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Les ressources lumineuses d’un penseur

Georges Didi-Huberman, « Survivance des lucioles », Editions de Minuit, 141 pages, 2009

didiÀ quoi servent nos productions intellectuelles, nos émissions d’idées, nos prises de positions, petites ou grandes, dans le concert de tout ce qui se dit s’écrit se dessine pour commenter les actions humaines et orienter la marche des choses – serait-ce en guise de cinquième roue du carrosse ou en mouche du coche – , dans quel sens poussons-nous ? Celui de l’espoir et du trajet positif ou celui de la catastrophe ? Quelles lumières émettons-nous, fanaux qui guident dans la nuit ou feux brouillés d’échouages ? De quelles lumières avons-nous besoin ? C’est toute la question des lucioles et de savoir si elles sont toutes éteintes, si elles résistent et illuminent encore ici ou là la grande nuit. Question de lumière. Dans l’enfer de Dante, la grande lumière, la plus aveuglante est celle de la gloire céleste ; les lucioles sont les loupiotes faiblardes de l’univers des damnés. Dans la relecture qu’en fait Pasolini, il y a inversion de polarité : « Il y aurait alors, d’un côté, les projecteurs de la propagande nimbant le dictateur fasciste d’une lumière aveuglante. Mais aussi les puissants projecteurs de la DCA poursuivant l’ennemi dans les ténèbres du ciel, les « poursuites » – comme on le dit au théâtre – des miradors pourchassant l’ennemi dans l’obscurité des camps. (…) tandis que les résistants de toutes sortes, actifs ou « passifs » , se transforment en fuyantes lucioles à se faire aussi discrets que possible tout en continuant d’émettre leurs signaux. » Didi-Huberman analyse, textes à l’appui, ce mouvement qui conduit Pasolini d’une œuvre littéraire cinématographique et même politique « qui semble bien traversées par de tels moments d’exception où les êtres humains deviennent lucioles – êtres luminescents, dansants, erratiques, insaisissables et résistants comme tel – sous notre regard émerveillé » à une prise de position politique de plus en plus radicale et désespérée où, affirmant l’expansion du règle fasciste, il va théoriser « la disparition des lucioles ». Parallèlement à la critique de la société du spectacle, il va considérer que « les lucioles ont disparu dans l’aveuglante clarté des « féroces » projecteurs : projecteurs des miradors, des shows politiques, des stades de football, des plateaux de télévision ». Il n’hésitera pas à développer le concept de « génocide culturel » en même temps qu’il cessait de croire aux capacités de résistance et d’opposition du peuple. Les sources citées, courriers et textes théoriques, situent bien cette réflexion entre poésie et politique, poésie de la politique et politique de la poésie. Un croisement que sait particulièrement faire chanter – pour en tirer de la lumière- Didi-Huberman. Questions de catastrophes. En grand connaisseur et amoureux de l’œuvre, il y a volonté de comprendre, d’expliquer ce qui s’est passé, pourquoi ce glissement vers l’apocalypse ? « Il est facile de réprouver le ton pasolinien, avec ses accents apocalyptiques, ses exagérations, ses hyperboles, ses provocations. Mais comment ne pas éprouver son inquiétude lancinante alors que tout, dans l’Italie d’aujourd’hui – pour ne parler que de l’Italie -, semble correspondre de plus en plus précisément à l’infernale description proposée par le cinéaste rebelle ? Comment ne pas voir à l’œuvre ce néofascisme télévisuel dont il parle, un néofascime qui hésite de moins en moins, soit dit en passant, à réassumer toutes les représentations du fascisme historique qui l’a précédé ? » Sauf que, quand même, depuis le temps que certains disent que c’est la fin de tout, et que ça continue quand même d’une manière ou d’une autre…  À tel point qu’il vaut la peine de se demander si les lucioles ont réellement disparu. Didi-Huberman, fera un détour par la biologie pour un état des lieux de l’espèce pour des développements interdisciplinaires inspirés, pour fonder la métaphore autrement que superficiellement, parce que c’est joli. Le plat de résistance, en quelque sorte, est d’affronter le travail actuel du philosophe Giorgio Agamben comme théoricien continuant à démontrer « la mort des lucioles » et la destruction de toute réelle lumière.La filiation sera explicitée, étayée, au-delà du fait que le philosophe fait une apparition dans un film de Pasolini : « Comme Pasolini, Agamben est un grand profanateur de choses admises consensuellement comme « sacrées ». Et comme le cinéaste, lorsqu’il parlait du « sacral », le philosophe s’attache à repenser le paradigme anthropologique contenu dans la très longue durée du mot sacer. » Agamben, dont la qualité du travail est soulignée amplement, est accusé, essentiellement dans ces derniers ouvrages comme « Le Règne et la Gloire », d’établir une équivalence entre les régimes démocratiques contemporains et les dictatures fascistes ou autres. Notamment, pour le dire vite, par le fait que ces régimes, quels qu’ils soient, réduisent le peuple à acclamer le « règne » dans sa lumière glorieuse, lui ôtant toute possibilité critique. (Personnellement, je n’ai pas fait une lecture aussi catégorique d’Agamben ! J’y ai vu, à travers une remarquable analyse historique et philologique, la mise à jour des stratégies que les pouvoirs pratiquent pour agir et mouvoir les « masses ». Plus une manipulation des masses qu’une liquidation des peuples. Néanmoins, c’est le genre de textes brillants qui n’exprime aucune piste d’espoir.) Une des choses que théorise le philosophe est que l’homme est désormais « dépossédé de son expérience ». Un thème qu’il appuie sur des écrits de Walter Benjamin (« Expérience et pauvreté », « Le conteur ») : « C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. » Il se fait que Didi-Huberman est un spécialiste de Benjamin. Une « lutte » d’interprétation, serrée, passionnante s’engage ! En épinglant d’emblée chez Agamben des déformations : « crise, par exemple, se transforme en manque radical ; où transformation sera pensée comme destruction… ». Agamben décrète un horizon sans ressources alors qu’il convient de générer de nouvelles ressources et c’est dans la pensée même de Walter Benjamin que l’on peut en trouver les plus fermes lueurs : là où certains interprètent son « déclin de l’expérience » comme un discours sur la fin, Didi-Huberman démontre par une analyse fine et puissante que Benjamin n’aurait jamais mangé de ce pain-là : il a parlé du déclin comme un processus sans fin et non de « disparition effectuée : le mot Niedergang, employé – ici comme souvent – par Benjamin, signifie la descente progressive, le coucher, l’occident (c’est-à-dire un état du soleil qui disparaît à notre vue mais ne cesse pas pour autant d’exister ailleurs, sous nos pas, aux antipodes, avec la possibilité, la « ressource » qu’il réapparaisse de l’autre côté, à l’orient) ». La pensée de Benjamin consiste  trouver des ressources dans les forces de déclin même, il indique des voies pour que la disparition de l’expérience devienne, en lieu et place de la catastrophe qu’elle devrait signifier, une nouvelle manière d’expérimenter. « Le cours de l’expérience a chuté, mais il ne tient qu’à nous, dans chaque situation particulière, d’élever cette chute à la dignité, à la « beauté nouvelle » d’une chorégraphie, d’une invention de formes. L’image n’assume-t-elle pas, dans sa fragilité même, dans son intermittence de luciole, cette puissance même, chaque fois qu’elle nous montre sa capacité à réapparaître, à survivre ? » Puisque que Pasolini et Agamben théorisent l’actualité d’un fascisme total sans horizon, Didi-Huberman va exposer, en contre, le travail de lucioles de quelques personnalités qui ont continué à émettre dans les pires contextes : Walter Benjamin lui-même qui parlait « d’organiser le pessimisme » dans des conditions de vie tragiques, le travail sur la langue de Victor Klemperer, les écrits de Charlotte Beradt, Georges Bataille… Tous exemples en situations extrêmes qui vont dans le même sens : quand tout est retiré, il vaut mieux ne pas crier que tout est fini, il faut engendrer de nouvelles ressources de résistances. Georges Didi-Huberman n’est pas un optimiste par nature, mais il rappelle le devoir de l’intellectuel : «Il faut, au contraire, – peu importe la puissance du règne et de sa gloire, peu importe l’efficacité universelle de la « société du spectacle » – , affirmer que l’expérience est indestructible, quand bien même elle se trouverait réduite aux survivances et aux clandestinités de simples lueurs dans la nuit ». C’est à propos de ces clandestinités dans la nuit qu’il évoque le travail de la vidéaste Laura Waddington sur le drame des réfugiés de Sangatte (« Border », 2004). « Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur – devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui aveugle. » Du livre et des lucioles en médiathèque. C’est une traversée succincte pleine de raccourcis dans la richesse de ce petit livre. Où la rigueur de l’argument n’a d’égal que le lyrisme, la force des images, la précision scientifique et onirique de la langue. Il y a dans les idées exprimées ici toute une direction dans laquelle nous, – médiathèques, médiathécaires, bibliothécaires -, devons travailler la politique éditoriale des médiations que nous devons organiser à partir des collections – musiques, cinémas, livres – que nous ouvrons au public. Il faut en révéler les lucioles ; de ces mémoires artistiques et culturelles dormant dans les documents, nous devons montrer comment elles deviennent les outils pour organiser les ressources et le pessimisme, alimenter le côté indestructible des expériences face aux lumières aveuglantes de « la société du spectacle ». (PH) – Pasolini disponible en prêt public

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