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La capitale, le monstre, la neige

En route vers 2015/– Topo, maintenant que c’est fait. – De passage ce matin à Mons, sous la neige inattendue en telle intensité, la ville semble déserte. Ou « interdite » après la déclaration « historique » !? Oui, le bourgmestre a raison de décréter l’historicité d’une telle opportunité. Oui, on ne peut qu’espérer que cette chance soit saisie pour propulser la région dans une autre dimension culturelle. Au stade actuel, à part les initiés dans le secret, tout le monde attend un peu d’en savoir un peu plus. Pour la visite des inspecteurs, la Ville a soigné le point faible de sa candidature – la faiblesse du soutien populaire, du monde associatif et d’une part des artistes du cru -, par une mise en scène photographique : des portraits de citoyens, tous genres, toutes catégories, déclarant leur flamme à 2015, c’est capital. Ça a de la gueule, mais bon, il faut aussi relativiser, l’enthousiasme ainsi affiché n’est pas que spontané ni désintéressé : « Pierre, chirurgien », est un proche du « cénacle », il a un petit théâtre pour lequel les subventions seront toujours bienvenues ; Yves est chef de chœur, 2015 peut donner des ailes à son ensemble vocal, quant aux commerçants, voire les agents communaux recrutés… Preuve que la candidate connaît ses faiblesses, ces grandes affiches « 2015 » placardées pour masquer les devantures de magasins vides depuis des années… – L’interférence d’un fait divers. – En tout cas, la coiffeuse parle de la neige et de l’affaire du dépeceur, pas de 2015 ! Il faut dire que la presse a mis le paquet – peut-être à dessein pour « parasiter » l’annonce tant attendue quant au futur statut de capitale culturelle européenne !? Le traitement de ce fait-divers est, une fois de plus, écoeurant. Un médecin – un notable comme on aime dire dans ces cas-là – pète les plombs, harcèle et agresse une jeune femme. C’est inadmissible, il est interpellé par la police… Et, sur le simple fait que ce docteur a fait l’objet de dénonciations anonymes affirmant qu’il serait le fameux dépeceur, tout le monde s’emballe. Y Compris Le Soir qui y consacre, lundi, la grande une et la page trois, complète ! Tout en reconnaissant que la dénonciation anonyme semble peu crédible, en avouant le lendemain qu’il n’y a pas grand- chose dedans ! Magnifique preuve, s’il en était besoin, que la presse évolue vers le bas, la DH est le modèle absolu. (Allez faire un « 2015 » correct avec une presse pareille !) mais la personnalité complexe de la victime –cultivée, raffinée et peu conventionnelle, en contradiction avec le comportement déviant dans lequel il se révèle à la surprise de tous – excite l’envie d’étaler l’affaire. Un beau profil de monstre insoupçonné, « grand amateur de musique classique », répétez-le à l’envi en l’imaginant découper ses victimes, cela vous fera frissonner encore plus fort. – Tourbillon de neige. – S’éloigner dans un train qui traverse la brève tempête de neige, la poudreuse fraîche sur les rails s’envolant – tulle de micro flocons-, les paysages qui défilent brouillés, masqués de blanc, souvent à l’arrêt eux aussi, fait du bien. Comme de traverser une atmosphère en mouvement, réduite en particules volatiles, agitées en tous sens, fouettant l’imagination à son insu, elle qui se contente, une fois le ticket poinçonné, de regarder, contempler, essayer de distinguer, de reconnaître telle prairie, clairière, champ ou passage à niveau. Les contingences se détachent au vu du spectacle inhabituel, on oublie tout le reste, on est dans un tunnel de buée et de reflets, protégé du froid par une vitre sale maculée de traînées de neige un peu fondante, et du dehors accourent des fantômes, des surgissements, des trouées, des ouvertures, des immobilités comme éternelles – à jamais là. (PH)

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Cicatrice du monstre

C’est comme quand, en société, titillé par l’horreur, on en vient à braver les convenances, à la manière presque d’un acte manqué, pour demander à un convive de bien vouloir exhiber une plaie que l’on dit effroyable. Un besoin irrépressible de constater la blessure, le corps déchiré et ouvert, de mesurer l’ampleur du trauma, d’observer le processus de guérison en cours, l’organisme en train de travailler pour résorber la béance en une simple marque sur la peau. Un souvenir. C’est entre le repoussant et l’attirant. La reconstitution après effraction et destruction localisée est quelque chose de fascinant, les vertus réparatrices du corps venant presque effacer le monstrueux relèvent presque de la magie. C’est, d’une certaine manière, un mécanisme qui nous anime énormément, sur des terrains très divers, sentimentaux, culturels, sans cesse, ce sont pertes et réparations, conversion de dommages en intérêts (où se met à l’épreuve la plasticité de chacun). En étant immergé pour un temps limité dans New York, à un moment donné c’est devenu une envie, un besoin : voir la marque. Au départ, je n’y pensais pas. Mais il doit y avoir quelque chose dans l’air qui fait que la ville et ses habitants ne seront jamais les mêmes après avoir vécu (banalité qui a été rabâchée). Et donc la cicatrice est là, elle vit, elle est à l’œuvre dans la manière dont la ville évolue, se pense, réagit. Sans doute que chaque habitant se construit en partie avec un bout de cette cicatrice en lui (encore une fois, « cicatrice » est un ferment vivant, de déterminant, qui oriente la manière de se de sentir, se positionner, se façonner, entre le biologique, le psychique, le symbolique, quelque chose qui « avance » en étant biface, unissant les contraires, destruction/construction). De marcher dans cet organisme urbain immense, abandonnant toute une série de défense, pour absorber les images, les sensations brutes, c’est comme si on devenait plus sensible à la contagion cicatricielle, elle s’infiltre, on en attrape quelques germes. En déambulant la tête en l’air, épaté par la cathédrale de buildings, en éprouvant combien tout ce quadrillage d’avenues et de rues est dense et cohérent même à travers la diversité des quartiers, on mesure la répercussion, l’impact dans l’ensemble de l’organisme urbain – où circulent comme en une ronde régulière les camions de pompiers et leurs sirènes de veille. On revit aussi l’invraisemblance et l’énormité du choc ressenti là, dans ses dimensions locales et globales et portés avant tout par les habitants. Il se manifeste là, à la surface d’une société entière, mondialisée, la force du monstrueux spectaculaire, à une échelle hyper poussée, excessive, « américaine ». Et, quoi qu’on y élève en guise de « couverture », ce sera mémorial, c’est dire que le cratère subsistera, ça restera le lieu d’où remonte, du fait d’une guerre entre cultures, le refoulé même de toute tentative de construire une culture, quelque chose qui participe de « la fondamentale et « inquiétante dualité » de tous les faits de culture : la logique qu’ils font surgir laisse aussi déborder le chaos qu’ils combattent ; la beauté qu’ils inventent laisse aussi poindre l’horreur qu’ils refoulent ; la liberté qu’ils promeuvent laisse vivantes les contraintes pulsionnelles qu’ils tentent de briser » (Didi-Huberman). Le trou de la destruction devient aussi (biface) socle de fondation possible. Si, à l’époque des faits, un peu d’anti-américanisme m’avait conduit à relativiser, non pas l’horreur, mais la part à prendre dans le ressenti de cette horreur, sur place ça m’est revenu en pleine face. Et, encore une fois, cela tient-il à la manière dont cet incroyable paysage urbain suscite l’empathie avec toutes ses dimensions, ses temps et ses accidents différents, enchevêtrant les anachronismes, les antagonismes…   Et on y va pour un petit pèlerinage et le show de la réparation qui recouvre la béance, qui surgit des entrailles éventrées ! (PH)

Le point G du regard

G, Le Vecteur à Charleroi, Exposition jusqu’au 24 octobre 09

G Ce sont des dessins de marges, des labyrinthes infinis de petits traits qui reliant toutes les formes, toutes les matières, tous les organes de vie et de mort, organes humains et inhumains, tissus et tumeurs des choses, prolifiques. On a tous touché, un jour ou l’autre, en amateur ou en aspirant initié à ces dessins obsessionnels, compulsifs, hachurés au Bic, dans les marges ou les couvertures des cahiers de brouillon, griffonnés à n’en plus finir pour échapper aux cours, ne pas se laisser ronger par la monotonie, la mise au pas éducative, entendre autre chose que le programme. Traits après traits, gribouillis qui s’organisent en membres monstrueux et happent l’attention. Je n’évoque pas tellement les distractions des cancres, mais autre chose, de plus spécifique, une sorte de transcription instantanée dans une création délirante de tout ce que les profs débinent dans leurs cours, connaissances historiques, scientifiques, physiques, chimiques, mathématiques, littéraires, langues vivantes. Tout est assimilé mais mis en désordre, mélangé, transformé en une autre connaissance générale des formes cachées. La substance des cours est assimilée mais déviée, pervertie, retour au sauvage. Ce genre de croquis dans les marges par lesquels il nous semblait esquisser une transcription du savoir scolaire, apprendre quelque chose de pas prévus, l’artiste français G (25 ans) l’a cultivé en art total, les marges ont dévoré l’univers. Il n’y développe pas des inventions isolées qui viendraient illustrer des références de lectures, il construit un monde, il assemble, image après image, la connaissance des marges, là où les savoirs et les sciences retournent au délire, au monstrueux fécond, à la fertilité de ces tissus et tentacules qui se multiplient quand on les tranche. Au cauchemar de la création, indispensable chaos, radieux monde noir polymorphe. Chaque œuvre représente une surface immense à parcourir tant elle est constituée de petites lignes, infimes coupures, subtiles entailles. Chaque dessin fait se rencontrer l’infiniment petit et l’infiniment grand. On dirait chaque fois le détail d’un mandala diabolique dont l’ensemble ne pourrait se contempler qu’en scannant le cerveau de l’artiste (si scanner permettait de visualiser les prophéties de l’âme, prophéties au sens d’interprétations inlassablement reprises de tous les textes dont découlent cette âme, textes génétiques, bibliques, littéraires…). C’est une manière surprenante, innovante, de tracer des ramifications complexes, laissant entendre la possibilité d’une nouvelle cabbale complètement moderne et libre, entre des héritages temporels, culturels et techniques en principe enfermés dans des mondes ne communiquant pas entre eux. Le sens visionnaire ordonné de Dante, la bande dessinée fantastique, le dessin de presse déjanté au vitriol, les gravures de Dürer, les mangas, les machines organiques de Burroughs, la métamorphose de Kafka, les livres de morts, le monde des anges… Le tout surgissant dans un grand calme, hurlante méditation, au rythme d’une patience d’exécution presque sainte (une vocation, une illumination). Toute forme, toute vie peut se transformer en une autre. Tout est tissus, végétations, humus, muqueuses, plasma, jets de semences, ovulations, même l’air, les nuages, l’immatériel, les armes, les lames, les ombres. Les êtres et les choses sont nichés, nourris, traversés d’alvéoles, sorte de végétations marines et cosmiques, évoquant les anémones de mer, aux branches proliférantes et ornées d’yeux, de bouches, de fentes espionnes. Des motifs voyagent de tableau en tableau. Deux mains couvrant un visage, les doigts écartés pour laisser le passage vers trois vides effilés, noirs, impénétrables, orifices du regard, de la respiration. Des personnages armés de hachoirs se coupent la main. Le bras se révèle être tentacule. La carcasse corporelle est ouverte, anatomie entre robots et insectes. Aliens imprévisibles enfilés comme des poupées russes. La vie se décompose en cellules malignes grouillantes ou en organismes énormes, techno-hybrides, les surveillants des mondes obscurs. Terrifiants, tellement qu’ils en deviennent familiers, exorcisant des peurs refoulées, que l’on oublie trop souvent de laisser s’exprimer. Des familles zombies, aux membres mutilés, aux têtes d’arbres morts, et dont les bouts de viande libérés se reproduisent (parthénogenèse), cherchent une nouvelle incarnation, nouvelles fonctions. Morcellement. Les compositions sont très organisées, hiératiques dans leur bordel apparent, recyclent des mises en scènes sacrées, avec des colonnes, des têtes de dragons, des fûts couverts d’écailles, des rituels post-technoïdes. Les marges ne sont pas bornées. C’est zébré de millions de petites agonies brillantes, aiguisées, électriques, immobiles d’extase, avec cette sorte de regard révulsé, propre aux têtes décollées et qui continuent à vivre, qui voient l’au-delà et en même temps se laissent envahir par l’écume scintillante laiteuse de toute la vie passée, bouillonnante de détails, juste des tempêtes de petits traits, comme le début de nouvelles vies. Un trait nécessite un autre. On découvre bien tard ce qui surgit ainsi du BIC et vous dévore. Pas de doute que s’il continue avec cette rigueur et cette inspiration, G va prendre beaucoup de place, repeupler le fantastique. (PH) Autre développement: A travers certaines idées qui se bousculent dans le texte ci-dessous – peut-être trop vite écrit, avec des sensations trop récentes mais c’est aussi ça l’exercice de bloguer – il y a quelque chose à creuser quant aux relations entretenues par le travail de G. avec l’histoire, le passé, l’actuel. Est-ce contemporain? Est-ce l’oeuvre d’un artiste vivant dans un monde reculé, écarté, hors du présent? L’impression, dans l’exposition, face aux images, est celle de temporalités mélangées (au sein de chaque entité), avec des rythmes passéistes, anciens, déconnectés, mais aussi d’autres très virulents et archaïques, en tout cas « anciens » dans le sens ancestral, et animé de forces qui aspirent vers l’innommable de la nuit des temps et enfin, il y a des scansions très contemporaines. Ce qui correspond aussi à ce que j’essayais de décrire comme une simultanéité entre naissance, irruption de vie et passage de l’agonie. Certaines visions évoquent une sorte d’amas d’organes morts, épuisés et d’autres en train de se régénérer, de se recycler. Le sang qui coule des blessures engendre la vie de millions de traits. Voilà, je ressassais ce genre de sentiments contradictoires, difficiles à clarifier, quand je suis tombé sur ce passage d’Agamben, dans un nouveau livre intitulé « Nudités »: « La contemporanéité s’inscrit, en fait, dans le présent en le signalant avant tout comme archaïque, et seul celui qui perçoit dans les choses les plus modernes et les plus récentes les indices ou la signature de l’archaïsme peut être un contemporain. Archaïque signifie proche de l’arkè, c’est-à-dire de l’origine. Mais l’origine n’est pas seulement située dans un passé chronologique : elle est contemporaine du devenir historique et ne cesse pas d’agir à travers lui, tout comme l’embryon continue de vivre dans les tissus de l’organisme parvenu à maturité, et l’enfant dans la vie psychique de l’adulte. » Il y a dans la somptuosité visionnaire de l’artiste, dans la profusion ordonnée de ces tissus de traits et de lignes, de l’embryon et du tissu mâture, du bourgeon et de la pourriture, de l’orgasme et de l’effroi, pas en alternance, mais en choeur. Quelque chose comme un rendez-vous secret entre des forces antinomiques. Et précisément, pour revenir à Agamben: « Les historiens de l’art et de la littérature savent qu’il y a entre l’archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clef du moderne est cachée dans l’immémorial et le préhistorique. » Il y a dans cette proposition quelque chose qui cerne parfaitement, selon moi, la dynamique telle que je l’ai perçue et ensuite pensée, irradiant des inventions visuelles de G. (PH) – Lien vers le myspace de GLien vers le collectif Zavata

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