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Grain de sable allemand

Ulrich Köhler, « Montag », 2006

Ceux qui ont un peu vécu savent que les faits et gestes du quotidien qui, dans leur insignifiance routinière jamais examinée (et pourtant ils sont les éléments du décor qui filent, qui devraient attirer notre attention sur le fait que le temps passe, que tout change, comme ces paysages que l’on regarde par la fenêtre des trains – quand ils roulent), incarnent la légèreté et la réussite d’une vie bien réglée, un beau jour peuvent devenir, sans crier gare, lourds et indigestes. Chargés de sous-entendus. Pourtant ils sont les mêmes, rien ne semble avoir changé. Un coup sourd de massue a été donné, « quelque part », dans l’harmonie fragile des choses, sans avertissement, dans le coton des ramifications inconscientes avec l’univers. Et peu à peu ça se déglingue, ça ne coïncide plus, ça sonne faux. C’est ce qui se passe, d’une certaine façon, dans la vie ordinaire de Nina, Frieder et leur fille Charlotte. C’est ainsi qu’on les découvre. Petite famille pleine de projets, en train de changer de cadre de vie, de se projeter dans une nouvelle maison, améliorant son cadre de vie. La dynamique d’installation est bien présente dans ce désir de changer de territoire, en même temps, on sent vite que l’énergie suspend son envol, le mouvement est freiné. Pas de signes évidents, explicites, de crise. Le couple a des rapports normaux, affiche une complicité certaine, les obligations sont prises en charge… Néanmoins, ça craint, on ne sait pourquoi, eux non plus. Les différents territoires sur lesquels se conduisent les expériences d’une vie vont glisser, reprendre leur autonomie, les cartes sont en train d’être rebattues. Le territoire du travail de Nina, le territoire de la maison en chantier, le territoire du lit conjugal, le territoire des anciennes amours, le territoire de l’enfance, le territoire de la forêt… Les expériences de chacun de ces terrains vont se désolidariser, se remettre mutuellement en question à l’insu des héros sans qualité, en agissant sur eux à la manière des influences lunaires ! Nina subit une sorte d’appel, quitte le foyer, rejoint son frère dans la maison des parents, en pleine forêt. Il n’y a pas volonté de rompre, mais aucune capacité à s’expliquer, garder le contact. Un besoin somnambulique de couper les ponts avec un certain réel et retrouver des attirances, des flux, des progressions par instinct et pulsion, intuition, écouter ses désirs, un moment de liberté. Bol d’air et errance qui la conduit dans un immense hôtel moderne au milieu des arbres. Elle y pénètre, loue une chambre, observe l’étrange vie qui y règne. Des groupes mondains, industriels en séminaire et goguette, pour qui on organise des événements, des surprises. Monde artificiel mais, en même temps, plein de possibles dès lors qu’il est mis en contact avec une femme au profil hétérogène, voyeuse, pas assimilable. Frieder pendant ce temps poursuit les travaux d’aménagement, y connaît les déboires inhérents à tout chantier, affronte la détresse de l’abandon, du père seul avec l’enfant, recouvre la justesse d’anciens sentiments. Globalement, les personnages proviennent d’un milieu aisé et éduqué, on devine qu’ils ont un profil ouvert, politiquement proche des tendances progressistes, et le film tente de saisir, de représenter ce qui vient figer cette bourgeoise éclairée, ce qui la plonge dans l’anomie, la régression. Le tableau clinique (occultant les explications, isolant les symptômes dans un montage inquiétant) ne repose pas uniquement sur un scénario centré sur les personnages. Le lieu de travail de Nina, médical, éprouvant, confrontant à une expérience difficilement partageable, ouvre le récit. Frieder agenouillé avec ses carrelages, la matière carrelage, morceaux à agencer, couleurs à assortir, mains qui manipulent une surface friable, morcelée. La photo qui souligne l’esthétique d’un intérieur cossu, celui des parents, et celui d’une maison en devenir, est soignée, fait entrer dans la manière dont les cadres de vie influent, irradient. La plongée dans la forêt est magnifiquement filmée, restitue autant le caractère étouffant d’un milieu clos par les branches et les épineux, obscur, matriciel et obscurantiste que l’immensité, l’étendue, les chemins infinis entre la majesté des arbres, la solitude régénérant, le silence, le vent. L’irruption incongrue du vaste complexe hôtelier, autre matrice de loisirs, de fascinations malsaines pour une modernité de consommation, ruche de loisirs industriels, fabriqués, mais aussi son aspect et son organisation d’hôpital où se reposer, se retrancher dans le luxe et l’oisiveté de désirs déconnectés (se ressaisir hors de soi, hors de son histoire), regarder la forêt de haut. Le récit laisse donc beaucoup de places aux images, aux décors, aux environnements par lesquels des forces agissent sur les personnages, documente les contextes, isole des détails, des moments clefs par lesquels le réel construit sa propre fiction, propose aux uns et autres d’interpréter ce qui se passe, de manière convergente, divergente ou, possibilité à conserver, selon une troisième voie. Presque à l’insu des personnages, leurs désirs sont en train de migrer, se porter sur d’autres sujets, il n’en subsiste entre eux que le reste, la marque de ce qui les a unis, un beau reste dont il faut s’accommoder en procédant jusqu’au bout au changement. Remettre de l’ordre dans les correspondances et solidarité entre les divers territoires. Pas de musique, le vide, les bruits ordinaires et cela joue ici en faveur d’un climat d’absence, de retraits négatifs, d’évasion camouflée. (PH) – Informations sur le film

Le déserteur ado

Ulrich Köhler, « Bungalow », 2002

La première chose, le film rappelle – fait resurgir dans le charroi de voitures et camions du bitume amolli par l’été – la partition du social entre civil et militaire. Deux mondes à part, qui se côtoient en étant séparés par des cloisons invisibles, en quadrillant le quotidien et le paysage de tenues comportementales, réglementaires, qui ne se mélangent pas dans l’exercice de leurs fonctions ! On l’oublie dans un pays libéré du service militaire depuis plusieurs années, mais ce lien à l’armée, à l’uniforme, à la caserne et à la guerre reste important dans certains pays, c’est un des contacts principaux, initiatiques parce qu’à la sortie de l’adolescence, avec l’état et le vivre ensemble. Paul, jeune soldat à la carcasse molle pas encore tout à fait adulte, retenu dans l’enveloppe adolescente, profite d’une pause où civils et ploucs se touchent presque, pour fausser compagnie à la troupe. À ce stade, un doute subsiste, mais difficile d’y voir un geste prémédité, un acte déterminé contre l’armée. Il déserte, empruntent des lignes de fuite, un peu comme on suivrait des courants dominants, ou comme un oiseau se laisse porter par les routes du vent, et se réfugie dans la maison des parents absents, en bordure d’une petite ville rurale. Une sorte de no man’s land entre civil et militaire, d’apparence bourgeoise (père architecte, maison avec piscine). C’est la « cabane » neutre où l’on se réfugie, où l’on veut disparaître, se soustraire. De toute façon, Paul « ne sait plus rien », ce qu’est la vie, ce qu’il veut, ce qu’il faut faire. C’est la panne. Il sombre dans une glandouille magistrale, ouverte sur un vide sordide, fascinant, destructeur, dépressif. La perte d’impulsion, la panne. Évidemment, la panne n’intervient pas à ce moment-là, plus exactement, la narration filmique cadre les moments où elle s’envenime, la panne prend le pas sur l’individu, impose son propre devenir. Presque. Car, évidemment, la panne date d’avant l’entrée à l’armée. Elle faisait le désespoir des parents, surtout de la mère, et c’est bien en désespoir de cause, en espérant, selon l’adage populaire qui prétendait que l’armée faisait du bien et dressait positivement les individus, trouver une solution au mal-être adolescent, qu’il échoue au service militaire. Ces éléments de contextes familiaux sont suggérés, par l’irruption, dans la même maison du frère aîné et de sa petite amie, une jeune actrice danoise. Ce sont des indices à relever dans quelques dialogues, au détour de quelques phrases. Jeune à problème sans projet, sans envie, pâte à modeler. (De même qu’est suggéré d’autres éléments familiaux allemands, comme l’explosion qui éclate dans la petite ville, et qui soulève une curiosité anormale et une pulsion de questionnement refoulée par les uns, expulsée obstinément par les autres. On comprend, lorsque le frère aîné glisse que le capitalisme n’a plus d’ennemi, que cette déflagration ranime des souvenirs d’attentats, voire l’attachement à ce qu’il y ait des attentats, avec nostalgie pour l’époque où le capitalisme avait des ennemis !!? Le frère aîné de Paul est lui, tout à fait ans la vie active, avec une formation et un doctorat en cours, un travail environnemental, un profil actif. Entre lui et sa copine, l’amour est bien en place, labile mais fort, en recherche mais pratiqué, ça circule, ça désire, ça fonctionne. Cela contraste avec l’état de Paul où les désirs tombent et poursuivent leur fermentation dans un état général amorphe où, sans y mettre de moralisation, ils deviennent « mauvais », se retournent contre eux-mêmes, n’hésitent pas à faire mal, voire même à s’attaquer à l’organisme où ils tournent en rond. Le réalisateur représente cela de manière explicite : se branler sans bander, pour la démangeaison, pour des pulsions qui travaillent sans aboutir dans des formes; se branler de cette manière est assez proche de  » s’en battre les couilles »… C’est intéressant d’extirper ainsi, de son processus de militarisation, un jeune informe, qui n’a pas encore trouvé ce qu’il veut faire de sa vie, qui se révolte contre la violence qui lui est faite mais sans prise de conscience, sans anti-militarisme par exemple, mais par réactions primales, butées, contre l’assujettissement. La « désertion » est plus totale que celle qui consiste simplement à rompre avec le régiment! IL est traversé de désertions multiples, qu’il pratique ou qu’il subit. (En même temps, sur son désespoir, plane comme le sentiment qu’il se sent déjà attaché à la caserne, qu’il n’a aucune autre piste.) Il se cache dans le civil, hébété, pataud, inadapté, sans secours. On peut imaginer, quand il sera repri et absorbé par la grande muette et sa police militaire, ce qu’il adviendra de lui, abandon au modelage commando, décervelage. Si le désir pétille entre le frère et son amie, le non-désir d Paul va s’y greffer, comme un parasite. Normal, il ne peut, d’une certaine façon, au stade où il se trouve, sans assistance, que désirer à travers le désir des autres, s’y infiltrer, s’y reconnaître. Prendre le territoire de l’autre, jouer au coucou, rendre cocu. Il va tourner autour de ça comme un malade, révélant au fond de sa jeunesse épaisse et affaissée, une sensibilité exacerbée, à fleur de peau. L’écorché malin qui sent, manigance, cherche à manipuler les désirs d’autrui à son profit, cherche la faille. Mais il a affaire à des individus pas tellement conventionnels, d’une bonne santé évidente, « équilibrée », incapables de vraiment l’aider, mais évitant à l’enfoncer d’avantage en lui offrant, justement, prise. Un geste de chair presque désintéressé, un soin attentionné, délicat, un mouvement d’apaisement, lui sera accordé, comme on cède à un enfant enferré dans sa colère rentrée, qui ne sait plus comment en sortir, comment renouer avec l’échange normal, simple, de tendresse. L’ensemble est filmé sobrement, avec un certain recul : pas beaucoup de gros plans intrusifs, pas d’exagération des états négatifs, un bel enchaînement d’allusions fortes à travers les corps, les regards, les attitudes, les plans de décor. Pas de musique, les bruits de la vie, avec ce que l’on peut y mettre de charges subjectives, tensions ou évasions, conflits ou fusions. Le ronron faussement neutre du fonctionnement machinique (et de tous ses moteurs mécaniques, technologiques ou naturels) qui quadrille le quotidien entre territoires militaires et civils, désirs éprouvés, désirs réprouvés… (PH)