Archives de Tag: pochoir

Regarder le ciel


Regarde le ciel, oui, alors que les murs sont envahis de grandes feuilles blanches avec, en leur centre, des flashcodes qui nous épient. Sont-ils en activité, je n’ai aucun moyen de le vérifier, je n’ai pas d’engins qui lise ce genre de signe. Je les prends dès lors comme une manifestation graphique dont l’intention est d’afficher un symptôme, un chancre, représentation de l’abîme dans lequel le monde plonge son regard : l’infini labyrinthique et cryptographique de la technologie qui happe vers l’entendement. Toujours la même merde. Rêver d’ouvrir le cadenas. Avoir toujours, dès qu’on ferme les yeux, imprimée sur l’écran granuleux des rétines, la silhouette noire d’un appareil photo qui vous fixe, rémanence panoptique. Fantasmer une jolie poubelle à frites et Mc Do, en pochoir. Toujours la même merde, il faut bien le dire. Plein de gorilles robocopisés, certains jouant au skate, d’autres pas, en parade à proximité de cœurs blancs, éparpillés sur le trottoir comme des pétales. Non loin, un obsédé a semé des silhouettes de pin-up à bottes bien talonnées. Sur le M.U.R. la représentation déprimante, frontale, des cités dortoirs, autre dérivé de l’architecture panoptique. En surimpression, deux trois humains colorés, normaux, qui continue de respirer et avoir des rêves, là-dedans. Les petits animaux de Portok galopent au-dessus du parement gris vert (chiens, chevaux, hyènes, panthères, félins, enfin, c’est du galop ?). De lui aussi, un noctambule hirsute, halluciné, ne sachant plus où il est, et des nus, paumés, sans identité bien marquée, jeté à la rue ou couché sur le trottoir (comme déposé pour une mise au tombeau ou une résurrection), on dirait de la chair à Saint-Sébastien, attendant les flèches. Toujours la même merde. (PH) – Sam PortokJana & JS

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Chercher des poux

Laurent Busine explique, dans le cadre d’une table-ronde sur le patrimoine industriel, au Centre Wallonie Bruxelles – événement organisé pour soutenir le dossier du classement du site du Grand-Hornu auprès de l’Unesco -, comment faire pour qu’un musée d’art contemporain n’atterrisse pas en météorite indéchiffrable dans le Borinage. Il raconte son travail de Conservateur hors les murs pour rencontrer les « voisins », aller chez eux, les faire parler d’art, affronter autant de fois que nécessaire le questionnement élémentaire concernant les significations de l’art… Laurent Busine parle devant une image géante Microsoft, paysage virtuel, et je me dis qu’i s’agit peut-être de patrimoine industriel de demain, futurs vestiges de l’industrie des programmes numériques, qui pourrait bien faire l’objet d’archéologie, d’études, de publications, d’expositions… Un peu avant, Alain Forti avait présenté un diaporama sur l’évolution des perceptions des paysages industriels miniers et sidérurgiques et montré quelques représentations picturales dues au peintre Paulus. Dont un mineur hâve, déprimé aux traits tirés, aux orbites broussailleuses, impénétrables. (Ce bref colloque parcourant l’émergence, les balbutiements puis l’élaboration scientifique d’une politiques officielle pour sauvegarder le patrimoine industriel, scrutant ce moment où, pour contrer la défaite que représentait ces bâtiments à l’abandon, glissant à l’état de friches, il a fallu penser autrement, faire évoluer le concept de patrimoine « valable » et, en quelque sorte, profiter des évolutions de la notion de « beauté », aurait gagné à évoquer, par exemple, le répertoire des musiques dites industrielles dont la radicalité a marqué les esprits et certainement contribué à faire prendre conscience qu’il fallait faire quelque chose, traiter autrement les traces d’une époque révolue, détruite et qui n’était pas non plus réellement un âge d’or ! Mais ce n’était pas l’objet !) Mais j’en reviens aux orbites broussailleuses, regard vide, sombre, enfoui dans son désespoir, peint par Paulus, abîme au fond duquel on se dit que doit briller l’œil vengeur de la lutte des classes, ne serait-ce qu’un reflet ! Et en sortant de là, je l’ai retrouvée cette orbite, mais libérée de la toile, affranchie du personnage, de tout individu, et se multipliant sur les murs comme une araignée. Une bête contagieuse. Un pochoir qui pourrait ne pas en être un. Une tâche, une éclaboussure. Mais non, en comparant plusieurs de ces tâches, il y a bien une intention, une forme dans ce difforme qui galope. Un gros pou noir hirsute, et on lui voit parfois les yeux, carnassiers, sans pitié. Une vengeance qui vient de loin, de profond. C’est tout petit mais indestructible et doté d’une mémoire phénoménale, industrieuse. (PH)

KLM, pochoir & rap

KLMIntrigué par un pochoir KLM couronné plutôt classe apposé en maints endroits de Charleroi – mais toujours sur des emplacements bien choisis où il frappe le regard -, je demande à un ami/collègue de quoi il est le signe, et il me renvoie vers un rappeur actif, « qui monte qui monte ». En effet, beaucoup de traces sur Internet, depuis un courrier à L’Echevin de la culture en 2007, comme quoi il y a un engagement certain, jusque divers vidéos de répétitions et savoir-faire… KLM a une démo empruntable gratuitement à la Médiathèque de Charleroi dans le cadre du soutien aux artistes émergents (une préoccupation d’aider et stimuler les créateurs non encore reconnus, gages de la créativité de demain, et qui a conduit la Médiathèque a lancer le site Emergences… )… (PH) – Vidéos de KLM

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La rue et le manque

Des signes d’inattention.

urbainQuand les trois adolescents qui ont braqué le fourgon de la Brinks (Tremblay-en-France, 24/04/09) disent ne pas avoir réalisé ce qu’ils faisaient, découvrir après coup la gravité de leur acte, il faut prendre ces déclarations au pied de la lettre et les entendre comme signes importants de ce qui est en train de se dérégler. Réagir, face à de telles actions, en renforçant l’appareil répressif des mineurs, c’est manifester le plus grand mépris, l’incapacité d’entendre ce qui se passe dans ces cerveaux de jeunes. Ce serait du coup nier la responsabilité d’adultes impliqués dans ce que le monde est devenu et ce qu’il occasionne comme transformations des repères du désir chez les adolescents. Nier l’impact de nos politiques sur l’état du monde et donc sur les cerveaux de ces jeunes tout en les punissant pour l’impact de leurs actes sur un fourgon transporteur de fonds, c’est engendrer, quelque part, l’incompréhension, favoriser un peu la haine. Il faut faire évoluer la législation en fonction de ces évolutions de la plasticité cérébrale déterminées par l’impact des industries de programmes (entre autres). – De même, s’il est vrai que, comme le déclare le journaliste Nicholas Carr, la pratique de l’Internet transforme les capacités cognitives, altère le potentiel de concentration, diminue l’appréhension de concepts, au nom encore une fois d’une plasticité cérébrale influencée par la manière dont les activités intellectuelles sur écran conditionne le travail de l’intelligence, de même il faudrait adapter de nombreux aspects de la législation parce que cela transforme les notions de responsabilité, de préméditation… Extrait d’une interview : « On attend désormais les informations comme elles sont fournies. Comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Mais ce que nous semblons perdre, c’est la capacité pour la lecture profonde, compétence que nous avons acquise quand nos cerveaux se sont adaptés à une autre technologie de l’information, le livre. Il y a des centaines d’années. De nombreuses études montrent que l’hypertexte, le multimédia et les interruptions inhérentes au Web rendent plus difficiles la concentration, la mémoire à long terme, la compréhension et la synthèse de concepts difficiles… » (Libération, 28.04.09) C’est une déposition intéressante, sauf que ces modifications de l’utilisation du cerveau n’est pas un diagnostic d’idiotie galopante! – En ressassant ce genre de données, et en marchant dans la ville (genre Charleroi), l’apparition de pochoirs évoquant mai 68 génère des impressions ambivalentes. Un message de nostalgie si l’œuvre est le fait d’anciens, nostalgie pour un acte manqué, perdu, une « chance » qui ne reviendra plus. Mais s’il s’agit d’une inscription réalisée par un jeune, elle est le reflet d’un manque. Manque d’une révolte structurée. Et comme tout manque, douleur, difficulté à voir par où, comment et pourquoi lutter, sachant que Mai 68 n’a pas abouti, un coup dans l’eau, une porte fermée. Il faut trouver autre chose. – Ce manque est décliné partout dans la ville, dans les autres pochoirs, dans ce nœud coulant peint sur les murs où s’étrangle la perspective de jours meilleurs. Quand le réel ne fait rien d’autre que de tendre la corde avec laquelle se pendre… Le manque est aussi dans les affiches de distractions ringardes vantant l’exhibition de monstres préhistoriques, dans les ruines exposant les restes abstraits de vies domestiques fantomatisées par la destruction, en plein cœur urbain ; il est aussi à l’œuvre dans la réalisation de pots fleurs, en récupérant deux pots en plastiques, en les perçant de petits trous pour que l’eau ne stagne pas dans la terre et magnifiquement exposé dans le kitsch de cette épicerie polonaise qui, avec le temps et la dégradation de l’ensemble des biens et services offerts dans la rue, en devient réellement la plus belle vitrine, la plus propre, la plus riche et clinquante alors qu’elle semblait désuète il y a quelques années ! Dans ce contexte, pas étonnant que la boîte Campbell nous revienne dans la gueule fleurant bon le « concentré de conneries » ou que l’art de la rue nous renvoie une image de prostration sur le trottoir.  – Il faut trouver autre chose pour que « la vie retrouve sa place en effaçant le marché, ce n’est sans doute pas uniquement du côté des grandes manifestations, mais en mobilisant le plus grand nombre de jeunes, massivement, pour retourner vers le livre, le temps long de la lecture concentrée, c’est en évitant les modes de consommation rapide des musiques, mais en prenant plutôt le temps de les découvrir, d’emprunter les CD, de lire les livrets, de les écouter attentivement dans leur entièreté, c’est en investissant les musées, les théâtres, bref, c’est en prenant en main la totalité des pratiques culturelles, en se les appropriant, en les arrachant aux détenteurs délocalisés des grandes industries de programmes. La nouvelle révolution collective commencera sans doute au niveau des pratiques culturelles individuelles, domestiques !! (PH) – Lire l’article de Nicholas Carra, « est-ce que google nous rend idiot? » – 

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Printemps

Promenade urbaine. 21 mars 09

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Soleil et lumière vive, vent piquant, cocktail tonique que l’on retrouve à l’intérieur de la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, avec l’accrochage des dessins de Julien Bismuth. Ses croquis, dessins, petites formes de papiers pliés et collés, sont vivants comme l’envol de nouvelles idées, exaltants comme ces petites choses inédites, inattendues. Le trait, les formes en mouvements ressemblent à de courtes phrases. La présence littéraire est du reste importante avec les bouts de texte de l’auteur. « La chaise malaisée », « la table instable ». Dessins et mots cernent des concepts. Concepts d’objets qui se barrent, trajectoires d’objets hors de nos orbites. Ça tangue. Des esquisses qui donnent envie d’aller exercer son regard sur les mouvements imperceptibles de la vie. (Dans la même galerie, des miniatures de Villeglé, morceaux de panneaux d’affichages transformés en peintures abstraites, avec un titre qui re-bascule dans le figuratif imagé de la rue. Eblouissements. Comment les couleurs et cette matière publicitaire, effacées, détournées, manipulées, frottées, lacérées font émerger des idées, des images, des fenêtres. Matériau qui, au départ, pollue l’espace public, usé, poli par l’imagination, libère une force poétique aléatoire. Quelque chose d’ancien, dans le geste, toujours rafraîchissant. Bonne humeur.) Dans la rue, précisément, ça continue à bouger, sur un panneau d’affichage un papier peint de « Konny ». (C’est le nom de l’artiste tout autant que celui du visage représenté.) Une sorte de rebelle « oubliée », enfermée dans une guérilla romantique lointaine, déconnectée. Même si les flingues giclent bien. Plus loin, des pochoirs de la même artiste, visage et armes de la même mercenaire, estompée dans le sol, « ignore me ». Passionaria de causes perdues, radicalité nostalgique de BD sur le retour, qui cherchent à revenir, à faire irruption, reprendre le combat, ne semble attendre qu’un signe.  (Le site de Konny Steding). Bien placé près d’une poubelle, ce pochoir fleur bleue de « Serge & Jane » réunis en une sorte de calice, d’émanation d’esprits jaillissant de son flacon, vestige, apparition, un peu tête tranchée, trophée. (Passage par le métro égayé d’une série d’autocollants aux messages culpabilisant l’usager : si le tram est en retard, c’est de votre faute !! RATP et STB, même combat, mettre au pas le voyageur.) Beaucoup de restes de la manifestation du 19/03, dont ces feuilles collées sur les poteaux de signalisation par le Comité pour l’université (« Faites des Lettres pas du chiffre »), ou ces slogans « Grèce générale » qui, par la trouvaille, démontage et montage de mots et d’idées, en appellent à une convergence des insurrections récentes (Grèce, Guadeloupe…). Passage devant la « Maison des sciences de l’homme » où, selon l’historique qu’en fait Luc Botanski, Pierre Bourdieu initia la création des Actes de la recherche en sciences sociales. Intérieur, extérieur. Dans la rue, les préoccupations sociales, derrière cette façade un mouvement sociologique, important pour les luttes, organisa la diffusion de ses idées. Place de la Paix. Rencontré les traces de la « Marche mondiale pour la paix et la non-violence » qui colle ses autocollants rebaptisant des places en « place de la paix ». Juste en dessous, un wc fraîchement conçu, question de bien-être… (PH) 

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