Archives de Tag: paysagiste

Bordures et clé des champs

Les couleurs, les formes, les mouvements et odeurs qui garnissent les accotements, bordures, fossés le long des routes campagnardes participent à la musique du vélo. Ça défile et forme une compagnie, c’est ce que les yeux et le cerveau avalent le plus, courbé sur le guidon (et quand on se relève, le regard fait un saut vers l’horizon, s’échappe, plonge dans une grande flaque de lumière qui floute les champs, au-delà d’un mur de ronces). C’est plaqué par la chaleur ou ondulant sous la bise fraîche, ou tordu par les bourrasques. C’est sombre sous les arbres, surexposé à midi, auréolé le soir (le grand encensoir de Baudelaire), scintillant et fumant de rosée le matin. Sans avoir de turbo, on longe ça assez vite, très près, et c’est incroyable le nombre de formes différentes que l’œil distingue, jaillissantes, ou enfouies dans le fouillis (plus ordonné qu’on ne le croit, c’est ce que l’on se dit à les frôler des heures durant). Graminées, oseille sauvage, boutons d’or, petite ciguë, lamiers, orties, myosotis sont les plus courantes. C’est le premier rideau léger, dont les traits souples lumineux et les taches de lumières s’agrègent à la sueur, aux cellules du cycliste, c’est le premier voile que l’on frôle et par lequel s’effectue une adhérence au paysage, une projection, un échange. Sous le déploiement musculaire, la méditation particulière du sportif atteint une sorte d’hypnose intravertie sous l’effet de la respiration intensifiée par l’effort, méditation paradoxale qui se berce idéalement du défilement de ces plantes sauvages. C’est un public fantôme qui encourage et collabore, être fleuri aide à aller de l’avant, à poursuivre un travail dont l’investissement pourrait quelques fois sembler vain, ridicule. Ça défile et la structure des tiges, grappes, corolles, feuilles se place en résonance – via cet état méditatif enfoui – avec des musiques, des phrases littéraires (leur musicalité aussi), des textures de couleurs et de lumières plastiques que le cerveau rumine, ressasse. Jusqu’à créer un effet d’enveloppement, de concentration et des effets d’emballement et d’ivresse comme de se sentir emporté par une organologie magique, impromptue (un vent dans le dos comme autoproduit !) : le macadam luisant, le pédalier, les roues, le cœur, la chaîne, les bordures fleuries qui masquent, comme une drogue, la douleur de l’effort, la respiration paysagère… Le temps que ça dure, jusqu’au premier carrefour, traversée d’un village, passage à niveau… Je dirais (j’y reviens souvent, ça taraude, c’est pas facile à saisir) que ce sont aussi des états de lecture, des états où l’on exerce son oreille, son sens de la musique, où l’on aiguise le regard de lecture (distinguer le plus de plantes différentes dans les fossés et la vue semble décuplée au fur et à mesure que l’on augmente la rotation des cuisses), c’est comme si on participait à la création d’une musique… (Lors de la dernière Flèche Wallonne, en commentant la victoire épatante de son collègue de peloton, un coureur disait quelque chose du genre: « Vous ne pouvez pas comprendre, faut être coureur pour apprécier ce qu’il a fait, c’est réussir la bonne association de plusieurs éléments, la route, son inclinaison, le souffle, le bon développement » (celui qui permet de décoller)… Il aurait pu ajouter d’autres éléments témoignant que les coureurs, à force de pédalage, sont pris aussi par ces organologies sauvages, impromptues, et que ça les aide à gagner, ça dope sans chimie répréhensible !!) PH

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Retour sur paysages

Après avoir vu, à la dérobée, non loin du sinistre, les débris d’un wagon voyageur écrabouillé entassés dans un wagon bâché, l’émotion ne se libère que quelques minutes plus tard, relevant les yeux du journal, face à un paysage archi connu (mais que j’aime bien, qui garde, dans cet environnement hyper construit, un côté « sauvage »), éclairé d’un soleil vespéral inattendu. Effet souriant. Le lendemain, secoué en reconnaissant dans une photo de victime, un homme que je côtoie depuis des années tous les soirs  dans le même wagon, j’aurai le même type d’éclair en sortant d’une lecture et regardant les étendues cultivées du Nord de la France, juste une ferme au loin, l’ombre de forêt sur la ligne d’horizon, quelques entrelacs de chemins… Effet de rejet. Je ne finirai jamais d’essayer de me dire ce qui se passe face au paysage… Exprimer ce que déclenche un paysage, décrire ce qu’est un paysage me semble depuis toujours important tout autant qu’une tache impossible. Comme les dessins sur le sable que la vague suivante efface, ou plutôt emporte avec elle. Que ce soit face à la nature ou face à des peintures. Ça me semble important parce que l’on pense et on ressent, selon moi, de manière abstraite, en composant à l’intérieur des sortes de paysages. Des géographies abstraites inspirées des choses vues et ressenties. Et cela avant que l’on revienne s’y promener en cherchant à les décrypter, à les peindre avec les mots, à explorer ce qu’ils inspirent, ce qui nous lie à leurs configurations. Quand je lis, regarde un film, écoute une musique, avant tout, la réception de l’œuvre donne lieu à la naissance d’un paysage sur les plaques sensibles du cerveau. Pour autant, décrire un paysage, ce n’est pas raconter tout ce que l’on voit devant soi, tous les éléments qui composent un décor et comment ils forment un tout. La plupart du temps nous sommes dans des paysages sans que cela ne déclenche quoi que ce soit de remarquable. Ce sont des enveloppes, des environnements. Être face réellement à un paysage, c’est ressentir un saisissement. Le décor peut-être complètement familier, banal, enregistré des milliers de fois par les yeux ou, au contraire, être exceptionnel, jamais encore vu, venant s’imprimer sur un espace vierge de la sensibilité. Mais les impressions, dans l’un et l’autre cas, sont les mêmes. Un paysage n’est pas uniquement les éléments d’un coin naturel, mais aussi une temporalité, une conjonction entre l’extérieur et des états intimes. Cela vient à l’improviste et frappe comme l’éclair avant même que l’œil puisse identifier les détails. Souvent, cela surgit quand je relève les yeux d’une lecture, sortant d’un livre formel ou d’imagé quand le regard bascule et s’extirpe d’une méditation intérieure, du ressassement quotidien (l’enveloppe entre dedans et dehors). Soudain il y a un paysage qui file, révélé. Ce sentiment d’être devant un lieu étranger que l’on a connu antérieurement, l’empreinte vaste d’un autre monde embrassé ailleurs, autrefois, ou prémonition du futur. (Dans les expériences du fantomal, passé présent et futur se mélangent, nous a expliqué Aby Warburg.) C’est valable autant devant un paysage déjà connu qu’un horizon inconnu. Devant le déjà connu, cette impression se formera assortie du sentiment de ne l’avoir jamais bien vu, de reconnaître enfin son vrai visage. Cette expérience peut être exaltante quand le paysage ainsi ouvert se pare de vertus positives, accueillantes, il tend les bras. On pourrait y vivre. Quelques fois, il apparaît plutôt comme un paysage dont on se trouve exclu, rejeté, ou perdu, on n’y reviendra pas, il faut aller voir ailleurs. Ou c’est un signe que l’on n’est pas fait pour vivre. Face aux peintures, ces sensations peuvent être aussi vives que dans la nature, on se trouve en arrêt dans un musée face à une toile paysagiste. Des fenêtres happent et font monter les larmes aux yeux. La sensation est aussi vaste que devant une étendue réelle embrassée du regard et de toute la respiration.  C’est la vision globale, même plutôt de loin, avant même de distinguer vraiment l’agencement que le peintre a construit, une machine à faire remonter tout l’inconscient face au paysage, souvenirs et fantômes de lieux où l’on a vécu heureux, lieux d’où l’on a été expulsé, lieux que l’on voudrait atteindre pour tout oublier, simplement être sans plus aucune autre question. Dans cette toile de Breughel, ce n’est pas tellement le thème champêtre développé au premier plan, c’est l’étendue à gauche, une immensité indescriptible et pourtant détaillée, se perdant dans la brume. Point de fuite. Dans cet autre paysage hollandais, ce sont les contrastes de lumières dans leurs mouvements, une alternance éternelle reflétée dans les arbres les collines, et ensuite ce centre ensoleillé, chemins dans des herbes aplaties en tous sens, intrications, tumultes herbeux du chemin où se croisent de petits personnages. Parce qu’après on plonge dedans, on cherche les microscopiques vies cachées dans ce monde de peinture pour s’y accrocher, essayer de rentrer. En fait, ces représentations « mimétiques », qui fascinent par leur « fidélité » à la réalité naturelle, ne sont probablement que des représentations du vide, car, face à un paysage qui procure la foudroyante sensation du sublime, ce qu’il me semble entrapercevoir est le visage du vide, sa nature. Une brève communion avec le vide, sous une espèce regardable, le vide fondement essentiel du vivre (au même titre que le silence dans la musique). Quand on parle de « paysage » pour décrire le fonctionnement de certaines musiques, ou les effets qu’elles peuvent communiquer, sans doute parle-t-on de leur manière originale d’organiser ce vide, d’en donner une représentation perceptible, écoutable, acceptable…  (PH)