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La politique et l’angoisse temporelle

Sincérité politique. – Dans un long portrait que lui consacre le journal Le Soir, Madame Laurette Onkelinx, actuelle vice-première ministre socialiste belge, confie son problème de temps. « Mon plus gros problème, c’est le temps. Ne même plus avoir le temps de penser au temps. Pourquoi ça m’obsède cette question de temps ? (…) C’est quoi cette contraction du temps ? Et qu’est-ce que ça produit, par rapport à la patience, à la réflexion, son soi intérieur aussi, le temps qu’on peut prendre ou ne pas prendre, le fait d’être toujours en éveil ? Je trouve ça fascinant. J’aurais envie de prendre du temps pour réfléchir à cela. En politique, on prend de moins en moins de temps, on a besoin d’immédiateté. » – Les conséquences de la vitesse. -Elle n’est évidemment pas la seule personnalité politique à souffrir de manque de temps. C’est une question cruciale et je trouve que la sincérité de sa confession est remarquable. L’évolution de la notion du temps dans la modernité avancée bouleverse les rapports économiques et sociaux, déplace toute la problématique de la construction de son identité, transforme les relations intergénérationnelles et, en définitive, pèse effectivement lourd, comme le laisse entendre Madame Onkelinx, sur la manière d’utiliser son cerveau au service de soi et du bien collectif. En effet, quelles sont les ressources créatives de la pensée politique quand elle a de moins en moins de temps pour penser, réfléchir, prendre du recul, quand on a même plus le temps de nourrir une pensée sur le temps qui nous mène ? Il s’agit de rien de moins de l’aveu que la classe politique n’a plus prise sur le rythme de vie qu’impose la dérégulation sociale. On ne peut que recommander à quelqu’un d’aussi consciente sur le danger que représente d’être sur une pente temporelle qui s’éboule de lire un ouvrage récemment traduit de l’allemand et publié par La Découverte : Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. » – Accélération des générations. – L’auteur, bien entendu, pointe tous les processus d’accélération de l’industrialisation et du capitalisme, depuis la période prémoderne jusqu’à l’époque actuelle de modernité avancée, en détaillant les rouages de la surenchère. Il expose en détail des signes évidents de cette accélération, notamment au niveau de la transmission des biens et connaissances, des vecteurs identitaires qui, dans les sociétés traditionnelles, s’étale sur plusieurs générations en développant une sorte de permanence alors que, dans la modernité elle s’effectue de manière intergénérationnelle et que, de plus en plus les changements, se vivent aujourd’hui à l’échelle intragénérationnelle, ce qui explique des fractures entre les différentes âges. Il souligne les transformations importantes intervenues dans la gestion du temps de travail, quand on en termine avec le temps linéaire capitaliste classique, et leurs conséquences sur les processus identitaires : « Lorsque les entreprises (et aussi, de plus en plus, les institutions publiques) ne prescrivent plus le temps de travail de manière abstraite, mais se contentent de fixer à leurs employés ou à des intervenants (en apparence) indépendants des délais de livraison et de production, le temps linéaire et le temps de l’événement se croisent alors de manière très précaire : sans le cadre stable d’institutions temporelles collectives, sans des « temps libres » allégés des préoccupations économiques, il s’agit finalement d’atteindre une efficience temporelle dans l’économie encore supérieure à celle de l’ancien régime temporel régulé, inflexible et linéaire. Il me semble par conséquent souhaitable de parler, au moins à propos des agencements du temps de travail qui semblent se dessiner, d’une « colonisation du temps de l’événement par le temps linéaire » – et de l’autonomie temporelle par l’hétéronomie ; cette forme de colonisation mène à des « pratiques temporelles radicalement situatives » non seulement au plan microsocial de la conduite de vie individuelle, mais aussi dans le registre macrosocial de l’organisation politique, et même dans celui de la stratégie économique elle-même. » On le sait, on le dit assez, la maîtrise du temps, en tout cas des manières appropriées de s’interroger sur le rythme temporel avec lequel composer, est indispensable pour mener à bien un projet, construire un avenir. Dès lors que les gestionnaires confessent voir leur échapper la possibilité même de réfléchir au temps, quel est leur levier d’action ? L’extrait de Hartmut Rosa – avec les défauts d’un extrait – laisse entendre tout de même l’importance du problème. – Vitesse et éternité. – Avec l’accélération du rythme de vie, quelque chose de plus profond se joue qui concerne les notions de bonne et de mauvaise vie, ni plus ni moins l’enjeu d’être satisfait de sa vie dès lors que l’on peut la considérer bien remplie. Bien plus que l’optimisation de la rentabilité du temps voulue par les mécanismes du capitalisme, il y aurait derrière l’accélération un modèle culturel chargé de régler nos relations à la mort. Il y aurait là la transposition d’un thème religieux, la promesse d’une vie meilleure dans l’éternité. La vitesse et la quantité de choses supplémentaires qu’elle permet de vivre donneraient l’impression de reculer la mort, de vivre de manière intense dans une sorte de mouvement puissant, sans fin. « Celui qui vit deux fois plus vite peut réaliser deux fois plus de possibilités du monde, atteindre deux fois plus d’objectifs, faire des expériences, enrichir son vécu : il double ainsi la mesure dans laquelle il épuise les opportunités du monde. On voit à quel point l’accélération technique et l’élévation du rythme de vie sont culturellement reliées par l’augmentation quantitative et à quel point la croissance et l’accélération sont culturellement liées. (…) Pour celui qui atteint une vitesse infinie, la mort, comme annihilation des options, n’est plus à craindre ; une infinité de « tâches vitales » le sépare de sa survenue. » Il s’opère ainsi, dans toute la vie, subrepticement, une « restructuration de la hiérarchie des valeurs dû aux problèmes de temps » (H. Rosa citant N. Luhmann) – Le temps et les institutions.- Et on atteint alors des implications concernant directement le rôle des institutions notamment culturelles et politiques pour réinstaurer les conditions d’une nouvelle maîtrise du flux temporel. Parce que bien évidemment, les industries culturelles associées aux technologies de la communication, ont fortement contribué à l’accélération de tous les aspects de la vie, suscitant le savoir-faire lié au multitasking. « Puisqu’en raison d’une instabilité et de rythmes de transformation élevés la structure de la société favorise le court terme et que l’industrie du divertissement offre toutes sortes de possibilités d’expériences plus attrayantes et procurant une « ratification immédiate » et un rapport « input output » favorable, on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme les plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporal ou à plus long terme. »  J’ai souvent insisté dans ce blog sur le danger que l’impératif du court terme fait courir à toute possibilité de pouvoir continuer à accomplir une politique culturelle publique, un « entretien » de l’intelligence humaine selon des principes non-marchands (ne faisant qu’acter des observations de terrain en médiathèque et m’inspirer des travaux d’autres penseurs). – Retrouver du temps, par les institutions. – S’agissant de l’avenir de la société et de la capacité humaine à créer son futur le rôle du politique et des institutions culturelles est bien d’encourager le désir de prendre du temps, de privilégier aussi le long terme dans le choix de ses pratiques culturelles (l’idéal étant de pouvoir associer différentes vitesses, ce qui est réservé aux populations à capital culturel bien pourvu). « Les générations à venir ne s’impliqueront dans des pratiques de long terme, et exigeant des investissements préalables élevés (ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elles les percevront comme valables) que si elles y sont incitées par des relations de confiance stables et des modèles fiables. De tels rapports de confiance ne peuvent eux-mêmes se bâtir que dans la durée. La création « d’oasis de décélération » sous la protection des autorités politiques, et dans laquelle on pourrait se livrer à des expériences de ce genre, serait donc une exigence culturelle. Les chances de succès d’une telle autotransformation dépendent cependant de manière décisive des conditions structurelles d’une gouvernance politique de l’évolution sociale. Or, à l’évidence, elles se détériorent dans la société contemporaine, en raison de la désynchronisation des sphères fonctionnelles engendrées par l’accélération. » Voici, il me semble, exprimé de manière remarquable et avec un vocabulaire nouveau, en le rattachant à la question cruciale de la gestion du temps des cerveaux, le but qu’il conviendrait d’assigner aux institutions sociales et culturelles qui donnent du sens, en principe, à la vie en société : favoriser des pratiques culturelles dans des oasis de décélération. Non pas inverser le rythme temporel dominant. Le tempérer par des oasis que doit imposer le politique. Or, à partir du moment où le politique en vient à avouer être dépassé par le temps… !? Au moins l’aveu permet-il une prise de conscience, un sursaut… (PH)

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L’esprit médiathèque, médiathèque de l’esprit

Colloque « Médiathèques et circulation des savoirs », Bruxelles, le 20 mai 2010.

C’est au cœur d’un quartier en plein chantier et mutation (admirer tranchées, palissades, sols éventrés, décor de ville retranchée et ses jeux de grues, ébauches de nouvelles constructions, circulation de reflets dans les parois vitrées – anciennes désaffectées, nouvelles clinquantes – comme esquisses d’une perspective qui se cherche, théâtre de gestation) et dans un bâtiment historique signé Art Nouveau (par rapport à l’environnement, une audace datée, quelque chose d’intemporel, une sorte de valeur sûre), le Résidence Palace, que la Médiathèque organisait un colloque interne pour nourrir la réflexion de sa propre mutation, alimenter en énergie le moteur qui doit lui permettre de passer d’un modèle ancien vers de nouveaux avatars adaptés à son époque.  – Grande jam de neurones – La formule colloque – avec ses aspects plus académiques et rigides – avait été retenue, au détriment des modalités plus souples et à la mode des successions de tables rondes et « ateliers » parce que dans un processus où il convient de changer la culture d’entreprise, il faut pouvoir prendre du recul, consacrer une réflexion de fond aux obstacles à affronter, et surtout se donner collectivement un vocabulaire commun, partagé, acquérir ensemble de mêmes critères analytiques, des grilles d’analyse bien choisies en fonction des intérêts de l’association et de ses missions (et c’est bien la responsabilité d’une direction de proposer de pareils outils). Cela peut se faire en se livrant à des lectures croisées, communes, dont on peut  ensuite échanger les acquis, qui doivent constituer la matière de débats internes continus pour ancrer dans les pratiques quotidiennes un « appareil critique » collectif (et dans notre médiathèque, les réunions sur la Sélec jouent partiellement cet office). Ce qui, bien entendu, n’a rien à voir avec la construction d’une pensée unique. Il y a de la marge ! Il était important aussi que l’immersion dans le courant d’idées où puiser des arguments pour construire les étapes suivantes de notre projet, pour donne du corps aux documents devant justifier notre existence et notre utilité aux yeux des pouvoirs publics, soit vécue par l’ensemble de la communauté de travail, depuis le personnel au profil disons « culturel », en charge de la constitution d’un corpus théorique, celui en  charge de la médiation de terrain mais l’ensemble du personnel dit de gestion, ressources humaines, comptabilité, informatique, infographie et autres composantes fonctionnelles. L’effet « contagion » de la pertinence d’un projet ne démarre que si la dynamique interne atteint une forte cohésion à tous les étages de son réacteur humain… C’était aussi la première fois que les médiathèques, globalement étaient fermées et que l’ensemble du personnel se retrouvait dans une salle, pour ne journée, avec comme seul travail devant lui celui de réfléchir, secouer ses neurones, se consacrer à des interventions apportant des éclairages, des concepts, des formules susceptibles de faire évoluer le diagnostic sur le quotidien, et de donner des éléments pour structurer et organiser le changement (ce qui ne solutionne pas immédiatement une situation anxiogène mais peut contribuer à atténuer le stress, l’impression du « no future » que l’on colle à tout ce qui reste lié à des supports physiques, à une culture concrète. Depuis longtemps, donc, l’occasion d’une photo de famille, rien que ça, ça valait la peine, ça signifie bien aussi que, même dans une situation difficile, l’association peut se rassembler, la direction accorde beaucoup d’importance aux vecteurs de cohésion dans le personnel et pend plaisir à réunir tous les effectifs. Programme. Après un mot d’accueil bien senti du Directeur Général, soulignant bien ce plaisir de se retrouver pour réfléchir ensemble, la journée s’ouvrait par une table ronde réunissant plusieurs approches du concept de médiathèque. Quel est le Lego qui peut faire fonctionner ensemble médiathèque, bibliothèque et lieux de spectacle (salle de théâtre, salle de concerts) ? Puisqu’en Belgique l’existence d’une médiathèque unique s’est terminée dans un plan de restructuration où certaines de ses composantes ont été reprises par d’autres opérateurs culturels. Frédéric Delcor, Secrétaire Général de la Communauté française, a d’abord souligné toute l’importance qu’il accordait à tout dispositif pouvant contrebalancer le poids des autoroutes du loisir et ouvrir les curiosités vers les répertoires de la diversité culturelle et de la différence. Yves Vasseur, Intendant du Manège.Mons et Commissaire de Mons 2015 a évoqué le volontarisme du Manège dans son désir d’incorporer une médiathèque dans sa stratégie de terrain, mais a aussi, lucidement, pointé quelques difficultés pour trouver le modèle opérationnel, efficace. Il a esquissé quelques pistes en lien avec un modèle français expérimenté à Saint-Sauveur. Annick Maquestiau (directrice de la bibliothèque d’Uccle) a témoigné de la rencontre entre le métier de bibliothécaire et médiathècaire (une première en Belgique). Xavier Galaup (Directeur adjoint de la bibliothèque départementale du Haut-Rhin) et fer de lance en France de la rénovation des médiathèques, a présenté un tableau dense et structuré de la situation française, des tendances, des expériences, des réflexions. Il évoquera le succès des nouveaux équipements qui attirent un public plus hétérogène que celui des médiathèques anciennes, déplaçant et démultipliant les effets de socialisation des espaces culturels publics. Ce sont des lieux pour « séjourner », être ailleurs, autrement. Il évoquera le problème que l’on connaît bien : les animations, la médiation devraient être considérées comme « collection » à part entière. Il posera la question que l’on doit tous affronter : comment être plus fort que Google !? (Une des réponses : en travaillant entre médiathèques à l’échelle européenne sur des programmes de « contenus » : de type métadonnées complètes et originales, traversées par un point de vue d’appareil critique accompagnées de vastes programmes d’animations vivantes dans toutes les médiathèques européennes, impliquant conférenciers, musiciens… (Après cette table ronde, Yves Poliart et Pierre Hemptinne levaient un voile sur « Archipel, une organologie des musiques actuelles », projet qui illustre la stratégie suivie pou se positionner, mais nous reviendrons sur ce projet !).  – Les termes de la problématique, discours descendant et discours ascendant, question d’esprit– Si le thème du colloque était bien « médiathèque et circulation des savoirs », le programme suivait bien plusieurs étapes de ce questionnement : avec qui organiser la circulation, c’est la question de relais institutionnels. Avec Archipel, ce qui était examiné était bien : qu’avons-nous à dire, à raconter, que pouvons-nous apporter qui nous soit propre ? Et c’est bien par là qu’il faut commencer si l’on veut, à un moment ou l’autre, être quelque part, « plus fort que Google » !!  Le premier ajustement à effectuer vise les termes mêmes du problème de base. Là où le discours courant (la presse, l’opinion de surface) considère que la médiathèque est mise en danger par le téléchargement, il convient de poser un diagnostic qui embrasse mieux les forces en présence, et que l’on pourrait présenter rapidement avec cette citation de Bernard Stiegler : «D’autre part, tout en soulignant le caractère littéralement salvateur de la logique ascendante de la génération de métadonnées sur le web dit « social », je tenterai cependant de montrer qu’aucune activité de l’esprit ne peut se passer d’une logique délibérative, critique et redescendante, supposant la mise au point d’appareils critiques et de dispositifs rétentionnels. » C’est bien là que ça se joue et pas uniquement dans la mutation des supports de transmission (CD vs numérique). L’avenir des médiathèques est aussi lié à l’avenir de l’esprit, ressource première du devenir humain ! L’appareil critique, c’est ce que nous pouvons développer comme discours sur les collections et les pratiques, la question des savoirs professionnels à restituer sur la place publique, et le rétentionnel peut figurer nos collections et nos métadonnées professionnelles, la mutualisation de nos connaissances, bref ce qui peut différencier un savoir institutionnel (sans l’autorité à l’ancienne) et un savoir individuel. Dans un contexte où priment ce que tout un chacun peut placer comme « information » sur Internet, y a-t-il encore une place pour le discours délibératif des institutions, quel est-il, comment se forment des discours redescendants ? – – Connaissance des publics et attention. – Se charger de la circulation des savoirs implique de se pencher sur la connaissance des publics. Cette connaissance des publics, dans les derniers développements de la société, s’est professionnalisée et est prise en charge par des spécialistes qui se proposent de nous décharger de ce travail et de cette pensée : ce sont les agences en communication et marketing. Ils savent très bien ce que veulent le public, ils ont étudié ça à fond. Joëlle Le Marec, avec son laboratoire de recherche, étudie depuis 20 ans les pratiques des publics dans leur rencontre avec les musées (scientifiques et autres) et les bibliothèques. Elle scrute leurs attentes à l’égard des institutions et les enseignements qu’elle en tire sont pour le moins plus riches et contrastés que les clichés abondants. Et si le fonctionnement général ne nus dispensera pas de faire appel à des experts en communication et marketing, il est indispensable de nuancer et différencier notre approche de ces questions. Les publics ne se réduisent pas à ce qu’en dit le marketing et leurs besoins sous la loupe trahissent une autre position que celle qui consisterait à dire que le « salut viendra en dehors des institutions. Il y a un réel besoin de celles-ci, un attachement à leur rôle dans le social. Dans ce qui change les relations entre le public et une politique culturelle et scientifique publiques, elle épingle la saturation de l’effet agenda. Cette pression pour nous « occuper » l’esprit constamment de choses qui peuvent très bien ne pas nous concerner mais qui nécessitent néanmoins un traitement, une attention : même si je m’en fous du foot, il prend tellement de place que je dois faire un effort pour évacuer le foot de mon esprit. La question d’absence de vide, de sur-occupation et d’hyper-choix est certainement centrale dans les stratégies d’une institution préoccupée de « circulation des savoirs ». La confusion, au sein des institutions, de la communication strictement scientifique ou culturel d’une part et, d’autre part, un type de communication plus publicitaire, liée ou non à un sponsor, nécessite de la part des publics de nouvelles compétences : il doit déjà produire un effort, exercer une compétence caractéristique et significative pour trier les différentes communications qu’on lui adresse, qui cherche à s’emparer de son attention. Elle évoque ce cas d’enfants en visite à la Cité des Sciences et qui, arrêté sur un stand de sponsors camouflant sa démarche de marketing sous un semblant scientifique (histoire des télécommunications), demandaient : « quand est-ce qu’on va à la Cité des Sciences ? » ! Indice de désorientation. Indice aussi que la compétence pour identifier et trier les strates de la communication qui embrouille l’accès à un bien culturel peut se substituer à la compétence et au temps normalement consacré à réellement tirer profit du bien culturel. Dans la stratégie communicationnelle d’une institution, il y a là beaucoup d’enseignements pour développer une éthique du recours à ces techniques devenues incontournables pour « atteindre les publics » ! Ces travaux académiques doivent aussi nous inspirer quant à la cible de nos projets : les institutions doivent viser les apprentissages de lecture et d’acquisition des biens culturels, décanter la saturation, proposer des comportements critiques pour échapper à l’effet agenda, offrir des lieux où l’attention peut se libérer et retrouver sa liberté délibérative.– Pratique de lecture et attention. – Alain Giffard est un spécialiste de ce que le numérique introduit comme changement dans les pratiques de lecture et l’on peut dire qu’il étudie ça de près et depuis longtemps (il est un des premiers à avoir fait procéder à la numérisation d’un livre dans le cadre d’un projet de « postes de lecture assistée » à la Bibliothèque National, il est le concepteur des « espaces numériques »). Après avoir rappelé que la pratique de la lecture « classique » reflue tant quantitativement que qualitativement, il développe minutieusement le procédé de la lecture dite industrielle en rappelant la confusion qui s’installe entre les différentes étapes de la lecture. Par exemple, dans les centres numériques, on croit apprendre la lecture numérique quand on enseigne la navigation. Or, tous les actes en quoi consiste la navigation correspondant aux opérations de prélecture, après il faut encore lire. Ainsi, on croit que naviguer en « lisant » une série d’information, c’est lire. De même que l’on peut croire que « copier/coller » c’est écrire !. Le passage d’une lecture de scrutation à une lecture soutenue, de la lecture d’information à une lecture d’étude, celle qui en Occident  associe lecture et réflexion, ce passage vers la lecture comme technique de soi, soit un exercice culturel de la lecture, c’est ce passage est de plus en plus court-circuité. Au profit de la captation de l’attention vers autre chose. La lecture industrielle et tous ses dispositifs numériques de « prélecture » sert à détourner l’attention de la lecture d’étude au profit de la lecture d’autres messages, d’autres occupations dans lesquelles la publicité et le marketing (de même que l’effet agenda) occupent une large place. (C’est probablement dans cette dynamique négative que se joue la difficulté, pour les institutions culturelles publiques, d’assumer encore un rôle prescripteur désintéressé en faveur de pratiques culturelles d’étude, de technique de soi). Au passage, il proposera une approche des questions de violence  l’école où l’on a une génération à qui, un certain discours public déclare « vous êtes en phase avec l’ère numérique, c’est votre époque, c’est très bien, vous la comprenez mieux que nous, vous êtes des meilleurs « lecteurs numériques » que nous, vous êtes l’avenir », et puis qui se trouve face à l’obligation de faire l’apprentissage d’une lecture classique, d’étude et face à cette exigence des verdicts graves de déconsidération : « vous ne savez pas lire ». Les parallèles entre ce qui passe au niveau des processus de lecture industrielle de l’écrit et les pratiques de l’écoute industrielle des musiques devraient être posés « scientifiquement ». Malheureusement, peu de chercheurs s’intéressent à l’écoute des musiques. Mais la convergence, à nous observateurs privilégiés des pratiques d’écoute, est évidente. Là aussi il apparaît que la vraie question est celle de l’attention. Le travail de médiation doit intégrer ce paramètre comme fondamental : penser des dispositifs, des agencements de lectures différenciées, au service d’une attention bénéfique au développement de pratiques culturelles qualitatives (plus riches en satisfactions personnelles, plus rentables sur le terrain des techniques de soi). – La clôture festive – Une bonne partie du personnel se retrouvait ensuite au Music Village, près de la Grand-Place, pour un peu de détente. Groupes de musique impliquant des médiathécaires ou DJ… (PH) – Note de lecture sur une livre de Joëlle Le Marec –  Le blog « académique » de J. Le Marec et son blog « Indiscipline » – Un texte sur la lecture industriel, blog d’Alain Giffard

Michel Onfray en rebouteux

Rendez-vous avec la culture comme système de soin!? – À Paris, le 6 mai, proposition d’une grande manifestation pour l’art et la culture. Le rendez-vous aura-t-il autant de succès que les apéritifs monstrueux agencés via par Facebook ? Le Collectif Quatre-vingt-treize, en tout cas, montre la voie de la mobilisation. (Collectif pour une relance des politiques publiques de l’art et de la création, le collectif 93 est composé d’acteurs de la culture (structures, employés, artistes) et de citoyens qui défendent un projet culturel et artistique ambitieux pour la Seine-Saint-Denis et au-delà. Depuis novembre 2009, dans le contexte de la réforme des collectivités territoriales, le collectif a publié plusieurs communiqués pour défendre le budget culturel départemental et participer à une dynamique en faveur d’une prise en compte par l’Etat de l’importance de la culture dans le projet démocratique et économique de la Seine-Saint-Denis notamment. Le collectif souhaite ouvrir des espaces de concertation avec tous les niveaux de collectivités (des mairies aux ministères) afin de faire entendre les enjeux d’un service public de la culture de qualité et un espace pour la création respectueux des artistes, des travailleurs de la culture et du public.- Extrait de leur courrier – ) – Le Parti Socialiste français présente un projet centré autour des questions de bonheur, de bien-être et forcément prenant ses distances avec des cadres de réflexion et d’action exclusivement marchands. Le « prendre soin », la société comme lieu où l’on se porte attention, voilà que l’on retrouve avec plaisir en tête d’un  programme politique. Libération, rendant compte de cette orientation vers le « care », fait le point sur cette notion (liée au mouvement féministe américains des années 80), avec les philosophes Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc. Leur note explicative reste fort attachée aux acceptions les plus courantes du terme, ce qui est le plus proche des services qui soignent. Même s’il est dit que la notion a connu des expansions sur d’autres terrains. La ligne politique qu’il convient d’organiser autour du « care » gagnerait à s’articuler beaucoup plus avec les exigences d’une politique culturelle-industrielle. C’est par la culture qu’une société peut rompre avec sa gestion méprisante des individus, du collectif, de la nature, des technologies et des ressources premières. Il serait temps de s’intéresser aux propositions d’Ars Industrialis. Le PS aussi. Reste la question des moyens. Pour que ce ne soit pas qu’une question de discours, un basculement d’une économie de profit vers une économie de soins, implique un déplacement important des investissements, voire d’incontournables nouvelles ressources. Or, on assiste plutôt à l’essoufflement des moyens financiers mis au service de tout ce qui soigne.  On le voit dans la gestion de la petite enfance où, par exemple en France, les professionnels de l’accueil des petits estiment que les mesures gouvernementales organisent une « grande braderie des modes d’accueil, fondée sur la déréglementation et la baisse des qualifications » et le manque de temps pour faire du bon travail (ce qui conduit des mères à modifier leur engagement professionnel) : ça, ça ne va pas dans le sens du société du soin. En ce qui concerne l’éducation, on le constate en Belgique francophone où, faute de moyens pour une politique d’envergure, la Ministre a proposé que les écoles mieux dotées transfèrent une part de leur budget aux écoles en difficulté. L’intention est charitable est en soi, elle révèle surtout un Etat sans moyen. Dans la culture, on ne compte plus les budgets administrativement diminués, de théâtres ou autres structures de découvertes et, toujours, cela concerne des projets fragiles consacrés à la découverte, à l’invention et la diffusion de nouvelles formes (contre quoi réagit des associations comme le Collectif 93 ») – L’anti-soigneur Onfray –  En lisant l’étude que Bernard Lahire consacre à Kafka, je tombe sur ces lignes : « Le 23 septembre 1912, alors qu’il vient d’écrire son texte, Kafka écrit dans son journal qu’il a été « accompagné par de nombreux sentiments » tout au long de son travail et, notamment, du « souvenir de Freud naturellement » ». Putain, le con, là, il baisse grave dans mon estime ! Freud ! Tout au long de son travail, accompagné par le souvenir de Freud ! Mais il avait pas lu Michel Onfray, Franz Kafka !? Ou il pouvait pas anticiper qu’un jour Michel Onfray viendrait révéler au monde l’imposture de Freud !? Minable, va. J’ai été très surpris qu’un « grand » quotidien français comme Libération titre sa une, le 17 avril 2010, par ce genre de couillonnade : « Onfray tue le père Freud ». Non que ça me dérange que l’on s’en prenne au « père de la psychanalyse » et surtout pas que l’on tire à vue sur certains dogmatismes de l’institution freudienne actuelle. Mais parce que d’emblée, le titre qui se veut sensationnel, n’indique rien de bon. Rien d’intéressant. Fondamentalement, je m’en fous que tel ou tel tue Freud. Ça appartient à son petit roman personnel, ses comptes à régler. Ce titre « Onfray tue le père Freud » positionne d’office la question dans un autoritaire pour ou contre, du style « pour en finir avec » et sous-entendu, « moi je suis enfin celui qui est capable de rendre possible cette liquidation ». C’est ramener le champ intellectuel à l’exploitation de prises de position « pour ou contre », au binaire, au primaire, ce dont raffole évidemment la presse et un certain lectorat aux compétences relatives. Parce qu’il est impossible d’en finir avec Freud, de le tuer, de le rayer de nos pensées, pratiques, de nos constructions, mécanismes et humour. Si je cite Kafka c’est pour signaler que Freud a aidé certains, et non des moindres, à penser, construire une œuvre, réfléchir au vivant. Bien ou mal. Au texte pavané d’Onfray, les réactions de l’orthodoxie ne sont pas très intéressantes et confortent mon opinion que ces affrontements stéréotypés ne font du bien à personne, sont incapables d’apporter du soin à qui que ce soit, d’éclairer qui que ce soit. Il me semble qu’Onfray cherche à casser la validité d’un travail intellectuel en accumulant et recoupant une série de « vilains petits secrets de l’histoire », de la biographie de Freud, ce qui n’est jamais une démarche fort courageuse – on est habitué à constater des écarts entre l’œuvre et le vivre, et qui sait si, en fouillant chez Onfray… -,  ce qui finit par faire système dans la recherche du succès éditorial. L’important est ailleurs et encourager, faire la publicité de ce genre d’écrit ne contribue qu’à affaiblir toute tentative d’avancer vers une société de soins qui, justement, ne pourra plus être une société du « binaire », car elle comprend que remède et poison sont liés et abordés ensemble. Un livre qui m’a le plus impressionné et influencé, c’est « L’anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie. » de Deleuze et Guattari. Ah ! Là, il y a quelque chose. C’est puissant, ça dégage de nouveaux horizons et sans jamais fouiller les poubelles parce que ça se penche sur les idées, les enjeux, les réelles perspectives de soin, de soigner. Mais, si à partir de cette lecture, je préfère me considérer comme « anti-oedipien », je n’en continue pas moins à continuer à « travailler » avec Freud. Une proposition et son contraire font rhizome, justement. Deleuze et Guattari auraient-ils écrit l’anti-Œdipe sans l’Œdipe de Freud ? Ce dernier ne les a-t-il pas « aidé » à penser d’autres possibles, d’autres lignes de fuites, d’autres manières de (se)soigner ? Onfray ne s’occupe pas de soigner, c’est philosophe carriériste et ses « universités » sont structurées sur cette conception du savoir et des connaissances, elles doivent plutôt contribuer à entretenir un nouvel obscurantisme dommageable. Car je ne suis pas loin de partager (avec réserves toutefois !) l’avis de Michel Crépu (directeur « Revue des deux mondes ») : « Très peu d’intelligence, beaucoup de muscle, de désir de vengeance, de ressentiment, d’hystérie vitale, solaire, sans la moindre finesse, la moindre jouissance réelle. Néanmoins, et sans doute pour cette raison même, Michel Onfray fait symptôme. De quoi ? On dirait d’une forme moderne d’obscurantisme. Obscurantisme d’une haine pseudo-libertaire de la loi, d’une croyance éperdue dans les pouvoirs de l’organique, tout cela dans un sabir néo-XIXème siècle… ». Beaucoup de bruit pour rien, au fond, comme dans toute gestion médiatique du « scandaleux ». Mais ça vend et l’on peut dès lors présumer que cela fait pas mal de dégâts, comme le succès des rebouteux et charlatans contre le sérieux qu’il conviendrait d’accorder aux pratiques de soins et aux pensées qui doivent les animer. (PH)

Quand école ne rime plus avec culture

« Enseignement en Culture. De l’utopie à la réalité ? », débat, La Bellone, Bruxelles, 29 mars 2010

L’association « Culture et démocratie », dans la continuation d’un colloque organisé en 2008, lance une série de tables rondes pour débattre d’un « enseignement en culture » et déboucher sur des propositions concrètes à transmettre au politique. Une tâche fondamentale autant que colossale.Les termes du débat – En ouverture, le « modérateur » Eddy Caekelberg (journaliste RTBF) préviendra avec humour : vu le niveau plutôt bas des ambitions culturelles et la prédominance du rendement, il vaut mieux viser des propositions très concrètes, éviter de voler trop haut, de se faire des illusions (il s’excusera en s’accusant de cynisme probablement précoce »). À la suite de quoi les invités introduiront la question culturelle sous trois angles différents. –L’anthropologue Anne-Marie Vuillemenot rappellera quelques fondamentaux, le « hors culture il n’y a rien », qu’il y a les tenants de la « culture comme partie du tout » avec ses dangers d’élitisme ( ?), les partisans de la « culture comme un tout », plantera rapidement le décor de la très ancienne opposition « nature/culture » (renvoyant à Philippe Descola), reviendra sur les risques de réduire la culture à un système de valeurs entraînant toute une série d’interrogations embarrassantes sur l’égocentrisme, sur qui décide des valeurs, du glissement vers la constitution de ces valeurs comme système de sens homogène mettant en péril la diversité. Elle orientera la définition de base vers une notion large et empirique du genre « partage de représentations et de pratiques »… – Antoine Pickels (auteur, directeur de La Bellone) esquivera le devoir de définir la culture. Mais il fait une nette distinction entre « art » et « culture », l’art étant pour lui ce qui s’oppose à la culture, en apportant du nouveau, des ruptures de sens, en séparant des choses connues et déplaçant les valeurs, les repères. (Ce qui est intéressant et juste, mais relève déjà d’une distinction faite à l’intérieur de l’art : parce qu’une vaste production artistique ne vient que renforcer le connu, les valeurs en place, rassurer.) – Jacques Liesenborghs, ancien enseignant, directeur d’école, fondateur de « Changement pour l’égalité » se centrera, lui, sur son parcours individuel. Parce que finalement, comme le rappellera plus tard Pol Biot, tout part du récit individuel. Il retrace son parcours scolaire, l’acquisition d’une culture littéraire classique sans saveur, archéologique et coupée de l’humanisme, historie de rappeler que « dans le temps, c’était pas forcément mieux ». Après un passage à l’université coupée de la société (années 50/60), il découvre d’autres cultures endogènes, celles des populations défavorisées ou plus populaires, à l’armée.  68 est ensuite un moment clé, d’ouverture et de révélations. Il orientera son travail vers l’école professionnelle, au contact de l’émigration… La culture pour lui a apporté des réponses à des questions vitales, existentielles, la culture est moteur d’action individuelle et collective… – Parole à la salle, éléments de débats. – Ensuite, parole à la salle, après une synthèse bien torchée qui aura mis au centre des conceptions, comme invariant unissant les différentes approches, le « récit collectif », le « récit commun ». – Or, je me méfie de cette notion, que l’on peut estimer contaminable par celle « d’identité », l’adhésion au « récit collectif » pouvant jauger le degré d’intégration, en tout cas c’est une notion qui demande a être très vite explicitée, mise à plat. Nous sommes déjà, individuellement, constitués d’innombrables récits, superpositions de temporalités, interactions de fantômes ; comment pourrait-il y avoir « un » récit collectif !? À moins de comprendre le récit collectif comme l’interface – ni plus ni moins – permettant à tous les récits individuels (et chaque individu pouvant se nourrir de plusieurs récits singuliers) de se comprendre, de s’échanger, de contribuer à la transduction d’éléments individuants. – L’ouverture du débat étant très générale, petit à petit, les interventions de la salle vont aller dans le sens de « marquer des territoires ». (Ce qui est logique et incontournable si, avec un groupe donné, on entame un long processus de clarification des questions complexes de politique culturelle.) Territoires où reprennent position les antinomies, les contraires qui structurent habituellement l’environnement culturel alors qu’il conviendrait sans doute de poser au débat des préalables qui contraignent à dépasser, à échapper au piège de ces contraires. Défense de la musique classique contemporaine, ici, avec une crainte certes fondée du populisme. Témoignage d’ateliers entre jeunes où les filles défendent la culture contre les garçons préférant le sport, rappel judicieux d’un clivage corroboré par des enquêtes, les filles investissant beaucoup plus que les garons dans les pratiques culturelles savantes, mais réintroduisant l’opposition sport/culture dans une forme improductive. Position d’artiste espagnol déclarant qu’il ne se voit pas émigrant, c’est-à-dire dans une situation particulière par rapport à une culture à intégrer, mais que nous sommes tous des migrants. Intervention pleine de fougue pour encourager « ces messieurs » à venir sur le terrain, là où le hip-hop relève et rajeunit la culture (comme si les autres terrains, classique, jazz, ne mettaient pas en contact avec la culture vivante)… Enfin, toutes ces prises de positions sont intéressantes, respectables et « justes » à plus d’un égard. Mais elles font glisser les échanges dans le disparate, les particularismes, les « chapelles ». – Quand il est question de pratiques. -Sans doute est-il préférable d’entamer le travail avec un appareil théorique plus rigoureux, carré et des orientations déjà bien dessinées, à la manière d’Ars Industrialis. Exemple : Antine Pickels insiste sur l’importance d’éduquer à l’art plutôt que de prêcher pour un retour à l’apprentissage de pratiques artistiques. Oui, c’est plus large, plus généreux, plus utile. En même temps, avoir pratiqué le dessin, bien ou mal, créativement ou non, ça aide aussi à comprendre certaines choses. Parce que la main pense aussi, le savoir de la main est indispensable à dépasser justement les clivages négatifs qui minent les questions culturelles. Et on pense même si on rate ses exercices de dessin. Mais ça veut dire qu’il faut organiser les cours de dessin en fonction, où rater sera aussi important que réussir. L’apprentissage de techniques manuelles, le développement de la sensibilité de la main et du corps (stimuler la part de tous les organes dans le fonctionnement du cerveau) peut s’effectuer avec toutes sortes de disciplines : couture, cuisine, jardinage… Tout cela contribue à l’apprentissage artistique et culturel. C’est toute la théorie de « l’amateur », développée par Bernard Siegler, qui donne des soubassements pour traiter « éduquer à l’art/apprentissage artistique » de manière plus ouverte, sans retomber dans la séparation entre deux approches opposées et bien connues, deux écoles distinctes. – Discours, école et institution. – De bons moments se produisent quand est rappelé que l’école est une institution, qu’elle doit tenir un discours fondateur d’institution. C’est bon de rappeler cette forte évidence que l’on évite de plus en plus dans une époque où le discours ascendant culpabilise le discours descendant d’institutions (y compris les institutions culturelles). Mais est-ce d’emblée pour « instituer des valeurs ». Ou plutôt pour instituer des pratiques générant d’autres attitudes à l’égard des « valeurs » ? Ne faut-il pas changer la valeur des valeurs et transformer les « fondamentaux », avec les compétences qu’ils nécessitent ? Pour les ministères de l’éducation (aussi bien en France qu’en Belgique), instituer des valeurs via l’école, c’est « revenir aux fondamentaux », soit lire écrire compter et Jacques Liesenborghs fustige à raison ce manque flagrant d’ambition qui dit, à lui seul, combien on est tombé bas. Car ces questions de valeurs encouragent, selon moi, des dérives, comme de planter la marche à suivre du côté de « sensibiliser aux grandes œuvres de notre patrimoine » (valeur du « récit collectif » qu’il faut intégrer via la relation aux chefs d’œuvre reconnus, constitutifs d’une identité collective). Il y a de ce côté-là, des choses à ne pas nier, l’importance de certaines créations artistiques dans l’élaboration d’une élévation par la culture, sorte de tabou que, par ailleurs, on n’ose pas transgresser. Mais il est bien question d’élever le niveau, d’élever l’ambition culturelle de la société et de l’enseignement, comment y parvenir sans élever le niveau culturel individuel qui se « décharge » ensuite dans le collectif !? Mais la formulation employée (« sensibiliser grandes œuvres… ») est un peu passée, n’est plus en phase avec le réel décalage qu’il convient de combler. Développer l’approche des « techniques de soi », au sens large, et l’on construit des chemins qui libéreront l’accès à n’importe quel répertoire. Mais le discours paternaliste rappelant que les jeunes défavorisés ont surtout peur d’aller au musée, au théâtre… Il y a de ça, mais la peur a aussi changé de nature, elle est mélangée. La peur, dans le temps face à la culture « savante », était une peur de ne pas comprendre, de s’immiscer dans les biens d’une classe supérieure, de n’être pas digne… Il y a encore de ça, mais ce n’est plus si simple. La dévalorisation de la culture savante, chiante, par les industries de loisirs, complique la tâche. Il y a la peur de l’ennui, la peur de se commettre, la peur d’être moqué par les copains… et surtout il n’y a pas toujours le désir de comprendre, aucune perception de l’intérêt à faire cet effort (cet effort n’est plus un modèle, une « valeur » recherchée, sauf chez les filles). Alors ramener au vieux précepte de l’éducation permanente, « ils ont peur, il faut les emmener au musée… », c’est trop court, partiellement périmé. Rappelons en outre que certains profs sont capables de vaincre tous ces obstacles, d’autres sont justes capables de renforcer les préventions. – Les bons sentiments – Si j’évoque la manière de procéder d’Ars Industrialis c’est que son appareil critique évite d’être la proie facile de bons sentiments. Et c’est vite fait de glisser dans le bon sentiment. Par exemple quand on exhorte les enseignants et futurs enseignants à mettre en contact les élèves avec l’art, à introduire la culture dans leur enseignement, mesure-t-on le mur devant lequel on se trouve ? Si l’art et la culture sont absents de l’école, c’est que le modèle de société a forgé un type d’enseignement et un type d’enseignant où la culture compte pour peu. Les compétences à « enseigner en culture » n’existent plus ou très peu. En tout cas sans professionnalisation de la médiation culturelle. Et il faudrait, en inversant les tendances au niveau de la formation des enseignants, attendre une (ou deux) générations pour que des changements concrets interviennent. Le bon sentiment escamote, en toute bonne foi, la réalité du problème. La culture, c’est le temps long, c’est l’incalculable, tout l’enseignement au niveau mondial privilégie l’adéquation rapide entre une formation et un rendement, le calculable. Si l’école reste dans ce schéma utilitariste, aller au musée, au théâtre, au cinéma, où vous voulez, ne ramènera aucunement l’art à l’école. Je crois que ce n’est même plus comme « avant » où l’on pouvait dire « il en reste toujours quelque chose », « ça finira par porter des fruits », parce que les époques ne sont pas toutes égales, ne se reproduisent pas telles quelles et, qu’avant, les jeunes, les élèves n’étaient pas autant que maintenant happé par des technologies de loisirs qui bouffent le temps de cerveau disponible. Et cet environnement technologique change la donne intergénérationnelle… – De toute façon, heureusement qu’une association comme Culture & Démocratie met les pieds dans le plat! – (PH)

Des tarifs médiathèque culottés

La Médiathèque a décidé relever le gant du prix de la culture. Le contexte des pratiques culturelles est embrouillé par la mode du gratuit qui conduit, finalement, grosso modo, à libéraliser l’accès à la culture. Le gratuit peut très bien conduire à ce que ceux qui en ont les moyens (financiers et symboliques) accèdent et jouissent des cultures payantes et que « les autres » se tournent vers les productions en accès gratuites. Là-dedans il faudra encore distinguer entre du gratuit militant (qui va intéresser un public qui a aussi les moyens de sa culture) et du gratuit qui se constitue progressivement en masse de sous-produits, de sous-cultures. Ce n’est pas que la sous-culture ne puisse conduire à des pratiques intéressantes et à des modes créatifs émergents mais c’est que le tableau d’ensemble accentue des niveaux culturels très différents dans les populations. Bonjour les clivages et qui dit clivage culturel dit aussi facilité à implanter des discours populistes qui tireront toujours parti des viviers acculturés. Donc, bien qu’elle n’ait pas vraiment la possibilité d’inverser ce genre de tendance lourde, la Médiathèque prend acte de cette situation et aussi d’une crise financière qui fragilise l’accès à la culture et elle propose une formule d’abonnement plutôt culottée. Il s’agit en fait d’adapter à la culture et à une pratique contextuelle située dans la vraie (des lieux physiques, du média physique, des espaces de rencontres, des transactions entre humains) des modèles de paiement au départ modélisés dans des environnements numériques. On paie un forfait qui donne droit à une certaine quantité plus ou moins avantageuse. On sait que sur certains marchés, la quantité offerte à bas prix est souvent couverte par des coûts secondaires, des sommes récupérées par ailleurs. Ce n’est pas le cas avec l’abonnement médiathèque. Voilà la formule : 20 euros payés pour 4 semaines, vous empruntez ce que vous voulez, tous supports confondus, maximum dix à la fois. Durée du prêt selon les besoins de l’usager ce qui introduit dans la pratique de prêt public une certaine souplesse devenue nécessaire : il n’y a plus l’obligation de revenir à jour fixe au risque de devoir s’acquitter d’une prolongation. De cette manière, un tarif excessivement démocratique, rend accessible au plus grand nombre des répertoires qu’aucune gratuité nulle part ne parvient extraire de leur niche. Mais ce tarif révolutionnaire ne pend son sens que si on parvient à ne pas le laisser sur le terrain strict de la politique tarifaire : il doit booster la démarche volontariste du conseil, du dialogue entre publics et médiathécaires, il doit venir soutenir et donner de l’attractivité à toute la politique de médiation en profondeur que la Médiathèque, par ailleurs, est occupée à développer. Ce n’est qu’en parvenant autant que faire se peut à « faire prendre » ensemble ces deux aspects, celui du tarif et celui de la médiation culturelle, que l’on parviendra à infléchir les pratiques, à les ouvrir à des curiosités individuelles et collectives de nature à enrayer la course à la marchandisation de la culture, l’idéalisation du profit rapide, du plaisir immédiat qui tue à long terme tout désir de culture, toute possibilité de la reproduction de ce désir. Dans le contexte de la dématérialisation, afficher en grand dans le métro, sa détermination à valoriser le contact culturel via le support physique, en n’hésitant pas à relever le défi du prix de la culture, a quelque chose de crânement magnifique ! C’est aussi la première fois que la Médiathèque s’expose ainsi en grand et rappelle que le non-marchand n’a pas de tabou tant qu’il œuvre à ses missions. (PH) – La formule d’abonnement de la Médiathèque

Musiques et réductionnisme

Je me souviens d’une époque où les thérapies (méthode Tomatis) à base d’immersion dans les ondes mozartiennes nous amenaient, en médiathèque, de beaux spécimens d’illuminés, empruntant sans discernement « tout Mozart » et se bouchant les oreilles, ostensiblement, parce que nous diffusions des musiques « autres » dans cet espace de prêt public. Ils avaient tout d’un coup une preuve scientifique que « ça » – ces expressions sonores soit de l’avant-garde, soit du hardcore, soit des musiques ethniques -, « ce n’était pas de la musique ». Et ce n’était pas la peine de discuter, leurs arguments étaient au-dessus de tout débat. Les recherches sur les impacts physiologiques de l’exposition à des flux musicaux sont loin d’être taries. Plusieurs articles récents ont font écho (Libération, Le Soir, Le Monde…). Baigner dans la musique classique, avant la naissance, au berceau, à la crèche, rendrait les enfants plus intelligents. Il paraît que cela déclenche une vraie folie aux USA. Dans sa page « Sciences & Santé » du 9 janvier, Le Soir publie : « Mozart apaise les prématurés. La musique classique aide les bébés à se développer. » Certaines musiques déclenchent des signaux neurobiologiques d’apaisement, un cocon rassurant qui favorise le développement des prématurés : plus calmes, ils perdent moins d’énergie, ils « prennent » mieux. Les scientifiques en charge de ce programme de recherche traitent cet impact « musical » au même titre que les effets positifs de la luminosité et du réconfort tactile. Le Dr. Mandel signale que Beethoven, Bartok et même Bach n’ont pas les mêmes effets que Mozart, par contre, le flow de certain rap pourrait être bénéfique, on n’est déjà pas dans un sectarisme scientifique absolu ! Par contre quand il cherche à définir ce qu’il appelle « l’explication musicale à ce phénomène », il faut commencer à se méfier, même si cela peut sembler ergoter ! Est-ce une cause musicale ou l’impact physiologique de la combinaison de certaines fréquences sonores qui peuvent, certes, former le caractère d’une musique, mais sans qu’elle puisse s’y réduire intégralement ? – Dans la même édition du même journal, dans les pages « Culture », un article plus marrant : « Les Beatles rendent plus sociable. Selon le Dr Tobias Greitmeyer, de l’université du Sussex. » L’expérience est ici comportementale : si vous gavez quelqu’un de musiques à paroles gentilles, œcuméniques, au sortir immédiat de cette douche béate, les individus seraient plus serviables, plus attentifs aux autres ! Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas capables, à d’autres moments de leur vie, d’être de parfaites crapules, l’enquête ne les suit pas jusque là ! C’est un manque de sérieux scientifiques, du reste, car à quoi bon les effets éphémères !? Et si les manifestations charitables au sortir d’un bain de bons sentiments n’était l’expression que d’une culpabilité refaisant surface, réveillée momentanément ! L’expérience est conduite en comparant à d’autres « cobayes » soumis à des musiques sans messages (insipides). Néanmoins, le scientifique laisse entendre que les musiques à contenus plus violents, voire agressifs, sont nocives. On voit aisément quelles sont les exploitations morales qui peuvent découler de semblables théories. Et faciliter le dialogue intergénérationnel qui se situe souvent sur des partages musicaux difficiles, des processus de reconnaissance complexes via les musiques liées à des âges différents. Or, il faut bien dire que, les illuminés qui se bouchaient les oreilles dans la médiathèque, en adorant le rayon bien fourni consacré à la discographie mozartienne, s’occultaient les conduits auditifs contre l’esprit. Il y a dans ces discours matérialistes sur la musique une confusion entre cerveau biologique et appareil mental, système nerveux et esprit. Il y a bien une part matérielle dans la musique qui peut bien entendu avoir des impacts physiologiques, comme n’importe quelles ondes. Mais cela ne concerne pas encore l’esprit. Même si l’excitation de certaines zones corticales peut, d’une manière ou d’une autre, avoir un lien avec certaines stimulations intellectuelles. La musique est avant tout une nourriture pour l’esprit. Bach, Beethoven, Bartok, Schoenberg, Ligeti, Stockhausen, Berio font travailler l’esprit et le développent. Toutes les musiques de la déconstruction moderne et post-moderne aussi (pour le dire vite), leur création de nouvelles formes, de sonorités « anomales » qui ouvrent les champs de la perception, les possibles des agencements sonores, stimulent la plasticité critique, mentale. Les musiques « violentes et à contenus agressifs », bien comprises, bien accompagnées, bien situées – à condition qu’elles ne soient pas liées à des moments réactionnaires ou régressifs mais bien inscrites dans une positivité créative -, sont aussi de nature à stimuler les bons côtés de l’esprit. Il y a, on le sait, diverses violences, il faut éviter de tout mettre dans le même sac. Or, s’agissant de traiter des phénomènes esthétiques, ces recherches scientifiques – qui ne sont pas forcément inutiles, par ailleurs, et à condition d’être bien contextualisées sur le bon terrain -, mettent tout dans le même sac. Elles participent des stratégies réductionnistes qui entendent bien fonder en une seule entité cerveau et esprit. C’est ce dont traite le texte de Catherine Malabou « Les enjeux idéologiques de la plasticité neuronale » (La Chambre du Milieu, 2009) : « Le réductionnisme procède en réalité, on le voit, non d’une seule, mais d’une série de réductions : la première, celle de l’esprit à un objet naturel, c’est-à-dire, comme l’auteur (Marc Jeannerod) le dit plus loin, à un objet biologique. Deuxième réduction : par esprit, il faut entendre appareil mental. Par appareil mental, troisième réduction, il faut entendre l’ensemble des processus cognitifs. Enfin, dernière réduction, les processus cognitifs sont « ajustables » à des états cérébraux. On a donc l’équation esprit = appareil mental = cognition = états cérébraux, et donc la possibilité d’une naturalisation de la cognition. » Les développements que la philosophe tirent de cet exposé de la mécanique réductionniste sont percutants. Elle en fait d’abord une sorte d’autocritique de sa propre position à l’égard de la plasticité (conception neurobiologique qu’elle a importé en philosophie), sans tomber dans un intégrisme de la séparation esprit-objet neuronal. Ce qui importe est d’établir que le « véritable réductionnisme (…) est toujours, en son fond, politique, c’est-à-dire aussi, évidemment, économique et social » et que « la plasticité neuronale, telle qu’elle est présentée dans les discours scientifiques et critiques, correspond à bien des égards au nouveau visage du capitalisme et de l’exploitation de la souffrance. La plasticité est un concept qui permet de normer la souffrance aujourd’hui. » Tout développement civilisationnel s’accompagne d’un normage des souffrances acceptables, celles que la société peut prendre en charge, gérer, chercher à guérir, et celles qui feront l’objet d’exclusion, de « désaffiliation » (Robert Castel), de non-soin, qui seront considérées « comme de pures et simples déviances ». L’idéal de la plasticité neuronale – prenant la place de l’agir culturel et du « que faire de son cerveau » – postule que tout le monde peut s’adapter, être acteur du changement et responsable de ses échecs. Elle fonde un discours scientifiques managériale d’exclusion. Or, tous ces articles sur des recherches scientifiques concernant les effets de la musique, en ne rappelant pas clairement la distinction entre « cerveau » et « appareil mental » laisse le réductionnisme semer un peu plus la confusion et répandre son idéologie politique, économique et sociale. (PH)

Tintin et le rapport Zelnik

Trop de Tintin pourrait tuer Milou. Si un vaste débat sur l’identité nationale, modèle Besson, était organisé en Belgique, il conduirait à décréter un examen obligatoire annuel pour vérifier notre niveau de connaissance et de maîtrise de la langue Tintin. (Je tiens à rassurer, je suis bon belge, je les ai lus tous en son temps, et raconté plusieurs fois à voix haute aux enfants, je les ai à la maison – voir photo plus bas.) Au-delà de la qualité indéniable de cette œuvre BD et de la personnalité intéressante d’Hergé, on en fait quand même un peu trop avec le « petit reporter », sa houppe, son clebs, son « propre sur lui » asexué (maladif, névrotique, repoussant) ! Une sorte de Roi Baudouin agité de l’aventure moderne ! La société commerciale Moulinsart est puissante, manifestement. Dans Le Soir du 6 janvier, presque un quart de page en une, et une page complète dans le cahier culture titrée « Le courageux destin de « Tintin » ». De quoi s’agit-il ? En 1931, un gamin de 14 ans est habillé en sosie du héros d’Hergé, retour du Congo. Un événement publicitaire, déjà. Il se fait que cet adolescent sera résistant pendant la guerre, déporté, évadé, décoré e Angleterre, on perd sa trace en Afrique du Sud. Moulinsart décide de payer pour que l’on écrive sa biographie et le journal ouvre largement, généreusement, ses colonnes. Incroyable. Allez, un entrefilet, ça pouvait être sympa, juste pour les mordus. Il faut dire qu’il y a peu, une nouvelle attaque en règle a été conduite contre « Tintin au Congo ». Voilà une belle campagne de diversion pour redorer le blason du héros national ! Et la presse collabore. Alors que, dans la crise actuelle qu’elle traverse, ses éditorialistes vedettes ne ratent pas une occasion de rappeler son importance civique ! Le Soir a atteint le sommet du mauvais goût avec un numéro collector confié à Franco Dragone et son dessinateur attitré (Renard), sous prétexte que voici un artiste audacieux, généreux, véritable chef d’entreprise, défenseur de l’unité du pays. En fait une belle promotion pour son dernier spectacle. Rapport Zelnik. La mesure phare du rapport Zelnik est de taxer les recettes publicitaires de Google pour financer la promotion de l’offre de téléchargement légale, « soutenir la filière musicale ». En soi, il y a quelque chose de juste, et l’on ne peut pas donner tort à la rhétorique de Laurent Joffrin (Libération) : « Dès lors le rapport Zelnik est dans le vrai quand il cherche le moyen de rééquilibrer une situation qui mènera sans cela à l’anémie et au formatage des contenus. » Sauf qu’au stade actuel on connaît l’offre de téléchargement légal – ce qu’elle propose, comment elle fonctionne. Et, dans ce que la presse relaie du rapport Zelnik, on ne voit pas en quoi une intensification des opérateurs légaux va lutter contre le formatage des contenus, ni en quoi, sur le fond, le piratage contribue plus à ce formatage. Si l’offre de téléchargement légal est renforcée dans sa logique actuelle (catalogue, marketing), on ne peut qu’accélérer le formatage des contenus. Si le problème c’est bien ce formatage des contenus, les mesures à prendre sont de nature toute autre : elles se situent sur le terrain de la politique culturelle de fond et à long terme, elles touchent à une transformation du modèle industriel. Elles doivent se consacrer à l’éducation, aux filières de médiation culturelle non-marchandes, aux réseaux de lieux musicaux à risques, elles doivent déboucher sur de nouveaux schémas de curiosités musicales, des désirs d’écouter autre chose et autrement. Taxer les revenus publicitaires, oui, mais pour financer aussi des salles comme les Instants Chavirés, ou le Centre Culturel de Nancy-Vandoeuvres à qui, au contraire, on rabote les moyens. Chaque fois que l’on rogne sur les moyens de lieux musicaux de ce type, on formate les contenus, les désirs de contenus culturels, et les offres de téléchargement légal (celles qui ont les moyens de fonctionner, d’être attractives) tirent judicieusement parti de ce pré-formatage indispensable à leur développement (basé sur de la vente rapide). L’autre manière serait d’investir dans la lecture publique musicale et audiovisuelle : les médiathèques, des plateformes d’informations et d’éducation mutualisant les savoir-faire et les connaissances des médiathécaires de toute l’Europe. Une plate-forme de téléchargement légal qui proposerait le même catalogue que les gros opérateurs actuels, même dans un autre esprit, ne pourra s’imposer. Or une bonne partie de ce catalogue, commercial, est celui qui attire les recettes directes ou indirectes (publicitaires, annonceurs). Construire une offre légale de type non-marchand, est tout à fait possible, en transposant la notion de médiathèque et de prêt public dans l’environnement numérique. Avec des moyens conséquents et avec les connaissances et les réseaux d’amateurs sensibles au sort des médiathèques, il y a de quoi inventer, créer de nouveaux services de conseils, d’envie, de désirs nouveaux de musiques. Pas lisses comme les best of des titres les plus téléchargés (légalement), pas lisse comme Tintin, non, au secours. Avatar et le cinéma d’auteur. Sur le ton de ce que j’ai déjà craché sur ce blog, une chronique de Franck Nouchi dans Le Monde : « Sauver les salles art et essai ». Page 26, à côté de la météo et des jeux, juste avant la page nécrologique, quelque chose comme 5000 signes. Alors que le succès d’Avatar (milliards de recettes) ravit la presse qui crie au miracle, au sauveur du cinéma ( !?), Franck Nouchi s’attache à l’exemple concret d’un cinéma art et essai, parisien, en train de crever la gueule ouverte, pour attirer l’attention que 3D ou pas, la vraie relation au cinéma est niée, disparaît. On retrouve le formatage des contenus et des goûts. Mais cette mort des vrais cinémas, de la vraie relation d’expérience du grand écran, il faut y consacrer au moins autant de place que celle financée par les promoteurs d’Avatar si l’on entend, en tant qu’organe de presse au « rôle civique évident » (Laurent Joffrin), prendre position contre le formatage des biens culturels ! Ce formatage – évident au niveau des goûts musicaux tels que les montrent les best of – se construit dans une prédominance de quelques références qui se ressemblent et dont tout le champ de commentaires se fonde sur les arguments du même, identiques, répétitions des arguments de vente, des slogans, etc. Face aux Tintin et Zelnik, discordons. – Le discours musical le plus évident, le plus présent, est unifié, monotone (même si l’on « descend » de temps en temps un CD, un artiste, il faut bien des victimes), sans discordance, basé sur les mêmes valeurs (simplement, ces valeurs peuvent être interprétées différemment d’un « critique » à l’autre. Le Monde des livres, à propos d’un ouvrage de Jan Assman, « La mémoire culturelle. Ecriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques », vient à juste titre, rappeler l’importance du travail de commentaire discordant (revoici la multiplicité). L’auteur compare l’écriture égyptienne qui a été figée, embaumée et scellée, et qui est morte, aux systèmes juif et Grec qui se sont développés grâce au travail continuel d’interprétation des textes fondateurs. Jusqu’à engendrer, par exemple pour la culture grecque, « d’innombrables livres qui se contredisent » quant à la manière de comprendre les textes originaux. « Or c’est bien de cette polyphonie discordante que naît une pratique fondamentale aux yeux d’Assmann : l’hypolepse. Sur un corpus de textes stabilisés (chaque lecteur a sous les yeux le même texte d’Homère, de Platon ou d’Euripide), chacun introduit le doute que lui inspire sa propre recherche de la vérité. Les textes contradictoires invitent en quelque sorte à la joute, à l’agôn, notion centrale dans l’hellénisme : on entre dans une culture du conflit, une « intertextualité agonistique » pour reprendre une expression d’Heinrich von Staden. En ce sens, le discours « hypoleptique » consiste à repartir de ce qu’ont dit les prédécesseurs afin d’approcher la vérité, avec la conscience de l’impossibilité de pouvoir jamais y parvenir. » Un peu d’intelligence, un peu de lumière. (PH) – Photo ci-dessous : « cette maison et cette famille sont bien belges, certificat ».