Archives de Tag: nouveau cinéma allemand

De merveilleux merdiers créatifs (ou pas)

Soul Kitchen, Fatih Akin (2008)

Gegen die Wand, Fatih Akin (2004)

Il y a tous les ingrédients d’une comédie convenue, de l’amour et de la différence de classe, un looser intégral, une réaction en chaînes de coups foireux et au final des détours improbables qui rattrapent la sauce. Ce n’est pas avec ça que Soul Kitchen crée bien-être et sourire fou. C’est d’abord, je pense, dans la mécanique, le mouvement, le flow des images et de la narration, un flow généreux, fou et très black. Il y a une jeune et riche bourgeoise raffinée sinologue, un frangin en liberté surveillée, une artiste peintre serveuse de restaurant et de bar, un ancien condisciple entre magouilles fisceuses et prostitution, un cuisinier génial et caractériel, une ostéopathe attentive et patiente et, au centre, Zinos, cuistot d’un restaurant de seconde zone. Ça se passe à Hambourg, les quartiers sont mélangés, entre monde de la nuit, marge artistique, immigration grecque, beaux quartiers, Zinos est l’électron libre et passablement poissard qui fait se communiquer des univers en général étanches. Tous les personnages sont « entre deux », entre deux mondes, entre hésitation, traversant une période où les cartes de leurs destins respectifs sont rebattues. Ils bougent, sont bougés, ne savent pas très bien où ils vont retomber. Impossible de les situer sur une ligne, de leur attribuer un seul profil. Dans la manière d’orchestrer les quiproquos entre les mondes différents des personnages, pas de clichés, pas de grosse ficelle., rien de sophistiqué ou de tiré par les cheveux, ça coule de source. C’est ainsi que les pièces du puzzle social jouent entre elles, travaillent l’une contre l’autre, forcent les correspondances, rejettent les emboîtements prévus, recomposent d’autres agencements. Les principaux protagonistes sont animés du désir de s’inventer, de se trouver de « nouveaux modes de présence », pour sortir de la dèche ou de l’insatisfaction, de l’incompréhension ou de la non-reconnaissance. Avec les moyens du bord, ils cherchent à faire preuve de créativité pour atteindre une vie meilleure, plus agréable, plus cool. Et c’est en puisant dans ce fond de créativité qu’ils font sortir le prévisible de ses gonds. Ils sont dans une sorte de transe. Ils sont branchés en fait, sous l’effet d’une sorte d’énergie du désespoir pour s’en sortir, sur ce que Simondon appelait la « charge de préindividualité qui demeure attachée à l’individu, (…) charge de nature qui est conservée avec l’être individuel, et qui contient potentiels et virtualité ». C’est en puisant dans ce fond de nature, dans le non préfiguré et déjà dessiné, que les personnages cherchent des solutions, des pistes pour échapper au déterminisme peu reluisant. Et en puisant dans ces ressources de créativité, de l’imprévu jaillit, ils déjouent les plans, ils trompent les attentes, ils modifient les aiguillages, sans s’en rendre compte. « Nous pouvons communiquer avec les autres sur la base des structures qui sont en nous, par exemple les structures du langage ou les normes que le socius nous inculque. Toutefois, il y a une part de nous-mêmes qui n’a pas été mise en structure et qui nous rend capables d’inventer, d’introduire de la nouveauté dans le monde. C’est ce dynamisme de l’invention, cette poussée du devenir qui n’est ni mécanisme, ni finalisme, ni actualisation d’une dunamis préformée à l’origine, que Simondon a essayé de traduire dans les termes d’un schématisme technologique universel (technologie au sens d’opératoire toujours, et non au sens de la seule science des machines). (Xavier Guchet, « Pour un humanisme technologique. PUF, 2010) Zinos, et tous ceux qui interagissent, de gré ou de force, avec ses manœuvres pour créer son bonheur, introduisent de la nouveauté dans le monde, sans contrôle, sans calcul préformé. Perturbations. Et la jouissance savoureuse de ce film tient avant tout à sa magie opératoire qui enveloppe le spectateur. Et ce qui « apparaît » dans ce qui ne fonctionne pas entre les protagonistes (rendez-vous ratés, tromperies, non-dits), c’est la panne de l’échange transindividuel, c’est l’accord formaté au profit d’une étrange énergie bordélique et rayonnante qui surnage, le « préindividuel ». « Le préindividuel n’a pas du tout le sens d’un espace réservé et préservé du sujet, un territoire que la société n’investit pas et où pourrait se manifester quelque chose comme une liberté résiduelle. Il désigne plutôt cette capacité qu’a la société de ne jamais pouvoir se refermer sur ses stéréotypies, sur son organisation ; il est une promesse de transformation, de réorganisation toujours possible des collectifs. Comme disent Deleuze et Guattari, une société se définit moins par les contraintes qu’elle exerce sur les individus que par « ses lignes de fuite ». Le social, ça fuit de partout. Cette formulation n’aurait pas déplu à Simondon. Le préindividuel a bien partie liée à la fuite, non pas la fuite du sujet qui chercherait un refuge, mais à la fuite du social dont l’organisation est toujours traversée par des flux, par des intensités, par des affects qui peuvent la dynamiter pour donner autre chose. » Soul Kitchen, c’est exactement ça : une orchestration jubilatoire de flux, d’intensités, d’affects et de dynamitage d’individus qui ne cherchent pas simplement un refuge pour eux-mêmes mais à faire émerger un tout, une organisation nouvelle où ils se sentiraient bien tous ensemble. Serait-ce dans un microcosme, un coin de Hambourg bien circonscrit, par exemple autour de ce restaurant peu reluisant, mais au fort potentiel, par lequel survit Zino. Il y a plusieurs lignes dynamiques dans la narration (comme dans un morceau de soul, avec une ligne de basse, une frange de synthé, une ligne de cuivre) mais celle qui prépare réellement l’émergence de nouvelles formes de bonheur est liée à la cuisine. Quand la carte de Soul Kitchen devient soignée, inventive, à l’encontre des goûts du public d’habitués, une révolution s’amorce. Le lieu devient branché, fréquenté, rentable, brillant. Et c’est par ce biais que, traversant diverses péripéties désopilantes et attachantes, le film se termine en happy end sans exagération. Cette formidable machine à restituer les flux et les intensités dans la vie d’une ville, à montrer les fuites du social à travers des individus qui cherchent à s’inventer « autre chose » pour vivre, elle est à l’œuvre dans les autres films de Fatih Akin. Mais de manière moins drôle. Dans « Gegen die Wand », c’est toute l’organisation de l’immigration turque en Allemagne, et avec elle la confrontation entre modernité occidentale et traditionalisme turque, entre le sans frontière « mondialisé » et le nationalisme, entre répartition des genres, pays riche et pays pauvre, c’est toute cette organisation que le désir sexuel d’une jeune femme va tenter de faire imploser, mettre en question. Cahit a presque oublié ses origines, il a presque tout oublié du reste, devenu zonard zombie depuis la mort de sa fiancée. Sibel est une jeune fille qui étouffe dans le carcan traditionnel de la famille (dieu le père, le frère cogneur au nom de la morale). Ils se rencontrent au service psychiatrique après leur tentative de suicide. La jeune fille lui propose un mariage arrangé pour la sortir de son enfer, elle arrivera à ses fins non sans mal et elle commence à expérimenter sa liberté, surtout érotique, libération de son corps, de ses désirs. Sous les dehors frivoles de sorties et de dragues conventionnelles, le sexe prend avec Sibel toutes ses dimensions de quête d’autre chose, passage obligé pour se connaître, se posséder. Surtout, alors que le cul est extrêmement banalisé dans notre société, il est resitué ici sur un terrain mouvant, archaïque, lié à des enjeux « oubliés » : le sexe est territoire surveillé, quadrillé d’interdits, il est une « entrée » idéale pour exercer un pouvoir, appuyer des hiérarchies, discriminer. Il est donc aussi, forcément, lieu de conflit dans la recherche de la liberté.  Cahit émerge de ses limbes, observe la jeune fille, l’amour s’installe. Renaissance. Mais le décalage vécu dans le corps de Sibel entre la tradition et la modernité, le carcan turc et la liberté allemande, et qui l’a conduit, pour épouser et épuiser ce décentrement, à pratiquer des aventures sexuelles dangereuses à force d’insouciance (ça laisse toujours des traces, des sentiments, des complications), conduit au drame, à la violence et au meurtre involontaire d’un amant éconduit. Le côté « léger » de la jeune fille n’est en phase que superficiellement avec un univers « futile » aux apparences libertaires. Pour elle, c’est du sérieux, c’est un engagement. Elle crée donc du décalage, de l’incompréhension. Suite au drame qui en découle, elle se réfugie en Turquie où elle attend que Cahit sorte de prison.  Le territoire s’est inversé : à Hambourg, le carcan était confiné au périmètre occupé par la communauté traditionaliste, le reste de la ville était « libre ». À Istambul, s’agissant de la liberté de mouvement et de comportement pour la femme, le carcan est partout dans la ville, la liberté est privée, confinée à quelques rares oasis. Sans chercher la grandiloquence – fidèle à sa stratégie des flux, des intensités, pas des accentuations surchargées -, la violence des rapports hommes femmes est montrée jusqu’à son extrême. Cahit, libéré, arrive aussi à Istambul. Elle a, entre-temps, trouvé une forme d’apaisement, mariée et mère d’une petite fille. Il n’y a ni happy-end ni chute tragique. Il n’y a pas de solution. Les lignes de fuite sont trop embrouillées entre ces désirs brisés entre deux cultures, par la gestion de l’immigration et les retombées sur le sort des individus. Il n’y a plus de concordance possible. Le film, d’ailleurs, se présente comme le commentaire en image d’une chanson d’amour triste chantée et accompagnée par un orchestre traditionnel, en avant d’une vue panoramique d’Istamboul. Un beau merdier, oui. (PH) – Cinéma de Fatih Akin en Médiathèque


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Homme battu…

« Gegenüber (L’un contre l’autre) », Jan Bonny, Allemagne, 2007

Dans des décors ordinaires, impersonnels et en même temps terriblement prégnants parce que l’on sait qu’ils représentent une série de normes, qu’ils sont représentatifs des lieux de vie d’une grande partie de la population et que donc c’est là-dedans que se concocte et marine en grande partie l’imaginaire collectif  (appartement quelconque, commissariat banal, rue simplement fonctionnelle, métro, salle de jeux solitaires, parking, salle à manger bourgeoise conventionnelle), la caméra explore l’enfermement de deux personnes, un couple. Ferré dans son cercle vicieux. En les serrant de près, en imitant en quelque sorte le « regard fuyant », un peu par  en dessous, ce type de regard qui n’enregistre qu’une perspective tronquée des lieux (qui ne les voit plus parce que c’est la meilleure manière de les supporter ?) et pratique l’évitement, se contente de symptômes, d’à peu près, rejeté au niveau des stéréotypes qui ne permettent plus de voir et traiter ce qui se passe réellement. Dispositif que le réalisateur exploite de façon très physique, angoissante. On sait dès le début que les apparences sont trompeuses, que le mal couve. Jan Bonny piste et traque le surgissement de la violence dans le couple, depuis la banalité qui suinte des murs jusqu’à l’héritage social allemand incarné par la figure méprisante du père. Et il filme sans facilité, en énonçant la complexité du sujet. L’homme est policier, apprécié pour son sang-froid et son courage. Elle, enseignante, issue d’une famille aisée, cultivée. Tous les deux intégrés, utiles socialement. Il y a eu coup de foudre mais entre des milieux « contraires », mésalliance comme on dit ! Cette famille avec deux adolescents, dépendante des largesses des parents de la femme, devient un foyer de frustrations, de désenchantement. Et c’est l’homme qui sera battu. On le sait en ayant lu le résumé, on se demande quand même quand et comment ça va surgir. Très simplement, et banal. C’est ce surgissement que le cinéaste réussit spécialement bien. En adoptant ce cas de figure du mec violenté, Jan Bonny traite le thème en se dégageant des approches trop convenues et systématiques, principe fort (homme) contre principe faible (femme). La violence est plus insidieuse que cette simple logique de rapport de force. Elle surgit comme une réponse à quelque chose qui submerge, qui paralyse, qui étouffe, qui horrifie, qui « dépasse », qui laisse sans réponse. Elle est la manifestation exacerbée, déséquilibrée, d’une brutalité que les convenances tendent de policer à défaut de permettre un réel épanouissement des rêves de chacun. L’épanouissement pour tous n’existe pas dans la société, l’art du bien être réservé au plus grand nombre repose sur la gestion de la déception. Le réalisateur ne cache rien mais ne s’alourdit pas non plus dans des détours trop psy. L’engrenage, la violence qui engendre la violence, parce que d’y avoir cédé salit, et d’être sali excite la rancoeur à l’égard de l’objet déclencheur de cette perte indigne de soi. Une grande part est aussi laissée au silence, facteur aggravant, silence de l’entourage immédiat, des enfants, des collègues. Silence qui trahit l’incapacité à « être sûr de ce que l’on pressent, constate ». Est-il, est-elle vraiment battu(e)? Suis-je sûr de ce que je crois déceler? Et l’on observe de façon fuyante pour tenter de vérifier, de capter un signe qui ne trompe pas. Le film restitue à merveille ce climat de malaise, ce malaise, cette difficulté à en avoir le coeur net qui permet de se débiner sans se culpabiliser. Un homme battu, de plus, ça contrarie tellement de stéréotypes. Comment réagir? Le film se construit en forme de constat, presque froid, clinique, tendu. C’est du costaud, les personnages sont décrits au plus juste, sans chercher à éveiller la sympathie pour tel ou tel antagoniste. C’est du cinéma qui en veut, qui creuse et explore d’autres filons. Avec des acteurs excellents. Pour utiliser une formule consacrée : « encore un film qui témoigne de la bonne santé du jeune cinéma allemand » !

Deux jeunes cinéastes allemands disponibles en prêt:

Christophe Hochhaüsler (« Bois lacté » et « Imposteur »)

Henner Winckler (« Voyage scolaire », « Lucy »)