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Puces, cachettes et intervalles

Anastasia Bolchakova, « Relative* Show Room », Installation, bazar évolutif. Galerie RTR, 14/09/10 au 16/10/10 (* qui rattache un élément à une proposition ou deux propositions l’une à l’autre).

Anastasia Bolchakova, « Relative* Show Room », Installation, bazar évolutif. Galerie RTR, 14/09/10 au 16/10/10 (* qui rattache un élément à une proposition ou deux propositions l’une à l’autre).

L’espace de la galerie, rez et cave, a été transformé de fond en comble. Pendant plusieurs jours, l’artiste a travaillé sur place, sous forme d’atelier ouvert. Il y avait des heures de visite durant lesquelles il était possible de venir voir le processus à l’œuvre et, probablement, discuter, poser des questions et, forcément, s’impliquer, infléchir involontairement, par le fait même d’intervenir… Le lieu ne ressemble plus à une galerie d’art mais à une boutique improvisée, devanture de fortune, et fonctionne comme ces puces où l’on a toujours l’impression ou l’espoir de dénicher l’objet rare, inattendu, la pièce de collection. Ici, en embrassant l’aspect global, l’œil retire d’abord l’impression d’un ensemble hétéroclite de choses à priori sans valeur. Néanmoins, l’endroit et l’agencement dégagent une sensation de magie immédiate. Tout baigne dans un climat lumineux d’aubaine, d’ailleurs, d’un autre temps, c’est gorgé de possibles. On peut imaginer l’énergie incroyable qu’il a fallu pour amener ici une telle quantité d’objets : le collectage, le ramassage, actions qui implique déjà une lecture des objets, un décryptage de ce qu’ils disent, racontent, évoquent, en quoi ils font résonance avec l’artiste. Les rassembler, les transporter, les entreposer comme une matière première. Ensuite, un travail archéologique commence, il faut examiner de près, étudier la morphologie, recomposer les histoires, les parcours, faire parler les formes, les traces, les marques, interpréter. Révéler la charge émotive oubliée, estompée, éreintée. Et l’interprétation déclenche l’envie de transformer, de modifier ou de transposer en d’autres supports, de créer d’autres objets découlant des premiers récupérés. Ce n’est pas une simple accumulation –, – je mets de tout en vrac et ça dira bien quelque chose -, ce n’est pas un rébus. C’est un atelier où la vie dépose les objets, les images qu’elle happe, c’est la mémoire vue comme un magasin d’objets trouvés. Tout s’empile et forme des groupes, des associations comme dans les rêves. En plusieurs couches. En profondeur. Avec des zones qui font écran, des gros plans, des cascades, des métaphores, des métonymies. Mais rien ne dort dans la boutique. Le travail de l’artiste est continu qui consiste à donner une nouvelle vie à ces objets, un nouveau lustre, une nouvelle utilité. On crée ici un marché parallèle, une autre économie. Des souvenirs, des fétiches, des bribes de nature, des presque rien, des jouets amputés, une vielle K7 sont remballés et mis en vitrine. Ils sont de nouveau à disposition, quiconque peut les investir, leur inventer des usages inédits, ils sont vierges, fantastiques. Ils sont exposés à différentes étapes de la transformation. Certains sont encore ou déjà dans des valises, ils arrivent ou ils partent, ça circule, il y a un vrai commerce. Sans déplacement, emballage, déballage, expédition, réception, repassage, le sens ne se forme pas, les objets ne s’impriment pas. Les tentatives de lecture des objets donnent lieu à des tableaux, des croquis, des suites de signes, de gribouillis, des sentences, des avis. Les strates créent des effets d’art surprenants de surfaces, volumes et textures, superposition de cartons, dessin collé, os alignés… Toute une histoire de l’art s’esquisse dans le dispositif faussement aléatoire où surgissent des éléments biographiques plus évidents, puissants. Des effets qui semblent plus personnels, des souvenirs de famille, des marques laissées par une histoire collective, un pays bien précis. Finalement rien n’est vague et rien ne semble gratuit. Tout semble relié. Ce linge grossier qui évoque une forme de machine aérienne, de masque ou d’organe mutilé. Ce groupe de prises électriques en sculpture plurielle sur le mur, affranchies. Cette suspension de sous-vêtements, d’intimités figées, rêves vides, nuages sans fantasme. Ces objets qui semblent sortir des parois, une chevelure, des gants cruels. Des lunettes sous cellophane, de nouveaux yeux, nouveaux regards. Rien n’est évident. Mais ce qui compte est que l’artiste est là en train de « relativiser », elle expose son bric-à-brac essentiel, son hétérogène matériau, et elle investit la galerie de son énergie pour rattacher, connecter, faire parler. Elle y travaille, elle est à l’œuvre. Il y a de la vraie exhibition, ça performe. J’ai l’impression qu’en repassant quelques jour après, il y aura des déplacements, de nouvelles dispositions, d’autres ordres et désordres et que l’ensemble n’est pas jeté en pâture pour que le visiteur interprète à sa manière. Ce ne sont pas des objets abandonnés qui attendent l’intérêt et l’intervention du visiteur comme dans certaines formes conceptuelles ou fluxus mettant en scène le rien, le hasard, la poésie du quotidien. L’artiste est en train d’y travailler, de les transformer, de les rattacher les uns aux autres, une proposition s’ébauche, je regarde l’ensemble comme si devait en surgir un message puissant, bouleversant, qui est là sans être vu, caché, quelque chose en gestation dans quoi je n’ai pas à créer d’interférence, comme si ce qui se passait là était la macération de souvenirs, d’objets mentaux familiers à partir desquels l’artiste construit son identité, les liens entre la proposition que le monde lui fait dans son fourmillement et la proposition de création de soi qu’elle renvoie, en image, au monde. C’est bruissant de signes en gestation, les objets ne figent rien, c’est une grammaire malléable, plastique. Le regroupement indéterminé de tels objets, certains encore dans leur gangue quasi morte, juste frétillants, certains déjà déplacés dans un ailleurs mental (les petites culottes et les gaines suspendues), font surtout apparaître la force des intervalles entre chacun d’eux. L’artiste parvient à créer l’illusion que cette concentration et ramification d’intervalles, de vides entre chaque objet – perçus comme tels pour le visiteur tel que moi étranger à l’histoire de l’artiste -, est une force, une énergie tangible, une plasticité qu’elle œuvre et qui la met en œuvre, le vide entre les choses à partir duquel le cerveau invente une identité. (PH) – Le blog d’Anastasia Bolchakova – Galerie RTR – J’avais vu Anastasia Bolchakova pour la première fois, sur le trottoir du 104, à l’occasion de Slick 2009 : voir l’article. –

L’art, le trottoir, tout et leur contraire

Slick, foire d’art contemporain au 104, Paris, « Fiac/Off », 23 octobre 09

104slick104slick2 Première indication du off du off, à la sortie du métro, une petite annonce en papier collée sur un poteau avec de petites languettes à détacher pour contacter l’initiatrice de la démarche, jeune artiste (Abolchakova, artiste au foyer) faisant le trottoir de la foire Slick : « installation à la sauvette et transaction sous le manteau »… La jeune artiste s’intéresse aux objets les plus pauvres, usagés, fonctionnels, élémentaires, anecdotiques, des vêtements d’enfants par exemple, objets d’une économie marginale. Elle a observé ces ventes de misères, ainsi que les pratiques de débrouille, gagner quelques sous en faisant griller des épis de maïs, revendre des fruits et légumes glaner dans les restes des marchés… Elle reconstitue ces objets en plâtre, fidèlement, copies conformes et les étale sur le trottoir. Il y a quelque chose de tristement comique, mais pas longtemps, l’art ne transcende pas la misère et quand il s’est agi historiquement de mouler des objets usuels, le choix s’est rarement porté sur des témoins de la pauvreté, des fringues portées, usées, transpirant le dépouillement. Des restes, du seconde seconde main. Ce moulage méticuleux de la pauvreté, de l’abandon social, répandu à terre, comme des bouts de vies renversée, éparpillée, dans le off total de la vie, blafard, mal portant, pince le coeur, comme ces dérisoires biens saisis par l’huissier chez des familles sas le sou et qui s’exhibent en attente d’un intérêt fort improbable. Même reproduits en dur, « immortalisés » dans du matériau certes non noble mais pris dans la pose pour durer, ces effets représentent toujours, et sans doute encore plus, la précarité. Bien vu. La foire, le bazar. Après, dans le 104 organisé comme une vraie foire d’art, avec des cloisons, des box, des cerbères, attention les yeux, c’est le grand bazar, l’accumulation. On a quelques heures devant soi, il faudrait y passer une journée, écouter le maximum d’explications, prendre le temps, passer et repasser. Il y a un côté flashy ébouriffé, avec des créations très magasins « prix terrifiants », souvenirs kitsch, provocations marchandes, l’art décoratifs complètement « gratuit ». Il y a aussi la tendance « l’art de la rue entre dans les galeries », notamment avec Miss.Tic. je me souviens avoir photographié dans la rue, certains de ces pochoirs, dessins ou textes. Mais, retirés de leur contexte, ces réalisations n’ont pas beaucoup de sens, il y a mieux dans les propositions de la Galerie W., les grandes toiles de Troy Henricksen, têtes rimbaldiennes/kafkaïennes/technocrates maudits, couvertes d’inscription. Tout près de là, les toiles de Denis Robert ne sont constituées que de textes, mots, phrases, slogans, mots d’ordre. Et, en voisin, la cahute enchantée de Régis R. avec ses récupérations transformations d’objets en plastique, briquets devenus géants et lumineux, seringues, pistolets… Un bon début, quant aux attentes et supposés rendez-vous avec l’émotion artistique, se présente sous la forme de deux panneaux en bois, un peu anciens, bricolés, évoquant de loin des peintures vaguement constructivites, les « SP Rendition » de Gary Farrelly, imitation brute des écrans annonçant arrivées, retards, départs et annulations d’avions.(Ce serait bien si les galeristes ne présentaient chacune qu’un artiste !) Le premier exposant qui tranche est allemand, Wilde Gallery (Berlin) avec de grands formats à l’huile du peintre espagnol : Antonio Santin. Une « Ofelia » qui saute aux yeux, des gros plans de visages ou corps, hyperréalistes, comme peints au sang, brillants, images spectrales et charnelles, une grande tête, pâle, désabusée, marquée. La surprise d’avoir une âme, un esprit tout en étant partie prenante de la brutalité de la viande. La même galerie expose le photographe Ricardo Okaranza, des paysages nocturnes précaires, marchés en train de s’installer ou de démonter. Beaucoup de noirs, des étalages, des pompes alignées sur le pavé, des caisses en plastiques de couleurs, des bâches, des décors post-nomades … Tout aussi fort, les compositions d’Evol, des maisons, des pans de mur, en carton, en partie peints, bouts de photos collées, superpositions… Yigal Feliks. Ce jeune photographe israélien effectue tous les jours le même trajet d’une heure entre Haïfa et Tel-Aviv pour se rendre au Conservatoire. Il a entrepris un travail photographique de prise d’empreinte de ce paysage traversé tous les jours, matin et soir. De près, de loin. En profondeur. Paysage que l’on finit par ne plus vraiment voir, mais dans lequel on s’immerge, qui se développe comme une seconde nature à l’intérieur du navetteur. C’est ce qui confère à ces nombreuses photos ce caractère brillant de « miroir ». La galeriste passera du temps à dévoiler le contenu de deux portfolios, un paysage passé au crible, en clichés panoramiques. Rythmés, musicaux. Focalisant sur certaines perspectives complètement sauvages, ou cadrant le travail de l’homme dans une immensité inhospitalière, juxtaposant la nature et les marques industrielles (en activité ou vestiges). En face, sur les cimaises d’une galerie japonaise, je m’amuse avec les petites toiles technos, carrées, petites concrétions d’acrylique collées, alignées, comme des points de colles, des boutons, un minimalisme bien nippon (Reishi Kusaka). Art et jeux. Un galeriste toulousain présente le travail d’Antonin Fourneau, 28 ans, originaire de Lille, travaillant à Paris. Cela me semble un beau travail cohérent à partir d’une culture fortement influencée par les jeux vidéos. Sur une table, des verres que l’on peut faire bouger, trembler avec une manette de PS2. Un stick qui prend les commandes et joue tout seul (Stick Arcade), plus besoin du joueur. Des tableaux de bord de boutons de couleurs, avec des inscriptions « manga », nouvelles consoles imaginaires. Mais aussi des dessins vectoriels très intéressants, fins, puissants, animés d’une pensée sur l’univers du jeu, une manette de jeu en pleine effraction, une table spirite… Un bel ensemble. En se baladant dans ce bazar, on pourrait aussi travailler géographiquement : néerlandaises, russes, hongroises, françaises, allemandes, japonaises, les galeries ont des spécificités. Ça saigne. La radicalité critique reste souvent l’apanage de l’Est, comme la Piekary Gallery avec son dispositif de réanimation et de transfusion médical. Et la série « Pads », acrylique et résine, collection de serviettes hygiéniques expressives, autre forme de moulages. À mille lieux de l’exhibition facile et autres récupérations pornographiques. On touche la vraie corporéité, organique. On pense évidemment à d’autres types de linges appliqués sur le corps où s’imprimèrent les traits et les formes sanglantes du Christ, suaires et reliques miraculeuses. Aleksandra Ska donne sa version personnelle des moulages de stigmates. Un peu plus loin, marrante mais presque anecdotique, la « Fleur du mal » de Julia Winter. Encore une fois, pour montrer les contrastes, les écarts, la difficulté de passer d’un stand à l’autre sans tomber dans le zapping. Un foisonnement de pratiques parmi lequel le regard fait un tri instinctif, s’adresse à ce qui vient enrichir, documenter, continuer un intérêt pour des oeuvres connues, « dans le même genre », creusant des filières déjà esquissées… Il faudrait contrarier ça, s’arrêter là où « ça ne dit rien ». (Bien d’autres oeuvres ont retenu l’attention, je n’ai retenu ici que quelques moments.) En retournant vers la sortie (on ferme), dernier coup d’œil aux gueulophones de manifestations, customisés, alignés sur l’étagère en bois d’une galerie belge. retour à l’art de la rue, cortèges syndicaux et tuning. (PH) – Diapo Libération

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Blancheur pas cool (« Sans Titre »/Cool & Balducci)

Marie Cool et Fabio Balducci, « Sans titre » (20042008). La Maison Rouge. Du 13 septembre au 4 octobre 2008.

Au moment de me heurter à la blancheur irradiante de la salle d’exposition, j’ai un moment de recul, comme flairant une présence, « salle occupée ». Les « œuvres » ne sont pas très perceptibles d’emblée, disséminée dans le volume, blanc sur blanc, mais quelqu’un manipule des choses dans l’espace. Il y a des gestes précis, soignés, sur des solides suspendus. Des doigts qui composent des figures avec de longs fils de coton blancs. L’artiste est là (Marie Cool). Je le déduis de par une étrange affinité entre les objets et elle, c’est comme si ces éléments blancs (fils, pages blanches, boules de coton..) sortaient d’elle, ou étaient des organes flottants, des appendices. Il faut s’accoutumer à sa présence. En général, l’artiste n’est pas là, dans les expositions. Ici, sans sa présence active, l’œuvre n’existe pas. Elle se déplace avec lenteur et silence étouffé. Toute en retenue. Comme un robot réglé sur économie d’énergie. Elle s’assied à une table, étend un fil blanc sur le bois, et lentement lui fait dessiner une suite de formes, arabesques… Debout, elle compose un jeu d’ailes avec des feuilles Elle mesure des bras plusieurs longueurs de fil et le fera se consumer, verticalement, devant elle. Du souffle et du déplacement d’air de ses doigts, elle organise le déplacement oscillant de barre et de boules suspendues ; des carrés blancs glissent sur le bois, composent une géométrie poétique, laconique… Ses gestes évoquent un étrange yoga. Une méditation. Elle forme des ellipses, des vides, elle saigne l’histoire de son sang narratif livide, elle dispose juste la coquille et quelques cristaux de certains états répétitifs, limités. Ça tourne en rond. Obsessionnel… Elle opère ainsi de 11h à 19h, sans interruption, qu’il y ait des visiteurs ou non (renseignement pris près du gardien). Une vraie journée de travail à faire tenir ensemble des objets désuets, éparpillés, dépareillés. À maintenir le contact entre ces objets et le corps, comme on travaille à maintenir un équilibre, à colmater les brèches, à se maintenir à flot.  Selon des séquences de 35 minutes (le cycle des scènes correspondant au matériau préparé.) Silencieuse. Et c’est vrai que quelque chose dans cette représentation évoque « l’univers pictural de la Renaissance » feuillet de l’expo). Ou un certain univers spirituel que l’on pressent à travers les codes picturaux de la Renaissance. Une désincarnation. Est-ce vraiment l’artiste, est-ce un sosie ? Je ne dirais pas que cela dégage du calme et de la sérénité, au contraire. Cette lenteur est plutôt maladive, belle chorégraphie de névrose épurée. Belle tentative de disparaître dans les objets transitionnels du Grand Blanc, vide clinique, comme un phasme se déplaçant cérémonieusement dans un paysage de neige.  Manipulations médiumniques qui évacuent via des matières banales toute une violence qui passe en criant silencieusement. Confrontation intéressante, intrigante. Une convergence de la danse, l’art plastique, la peinture…