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Quand école ne rime plus avec culture

« Enseignement en Culture. De l’utopie à la réalité ? », débat, La Bellone, Bruxelles, 29 mars 2010

L’association « Culture et démocratie », dans la continuation d’un colloque organisé en 2008, lance une série de tables rondes pour débattre d’un « enseignement en culture » et déboucher sur des propositions concrètes à transmettre au politique. Une tâche fondamentale autant que colossale.Les termes du débat – En ouverture, le « modérateur » Eddy Caekelberg (journaliste RTBF) préviendra avec humour : vu le niveau plutôt bas des ambitions culturelles et la prédominance du rendement, il vaut mieux viser des propositions très concrètes, éviter de voler trop haut, de se faire des illusions (il s’excusera en s’accusant de cynisme probablement précoce »). À la suite de quoi les invités introduiront la question culturelle sous trois angles différents. –L’anthropologue Anne-Marie Vuillemenot rappellera quelques fondamentaux, le « hors culture il n’y a rien », qu’il y a les tenants de la « culture comme partie du tout » avec ses dangers d’élitisme ( ?), les partisans de la « culture comme un tout », plantera rapidement le décor de la très ancienne opposition « nature/culture » (renvoyant à Philippe Descola), reviendra sur les risques de réduire la culture à un système de valeurs entraînant toute une série d’interrogations embarrassantes sur l’égocentrisme, sur qui décide des valeurs, du glissement vers la constitution de ces valeurs comme système de sens homogène mettant en péril la diversité. Elle orientera la définition de base vers une notion large et empirique du genre « partage de représentations et de pratiques »… – Antoine Pickels (auteur, directeur de La Bellone) esquivera le devoir de définir la culture. Mais il fait une nette distinction entre « art » et « culture », l’art étant pour lui ce qui s’oppose à la culture, en apportant du nouveau, des ruptures de sens, en séparant des choses connues et déplaçant les valeurs, les repères. (Ce qui est intéressant et juste, mais relève déjà d’une distinction faite à l’intérieur de l’art : parce qu’une vaste production artistique ne vient que renforcer le connu, les valeurs en place, rassurer.) – Jacques Liesenborghs, ancien enseignant, directeur d’école, fondateur de « Changement pour l’égalité » se centrera, lui, sur son parcours individuel. Parce que finalement, comme le rappellera plus tard Pol Biot, tout part du récit individuel. Il retrace son parcours scolaire, l’acquisition d’une culture littéraire classique sans saveur, archéologique et coupée de l’humanisme, historie de rappeler que « dans le temps, c’était pas forcément mieux ». Après un passage à l’université coupée de la société (années 50/60), il découvre d’autres cultures endogènes, celles des populations défavorisées ou plus populaires, à l’armée.  68 est ensuite un moment clé, d’ouverture et de révélations. Il orientera son travail vers l’école professionnelle, au contact de l’émigration… La culture pour lui a apporté des réponses à des questions vitales, existentielles, la culture est moteur d’action individuelle et collective… – Parole à la salle, éléments de débats. – Ensuite, parole à la salle, après une synthèse bien torchée qui aura mis au centre des conceptions, comme invariant unissant les différentes approches, le « récit collectif », le « récit commun ». – Or, je me méfie de cette notion, que l’on peut estimer contaminable par celle « d’identité », l’adhésion au « récit collectif » pouvant jauger le degré d’intégration, en tout cas c’est une notion qui demande a être très vite explicitée, mise à plat. Nous sommes déjà, individuellement, constitués d’innombrables récits, superpositions de temporalités, interactions de fantômes ; comment pourrait-il y avoir « un » récit collectif !? À moins de comprendre le récit collectif comme l’interface – ni plus ni moins – permettant à tous les récits individuels (et chaque individu pouvant se nourrir de plusieurs récits singuliers) de se comprendre, de s’échanger, de contribuer à la transduction d’éléments individuants. – L’ouverture du débat étant très générale, petit à petit, les interventions de la salle vont aller dans le sens de « marquer des territoires ». (Ce qui est logique et incontournable si, avec un groupe donné, on entame un long processus de clarification des questions complexes de politique culturelle.) Territoires où reprennent position les antinomies, les contraires qui structurent habituellement l’environnement culturel alors qu’il conviendrait sans doute de poser au débat des préalables qui contraignent à dépasser, à échapper au piège de ces contraires. Défense de la musique classique contemporaine, ici, avec une crainte certes fondée du populisme. Témoignage d’ateliers entre jeunes où les filles défendent la culture contre les garçons préférant le sport, rappel judicieux d’un clivage corroboré par des enquêtes, les filles investissant beaucoup plus que les garons dans les pratiques culturelles savantes, mais réintroduisant l’opposition sport/culture dans une forme improductive. Position d’artiste espagnol déclarant qu’il ne se voit pas émigrant, c’est-à-dire dans une situation particulière par rapport à une culture à intégrer, mais que nous sommes tous des migrants. Intervention pleine de fougue pour encourager « ces messieurs » à venir sur le terrain, là où le hip-hop relève et rajeunit la culture (comme si les autres terrains, classique, jazz, ne mettaient pas en contact avec la culture vivante)… Enfin, toutes ces prises de positions sont intéressantes, respectables et « justes » à plus d’un égard. Mais elles font glisser les échanges dans le disparate, les particularismes, les « chapelles ». – Quand il est question de pratiques. -Sans doute est-il préférable d’entamer le travail avec un appareil théorique plus rigoureux, carré et des orientations déjà bien dessinées, à la manière d’Ars Industrialis. Exemple : Antine Pickels insiste sur l’importance d’éduquer à l’art plutôt que de prêcher pour un retour à l’apprentissage de pratiques artistiques. Oui, c’est plus large, plus généreux, plus utile. En même temps, avoir pratiqué le dessin, bien ou mal, créativement ou non, ça aide aussi à comprendre certaines choses. Parce que la main pense aussi, le savoir de la main est indispensable à dépasser justement les clivages négatifs qui minent les questions culturelles. Et on pense même si on rate ses exercices de dessin. Mais ça veut dire qu’il faut organiser les cours de dessin en fonction, où rater sera aussi important que réussir. L’apprentissage de techniques manuelles, le développement de la sensibilité de la main et du corps (stimuler la part de tous les organes dans le fonctionnement du cerveau) peut s’effectuer avec toutes sortes de disciplines : couture, cuisine, jardinage… Tout cela contribue à l’apprentissage artistique et culturel. C’est toute la théorie de « l’amateur », développée par Bernard Siegler, qui donne des soubassements pour traiter « éduquer à l’art/apprentissage artistique » de manière plus ouverte, sans retomber dans la séparation entre deux approches opposées et bien connues, deux écoles distinctes. – Discours, école et institution. – De bons moments se produisent quand est rappelé que l’école est une institution, qu’elle doit tenir un discours fondateur d’institution. C’est bon de rappeler cette forte évidence que l’on évite de plus en plus dans une époque où le discours ascendant culpabilise le discours descendant d’institutions (y compris les institutions culturelles). Mais est-ce d’emblée pour « instituer des valeurs ». Ou plutôt pour instituer des pratiques générant d’autres attitudes à l’égard des « valeurs » ? Ne faut-il pas changer la valeur des valeurs et transformer les « fondamentaux », avec les compétences qu’ils nécessitent ? Pour les ministères de l’éducation (aussi bien en France qu’en Belgique), instituer des valeurs via l’école, c’est « revenir aux fondamentaux », soit lire écrire compter et Jacques Liesenborghs fustige à raison ce manque flagrant d’ambition qui dit, à lui seul, combien on est tombé bas. Car ces questions de valeurs encouragent, selon moi, des dérives, comme de planter la marche à suivre du côté de « sensibiliser aux grandes œuvres de notre patrimoine » (valeur du « récit collectif » qu’il faut intégrer via la relation aux chefs d’œuvre reconnus, constitutifs d’une identité collective). Il y a de ce côté-là, des choses à ne pas nier, l’importance de certaines créations artistiques dans l’élaboration d’une élévation par la culture, sorte de tabou que, par ailleurs, on n’ose pas transgresser. Mais il est bien question d’élever le niveau, d’élever l’ambition culturelle de la société et de l’enseignement, comment y parvenir sans élever le niveau culturel individuel qui se « décharge » ensuite dans le collectif !? Mais la formulation employée (« sensibiliser grandes œuvres… ») est un peu passée, n’est plus en phase avec le réel décalage qu’il convient de combler. Développer l’approche des « techniques de soi », au sens large, et l’on construit des chemins qui libéreront l’accès à n’importe quel répertoire. Mais le discours paternaliste rappelant que les jeunes défavorisés ont surtout peur d’aller au musée, au théâtre… Il y a de ça, mais la peur a aussi changé de nature, elle est mélangée. La peur, dans le temps face à la culture « savante », était une peur de ne pas comprendre, de s’immiscer dans les biens d’une classe supérieure, de n’être pas digne… Il y a encore de ça, mais ce n’est plus si simple. La dévalorisation de la culture savante, chiante, par les industries de loisirs, complique la tâche. Il y a la peur de l’ennui, la peur de se commettre, la peur d’être moqué par les copains… et surtout il n’y a pas toujours le désir de comprendre, aucune perception de l’intérêt à faire cet effort (cet effort n’est plus un modèle, une « valeur » recherchée, sauf chez les filles). Alors ramener au vieux précepte de l’éducation permanente, « ils ont peur, il faut les emmener au musée… », c’est trop court, partiellement périmé. Rappelons en outre que certains profs sont capables de vaincre tous ces obstacles, d’autres sont justes capables de renforcer les préventions. – Les bons sentiments – Si j’évoque la manière de procéder d’Ars Industrialis c’est que son appareil critique évite d’être la proie facile de bons sentiments. Et c’est vite fait de glisser dans le bon sentiment. Par exemple quand on exhorte les enseignants et futurs enseignants à mettre en contact les élèves avec l’art, à introduire la culture dans leur enseignement, mesure-t-on le mur devant lequel on se trouve ? Si l’art et la culture sont absents de l’école, c’est que le modèle de société a forgé un type d’enseignement et un type d’enseignant où la culture compte pour peu. Les compétences à « enseigner en culture » n’existent plus ou très peu. En tout cas sans professionnalisation de la médiation culturelle. Et il faudrait, en inversant les tendances au niveau de la formation des enseignants, attendre une (ou deux) générations pour que des changements concrets interviennent. Le bon sentiment escamote, en toute bonne foi, la réalité du problème. La culture, c’est le temps long, c’est l’incalculable, tout l’enseignement au niveau mondial privilégie l’adéquation rapide entre une formation et un rendement, le calculable. Si l’école reste dans ce schéma utilitariste, aller au musée, au théâtre, au cinéma, où vous voulez, ne ramènera aucunement l’art à l’école. Je crois que ce n’est même plus comme « avant » où l’on pouvait dire « il en reste toujours quelque chose », « ça finira par porter des fruits », parce que les époques ne sont pas toutes égales, ne se reproduisent pas telles quelles et, qu’avant, les jeunes, les élèves n’étaient pas autant que maintenant happé par des technologies de loisirs qui bouffent le temps de cerveau disponible. Et cet environnement technologique change la donne intergénérationnelle… – De toute façon, heureusement qu’une association comme Culture & Démocratie met les pieds dans le plat! – (PH)

Des tarifs médiathèque culottés

La Médiathèque a décidé relever le gant du prix de la culture. Le contexte des pratiques culturelles est embrouillé par la mode du gratuit qui conduit, finalement, grosso modo, à libéraliser l’accès à la culture. Le gratuit peut très bien conduire à ce que ceux qui en ont les moyens (financiers et symboliques) accèdent et jouissent des cultures payantes et que « les autres » se tournent vers les productions en accès gratuites. Là-dedans il faudra encore distinguer entre du gratuit militant (qui va intéresser un public qui a aussi les moyens de sa culture) et du gratuit qui se constitue progressivement en masse de sous-produits, de sous-cultures. Ce n’est pas que la sous-culture ne puisse conduire à des pratiques intéressantes et à des modes créatifs émergents mais c’est que le tableau d’ensemble accentue des niveaux culturels très différents dans les populations. Bonjour les clivages et qui dit clivage culturel dit aussi facilité à implanter des discours populistes qui tireront toujours parti des viviers acculturés. Donc, bien qu’elle n’ait pas vraiment la possibilité d’inverser ce genre de tendance lourde, la Médiathèque prend acte de cette situation et aussi d’une crise financière qui fragilise l’accès à la culture et elle propose une formule d’abonnement plutôt culottée. Il s’agit en fait d’adapter à la culture et à une pratique contextuelle située dans la vraie (des lieux physiques, du média physique, des espaces de rencontres, des transactions entre humains) des modèles de paiement au départ modélisés dans des environnements numériques. On paie un forfait qui donne droit à une certaine quantité plus ou moins avantageuse. On sait que sur certains marchés, la quantité offerte à bas prix est souvent couverte par des coûts secondaires, des sommes récupérées par ailleurs. Ce n’est pas le cas avec l’abonnement médiathèque. Voilà la formule : 20 euros payés pour 4 semaines, vous empruntez ce que vous voulez, tous supports confondus, maximum dix à la fois. Durée du prêt selon les besoins de l’usager ce qui introduit dans la pratique de prêt public une certaine souplesse devenue nécessaire : il n’y a plus l’obligation de revenir à jour fixe au risque de devoir s’acquitter d’une prolongation. De cette manière, un tarif excessivement démocratique, rend accessible au plus grand nombre des répertoires qu’aucune gratuité nulle part ne parvient extraire de leur niche. Mais ce tarif révolutionnaire ne pend son sens que si on parvient à ne pas le laisser sur le terrain strict de la politique tarifaire : il doit booster la démarche volontariste du conseil, du dialogue entre publics et médiathécaires, il doit venir soutenir et donner de l’attractivité à toute la politique de médiation en profondeur que la Médiathèque, par ailleurs, est occupée à développer. Ce n’est qu’en parvenant autant que faire se peut à « faire prendre » ensemble ces deux aspects, celui du tarif et celui de la médiation culturelle, que l’on parviendra à infléchir les pratiques, à les ouvrir à des curiosités individuelles et collectives de nature à enrayer la course à la marchandisation de la culture, l’idéalisation du profit rapide, du plaisir immédiat qui tue à long terme tout désir de culture, toute possibilité de la reproduction de ce désir. Dans le contexte de la dématérialisation, afficher en grand dans le métro, sa détermination à valoriser le contact culturel via le support physique, en n’hésitant pas à relever le défi du prix de la culture, a quelque chose de crânement magnifique ! C’est aussi la première fois que la Médiathèque s’expose ainsi en grand et rappelle que le non-marchand n’a pas de tabou tant qu’il œuvre à ses missions. (PH) – La formule d’abonnement de la Médiathèque

Musiques et réductionnisme

Je me souviens d’une époque où les thérapies (méthode Tomatis) à base d’immersion dans les ondes mozartiennes nous amenaient, en médiathèque, de beaux spécimens d’illuminés, empruntant sans discernement « tout Mozart » et se bouchant les oreilles, ostensiblement, parce que nous diffusions des musiques « autres » dans cet espace de prêt public. Ils avaient tout d’un coup une preuve scientifique que « ça » – ces expressions sonores soit de l’avant-garde, soit du hardcore, soit des musiques ethniques -, « ce n’était pas de la musique ». Et ce n’était pas la peine de discuter, leurs arguments étaient au-dessus de tout débat. Les recherches sur les impacts physiologiques de l’exposition à des flux musicaux sont loin d’être taries. Plusieurs articles récents ont font écho (Libération, Le Soir, Le Monde…). Baigner dans la musique classique, avant la naissance, au berceau, à la crèche, rendrait les enfants plus intelligents. Il paraît que cela déclenche une vraie folie aux USA. Dans sa page « Sciences & Santé » du 9 janvier, Le Soir publie : « Mozart apaise les prématurés. La musique classique aide les bébés à se développer. » Certaines musiques déclenchent des signaux neurobiologiques d’apaisement, un cocon rassurant qui favorise le développement des prématurés : plus calmes, ils perdent moins d’énergie, ils « prennent » mieux. Les scientifiques en charge de ce programme de recherche traitent cet impact « musical » au même titre que les effets positifs de la luminosité et du réconfort tactile. Le Dr. Mandel signale que Beethoven, Bartok et même Bach n’ont pas les mêmes effets que Mozart, par contre, le flow de certain rap pourrait être bénéfique, on n’est déjà pas dans un sectarisme scientifique absolu ! Par contre quand il cherche à définir ce qu’il appelle « l’explication musicale à ce phénomène », il faut commencer à se méfier, même si cela peut sembler ergoter ! Est-ce une cause musicale ou l’impact physiologique de la combinaison de certaines fréquences sonores qui peuvent, certes, former le caractère d’une musique, mais sans qu’elle puisse s’y réduire intégralement ? – Dans la même édition du même journal, dans les pages « Culture », un article plus marrant : « Les Beatles rendent plus sociable. Selon le Dr Tobias Greitmeyer, de l’université du Sussex. » L’expérience est ici comportementale : si vous gavez quelqu’un de musiques à paroles gentilles, œcuméniques, au sortir immédiat de cette douche béate, les individus seraient plus serviables, plus attentifs aux autres ! Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas capables, à d’autres moments de leur vie, d’être de parfaites crapules, l’enquête ne les suit pas jusque là ! C’est un manque de sérieux scientifiques, du reste, car à quoi bon les effets éphémères !? Et si les manifestations charitables au sortir d’un bain de bons sentiments n’était l’expression que d’une culpabilité refaisant surface, réveillée momentanément ! L’expérience est conduite en comparant à d’autres « cobayes » soumis à des musiques sans messages (insipides). Néanmoins, le scientifique laisse entendre que les musiques à contenus plus violents, voire agressifs, sont nocives. On voit aisément quelles sont les exploitations morales qui peuvent découler de semblables théories. Et faciliter le dialogue intergénérationnel qui se situe souvent sur des partages musicaux difficiles, des processus de reconnaissance complexes via les musiques liées à des âges différents. Or, il faut bien dire que, les illuminés qui se bouchaient les oreilles dans la médiathèque, en adorant le rayon bien fourni consacré à la discographie mozartienne, s’occultaient les conduits auditifs contre l’esprit. Il y a dans ces discours matérialistes sur la musique une confusion entre cerveau biologique et appareil mental, système nerveux et esprit. Il y a bien une part matérielle dans la musique qui peut bien entendu avoir des impacts physiologiques, comme n’importe quelles ondes. Mais cela ne concerne pas encore l’esprit. Même si l’excitation de certaines zones corticales peut, d’une manière ou d’une autre, avoir un lien avec certaines stimulations intellectuelles. La musique est avant tout une nourriture pour l’esprit. Bach, Beethoven, Bartok, Schoenberg, Ligeti, Stockhausen, Berio font travailler l’esprit et le développent. Toutes les musiques de la déconstruction moderne et post-moderne aussi (pour le dire vite), leur création de nouvelles formes, de sonorités « anomales » qui ouvrent les champs de la perception, les possibles des agencements sonores, stimulent la plasticité critique, mentale. Les musiques « violentes et à contenus agressifs », bien comprises, bien accompagnées, bien situées – à condition qu’elles ne soient pas liées à des moments réactionnaires ou régressifs mais bien inscrites dans une positivité créative -, sont aussi de nature à stimuler les bons côtés de l’esprit. Il y a, on le sait, diverses violences, il faut éviter de tout mettre dans le même sac. Or, s’agissant de traiter des phénomènes esthétiques, ces recherches scientifiques – qui ne sont pas forcément inutiles, par ailleurs, et à condition d’être bien contextualisées sur le bon terrain -, mettent tout dans le même sac. Elles participent des stratégies réductionnistes qui entendent bien fonder en une seule entité cerveau et esprit. C’est ce dont traite le texte de Catherine Malabou « Les enjeux idéologiques de la plasticité neuronale » (La Chambre du Milieu, 2009) : « Le réductionnisme procède en réalité, on le voit, non d’une seule, mais d’une série de réductions : la première, celle de l’esprit à un objet naturel, c’est-à-dire, comme l’auteur (Marc Jeannerod) le dit plus loin, à un objet biologique. Deuxième réduction : par esprit, il faut entendre appareil mental. Par appareil mental, troisième réduction, il faut entendre l’ensemble des processus cognitifs. Enfin, dernière réduction, les processus cognitifs sont « ajustables » à des états cérébraux. On a donc l’équation esprit = appareil mental = cognition = états cérébraux, et donc la possibilité d’une naturalisation de la cognition. » Les développements que la philosophe tirent de cet exposé de la mécanique réductionniste sont percutants. Elle en fait d’abord une sorte d’autocritique de sa propre position à l’égard de la plasticité (conception neurobiologique qu’elle a importé en philosophie), sans tomber dans un intégrisme de la séparation esprit-objet neuronal. Ce qui importe est d’établir que le « véritable réductionnisme (…) est toujours, en son fond, politique, c’est-à-dire aussi, évidemment, économique et social » et que « la plasticité neuronale, telle qu’elle est présentée dans les discours scientifiques et critiques, correspond à bien des égards au nouveau visage du capitalisme et de l’exploitation de la souffrance. La plasticité est un concept qui permet de normer la souffrance aujourd’hui. » Tout développement civilisationnel s’accompagne d’un normage des souffrances acceptables, celles que la société peut prendre en charge, gérer, chercher à guérir, et celles qui feront l’objet d’exclusion, de « désaffiliation » (Robert Castel), de non-soin, qui seront considérées « comme de pures et simples déviances ». L’idéal de la plasticité neuronale – prenant la place de l’agir culturel et du « que faire de son cerveau » – postule que tout le monde peut s’adapter, être acteur du changement et responsable de ses échecs. Elle fonde un discours scientifiques managériale d’exclusion. Or, tous ces articles sur des recherches scientifiques concernant les effets de la musique, en ne rappelant pas clairement la distinction entre « cerveau » et « appareil mental » laisse le réductionnisme semer un peu plus la confusion et répandre son idéologie politique, économique et sociale. (PH)

Tintin et le rapport Zelnik

Trop de Tintin pourrait tuer Milou. Si un vaste débat sur l’identité nationale, modèle Besson, était organisé en Belgique, il conduirait à décréter un examen obligatoire annuel pour vérifier notre niveau de connaissance et de maîtrise de la langue Tintin. (Je tiens à rassurer, je suis bon belge, je les ai lus tous en son temps, et raconté plusieurs fois à voix haute aux enfants, je les ai à la maison – voir photo plus bas.) Au-delà de la qualité indéniable de cette œuvre BD et de la personnalité intéressante d’Hergé, on en fait quand même un peu trop avec le « petit reporter », sa houppe, son clebs, son « propre sur lui » asexué (maladif, névrotique, repoussant) ! Une sorte de Roi Baudouin agité de l’aventure moderne ! La société commerciale Moulinsart est puissante, manifestement. Dans Le Soir du 6 janvier, presque un quart de page en une, et une page complète dans le cahier culture titrée « Le courageux destin de « Tintin » ». De quoi s’agit-il ? En 1931, un gamin de 14 ans est habillé en sosie du héros d’Hergé, retour du Congo. Un événement publicitaire, déjà. Il se fait que cet adolescent sera résistant pendant la guerre, déporté, évadé, décoré e Angleterre, on perd sa trace en Afrique du Sud. Moulinsart décide de payer pour que l’on écrive sa biographie et le journal ouvre largement, généreusement, ses colonnes. Incroyable. Allez, un entrefilet, ça pouvait être sympa, juste pour les mordus. Il faut dire qu’il y a peu, une nouvelle attaque en règle a été conduite contre « Tintin au Congo ». Voilà une belle campagne de diversion pour redorer le blason du héros national ! Et la presse collabore. Alors que, dans la crise actuelle qu’elle traverse, ses éditorialistes vedettes ne ratent pas une occasion de rappeler son importance civique ! Le Soir a atteint le sommet du mauvais goût avec un numéro collector confié à Franco Dragone et son dessinateur attitré (Renard), sous prétexte que voici un artiste audacieux, généreux, véritable chef d’entreprise, défenseur de l’unité du pays. En fait une belle promotion pour son dernier spectacle. Rapport Zelnik. La mesure phare du rapport Zelnik est de taxer les recettes publicitaires de Google pour financer la promotion de l’offre de téléchargement légale, « soutenir la filière musicale ». En soi, il y a quelque chose de juste, et l’on ne peut pas donner tort à la rhétorique de Laurent Joffrin (Libération) : « Dès lors le rapport Zelnik est dans le vrai quand il cherche le moyen de rééquilibrer une situation qui mènera sans cela à l’anémie et au formatage des contenus. » Sauf qu’au stade actuel on connaît l’offre de téléchargement légal – ce qu’elle propose, comment elle fonctionne. Et, dans ce que la presse relaie du rapport Zelnik, on ne voit pas en quoi une intensification des opérateurs légaux va lutter contre le formatage des contenus, ni en quoi, sur le fond, le piratage contribue plus à ce formatage. Si l’offre de téléchargement légal est renforcée dans sa logique actuelle (catalogue, marketing), on ne peut qu’accélérer le formatage des contenus. Si le problème c’est bien ce formatage des contenus, les mesures à prendre sont de nature toute autre : elles se situent sur le terrain de la politique culturelle de fond et à long terme, elles touchent à une transformation du modèle industriel. Elles doivent se consacrer à l’éducation, aux filières de médiation culturelle non-marchandes, aux réseaux de lieux musicaux à risques, elles doivent déboucher sur de nouveaux schémas de curiosités musicales, des désirs d’écouter autre chose et autrement. Taxer les revenus publicitaires, oui, mais pour financer aussi des salles comme les Instants Chavirés, ou le Centre Culturel de Nancy-Vandoeuvres à qui, au contraire, on rabote les moyens. Chaque fois que l’on rogne sur les moyens de lieux musicaux de ce type, on formate les contenus, les désirs de contenus culturels, et les offres de téléchargement légal (celles qui ont les moyens de fonctionner, d’être attractives) tirent judicieusement parti de ce pré-formatage indispensable à leur développement (basé sur de la vente rapide). L’autre manière serait d’investir dans la lecture publique musicale et audiovisuelle : les médiathèques, des plateformes d’informations et d’éducation mutualisant les savoir-faire et les connaissances des médiathécaires de toute l’Europe. Une plate-forme de téléchargement légal qui proposerait le même catalogue que les gros opérateurs actuels, même dans un autre esprit, ne pourra s’imposer. Or une bonne partie de ce catalogue, commercial, est celui qui attire les recettes directes ou indirectes (publicitaires, annonceurs). Construire une offre légale de type non-marchand, est tout à fait possible, en transposant la notion de médiathèque et de prêt public dans l’environnement numérique. Avec des moyens conséquents et avec les connaissances et les réseaux d’amateurs sensibles au sort des médiathèques, il y a de quoi inventer, créer de nouveaux services de conseils, d’envie, de désirs nouveaux de musiques. Pas lisses comme les best of des titres les plus téléchargés (légalement), pas lisse comme Tintin, non, au secours. Avatar et le cinéma d’auteur. Sur le ton de ce que j’ai déjà craché sur ce blog, une chronique de Franck Nouchi dans Le Monde : « Sauver les salles art et essai ». Page 26, à côté de la météo et des jeux, juste avant la page nécrologique, quelque chose comme 5000 signes. Alors que le succès d’Avatar (milliards de recettes) ravit la presse qui crie au miracle, au sauveur du cinéma ( !?), Franck Nouchi s’attache à l’exemple concret d’un cinéma art et essai, parisien, en train de crever la gueule ouverte, pour attirer l’attention que 3D ou pas, la vraie relation au cinéma est niée, disparaît. On retrouve le formatage des contenus et des goûts. Mais cette mort des vrais cinémas, de la vraie relation d’expérience du grand écran, il faut y consacrer au moins autant de place que celle financée par les promoteurs d’Avatar si l’on entend, en tant qu’organe de presse au « rôle civique évident » (Laurent Joffrin), prendre position contre le formatage des biens culturels ! Ce formatage – évident au niveau des goûts musicaux tels que les montrent les best of – se construit dans une prédominance de quelques références qui se ressemblent et dont tout le champ de commentaires se fonde sur les arguments du même, identiques, répétitions des arguments de vente, des slogans, etc. Face aux Tintin et Zelnik, discordons. – Le discours musical le plus évident, le plus présent, est unifié, monotone (même si l’on « descend » de temps en temps un CD, un artiste, il faut bien des victimes), sans discordance, basé sur les mêmes valeurs (simplement, ces valeurs peuvent être interprétées différemment d’un « critique » à l’autre. Le Monde des livres, à propos d’un ouvrage de Jan Assman, « La mémoire culturelle. Ecriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques », vient à juste titre, rappeler l’importance du travail de commentaire discordant (revoici la multiplicité). L’auteur compare l’écriture égyptienne qui a été figée, embaumée et scellée, et qui est morte, aux systèmes juif et Grec qui se sont développés grâce au travail continuel d’interprétation des textes fondateurs. Jusqu’à engendrer, par exemple pour la culture grecque, « d’innombrables livres qui se contredisent » quant à la manière de comprendre les textes originaux. « Or c’est bien de cette polyphonie discordante que naît une pratique fondamentale aux yeux d’Assmann : l’hypolepse. Sur un corpus de textes stabilisés (chaque lecteur a sous les yeux le même texte d’Homère, de Platon ou d’Euripide), chacun introduit le doute que lui inspire sa propre recherche de la vérité. Les textes contradictoires invitent en quelque sorte à la joute, à l’agôn, notion centrale dans l’hellénisme : on entre dans une culture du conflit, une « intertextualité agonistique » pour reprendre une expression d’Heinrich von Staden. En ce sens, le discours « hypoleptique » consiste à repartir de ce qu’ont dit les prédécesseurs afin d’approcher la vérité, avec la conscience de l’impossibilité de pouvoir jamais y parvenir. » Un peu d’intelligence, un peu de lumière. (PH) – Photo ci-dessous : « cette maison et cette famille sont bien belges, certificat ».

Nobel de la guerre

Je n’ai toujours pas tout compris, là, Obama-prix-nobel-de-la-paix !? Et, j’ai beau savoir que Barak Obama, haut placé dans l’audimat mondial, est aussi intouchable que Johnny Hallyday-partie-intégrante-de-l’identité-française, je suis surpris par le large accueil favorable, sans critique. Il est quand même, finalement, ni plus ni moins, question de valider mondialement le concept de « guerre juste ». En remplacement de « guerre propre » qui bénéficiait du même genre de justification politique au nom de la réalité, de la lucidité, mais qui n’a pas répondu aux espoirs placés en elle. Libération (qui a autant de mal à s’activer à gauche que le parti socialiste) publie aujourd’hui « l’allocution prononcée par le président américain recevant le prix Nobel de la paix », sans vraiment applaudir mais en y voyant tout de même « un discours historique qui définit une morale de l’usage de la force ». Peut-être plus pernicieux, l’article est illustré par une série de photos « d’armes confisquées et affichées sur les murs d’un poste de police irakien », ce qui laisse entendre « l’usage de la force vise à désarmer la violence ». Ce n’est pas de cela qu’il est question dans l’allocution. Il est difficile d’y lire une quelconque formulation qui serait historique – dans le sens qu’elle apporterait une définition manquante et marquant ainsi une avancée – qui viendrait établir  – fonder, justifier – une morale de l’usage de la force. Depuis que la guerre se pratique entre états, mis à part quelques tyrans sanguinaires, la production de justifications morales a toujours été abondante, en invoquant le réalisme, la mocheté de la nature humaine, la recherche du bien, l’œuvre civilisatrice…Cette rhétorique n’est pas faite pour les chiens (au contraire !?) et Barak Obama puise habilement et généreusement dans cette réserve d’arguments. Il sait que, recevant le prix Nobel et envoyant des soldats en Afghanistan, il ne pouvait éluder ce grand écart et l’aborde franchement, sans complexe. Ce qui est historique est l’absence de scrupules du discours guerrier dans ce contexte de prix Nobel de la paix. Il tente un « parler vrai » qui n’est jamais qu’un habillage de la langue de bois. En passant par des auto-légitimations pas piquées des vers : « « moi qui me trouve ici en conséquence directe des œuvres de Martin Luther King, je suis la preuve vivante de la force morale de la non-violence ».À propos de Gandhi et Luther King : « Ce n’est pas un mouvement non-violent qui aurait pu arrêter les armées Hitler ». Discours historique ? Les ploucs et les adjudants chargés de vérifier la solidité de mes intentions d’objecteur de conscience m’ont servi cet argument, mot à mot, des centaines de fois ! Ça doit figurer dans tous les livrets de management militaire ! (Et un journal ex-de gauche, mais qui joue encore un peu sur cette couleur ne trouve rien à dire !! parle d’un discours historique !!) – Évidemment, ce n’est pas si simple, Monsieur Obama, et en ramenant tout à ce genre de dualité, vous ne ferez pas avancer l’intelligence dans le monde. Pour qu’un mouvement non-violent puisse prendre du poids, il faut y investir sur le long terme autant d’argent que ce que l’on fait depuis toujours pour l’armée, la recherche et l’invention d’armes, d’équipements militaires. Il faut investir massivement, à grande échelle dans des programmes d’éducation et des politiques culturelles pour influer sur les schémas mentaux, changer la morale de compétition, changer les modes de management, de fabrication des repères, des images d’identification. Il faut choisir son lobby et ses industries ! Au lieu de ça, il y a toujours un homme providentiel qui vient prêcher la « guerre juste » en n’oubliant pas de taper sur les guerres de religion, les fanatiques : ceux qui mènent la guerre injuste et que les guerriers justes doivent exterminer (comme dans les jeux). Néanmoins, quand il parle de son pays, du rôle des Etats-Unis, le ton et les termes sont quasiment religieux : « les Etats-Unis d’Amérique ont contribué à garantir la sécurité mondiale pendant plus de soixante ans par le sang de leurs citoyens et par la force de leurs armes. Nous avons assumé ce fardeau, non pas parce que nous cherchons à imposer notre volonté, mais en raison de notre intérêt éclairé : parce que nous voulons un avenir meilleur pour nos enfants et petits-enfants, et que nous pensons que leurs vies seront meilleures si les autres enfants et petits-enfants du monde peuvent vivre dans la liberté et dans la prospérité. » Son pays verse une sorte de sang christique pour le rachat du monde selon l’intérêt éclairé de son pays qui pratique la guerre juste… Mais, historiquement, la question d’autres intérêts « éclairés », la merde historique foutue dans quelques régions du monde et qui ne cesse de dégénérer, pas un mot. Pas le moindre signe d’humilité (blanchi par le Nobel ?). Quant à la recherche de la prospérité pour tous les enfants et petits-enfants du monde, il ne suffira pas d’une « guerre juste ». C’est l’horreur de ce côté-là, il suffit de voir les chiffres de la pauvreté dans le monde : ce discours de Stockholm laisse entendre, quelque part, que cette pauvreté sera réglée quant la « guerre juste » en aura fini avec tous les fanatiques religieux qui sen prennent aux USA. C’est un peu pousser loin le bouchon. La pauvreté résulte surtout d’une guerre économique – menée indépendamment de toute autre « guerre juste » – où prédomine un modèle culturel-industriel américain qui impose ses standards, ses modèles, depuis le type d’industrie culturelle jusqu’aux techniques de management au service de la rentabilité. On sent le poids de cette guerre culturelle, forcément, quand on travaille au jour le jour dans la culture ! C’est contre la fatigue et le déclin qu’entraîne la confrontation à ce poids que, par exemple, une association comme Ars Industrialis réfléchit à de nouveaux modèles industriels. –  Nous tenons un « premier » beau Nobel de la Guerre. (PH)

L’école & la médiathèque

La Médiathèque est – a été – une grande institution. Ce qui est somme toute réjouissant, voire rassurant est que les pistes de renouvellement – de refondation – passent aussi par le bricolage, l’artisanat, le bidouillage, des bouts de ficelle… Que cela puisse se produire, dans ce grand machin en crise, et que ça se passe dans la bonne humeur, avec quelques personnes engagées qui y croient est vraiment un signe de bonne santé. Voilà qu’un studio est improvisé dans un local reculé et que la production d’une parole, de musiques et de commentaires agencés va s’y développer. Parler dans le micro est un exercice toujours surprenant, passionnant et dérangeant. Essayer de dire quelque chose, d’organiser verbalement une pensée, tendre vers quelques idées à emboîter, à fixer dans l’enregistrement. Les idées par nature se dérobent et doivent avant tout prendre forme dans la parole, volatile, instable. J’aime comment ça se tend et l’illusion que, peut-être, entendu d’ailleurs, ça signifie quelque chose. Dans l’écoulement, c’est une matière, brute, abrupte, portée à la répétition (cherchant des assises) et au trébuchement. Il faut surveiller la voix et souvent il vaut mieux la pousser dans ses hésitations, la forcer à se noyer dans son débit, à chercher une planche de salut dans ce qu’elle n’avait pas prévu de dire. Sursaut, recherche. Ça se fait à l’instinct, à l’aveugle, on écope pour que la phrase ne se noie pas, on colmate pour éviter que le sens ne sombre purement et simplement. Je cherche le fil, il se dérobe, il ruse, il rature. Je veux surtout éviter d’être gagné par la langue de bois qui guette le « porte-parole », celui qui parle au nom d’une institution. « Les « langues de bois » ne disent donc plus rien, au moins plus rien qui soit vraiment en rapport avec les situations de parole, comme si, devenues parfaitement autoréférentielles, elles ne pouvaient rien faire d’autre que se dire elles-mêmes. » (Luc Boltanski) La langue de bois se déguise quelques fois, chez les hommes politiques, en « parler vrai » : « Ils s’efforceront alors de modifier légèrement le vocabulaire, la syntaxe et jusqu’à l’hexis corporelle du sujet parlant de faon à rendre la parole institutionnelle plus « naturelle » et plus « vivante » – comme on dit -, comme s’il s’agissait de leur propre parole. » – Forcément, je pense à ça, tendu vers le micro, devant dire deux ou trois choses sur les relations entre médiathèque et école. Ne pas trop tomber dans les choses convenues, démagogiques, flatter l’école et promettre de livrer des produits culturels adaptés au mieux au programme. Il n’y a pas de programme. En tout cas, pas de programme digne de ce nom pour une conjonction efficace et en profondeur entre école et opérateur culturel. Des pis aller. Des alibis. En plus, l’école est tout autant délaissée, sommée de faire avec les moyens du bord, sans ambition de construction, que le secteur culturel. Apprendre et se cultiver deviennent des activités qui auront de moins en moins besoin de l’école et du secteur culturel ! Les cerveaux sont façonnés autrement, ailleurs, par d’autres forces. C’est cela qu’il faut arriver à dire, pour commencer, avant de vraiment parler de collaborations concrètes (que, par ailleurs, la Médiathèque .poursuit avec son service éducatif). – Et dans cette sorte de corps à corps contre la langue de bois – sans en faire une phase héroïque – qui de toute façon marque les contours du propos de son empreinte – la violence qu’exerce l’institution représentée – il y a des échappées, des mélanges surprenants, quelque chose s’installe, se fait entendre qui ressemble à de l’auto-fiction. Dans le direct on se fait doubler par la langue, d’autres voix parlent en nous, d’autres identités, d’autres raisons (quelques heures plus tôt, j’avais été étonné, au micro de Radio Safari, d’entendre Pascal Verhulst évoquer la dimension auto-fiction du blog Comment7; à la réflexion, il n’avait pas tort!) – Quand la médiathèque recherche un nouveau souffle prescripteur, ce n’est pas pour sa survie, c’est pour maintenir, dans la société, un rôle culturel prescripteur qui soit non-marchand. Une possibilité non-marchande de se cultiver, d’acquérir des références, de se constituer. L’école a besoin de retrouver, semblablement, une position prescriptive sur les processus d’éducation, les apprentissages cognitifs et d’accès à la culture. La prescription comprise comme ce qui transmet le désir d’expériences ouvertes et non l’imposition de valeurs (marchandes). C’est en débattant de cette problématique, en l’empoignant à bras le corps, en s’y engageant avec les moyens du bord, que l’on a des chances de réinventer les liaisons entre école et médiathèques. Chercher à dire quelque chose autour de ça, en déconstruisant autant que possible, les évidences, en dérapant et bégayant, en vrac. – Message podcast : les relations écoles – médiathèque, quel enjeu, quelles pistes ?

Préavis de grève dans le nouveau monde industriel

Les entretiens du nouveau monde industrialisé, novembre 09

Introduction. Sous le signe de la grève. Les « Entretiens » se trouvaient délocalisés, en dernière minute, aux Arts&Métiers, suite au mouvement de grève démarrant au Centre Pompidou et appelé à s’étendre de manière plus vaste dans les institutions culturelles de l’Etat. Cela avait des conséquences directes : une salle plus petite, une première session archi comble et inaccessible, un horaire modifié avec l’amputation des moments d’échanges et de débat. Mais il faut sans doute y voir plus qu’une transposition d’un lieu à un autre, c’est peut-être aussi un signe à intégrer dans le processus même des « Entretiens » !? L’objectif de ceux-ci est de créer une plateforme intellectuelle et créative d’un nouveau type, un think tank décloisonné, où l’on se parle entre disciplines, entre champs opposés pour tenter de trouver des solutions culturo-industrielles au développement social et économique, repenser à nouveaux frais l’avenir spirituel et matériel du vivre ensemble. Se retrouvent ainsi aux tables des exposés, un/une philosophe de service, un/une psychanalyste de service, un/une sociologue de service, un/une anthropologue de  service (« il faut se mettre au service », dira B. Stiegler !), mais aussi des chercheurs du secteur public comme du secteur privé, des spécialistes en marketing, des industriels, les responsables des politiques « nouvelles technologies » de grandes sociétés, un technologue de chez Nokia, un « responsable unité prospective et développement de l’innovation à la RATP »… Tout est posé pour que les croisements soient féconds, les ponts jetés entre points de vue, pour faire avancer une prise de conscience constructive, une mise en commun des savoir-faire positifs, respectifs à chaque domaine (pour des « objets hybrides » mieux connectés à la complexité humaine ?). Dans ce jeu d’ouverture que vient signifier le préavis de grève déposé par le secteur culturel public ? ledéclencheur est un plan d’économie portant essentiellement (mais pas exclusivement) sur les moyens humains de ce secteur. Un départ sur deux à la pension ne sera pas remplacé. La moyenne d’âge étant élevée dans une institution comme le Centre Pompidou, ce n’est pas anecdotique (théoriquement 26 postes supprimés pour l’année prochaine). Cela signifie clairement que, alors que la société a un réel besoin, pour trouver des solutions à tous ses défis, de plus de culture non-marchande, plus de culturel libéré du calculable et du profit direct, on rogne les moyens du secteur qui devrait incarner, par de nouvelles médiations, cette volonté. Il est clairement dit que les institutions culturelles devront augmenter leurs recettes propres. Or, il n’y a pas d’échappatoire, cela signifie inévitablement intégrer de plus en plus les logiques culturelles marchandes. Or, si ces Entretiens du Nouveau Monde Industriel ont vocation à innover dans le dialogue entre les logiques, pour le dire vite, culturelles et industrielles, cela ne peut donner de résultats intéressants et équilibrés que si le secteur culturel peut se présenter indépendant et autonome par rapport aux représentants des secteurs « complémentaires ». Se faire respecter en tant qu’institutions de programme indépendantes, dotées des moyens de leurs ambitions. Sinon, n’est-ce pas contribuer à introduire un peu plus le loup dans la bergerie et/ou simplement aménager et finaliser le transfert de l’institution vers l’industrie ? (Néanmoins, en deçà de ces considérations, assister à ces exposés interdisciplinaires et indépendamment de leur niveau inégal, est très stimulant.) Le thème 2009  se concentre sur les objets communicants, nouveau « système des objets ». Les interfaces et leur dialectique : émancipatrices ou esclavagistes !? Il sera beaucoup question de « néo-objets » et « d’Internet des objets ». Soit la dissémination d’implications d’Internet dans divers objets « traditionnels », l’incrustation prothétique d’écrans connectés dans une série d’outils ou d’objets de commodité quotidiens. Les objets anciens colonisés par la technologie. (La part réelle de nouveauté comme permettant un nouveau départ, d’autres pistes de développements reste floue. Sauf à invoquer comme U. Bech qu’il est difficile de voir vraiment le changement en train de s’opérer, de diagnostiquer de manière précise le nouveau et tout son potentiel sous les apparences de l’ancien.) Il serait fastidieux de vouloir rendre compte de tous les exposés, mais je voudrais juste m’attacher à interroger un certain type de positionnement qui s’exprime dans ces entretiens, à questionner un état de l’interdisciplinaire qui s’y développe. Quand j’écoute parler Jean-Louis Frechin (designer, Directeur de l’Atelier de Design Numérique ENCI), son positionnement sur l’usage des objets, sa recherche de l’objet émancipateur, sa remise en question des archétypes construits quant aux attentes des usagers, que le marketing effréné construit à partir de ces archétypes est un frein à la créativité utile, il est clair qu’il a intégré, dans le « logiciel mental » de son métier de designer et formateur de designer, toute une philosophie qui questionne la construction des usages aliénants des objets (notamment sa relecture de Baudrillard, le recours à un vocabulaire « stieglerien »). En même temps, je suis surpris d’entendre des propos truffés de références à l’esprit français, invoquant une créativité française, la création de produits innovants français qui marqueraient l’époque… Bien entendu, ses responsabilités l’engagent là-dessus, et c’est une manière aussi de rappeler la nécessité de dé-globaliser la création, histoire de casser des archétypes d’usagers mondialisés au service de la marchandisation de toutes les ressources humaines. (N’empêche, ce rappel récurrent de l’identité nationale me dérange, est déplacé. Il me semble que cette question, en France, devient presque une question de race, non pas l’identité française mais la « race française », soit la tentation d’un discours raciste – rien à voir avec Monsieur Frechin). Mais, dans l’ensemble, le discours est sympathique et sensé. Sauf quand il s’agit d’illustrer par quelques réalisations concrètes. Où je ne vois pas en quoi ces propositions changent le cours de ce qui est en marche et proposerait une alternative philo-technologique : une étagère intelligente transformée en interface entre vous, vos livres, les services en ligne, les réseaux sociaux… Un gadget qui permet d’envoyer un signe visuel sur l’écran d’ordinateur de vos amis et amies (« le geste humain revient dans l’interface déshumanisée »)… C’est alors que je commence à ruminer ceci : de même que l’invention de la sociologie comme critique des systèmes de domination a répandu une nouvelle conscience des mécanismes sociaux et, à partir de ces études, popularisé des capacités de discours pour élaborer de nouvelles stratégies manipulant ces mécanismes (rappelé dans « De la critique » de Luc Boltanski), n’y a-t-il pas semblable assimilation, par les milieux des chercheurs privés a service des développements industrialisés, par les spécialistes du marketing et du management, des discours philosophiques critiquant l’état actuel de l’hyperindustrialisation. Cette production analytique et critique de la société technologique de la connaissance n’est-elle pas intégrée, à son profit, par les dominants de ce marché, comme supplément d’âme sous lequel continuer et persévérer dans la même recherche de profit ? Quelle est la place réelle pour les alternatives ? Nicolas Nova (Chercheur au LiftLab) va un peu plus loin dans la présentation de l’espace entre usagers et « nouveaux objets numériques ». Il démonte la fabrication d’archétypes d’usagers, comment des normes sont construites pour correspondre à quasiment tout le monde (comme tendance ancienne, lourde, bien avant les « nouvelles technologies »). Il expose quelques-uns des prérequis actuels incontournables dans la stratégie des nouveaux objets : il est acquis que l’usager veut accéder  un écran, qu’il est en demande de « lifelogging » et qu’il est quantitativiste (garder toutes les traces de ses actes, statistiques sur sa vie…), qu’il a besoin d’outils pour l’aider à changer sa vie (en consultant la mémoire de tous ses faits et gestes, constater que tel jour on mange trop gras, tel autre on ne fat pas assez d’exercice, donc la machine vous dit de manger moins gras, de faire plus de sport…), l’usager veut se simplifier la vie (GSM qui informe automatiquement sur sa localisation, tout ce qui relève de nouvelles procédures de services automatiques à distance…). Il aborde de manière plutôt convaincante, dans les limites d’un tel exposé court, les dérives, les exploitations exagérées de ce formatage des demandes : focalisation sur des besoins réduits, porte ouverte aux usages de contrôle… En alternative, il présente de nouveaux objets, technologiques, mais sans écran (libérons-nous de l’écran omniprésent). Mais bon, ça ressemble à une sorte de robot de jeux. Des objets qui persuaderaient de tenter de nouvelles expériences, d’être plus « moteur » dans la relation à l’objet : par exemple, un système d’écoute de la musique qui réagirait en fonction des lieux traversés et donneraient des consignes du genre : « allez dans une rue où travaillent des marteaux piqueurs », rechercher des contextes qui vont altérer, modifier la musique écoutée… Il propose des objets aux agencements multiples, personnalisables, une radio qui s’adapte en fonction de ses réseaux sociaux et aussi des objets déjouant la dimension de contrôle : au lieu d’un GPS qui donne automatiquement ma localisation, je peux donner une fausse localisation, l’objet technologique qui permet de mentir… Métamorphose des objets. Frédéric Kaplan (ingénieur, spécialiste de l’interface, chercheur chez Sony durant dix ans, aujourd’hui à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Genève) creuse encore le propos. En liant de manière intelligente implication dans la vie ordinaire de tous les jours et travail en laboratoire. Son point de départ : quels sont les objets qui comptent dans une vie ? En faisant l’expérience, avec une de ses filles, de trier les objets de leur maison selon leur valeur (objective/subjective), il en vient à considérer que les objets qui ont plus de valeur sont ceux qui ne peuvent se remplacer, qui ont acquis de l’importance avec l’usage et le temps : exemple marquant, le livre annoté, le carnet de notes… Ce sont des objets qui changent, évoluent et nous font changer, ils captent et conservent des données qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Il expose de manière personnelle une idée qui sera beaucoup exposée lors des entretiens : la machine est une carapace, l’important est le traitement et l’accès aux données qui, elles, sont ailleurs, peuvent se localiser où l’on veut. Il dira que les « données sont dans les nuages ». C’est une piste de recherche pour s’affranchir des machines et intégrer la technologie autrement dans l’espace et le quotidien. Des écrans disposés dans le mobilier, bougent en fonction des déplacements et du positionnement de l’usager, peuvent se commander à distance avec une gestuelle très Nintendo. Lui aussi, travaille la technologie en lien avec la musique : l’interface domestique garde en mémoire la programmation musicale en fonction du jour, de l’heure, de la circonstance (souper avec tels amis, soirée intime, réveillon dansant), comme mémoire personnalisée de sa vie musicale, sur le principe de ces carnets de note où l’on consigne des souvenirs sur les contextes. La machine, selon lui, s’apprivoise, prend de la valeur au fur et à mesure qu’elle conserve ce genre de mémoire. (Mais il en va ainsi du disque du où j’archive tous mes textes, mes notes). Il considère qu’il y a une rupture fondamentale dans l’histoire de l’objet : l’objet comme interface, aujourd’hui, n’a plus de valeur propre et cela va s’accentuer avec ce que l’on appelle un peu vite la dématérialisation. Il présente une piste de travail sur la « lumière interactive ». n entrerait alors dans une économie de l’objet résolument différente de celle, fétichiste de l’ancien objet. Dès lors, continue-t-il, pourquoi les posséder, les acheter ? On peut imaginer un système généralisé de location, de mises à disposition par des entreprises (ou de nouveaux services publics ?). À cet instant, et en exposant les futurs, selon lui, du livre numérique, il a une phrase accompagnée d’une image, sur l’avenir des bibliothèques : il montre ce que cela pourrait devenir, comment imaginer et modéliser de nouvelles interfaces de lecture et d’étude pour que les bibliothèques « restent des lieux utiles et fréquentés ». Les données étant « dans les nuages », il faudra confier la gestion de ces mémoires à des sortes de banques. Or, qui dit système bancaire soulève la problématique de la confiance ! Il développe alors quelque chose qui devrait intéresser tous ceux et celles qui planchent sur l’avenir des bibliothèques/médiathèques : il faut un « nouvel art de la mémoire », celle-ci ne peut dépendre uniquement d’une logique bancaire, il laisse ainsi la place pour des intermédiaires de service public, non-marchands entre des opérateurs tels que Google et l’usager. Comme quelque chose qu’il reste à inventer, une nouvelle offre de service. Il plaide pour favoriser des interfaces qui soient des « invitations à réfléchir sur soi-même », ce qui n’est pas la tendance dominante de l’exploitation du consommateur par les nouveaux objets. Tant pis pour la musique. C’est très intéressant et tonique, mais je constate que, en guise de démonstration, la musique reste décidément le cobaye préféré des nouvelles technologies. Et je ne vois pas trop en quoi les propositions des intervenants échappent à la tendance lourde qui consiste à instrumentaliser la musique et nos relations à la musique. Les pistes soulevées restent globalement dans les logiques des industries culturelles qui exploitent la musique pour vendre autre chose, serait-ce l’assuétude involontaire à des « machins » à manipuler, à occuper l’esprit par quelque chose de tout fait. En quoi ce qu’ils étudient ouvrent-il l’accès à un nouveau type de connaissance sur la musique, sur les musiques, sur le formatage musical des cerveaux et du formatage par la musique ? Comment un programme qui consiste, finalement à coder par oui ou non des séries de préférences et d’adéquation (entre tels invités, telles musiques, tel contexte), pourrait-il accompagner intelligemment, faire fructifier une connaissance de la musique, une connaissance de soi à travers la musique ? Ça m’échappe quand on voit la difficulté, certaines fois, à réellement, par des mots et des phrases, clarifier ce qui se passe dans la musique. Il faudrait alors des interfaces qui interrogent autrement la relation à la musique, la complexité de la création musicale et ce qu’elle délivre comme connaissance sur le monde. Mais le numérique peut-il intégrer cette complexité et engendrer des objets favorisant une relation inventive avec cette complexité, histoire de la démultiplier en d’autres devenirs inédits, à explorer, plutôt que de la restreindre à de l’information binarisée, la rabattre sur du connu et des variantes d’usages connus !? Un nouvel âge industriel respectueux de la complexité culturelle ne doit-il pas chercher une tout autre voie de progrès,  analogique !? (PH) – Programme des entretiensPlateforme de consultation des entretiens – Les organisateurs : Cap DigitalL’Ecole Nationale Supérieure de création industrielle /Les AteliersIRI/Centre PompidouLa Métamorphose des objets, le site

Le gratuit & l’addition

RTBFJ’avais aujourd’hui le plaisir de retrouver un studio de la RTBF pour participer à une conversation sur le gratuit. Essentiellement le gratuit légal lié à l’économie numérique (Internet). Pour une fois le temps de parole n’était pas limité à quelques minutes, nous avions 1H30 pour aborder cette question complexe, c’est peu et pas mal. Initiative que l’on doit à « Tout autre chose », émission de Soraya Amrani et Catherine Sorel. L’autre invité, très bien choisi, était Paul Belleflamme, Professeur d’économie au CORE et à la Louvain School of Management, Université Catholique de Louvain. Il vient de publier un article « Organisation industrielle de la gratuité » dans la revue Economie et Management, article qui sera bientôt disponible sur son site. Les lumières d’un économiste sont bien indispensables pour expliquer les mécanismes économiques du gratuit qui correspond, ni plus ni moins, à une subvention concédée par des industries pour promouvoir un produit, l’implanter au sein dune masse d’utilisateurs suffisamment importante, « critique », pour que ce réseau d’utilisateurs plus ou moins captifs, appâtés par le prix équivalent à zéro, puisse se convertir en dispositif rentable. C’est-à-dire puisse être revendu à d’autres opérateurs proposant d’autres services. Dans le jeu du gratuit, un service offert est financé par une autre dépense, sans en avoir l’air, et selon des associations de plus en plus affinées, plusieurs biens en cascade finissant par se masquer l’un l’autre, pouvant devenir assez occulte. Un exemple classique, au début de la téléphonie mobile, est le montage par lequel la téléphonie fixe finançait l’extension du GSM… Pour ma part, j’ai tenté d’aborder, sans porter de jugement moral, les implications que pourraient avoir, sur le long terme, une généralisation étendue du gratuit dans les pratiques culturelles. Implications sur la société, le choix de société, le modèle culturel, la capacité d’une société de se régénérer par la créativité artistique à découvrir, problématiser, assimiler, faire circuler, partager… Internet et connaissance, aura et scientifiques. En traitant d’abord la manière un peu épique dont la presse généraliste, souvent, a présenté l’extension du gratuit : « ça y est, c’est arrivé, l’accès le plus démocratique est en train de s’implanter », non sans faire allusion aux sources de financement du gratuit, c’est vrai, mais en mettant surtout en avant le fait qu’il s’agirait d’une pratique voulue, imposée, organisée par les internautes, par les citoyens, une sorte de rêve anti-commerce rendu possible par l’Internet ! Il y a là une méprise qui transforme une grande partie de l’information sur le gratuit en propagande dangereuse, en soutien à l’instrumentalisation des compétences culturelles et une méprise assez ancienne, en tout cas bien ancrée. Méprise qui consiste, en partie, à considérer que la technique donnant accès au partage et à la circulation des connaissances réalise la société de la connaissance et suffit à faire accéder tout le monde à la connaissance dès lors qu’il se familiarise avec ces techniques. Méprise, confusion qui vient des débuts d’Internet quand tous les outils aujourd’hui accessibles à tous (2.0) étaient réservés à la communauté scientifique. C’est là que l’aura de la technique d’accès aux biens culturels s’est construite et a escamoté ce que signifie se mettre vraiment en contact avec des connaissances à assimiler. Dominique Wolton évoque cette question dans un livre de synthèse paru aux CNRS Editions : « Sociétés de la connaissance. Fractures et évolutions. » : Ils (les scientifiques) auraient dû occuper les premiers une fonction critique en abordant la question des usages. Ils auraient dû être les premiers à dire que ce n’est pas parce que l’on utilise Internet que c’est une preuve d’intelligence mais les universitaires, le monde académique et scientifique, n’ont pas osé le faire. Ils n’ont pas voulu se différencier, se distancier à l’égard des industries de l’information. Ainsi, dans les années 80 et 90, le monde de la connaissance s’est fait l’allié objectif de l’idéologie technique. D’une part le fait que les chercheurs étaient séduits qu’on les flattent et les courtisent pour qu’ils accompagnent la célébration de l’innovation technique. D’autre part, le monde académique est sensible au thème de la gratuité des connaissances qui correspond assez bien aux valeurs du savoir pour tous. C’est la volonté de dépasser les logiques économiques. Malheureusement, cette utopie est instrumentalisée et puisque de toute façon, rien n’est gratuit, il faut bien que quelqu’un paye. Si on veut une réelle gratuité, alors c’est une bataille politique et non pas seulement le résultat d’un dispositif technique. Par conséquent il n’y a pas de lien direct entre gratuité et une nouvelle idéologie de la liberté de l’information. Les chercheurs ont fait une confusion entre un intérêt technique pour Internet et une idéologie de la liberté échappant aux pressions économiques ou politiques. » Confusion qui connaît donc un superbe développement, contagieux ! Biens d’expériences, rationaliser le marché des contenus, de la segmentation. Les biens culturels, on l’a abordé régulièrement dans Comment7, notamment à propos du livre de Menger « Le travail créateur », sont dits des « biens d’expérience » : il faut les consommer pour savoir s’ils nous conviennent, s’ils nous apportent quelque chose, s’ils correspondent à ce que nous attendions d’un roman, d’une musique, d’un film… Le « succès » de ce processus est dépendant des compétences culturelles de chacun, du nombre d’expériences faites, de la pratique ou non de questionnement accompagnant ces expériences, de la manière d’en garder une mémoire, un sens critique… Les industries culturelles cherchent par tous les moyens à optimaliser le jeu de l’offre et de la demande sur le marché des contenus, soit à limiter au maximum la part de l’incertain : « Car non seulement la demande pour un contenu est globalement très incertaine, mais la grande dispersion des préférences individuelles crée des profils de demande très spécifiques. » (Olivier Bomsel) Situation complexe qu’il convient de simplifier. Ce qui peut se réaliser par les effets de réseau qui opèrent sur le marché du conseil culturel, la stratégie du bouche-à-oreille, regroupant la demande autour de buzz souvent orchestrés mais gardant l’apparence d’être nés naturellement, spontanément. Le gratuit se finance sur la constitution de masses critiques partageant les mêmes goûts, les mêmes besoins, les mêmes pratiques et consommations. « En fait, dès lors que l’utilité d’un bien est associée à une circulation symbolique, on voit surgir des effets de réseau. Ces effets sont multiples et dépendent fortement des formats (texte, musique, images) et des marchés visés par les produits. Plus une œuvre est consommée, plus son expérience est évaluée et, le cas échéant, prescrite ou déconseillée. » ( Olivier Bomsel, « Gratuit !Du déploiement de l’économie numérique », Folio/Actuel). Le gratuit n’attire pas les amateurs de musique vers les œuvres de Braxton ou de Joëlle Léandre (les buzz concernent généralement des contenus faciles à assimiler (qu’ils soient bons ou mauvais), il organise des concentrations de demande, formatant des goûts ensuite exploitables (segments) en recherchant des produits similaires. Le gratuit étant une pub dissimulée, il agit bien comme la pub : occuper le temps de cerveau disponible, prendre le plus de place dans les loisirs culturels. Le temps n’est pas extensible :  que devient la culture d’une communauté, dune société quand y prédominera sur le long terme ce qui est rendu attractif au plus grand nombre par le caractère du gratuit ? Quel devenir pour la créativité qui dépendra de cet état de fait ? Se cultiver ne signifie pas remplir son temps libre par le plus de produits gratuits. Se cultiver, c’est structurer une connaissance de soi et des autres, du passé et du présent par une confrontation à un patrimoine : avec mise en perspective, avec ce qui fait histoire et sens, ce qui explique les esthétiques actuelles… Enfin, nous ne sommes pas égaux devant le gratuit légal (marchand). L’importance du capital culturel, des compétences culturelles est primordiale. Or ces compétences seront de plus en plus le fait des familles, la sensibilisation aux langages artistiques étant de moins en moins enseignée. La fracture culturelle se développe au sein de l’économie numérique, renforçant certainement la fracture du… numérique ! Il faut certainement équilibrer les influences du gratuit lucratif par une politique industrielle et culturelle ambitieuse, par une vision de l’importance de la créativité artistique quand elle circule et se laisse appropriée par les cerveaux des amateurs, ce qui nous ramène à Bernard Stiegler et l’association Ars Industrialis qui creusent ces questions… Au cours de l’émission, les interventions d’auditeurs révélaient une grande confusion sur la notion du gratuit, exprimaient surtout le souhait de n’être pas dupe. Sans doute est-ce dû au type d’audience et à l’heure de diffusion, il manquait d’interventions de pro-gratuits ou de détourneurs du gratuit… (PH)

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La terre confisquée

LibéLaurent Joffrin fustige la gauche qui refuse le débat ouvert par le Président français sur l’identité française. Il se demande « Y a-t-il une opposition en France ? » Je ne vais certainement pas prendre la défense du PS français (ni d’aucun parti du reste), mais cette sortie du « chef » de Libération est surprenante. D’abord, il n’est pas si scandaleux de ne pas tomber dans le piège stratégiquement diabolique de cette interrogation « qu’est-ce qu’être français ? ». Comme l’explique d’ailleurs le philosophe Mathieu Potte-Bonneville en pages Rebonds, cette opération de dialogue ne tend qu’à capter et détourner les valeurs de tolérance d’hospitalité, d’ouverture et de respect de la diversité culturelle en vue de légitimer une politique qui leur tourne le dos. Mais ce n’est même pas la question. La manière de poser le débat est exécrable : qu’il faille, non pas ouvrir, mais garder les questions et problématiques de l’identité toujours ouvertes, toujours en débat dans une société en mouvement dont les frontières entre soi et l’autre se redéfinissent sans cesse, pas de doute. Mais certainement pas redéfinir une « identité française », pas plus que belge, allemande, italienne… Ça, ce sont vraiment de vieux discours. Aussi rassis et douteux que les assertions présidentielles : « Le mot « terre » a une signification française, et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale. » Quel scandale que cette colonialisation brutale du sens des mots : « le « mot » terre a une signification française ». Quelle indignité. Et il faudrait aller débattre avec « ça » ? Mais la France a vraiment un problème avec son patriotisme qui resurgit comme valeur refuge au niveau d’une série de problèmes actuels. Olivier Bomsel dans son ouvrage « Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique. », au chapitre où il examine comment la France aborde l’évolution de la notion de propriété intellectuelle dans le contexte de numérisation, souligne une difficulté très liée à une identité nationale : « … au lieu de raffiner la culture économique au fur et à mesure des décisions publiques, elle renforce l’autoritarisme politique et épaissit son opacité. Alors même que les autres démocraties progressent dans la compréhension des phénomènes économiques, la France s’enfonce dans son obscurantisme. Le vieux réflexe colbertiste exclut toujours davantage l’économie du débat démocratique. On lui substitue des adresses sur le patriotisme économique dans lesquelles la fibre prétendument nationale change l’ignorance économique en guérison miraculeuse. » Ce discours – c’est beaucoup dire, disons péroraison-  sarkoziste sur la terre – qui aurait déplu souverainement à Heidegger !- est bien de ce niveau de « l’adresse patriotique » à étendre comme une pommade de langue de bois en vue d’obtenir une quelconque guérison. Ce sont des pratiques, des tentations qui s’exercent ailleurs qu’en France et qui masquent précisément l’incapacité à travailler sur d’autres types de solution : nouvelle politique culturelle et industrielle pour nouveau projet de société, redéfinition profonde au niveau mondiale du « vivre ensemble » et implication sur les questions d’identité… Mais où Laurent Joffrin est tout de même gonflé c’est qu’il exploite assez cyniquement le créneau porteur « déboires du PS » ! Les détresses attirent ! Cyniquement parce que l’on pourrait lui retourner le trait : « y a-t-il une presse d’opposition en France ? » Presse d’opposition ne se résumant pas à taper sur le président de la république au prétexte que ça fait vendre. Mais s’opposer implique de traiter les questions politiques, sociologiques, économiques, culturelles, sportives selon un projet éditorial qui s’oppose, soit qui propose « autre chose », allant dans le sens de nourrir ce besoin de croire en la redéfinition possible d’un autre projet, d’une autre société où se questionner sur l’identité ne signifie pas « définir l’identité française ». C’est par l’existence d’une opinion publique préparée à aborder les questions de société autrement que par des débats manichéens, franchement vicieux, qu’un parti quel qu’il soit, pourrait avoir l’idée, l’énergie, l’envie, le désir  de s’opposer, proposer une autre manière de poser les questions. Si la manière de lancer le débat sur l’identité française semble incontournable à Laurent Joffrin, c’est peut-être parce qu’il est immergé dans un système où, effectivement, il n’y a plus moyen de contourner les formes dominantes d’interroger les faits de société, forgées par la gestion de l’information et sa manière de formater les opinions publiques ? La perte d’opposition constructive dans de nombreux pays n’est pas à imputer prioritairement aux médias, mais il est impossible de les en exonérer, ils y contribuent. (PH)

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La presse et la culture, fracture?

journauxC’est, semble-t-il, la première grande enquête sur l’évolution des pratiques culturelles en France, depuis 1997. Le Monde lui consacre sa une du jeudi 15 octobre, un éditorial et deux pages sur les grandes tendances. Il vaut certainement mieux éplucher l’ouvrage complet paru aux éditions de La Découverte (« Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Olivier Donnat, 243 pages), mais quelques réactions sur la manière dont ces informations sont présentées ne sont pas inutiles. Et il faut se garder de jouer à quitte ou double : dans ces évolutions, il y a du bon et du mauvais, pas mal de nuances. Je m’attacherai, dans cette première lecture à relever quelques éléments qui concernent de près notre champ d’activité à la médiathèque.  Les titres donnent le ton : « Internet bouscule les choix culturels des Français », « Une nouvelle culture de l’écran »… Le recoupement de certaines pratiques donne des éclairages qui méritent d’être creusé : une utilisation importante – en deçà tout de même d’un certain seuil – de l’ordinateur est souvent corrélée à des pratiques culturelles extérieures intenses (théâtre, concerts, musées…). Cela conforterait le rôle d’Internet pour s’informer sur les services, les offres de spectacles, de sorties… La stratégie du titrage journalistique met en avant des compréhensions plutôt équivoques ou carrément faibles des phénomènes, par exemple : postuler que le temps des jeunes passé devant l’ordinateur est consacré à se cultiver chez soi ou le fait que l’écoute de la musique, pratique culturelle toujours en hausse, signifierait un appétit pour la culture. (« Cette nouvelle culture de l’écran sert aussi à se cultiver chez soi : beaucoup écoutent des CD sur ordinateur (51%), téléchargent de la musique (43%), regardent des DVD… ») Sans spécifier ou caractériser les manières d’écouter, les répertoires explorés, ce qui en est retiré comme connaissance sur le social, le monde, comment prétendre qu’écouter de la musique revient systématiquement à se cultiver ? La musique est tellement pourrie, banalisée dans son omniprésence promotionnelle de tout et de rien que s’y adonner avec une telle fréquence aveugle pourrait tout aussi bien relever de l’acculturation. La baisse des pratiques culturelles de fond, savante, se confirme et devrait interpeller quant à la capacité de faire évoluer culture et esprit critique, acquisition de références, relation à l’histoire : baisse de la lecture (surtout chez les hommes), défréquentation des musées en-dehors des grandes machines parisiennes. Le désintérêt pour la musique classique, dans le même ordre d’idée s’accentue, les générations traditionnellement en âge de s’y intéresser ayant grandi avec le rock n’ont pas fait le saut vers les répertoires savants (évolution que l’on constate dans nos centres de prêt), résultat aussi de l’industrialisation des musiques faciles et de la perte d’éducation musicale. Lecture publique et politique culturelle. Curieusement, les rédacteurs de l’article, semblent découvrir la crise qui frappe les bibliothèques et médiathèques : « Des élus s’interrogent. Quel sens donner à ces équipements à l’heure d’Internet ? Ne faut-il pas redéfinir la fonction d’une médiathèque ? Ne faut-il pas revoir les horaires et jours d’ouverture ? » On croit rêver : en sont-ils à se poser cette question et à esquisser des réponses aussi médiocres qui ne prennent pas la mesure de la crise ? Il faut y voir un signe de l’incapacité de la presse à traiter correctement cette nécessité de redéfinir la fonction des médiathèques (j’y reviens plus bas à propos de cas précis vécus récemment). Un signe que ne fait que renforcer une prise de position dans l’éditorial : « L’Etat aurait dû s’emparer, très vite, du problème du piratage des musiques, en poussant les majors du disque à offrir une riche offre sur le Net. » C’est délirant tout de même que ce soit le niveau d’intervention d’un journal comme Le Monde sur une telle matière ! Pourquoi l’Etat devrait-il contraindre les majors à quoi de ce soit !?  Ce serait entériner le fait que l’accès aux musiques passe obligatoirement par les majors, par le commerce et comment justifier le fait que l’Etat intervienne dans des stratégies commerciales ? Et qu’appelle-t-on par « offre riche » ? C’est bien avant Internet que les majors ont entamé l’appauvrissement de leurs catalogues. Face au piratage et à l’emprise parallèle de plus en plus forte des majors sur la formation des goûts « musicaux », l’Etat, le politique devait confier aux médiathèques, à sa lecture publique, les moyens d’offrir une offre légale de téléchargement plus riche et plus respectueuse de la diversité culturelle que ce qui existe actuellement. Cette « offre riche », seuls des opérateurs non-marchands peuvent la réaliser. C’est simple : le politique devait voter la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement Internet ! La Médiathèque de la communauté française de Belgique pouvait devenir alors leader sur ce terrain, travaillant en partenariat avec toutes les autres médiathèques européennes. Pourquoi cela ne vient pas faire « tilt » chez les journalistes qui tournent autour de ces questions reste pour moi un mystère ! Aveuglement de la presse. Sous l’intitulé « Echec pour le ministère de la culture », l’article du Monde dresse un constat implacable : « Les politiques culturelles ne sont parvenues ni à élargir les publics, ni à corriger les inégalités, ni à répondre aux évolutions technologiques. Tout juste le ministère peut-il se dire que sans lui, la situation aurait sans doute été pire… » Évidemment, on connaît cet échec, on le constate tous les jours quand on travaille sur le terrain socioculturel. La place prise par les produits culturels aux effets acculturant est de plus en plus étendue et grignote même les politiques culturelles publiques. On le voit tous les jours dans la presse aussi ! C’est peut-être là que le bât blesse : la presse ne se met jamais en cause, incapable, par exemple, de prendre sa part de responsabilité dans cet échec d’une politique culturelle publique. Un autre exemple intéressant se trouve dans les deux pages que Libération consacre à une année d’activité du 104. Je ne connais pas assez comment fonctionne cette structure culturelle sur le terrain pour en prendre la défense, mais c’est tout de même un projet ambitieux, pas évident, qui s’engage dans des options complexes mais indispensables si l’on ne veut pas réduire les équipements culturels à un marketing de remplissage de salles. En voulant sensibiliser aux arts modernes, développer des pratiques amateurs dans une optique de socialisation, en privilégiant la transversalité, les rencontres, les résidences, ce lieu ne facilite pas sa lecture. « Cet immense vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un public plus large et local. » C’est assurément casse-gueule. Mais quels sont les médias qui vont dans ce sens, facilitent la compréhension de tels projets, non pas par un article de tempos en temps, mais en engageant une ligne éditorial originale, créative, innovante, ambitieuse aussi ? Il y a un manque de l’appareil conceptuel, pourrait-on dire, indispensable pour mener à bien un travail critique, dans la presse, de ce que signifie bâtir un nouveau projet culturel public pour la société d’aujourd’hui. Ca « filtrera » dans une carte blanche d’un philosophe comme Stiegler, dans le compte rendu d’un nouvel ouvrage de Luc Boltanski, ce n’est jamais transposé dans la pratique journalistique en termes de priorités intellectuelles et rédactionnelles (ce qui ne veut pas dire qu’aucun journaliste n’en est capable). L’impossibilité de s’avancer dans ce travail de pensée doit être entretenue par le poids de l’audimat qui dévie l’éthique journalistique…   La Médiathèque n’est télévisuelle que sous les coups ! (Parce qu’il y a là la visualisation d’un phénomène étrange: comment la dématérialisation donne des coups bien matériels !? )Les médias appréhendent tellement peu ce que pourrait être l’avenir de la Médiathèque qu’ils ne savent en parler que si ça va mal. Est-ce une manière inconsciente d’exorciser ce qui les guette eux-mêmes ? En espérant ainsi que tout le mal de la dématérialisation va s’abattre sur la médiathèque et va épargne finalement les pauvres journalistes !? En tout cas, aveuglés par les tendances dominantes qu’ils doivent de toute façon relayer pour rester en phase avec un lectorat sous influences « nouvelles technologies », la Médiathèque devient pour eux un objet difficile à définir ! Nous avons tout de même un projet d’avenir pour la Médiathèque avec un discours qui en justifie l’utilité sociale, la pérennité de son objet social et les axes de travail pour actualiser ces missions en fonction de l’évolution des pratiques culturelles (pas pour les brosser dans le sens du poil, ce n’est pas notre fonction ni celle de la presse). La rénovation st en cours, c’est un chantier conséquent qui passe par une nécessaire transformation de ce que l’on appelle la culture d’entreprise, mais enfin, ça avance, des actes sont posés, des projets s’élaborent, une dynamique s’enclenche, le personnel retrousse ses manches : constitution d’une équipe de rédaction, publication (La Sélec), magazine web, site dédié aux artistes émergents, rendez-vous avec les membres, créations de blogs, animations dans les écoles… En 18 mois, les réalisations et les projets entamés devraient forger le respect (ce qui est le cas pour beaucoup de collègues français, Le Monde devrait s’y intéresser). Le 6 octobre, j’avais l’occasion d’intervenir dans le Journal Télévisé de la télévision communautaire de Canal C (Namur). Très bon accueil, journaliste attentif mais je sursaute quand j’entends le titre qu’ils ont pondu pour présenter la séquence : « La Médiathèque se meurt … » (Le journaliste se tourne vers moi : « on y a été un eu fort » !) Je débarque, je présente ce qui me semble les signes objectifs d’une vitalité, d’un nouveau souffle en train de prendre dans les équipes de la Médiathèque et voilà la tonalité qu’ils répercutent (l’interview valait mieux que le titre). Rebelote, mardi 13 octobre avec Télébruxelles qui débarque dans notre médiathèque de Bruxelles centre pour faire le point sur l’état de notre association. Il s’agit de mener l’investigation avec un membre du personnel, un délégué syndical, le directeur général (Claude Janssens), le directeur des collections (moi)… On se livre à l’exercice difficile de communiquer notre enthousiasme, notre conviction que la médiathèque a un avenir, qu’elle est en train de changer et qu’elle engage dans le combat des forces collectives de bon augure. C’est l’occasion de « faire sentir » que l’esprit change aussi, physiquement, dans cette médiathèque : structure d’accueil, tables de consultations, présentation de La Sélec, organisation de rendez-vous avec les membres, enfin, l’irruption de nouvelles couleurs est difficilement niable ! L’échange avec le journaliste se fait sans tabou et tant mieux même si l’obsession à rester figer sur certains critères d’évaluations trahit la difficulté à comprendre vraiment ce qui se passe. Ce qui compte est de revenir encore et encore sur la baisse de fréquentation (qu’il faut rendre saignante par la répétition des chiffres : – 15%), d’exhiber des problématiques tellement complexes qu’elles en deviennent malsaines à force de simplification (le marketing culturel)… Mais enfin, ça permet de s’expliquer : – 15%, on s’en fout, on évolue vers autre chose, nous ferons un travail de médiation culturelle plus utile à la société en étant fréquenté par moins de personnes, en les signant mieux, qu’en étant submergé comme nous avons pu l’être il y a quelques années… Vous voyez le genre, réponses aussi sans tabou que les questions, sans complexe, sans langue de bois. Le prêt physique, le média physique ? Il reste important pour rassembler une connaissance sur les musiques et le cinéma, pour organiser des dispositifs de médiation, de rencontres, mais on s’en fout sinon, le destin de la médiathèque n’est pas lié aux médias physiques, sa mission fondamentale et de rendre l’accès aux contenus musicaux et cinématographiques, toutes les formes nous sont offertes, on peut inventer, innover, c’est ce que l’on fait, l’aventure de repenser la lecture publique est en marche, avec un personnel qui se rassemble, qui s’implique progressivement, affronte le changement de plus en plus positivement… Arrêter de penser la médiathèque selon des statistiques quantitatives, dégagez vous l’esprit ! Résultat des courses ? Un titre croustillant, débile, désobligeant, sinistre, du genre : « Médiathèque : dans les couloirs de la déprime ». C’est comme si maintenir le ton de la dramatisation qui a culminé lors de l’annonce de la restructuration était la seule manière d’être critique ! Parce que ce genre de titre se veut, bien entendu, l’expression d’une critique, de l’intention de « déranger » en disant ce qui va mal. C’est un peu court. Mais instructif. (PH)

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