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La planète du sent bon

Antoine Boutet, Le plein pays, (France, 2009) Les films du paradoxe

Antoine Boutet, Le plein pays, (France, 2009) Les films du paradoxe

Jean-Marie vit dans les bois, intégralement. Plus exactement dans son monde à lui, coupé de la réalité. Entre travaux forestiers, archéologie fantaisiste, pulsions scripturales déclinées en gravures et sculptures sommaires, l’écoute des voix intérieures du destin et les rituels qui scande son existence, l’exercice de la prophétie, l’apprentissage du poème sonore approximatif et le façonnage de son environnement en refuge souterrain contre l’Apocalypse, sa vie ressemble à un engagement mystique total. Perdu dans la forêt, ce n’est pas la communion avec la nature qui le préoccupe : il suffit d’entrevoir son dépotoir de vieux brols, vieilles machines, électroménager en rades, ordures, sacs en plastique, pneus et carcasses diverses, lambeaux de la société de consommation… C’est un marginal devenu un homme des bois par nécessité, un homme-enfant, un artiste animal, un voyant tracassé par le devenir de notre humanité. Il est une énigme essentielle qui titille nos propres interrogations sur l’homme, son devenir, ses techniques d’épanouissement. Comme un ermite, il se retire là pour prédire la fin du monde et organiser des solutions…  – Quand le verbe défait la chair. – Je ne sais pas si vous avez déjà fait cette expérience : après six heures en solitaire à pédaler et à avaler du vent, ou, au fond de votre jardin à semer, sarcler, arracher des mauvaises herbes durant une journée, lorsque vous vous adressez à la première personne civilisée rencontrée, en quittant le potager ou en descendant de selle, des sons inintelligibles s’échappent de votre bouche. Autre chose que des sons, en fait, de la matière. Le vent a dispersé voyelles et consonnes ou de la terre recouvre les sons et les lettres, à la place de phrases ordonnées, on crache un bout de paysage gobé dans une descente rapide, ou un fragment de lignes de carottes, en tout cas, il est impossible d’aligner quelques mots compréhensibles. La langue retrouve vite sa normalité, son volume et son agilité. Mais, si semblable situation d’isolement se prolonge des jours, des semaines, des mois ? Voire des années pendant lesquelles l’usage du verbe se rétrécit, s’effrite et reste bloqué entre le dire et l’indicible parce que, enveloppé de silence, on dialogue mentalement et, je dirais physiologiquement, en direct, sans en passer par une quelconque symbolisation, avec toutes les choses qui nous entourent et avec tous les absents, concrets ou imaginaires, qui comptent dans notre vie présente, passée ou future, en bien ou en mal ? Quand Jean-Marie se met à parler, je ne comprends rien à ce qu’il dit. Il parle une langue décantée, rocailleuse. Son verbe est une matière aérienne et organique, accidentée et poreuse, qui a pris l’empreinte de toutes les forces naturelles avec lesquelles il noue des relations viscérales, en constantes vibrations. Un flux verbal réifié qui a épousé les formes de ses viscères, ceux-ci ayant pris la forme des composantes végétales, pierreuses et terreuses de son décor et qu’il absorbe par tous les pores, dans lequel il se fond. Une langue hermétique et pourtant elle chante, familière, on y reconnaît tout ce qui baigne le personnage : les arbres alignés, les roches, les cailloux, la terre, les outils, le tracteur, les sous-bois striés, les chemins, les taillis… Une langue décharnée, il n’en reste que les os et arêtes du souffle, aspérités et vides aspirants, les saillies et les creux, une poussière rude qui s’envole de la bouche de l’orateur maugréant – c’en est un à sa façon -, en nuages, en cascades et éboulis, en déploiements, mobiles de sons fouillés, mangés entre eux et intempestifs. Cette manière sonore de s’exprimer épouse la plastique de ses gestes, mouvements et déplacements. Car tout semble réfléchi et ritualisé chez Jean-Marie. Quand il se promène, les signes que sa main trace sur chaque roche, les pressions et orientations du pied sur les pierres du chemin ou à l’entrée d’un terrier, les contorsions dansées du dos et du bras quand il parle à son peuple de cailloux, les passes et échanges avant de boire le café. Il n’est jamais au repos, il a toujours à faire. Quoi ? Rester en contact avec les ondes et vibrations de toutes choses, les capter et les fixer dans son métabolisme, les transformer à son image, les faire siennes puis les disséminer devenues ses vibrations intérieures vers les arbres, la terre, les roches, les racines, et ainsi, par aspiration et transpiration, transformer son paysage en espace matriciel sans fond, créer une atmosphère d’osmose avec le grand tout, une osmose parcourue par un amour-haine puissant pour la vie et sa conception, une peur terrible de l’enfantement. –Labyrinthe et cailloux qui vibrent.- Après la première image où l’on voit l’homme disparaître dans son terrier, la caméra mesure le territoire en plusieurs travellings rectilignes, d’abord arrière, un plan à rebours qui donne l’impression de s’enfoncer loin de l’actualité du monde, sur l’air d’une mélopée vaguement celtique, répétitive, régressive. Puis travelling latéral, tiré au cordeau lui aussi, qui montre l’épaisseur des alignements de troncs et sous-bois, la lisière est loin, on est passé de l’autre côté de la surface des choses. Après ces quelques trajets en directions contradictoires  qui tracent une géométrie labyrinthique – pour que l’on ne puisse constituer un chemin rationnel menant à Jean-Marie -, le réalisateur nous isole avec son personnage dans des cheminements beaucoup plus sinueux, tortueux. Des sentiers sans perspective, défoncés, des itinéraires connus par le seul Jean-Marie et fixés à force de passages instinctifs comme pour les sentes de sangliers, des vagabondages aléatoires- qui nous semblent tels mais obéissent à la logique de recherches précises qu’il mène avec sa tige de métal -, entre les troncs et talus. Jusqu’à un plan fixe intriguant qui va devenir un superbe tableau de passage secret illustrant comment le personnage dans les différents mondes et plans du réel. Caméra sur des fourrés épais et haut, garnis de grands genets fleuris. Et puis Jean-Marie, dans son grand tracteur rouge fonce dessus, plonge dans les buissons et arbustes, comme le bathyscaphe d’un plongeur dans les flots, disparaît, est comme avalé par les branchies végétales. On retrouve alors Jean-Marie en pleine exploration des fonds forestiers, creusant le sol à la houe, énergiquement, avec une belle technique aux gestes efficaces et harmonieux, exhumant une immense roche comme on le ferait d’une momie précieuse, corps enfoui d’une belle inconnue ayant régné sur les lieux, extraction et exhibition d’un objet précieux et étrange, charnel, produits par les entrailles de la terre. Travaux de forçat pour l’arracher au sol, la hisser sur la remorque, la rapatrier près de la maison. Bataille et corps à corps. Là, dans les efforts physiques, la langue devient moins énigmatique, les interjections et jurons sont explicites ! Au moment de décharger la roche, de l’installer dans son nouveau lieu de séjour, il enclenche son petit lecteur de K7 et diffuse une musique de film style « retrouvailles » après de longues péripéties qui semblaient ne laisser aucun espoir, la bande son tremblante pour des mondes disjoints enfin rapprochés. Après l’effort fulminant, la bataille acharnée pour l’extraction, c’est le calme, la détente, il caresse amoureusement sa nouvelle prise. Ce travail est clairement inscrit dans une démarche d’organisation, triage des éléments qui lui parlent : les belles grandes roches sont rassemblées en un seul lieu, un conservatoire, une communauté. Les gros cailloux blancs, qu’il va collecter dans un grand sac porté sur son dos, sont étalés dans une clairière. Il procède comme pour les « accumulations » en arts plastique, mais proche aussi de l’esprit des « alignements »… – Les complaintes et la transe.- Affairé, pressé, son visage concentré filmé de près, comme toujours agissant dans l’urgence, ce que l’on voit en fond – des troncs, des entrelacs de tiges, des écorces, des fibres, ronces, lianes, mousses, lichens, bois mort, feuilles séchées -, n’est plus vraiment perçu comme le décor extérieur mais comme les matériaux fluides qui tapissent son paysage mental. L’image, au début, distingue bien les deux entités, le visage de profil et le fond forestier. Puis, avec la vitesse, la distance entre les deux se brouille, pour se fixer exclusivement sur l’arrière plan qui devient ce qui prime, englobe le tout, et alors, c’est une image très noise, de grande agitation et d’instabilité, plus rien n’est identifiable, ce sont des algues, de la charpie de diverses formes du vivant, dans le ressac de puissants flux sous marins. C’est autant forestier que marin, minéral qu’aqueux, une étendue travaillée, agitée, battue par les intempéries de l’éternité, par les marées de l’infini, c’est là-dedans que se profile et se débat Jean-Marie, de ça qu’il est fait, c’est la partition que lui-même joue de toutes ses cellules. C’est une impressionnante et superbe confusion entre l’intérieur et l’extérieur, vases communicants. Et, vu ce travail sur l’image et d’interpénétration harmonique avec les éléments, il est tout naturel de l’entendre baigné dans la chanson Le Plat Pays de jacques Brel. Dans la séquence qui suit, revenu à son abri, debout dans sa cabane, il manipule son lecteur de cassette et s’exerce à s’emparer, à sa manière, de cette chanson  qui devient Le Plein Pays. Le chant est maladroit, faux, mais intense et senti, habité d’une détermination à faire corps avec les paroles et la musique. Quand il chante, il vibre comme ses cailloux,  il approche d’une fusion idéale entre le corps et l’esprit. La séparation de ces deux entités, de plus en plus accentuée dans le monde moderne selon certains, est ce qui le tourmente profondément. Il prédit ou promet vers l’éternité, grâce à la science ou aux extra-terrestres, qui implique que le corps soit refait avec l’âme, réunis, devenus semblables, et que l’on reste ainsi à jamais, toujours les mêmes. Dans les complaintes qu’il élabore, récupérant des ritournelles enfantines, des balades traditionnelles ou des tubes populaires, c’est un des thèmes récurrents qui découle de sa grande obsession : ne plus se reproduire, ne plus être soumis aux pulsions, aux sécrétions corporelles. « Il est grand temps de trouver l’éternité ou s’éteindre à fond, adopter ou s’éteindre à fond, abolir les maternités à fond, qu’on se reproduise plus, qu’on soit toujours les mêmes. » L’obsession de la pureté le conduit à annoncer des temps où les « sucs gastriques et les besoins sentiront bons », où le sexe n’aurait plus aucun rôle à jouer. Il faudra alors migrer sur sa planète Soderone, « une planète où les prostituées seront reçues, où elles seront changées de corps, sans sexe, sentiraient bon, plus besoin de bouffer, de faire les besoins… ». C’est une planète où le bonheur ressemble à celui de gosses dans un Noël permanent. Il compose de multiples « poèmes » qui chantent et décrivent cette future nouvelle vie, qu’il psalmodie pour éduquer le monde, en s’accompagnant de bouts de musiques repiquées artisanalement d’un poste de radio qu’il utilise pour fouiller les ondes (dédale de tunnels radiophoniques). Il les entonne de mémoire, en marchant ou, mieux, au fond des incroyables galeries souterraines qu’il a creusées de ses mains, et il atteint alors la transe du prêtre. Dans ce dédale de tunnels qu’il a mis des années à réaliser (40 ans), il semble dans son élément. Sur la roche, il a gravé quelques signes de son système de pensée, un espadon pour tuer les maternités, une lame phallique que l’on imagine conçue pour pénétrer le vagin et aller percer le foetus (« attention, sans faire du mal aux enfants »), des croquis propitiatoires, des témoignages pour les générations futures, pour les futurs visiteurs du monde, après la catastrophe. Il nourrit une dévotion sans borne pour Brigitte Bardot qui, malgré sa beauté, est restée sans enfant (« vierge »), à qui il dédie un autel, avec qui il chante et communie. Dans une moindre mesure, il admire Simone Weil pour tout son combat politique en faveur de la contraception. Conclusion – Ce n’est pas un documentaire, c’est un vrai film. Jean-Marie n’est jamais montré comme un cas, rien n’est folklorisé, ce n’est pas du strip-tease. Il y a eu un vrai travail de rencontre entre lui et le réalisateur. C’est surtout évident en regardant le bonus Un an après. Il y a eu une sorte de contrat comme entre un réalisateur et son comédien. Car Jean-Marie, devant la caméra, joue son rôle à la perfection. Il s’y incarne comme jamais. (PH) Le plein pays à la MédiathèqueAntoine Boutet

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Lumière d’élu

Marc Trivier, Photographies 1980-2000, Maison européenne de la photographie, 9 février – 3 avril 2011.

Ce ne sont ni des photos de surface ni des photos-surfaces. Ces images échappent à leur dimension plane. Elles ont un relief spéculaire accentué, on dirait de la matière capturée, enfermée, encadrée et toujours en train de réagir et de se développer. On les regarde et le regard a envie de se poser aussi bien à côté, derrière, ou à l’extrême opposé, se détournant pour mieux voir. Ces photos croisent leur vision et ce qu’elles montrent est quelque chose à l’intersection de ces croisements. Soit, ce qui hante l’artiste. Et la pratique photographique n’est qu’un moyen détourné de traquer de l’invisible, de s’en approcher par « recoupements » subtils quant à la course effectuée pour débusquer les lumières et les ondes qui déparlent le monde, âpres et brutaux quant aux gestes et procédés choisis pour conclure la capture (construire des pièges selon des techniques ancestrales). Marc Trivier photographie des artistes (beaucoup d’écrivains, peintres, sculpteurs), des vaches à l’abattoir, des patients d’hôpitaux psychiatriques, des paysages, des arbres. Tous ces sujets et objets semblent scruter la même chose (et être scrutés pour la même chose), disons plutôt la même direction, le même (dé)centre de gravité. Le regard des écrivains et leur position corporelle elle aussi totalement regardante, absorbés par un mélange de pesanteur et apesanteur textuelle, un mystère qui les tient (qu’ils entretiennent). Qu’écrire ? Comment ? Pourquoi ? Les fous, les dérangés, des êtres immobiles, figés à côté de leur rôle et texte, et dont l’organisme élabore des manies, des rôles de substitution pour réintégrer ou rester accrochés à une corporéité vivable. Manœuvres forcément approximatives, à tâtons, aux abois. Les bovidés sculpturaux, voilés ou non, incapables de réellement dire ce qui leur arrive, mais qui sentent bien l’effroi de la mort, de la fin. L’anéantissement. La gestion ouvrière de cette transformation de l’animal vif en animal viande. Un théâtre de cruauté permanent, des gestes sublimes et sanglants. Bouffés par leur texte ou leur folie, saisis par le rituel en chaîne du sacrifice, ces corps et êtres (dé)parlent du néant. Et puis les paysages. Des évasions, des images de fin, genre : la dernière image de la terre que je veux emporter (pour rendre la suite supportable). Des promesses de réincarnation aussi. Cette toiture irrégulière d’ardoises, dansante, sans autre ligne d’horizon, baptisée « toit du monde ». Ce champ de lin fleuri, léger, en lévitation débutante. L’ombre portée de troncs sur le flot lumineux et agité d’une rivière (Ophélie) qui évoque les draps tourmentés de trop d’étreintes ou la surface soyeuse d’un champ ravagée par l’orage, puis flashée par le regard. À propos des bêtes (par extension, des choses), dans le livre L’Election, texte de Jean-Louis Giovanni et photos de Marc Trivier, on peut lire ceci : « Pas facile pour eux, d’être toujours au bord du ciel. Ils en prennent les mauvaises manières et en peu de temps se dispersent, s’élargissent tellement qu’ils ne savent plus où aller. » Les yeux d’écrivains, de peintres, de fous, de vaches sont ainsi posés au bord du ciel. Dans le même livre, cet extrait d’une lettre de Trivier : « Je prends congé, maintenant. Comme nous sommes tout proches du solstice d’été, je m’abandonne à la joie de remonter la Meuse alors qu’il fait encore jour. Ce qui n’arrivera plus avant l’an prochain. Il me semble monter en d’autres existences, m’y perdre en ramifications ; reines-des-prés, buses, rosiers chargés de lourdes fleurs, maisons en ruine, aubépines, crochets de la Meuse, souffle de la micheline, loupiotes des tunnels, tout est moi ce soir. » C’est quelque chose de cet ordre que j’éprouve devant ses paysages photographiés, une manière de « monter en d’autres existences » (moi-même ou mon regard suivant un autre regard en train d’effectuer ce type d’ascension), à travers un faisceau de signes, de choses « au bord du ciel », reines-des-prés, rosiers, buses, micheline, crochets de la Meuse, ruines, aubépines… Le fait est suffisamment rare pour être mentionné : cette exposition (en association avec le Musée de la Photo de Charleroi) est accompagnée d’un vrai texte écrit. Pas le genre de marketing galeriste ou muséal où le commentaire – tout en dispensant, c’est selon, des informations nécessaires -cherche à vous convaincre que ce que l’on vous montre est forcément génial, non ici, c’est une vraie expérience textuelle ouvrant la voie à la possibilité de votre propre expérience face aux photos de Trivier. – L’exposition, le texte, littérature et photo. – Le texte est de Jean-Christophe Bailly qui a déjà collaboré avec Trivier.On y trouve ce souvenir de l’artiste concernant la naissance de sa vocation : « J’étais assis au centre d’un bois de sapins et regardais la lumière à la lisière. Elle avait une intensité, une brillance magnifique. Elle éclaboussait la verdure alentour, lui donnait un aspect de velours. Si je sortais de la sapinière mes yeux se ré-étalonnaient. La luminosité de dehors perdait son attrait. Je retournais m’asseoir dans la cathédrale d’écorces, mais je n’étais pas très contemplatif et je n’aimais pas être déçu. J’ai voulu faire durer cette lumière dont je comprenais malhabilement quelle était condamnée à s’étouffer, à passer, et j’ai fait des photographies. »  Il y a des traces de cela dans chaque (enfin, celles que j’ai vues !) photo de Trivier, sous forme de laitance éblouissante, une taie grise et brillante, une force fantomatique, traces d’un combat âpre pour rester accroché à une première sensation bouleversante et du bonheur de l’évasion subtile (s’abandonner au bord du ciel, dans la musique sans cesse extensible des rosiers, aubépines, buses, michelines, ruines, reines-des-prés…). Rêve et lutte. Si le texte de Bailly est si pertinent, partageant une même substance d’ombres et de lumières, c’est que le travail de Trivier ne s’explique pas sans le rapport à l’écriture, sans une pratique de lecture – les yeux sans cesse engloutis ans la sapinière des phrases et des mots, la cathédrale de papier -, sans une intimité avec des auteurs comme Hölderlin, Blanchot… D’où la particularité intense des portraits qu’il réalise d’écrivains (Louis-René Des Forêts, Thomas Bernhard, Beckett, Genet, Sarraute…) : ce ne sont pas, bien évidemment, des images people. (PH) – Marc TrivierMarc Trivier, photos Maison européenne de la photographie. – Un film de M. Trivier édité en DVD par l’asbl Bruits (et la MEP). –

 

Photos de rues, têtes de nouveaux prophètes…

Arles, les Rencontres de la photographie 2008.

 

 

 

 

 

 

 

J’ai un peu picoré dans les Rencontres. Picorer est le mot, quand il s’agit d’exercer, dans des expositions d’art organisées dans les règles, une concentration du regard et des sens déjà exaltés par un lieu affolant de couleurs et de lumières (surtout, j’imagine, s’il est découvert pour la première fois ; il sature d’autant l’envie de ne « rien louper »). Et ça commence par les troupeaux de taureaux noirs dans la garrigue, la ville, les ruelles, les arènes, le quai du Rhône, y compris les fantômes de Van Gogh… Les expositions éparpillées dans le centre de la ville (celles que j’ai vues), ne me semblent pas les plus fortes. Un peu anecdotiques, distrayantes, elles ont le mérite de stimuler un sens de la déambulation, de favoriser l’entrée dans des bâtiments autrement inaccessibles… Le plat de résistance « photo » se situe un peu à l’écart, du côté des « Ateliers SNCF » désaffectés. Je n’ai pas eu le temps de tout voir, mais il y a du consistant, ça mérite de s’y focaliser. L’installation d’abord dans ces anciens ateliers du chemin de fer donn un côté « décor artificiel de cinéma » et en même temps une profondeur de mise en chantier perpétuelle de la création d’images. Sur les murs détruits, en plein air, sont exposés de grands portraits de Christian Lacroix par quelques grands noms. On découvre ensuite, dans cet espace immense d’entrepôts en friche, une perspective active des différents aspects de la photo qui instruit notre réel, notre relation au réel via la construction d’images.  Il y a les impressionnants portraits de Charles Fréger d’individus en uniformes. Gros plans pour traquer ce qu’il subsisterait de l’individu sous le poids imposant de l’uniforme. Pas grand chose, des regards vides. L’uniforme vide l’âme en l’absorbant dans sa rigidité rituelle.

Il y a l’incursion de Françoise Huguier dans les appartements communautaires de Saint-Pétersbourg (en regrettant quand même le parti pris d’y mêler un personnage censé représenter la vie quotidienne dans cet habitat, prétexte à réaliser des nus presque hors sujet !) Il y a le travail de Guido Mocafico qui piège la virtuosité des peintres réalisant des natures mortes : si celles-ci nous trompent en créant l’impression de réel, le photographe nous égare en imitant à la perfection la peinture saisissant le réel… Pour le dire autrement : les photos ont l’air de natures mortes à l’huile et pas de photos de natures mortes, et ce miroitement entre deux modes de représentation a quelque chose d’infini, c’est sans doute cela que l’on appelle « mise en abîme »… Il y a le regard documentaire de Grégoire Korganow consacré aux femmes de détenus, ces infimes zones de contact sensible entre la personne enfermée et celle(s) qui les attendent à l’extérieur, comment se perpétue un lien en dépit de l’emprisonnement, un regard impliqué sur ce travail de la nature humaine entre vie bouleversée, ravagée et impérieux besoin de maintenir un « foyer d’affection », de partage de résistance. Un beau regard impliqué sur ces processus très complexes saisis par le décor, par l’expression de visages, par le vide, par le décor…

En entrant dans l’immense « atelier de mécanique », hyper chaud, on est surtout happé par la musique de Nick Cave qui s’échappe de locaux périphériques, un peu obscurs. Il y a là deux installations vidéos de Joël Bartoloméo qui font mouche, d’emblée. « La boîte noire », en référence aux appareils mouchards qui enregistrent le journal de bord des avions et permettent, après coup, de comprendre les raisons d’un krach, mêle images d’actualités et échantillons de la vie intime. La chanson de N. Cave (« Wheeping Song »), ritualise jusqu’à l’hypnose cette sorte de mise à mort inéluctable du lien amoureux que l’on pourrait éviter en lisant les enregistrements de la « boîte noire » à l’avance.

Tout au long du mur de cet atelier, s’alignent les vestiges ramassés dans la rue par Joachim Schmid. L’installation représente une lente et longue promenade, errance. C’est le résultat d’une quête commencée en 1982. Une sorte d’archéologie de la photo « vulgaire », la pratique photographique de monsieur tout le monde vue au travers des rebuts : photos prises et un jour jugées vidées de leur sens fétichique, ou devenues compromettantes et jetées à la rue. Ce qui ne signifie pas une destruction irrémédiable mais cache aussi une envie de donner à voir… 900 vestiges sont ainsi mis bout à bout comme un cadavre exquis d’indices photographiques de ce que les gens regardent à travers leurs objectifs, de ce qu’ils ont envie de laisser comme traces imagées, ou qu’ils ont envie d’expier, d’extraire de leur mémoire visuelle… Il faudrait faire une étude croisée avec les musiques qui se constituent d’échantillons « ramassés » aussi dans la rue…

 

 

 

 

 

 

 

Le clou de ce que j’ai vu reste la série « Sous la peau » de Pierre Gonnord. D’immenses portraits de personnages « en marge de l’ordre établi ». Le traitement commun, fond noir et accentuation des tensions biographiques dans les traits du visage, saisit ces personnalités dans une dimension de noblesse généralement occultée. Ils ont simplement l’air de héros, sans exacerbation de leur marginalité et éventuelle misère, de personnages importants. Importants à prendre en compte pour comprendre notre société. Ils sont portraiturés avec une certaine austérité précise, méticuleuse, sombre et lumineuse qui évoque une pratique du portrait à l’ancienne (où l’on ne faisait le portrait que de ceux qui savaient payer le peintre). Dépouillés de ce qui constitue l’ordinaire de la vis sociale, ils apparaissent comme des personnages bibliques, personnes à lire, à décrypter, à interpréter, riches d’histoires faites d’accidents. Ils sont indispensables pour nous permettre d’éprouver notre normalité sociale. Ils sont généralement invisibles. Et là, ils brûlent, crèvent l’écran, nous dévisagent comme les protagonistes essentiels de ce qui se trament dans notre histoire actuelle, prophétiques. Les regards sont impressionnants, consistants, au contraire des personnages empesés sus l’uniforme de tout à l’heure.