse comme ça vient. Des lieux idéaux pour pratiquer l’école buissonnière, couper les ponts, ce sont des déchirures dans le filet, certainement privés de « réseaux ». Rien qu’à les contempler, une pression diminue, il est toujours possible de s’évader, s’évanouir momentanément, être ailleurs, déconnecté. Un terrain vague n’a pas besoin d’être grand. Juste derrière un banc et la barrière d’une gare, ça pousse : il suffit d’un mètre pour voir autrement, se sentir sur un autre sol. En bordure des voix, près d’une autre gare, un cordon forestier a poussé et des talus délirants séparent la civilisation de ces angles sauvages, sous leur déluge de lianes embrouillées (une nouvelle génération venant recouvrir ou régénérer les couches successives, fantomatiques, des années précédentes). Je marche sur le trottoir et soudain un chemin de terre et d’herbe, vers une zone de garages mais, surtout, une magnifique vague de ronces, avant une pâture entre les rangées de maisons d’une résidence sans charmes. En face, un flot d’orties à l’assaut du mur en béton d’un jardin et de son lilas (configuration qui donne des schémas pour penser certaines musiques, ça me vient tout de suite à l’esprit). Toujours sur le trottoir de la route principale (on n’est même pas à distance du centre), une façade en ruine, arbustes et mauvaises herbes qui prennent possession de l’ancien espace habité. Entre deux maisons, les mauvaises herbes s’en donnent à cœur joie, y compris dans un ancien abreuvoir. Avant le pont, un sentier trace son fragile passage entre orties et lamiers, au flanc du talus comme un chemin de montagne, rejoignant un atelier, quelques maisonnettes. Il y a là une esthétique particulière, une mise en situation dans un environnement inhabituel, obéissant à d’autres lois. Ce sont des sols où les singularités poussent facilement, se reproduisent, se regroupent, des réserves de diversité. Regarder, sentir, apprendre à aimer ces angles du paysage à l’abandon aide à approcher plus sereinement des formes d’art inclassables, difficiles, minoritaires. En tout cas installe la possibilité d’y trouver un intérêt et du plaisir grâce à la familiarité apprise avec les paysages de terrain vague. Ce sont des topographies qui se rejoignent. Les décorations végétales en vitrine de certaines maisons ou en pots sont l’exact opposé des terrains vagues. Quoique. Des fragments fétiches de terrain vague à garder sous les yeux, sous la main ? (PH) – Après ce vagabondage succinct, matinal, de terrain vague en terrain vague du Borinage, la conversation d’une réunion de travail évoquera l’artiste Lise Duclaux, artiste du vagabondage et des « fauchages tardifs« …