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Berges touffues et points de chutes (en poupées russes).

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Autour de : berges de fleuve en ville – Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, La Découverte, 2013Daniel Firman, solo, (Exposition La Matière grise, Musée d’art contemporain de Lyon)…

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Plutôt que d’explorer la ville en ce qu’elle a de plus social, historique et monumental, je me suis trouvé coincé près des berges réaménagées d’un fleuve qui la traverse, happé comme un insecte, la nuit, par la lumière d’une lampe attardée, ou encore ramené inexorablement là, par les courants, contre la herse d’une écluse. « A ma juste place », pensais-je. Les courants lassants de la vie contrainte, ceux du travail et de son stress routinier, la saturation de produire quelque chose sans retour équilibré, essorant le sens et tous les courants des autres habitudes, petites ou grandes, innées ou acquises, qui inévitablement à certains moments bouchent l’horizon et font prévaloir l’obligation d’assurer une permanence, de contribuer à une stabilité des normes, éjectant tous les autres possibles. Leur pression fait que se lève l’appel à changer de vie, élève au rang de fantasme quasi érotique l’aspiration à se métamorphoser totalement, en passant à travers un filtre qui rebattrait les cartes, initialiserait de nouvelles pulsions, repartant de zéro, ouvrirait le robinet du vierge et son cycle de premières fois, vivre l’excitation de se (re)construire et de jouir de sa plasticité comme d’une conquête nouvelle, aux portes d’une solution contre l’usure et la mort. Quelque chose qui regroupe aussi ce que l’on désigne, péjorativement, expéditivement, comme les tourments du retour d’âge (et/ou le démon de midi). Attiré là, involué dans ce qui me semblait le plus important à regarder et respirer par tous les pores, indispensable pour continuer à sentir quoi que ce soit. Des berges qui, bien que mises en scène par la nouvelle urbanisation, frappent par leur naturalité indomptée, leur sauvagerie conservée et installent au cœur de la cité, la traversant, outre cet attouchement vif-argent ou alangui selon les saisons, toujours étrange, entre eau courante et lit de terre, cette autre zone de perméabilité entre savoirs culturels (aménagement fonctionnel et esthétique) et forces naturelles (l’élément indompté, brut). À l’image de notre métabolisme qui organise l’interpénétration des gènes et des impacts culturels. Zone frontière par excellence et d’échanges où une atmosphère particulière de reflets et d’ombre entre végétations, bois, sables et surfaces fluviales rapides rend toute enveloppe de choses et de pensées disponible à la volatilisation des certitudes ancrées, des devoirs et savoirs stériles, à leur versatilité initiale, féconde. Le spectacle d’un poumon, d’une machine respirante dans laquelle rêver se plonger, s’abandonner, et dont l’action pourrait se décrire par cette parenthèse  de Claude Simon rendant compte d’un jeu d’ombres vitales tapissant l’intérieur d’une maison où palpite l’agonie d’une vieille femme : « (pendant ce temps l’ombre pointée du tilleul, plus transparente que celle du cèdre, a presque atteint la première fenêtre de gauche, le soleil jouant à travers elle comme à travers un tamis dont les trous s’ouvriraient et se fermeraient sans trêve, posant et effaçant sans trêve les lunule de lumière) » (Claude Simon, L’herbe, p.58, Gallimard/La Pléiade). Donc, un immense tamis d’arbres, roseau, herbes, plantes grimpantes, sables, boue, racines, eaux filantes, où plonger pour être tamisé, séparer les différents grains qui me composent, se soumettre au travail curateur des lunules d’ombres et lumières, surgissant, s’éteignant, à la manière d’un phare en bordure de mer.

D’abord, entre les boulevards et le fleuve, un premier anneau, un circuit de promenades et de sports, une bande où défilent femelles et mâles de tous les âges, courant, marchant, patinant, pédalant, s’étirant, formes sexuées qui s’entretiennent, soignent leurs formes, défilent, exhibant une grande diversité de silhouettes qui brouillent la distinction voulue officiellement rationnelle entre hétéro et homosexualité. Plus d’une fois, l’on se trompe sur l’attribution de tel contour ou allure au genre mâle ou femelle, de loin ou de près, tout change, tout est polymorphe, glisse d’un déterminant à un autre. Exactement comme dans l’amour, du reste, où une partenaire peut dans certains transports soudain paraître travestie, laissant poindre des tempéraments masculins ou, à l’inverse, en venir à s’étonner de se sentir submergé d’aspirations féminines – ou quelque chose que l’on prend comme tel – alors même que l’on se comporte, pense-t-on, virilement, et que l’on sent que c’est cette fluctuation qui projette le désir dans quelque chose de long, de lent, que l’on n’est pas près d’épuiser. Et tout ça, soudain comme une révélation ou une conquête, rompant avec des couches profondes de prescriptions concernant comment doit se comporter un homme et une femme, chargeant chaque amante et amant de confirmer des stéréotypes. Ainsi, ce qui vient en patinant et que l’on prend d’abord pour le déhanchement viril d’un pénétrateur se révèle au fur et à mesure de son rapprochement une femme à la charpente élégante, entrepenante. Ou l’inverse, ce qui s’annonce en joggeuse appliquée surgit soudain en jeune homme racé, mince, aux foulées légèrement intraverties. Les effets de l’ombre et du vent aquatique qui affinent ou alourdissent la connotation de certains traits et mouvements accentuent ces jeux d’indécision, jouant et déjouant avec les clichés. Mais ces surprises se répétant, un certain soupçon titille ses propres préférences sexuelles. Rien, décidément, ne semble bien rigide et répondre à des signaux univoques. Il faut lire à ce propos l’analyse à laquelle la biologiste Anne Fausto-Sterling soumet plusieurs décennies d’expérimentations sur rongeurs – rats et souris atrophiés, castrés, greffés, cousus, drogués – censées étudier les mécanismes des pulsions sexuelles en toute objectivité scientifique et traduire ce qui est écrit dans la nature biologique. Passant au crible les divers protocoles de ces expériences, ainsi que les publications et polémiques les accompagnant, elle les profile comme inévitablement conditionnées par le désir de prouver que la nature a gravé dans les gènes la distinction duale entre femelle et mâle, fondement de la société, de la morale, de la famille, en désignant en sus lequel est le sexe fort, lequel le sexe faible. Alors que toutes ces recherches, finalement, et contre toute attente des laboratoires et investisseurs, font saillir le fait que, d’un sexe à l’autre, la réalité genrée est beaucoup plus trouble, nuancée et progressive qu’on ne veut bien l’admettre.

Mais surtout donc, entre cette piste d’athlétisme à ciel ouvert et l’eau, le rideau d’une végétation touffue, protéiforme, et toutes les formes intermédiaires entre le fluide et le solide, des mirages aussi, des perspectives piégeantes. Quelques fois, on ne sait si ce que l’on voit est de réelles feuilles ou leurs reflets dans une mare ou l’inverse. Faux-fuyants qu’accentue encore, entre les trouées, le défilé lisse ou strié du fleuve, sombre ou éclatant, rapide ou chicanant, profond ou superficiel, eau réelle ou imitation, mais toujours en mouvement, toujours emportant ce qui la regarde. Je ne m’y suis pas installé, enseveli, mais j’en ai arpenté le bord, presque en surplomb, pour scruter, pour m’y éparpiller par projection du regard, fixant longtemps tous les éléments du tamis, les nuances de vert en abîme, les apparitions de l’eau entre les troncs et feuillages, les trous vers le ciel bleu, les reflets des flaques marécageuses et, au loin, dressée comme une falaise, la façade de la ville, autre réalité où vivraient des populations d’une organisation sociale différente (la sensation d’observer d’une cachette, d’une couche différente). Je jouis de la sensation de sentir qu’à mon trouble existentiel, forme de fatigue de vivre, coïncident les aspects thérapeutiques d’une native porosité et je questionne le désir sans cesse grandissant, à la limite du vertige, d’y accoster charnellement. Un élément indéfinissable, multiple, se distille dans cet écrin d’eau douce, fraîche ou croupie, et de verdures pimpantes ou pourries, un microcosme de vaste fluctuation. C’est l’appel fœtal, du repli utérin dans un environnement local, spécifique, dont la chimie, sans que joue ma volonté, tisserait avec mes cellules et hormones des échanges physiologiques et, au final, comme au réveil d’un sommeil de plomb, sécrèteraient d’autres destins, formuleraient les choix d’un recommencement. « In utero, cet environnement comporte la physiologie de la mère. La chimie corporelle de celle-ci dépend de son comportement. Que mange-t-elle ? Subit-elle un stress ? Comment ses hormones réagissent-elles à ses expériences ? » (Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres, La Découverte, 2013, p.256) Une manière directe de dire que la gestation dans le corps maternel est déjà aussi une gestation culturelle et non pas l’œuvre d’une matrice strictement naturelle, comme répétant l’utopie de la création d’un être premier, dégagé de tout héritage civilisationnel, idéologique.

Je vois défiler des sensations anciennes, comme des fantômes sous la surface filante de l’eau. C’est peu dire. Je renoue avec des années de promenades sur des chemins de halage, fleuve ou canal, inhalant l’immatérialité de ce qui du paysage ainsi côtoyé, absorbé pour soigner l’âme, s’est cristallisé dans les neurones et synapses, une sorte de cocon d’eau douce au loin dans l’esprit, le cerveau. Production d’un havre qui n’a pas dépendu d’un travail volontaire, résolu, mais d’une exposition répétée, prolongée, d’une imprégnation passive, mélancolique, et débouchant sur la possibilité de réactiver une bulle logée dans les régions féminines de mes tissus et qui, face à ce fleuve qui coupe la ville, se réanime, se présente comme la possibilité d’un sas de  décompression, d’échappée. Une régression désirée vers des temps où tout restait devant soi. Dès lors, mes faits et gestes, surtout mes pensées s’éloignent de toutes obligations professionnelles, je romps avec l’agenda, attiré par une consistance d’être plurielle, ni solide, ni liquide, où intérieur et extérieur, antérieur et présent se brouillent, s’équivalent. Et pas exactement pour me diluer dans l’écosystème de la berge, comme ce corps aperçu, presque nu, exposé sur une langue de sable, au plus près des flots, réveillant les souvenirs d’une sexualité juvénile à l’affût de scènes à saisir sur la Meuse, dans les barques dérivantes, dans les coins des jardins de maisons cossues espionnés depuis le fleuve, et qui rappelle que ce lieu est un espace élémentaire de drague. Pollinisation des désirs humains en tous genres. Mais la longer, l’étudier, la quadrillant de photos, cet exercice de photographier souvent stérile quand il supplante le vrai regard direct, servant ici à mieux le structurer face à une réalité changeante, mobile, trop vaste pour la cerner et donc la canaliser en des mots qui rendraient compte de cette expérience. Mesurer l’impossibilité de dire ce que l’on voit, parce que ça échappe. À l’instar de ces paysagistes qui placent entre eux et la vue à reproduire un écran quadrillé, des dizaines de fois, cadrer l’incadrable dans le viseur du Reflex, mettre au point frénétiquement ce qui se dérobe à toute mise au point, à toute définition de centre et contour – cette prolifération sans début ni fin  -, procéder morceau par morceau, fragment par fragment, aléatoirement, mitrailler, avec la facilité banale du numérique, accumuler des traces, des prélèvements iconiques. Pour que finalement, de fait, une grille de lecture se dégage, organise la vision et ses émotions touffues.

Désemparé et consolé par l’effet que me fait ce lieu, à la manière d’un vaste appareil animé qui entre en contact, m’arraisonne et propose à certains de mes processus physiologiques une complémentarité correspondant à un manque qui ne m’avait pas encore totalement sauté aux yeux, larvaire mais toxique. Ce décor est bien une machine  – associant technologies urbaines, paysage naturel fonctionnant comme support vivant de mémoire, dispositif de socialisation avec toutes ces fourmis aux genres multiples qui circulent ou s’exposent, immobiles, comme des pièges posés dans les joncs -, une sorte de poumon artificielle. C’est par l’effet qu’il produit sur moi que je mets des mots –par la grâce de l’analogie – sur la remise en question plus fondamentale, viscérale, qu’enclenche l’entrée d’un autre organisme vivant dans mes pensées ordinaires. Ce qui renvoie à ces propos de Paul Arnstein cités par Anne Fausto-Sterling : « La véritable nature du système nerveux central a échappé aux chercheurs du fait de sa structure intégrée et changeante, accompagnée d’une symphonie de médiateurs chimiques. Chaque sensation, pensée, sentiment, mouvement et interaction sociale modifie la structure et la fonction du cerveau. La simple présence d’un autre organisme vivant peut avoir de profonds effets sur le corps et l’esprit. «  (Anne Fausto-Sterling, ibid., p. 272) Ce qui correspond aussi à toute la question de l’attention développée par B. Stiegler et qui souligne que la manière dont l’on vit, ce qui se noue et se dénoue avec les êtres avec lesquels nous commerçons, échangeons et créons, a des conséquences neurologiques, passent dans le sang. (Prélude à ce que vise l’expression avoir quelqu’un dans le sang, et qui ne devrait pas désigner uniquement ce qui relève de relations sexuelles.) Au sein d’une situation teintée de tendances dépressives – la lassitude du travail salarié qui, malgré tous les efforts, rend complice d’une prolétarisation généralisée de la société – se dégage une grande excitation à se sentir, vraiment, constitué bioculturellement, capable selon les agencements et embranchements avec d’autres êtres vivants de se réinventer, de raconter sa vie autrement, d’engager des vies parallèles, de se disperser dans la végétation touffue des berges, de laisser en suspens ses orientations genrées au spectacle de multiples corps tous différents, difficilement classables en familles établies, de se sentir pleinement accessible au tournant d’une vie décloisonnée, cherchant sa liberté : « Les changements qui surviennent tout au long de la vie s’effectuent dans le cadre d’un système bioculturel où les cellules et la culture se construisent mutuellement. » (Anne Fausto-Sterling, ibid., P.272) La question du grand échange qui, selon moi, est l’objectif même de l’écriture littéraire, rendre compte, par le biais de romans, d’essais ou de poésie, des « apprentissages et expériences » qui modifient sans cesse « la matière cérébrale intime, avec la fabrication de nouvelles connexions entre les neurones » ; un travail de l’écriture dont la dimension politique est d’éroder les idéologies sociales basées sur la dualité en rendant toute sa place à « l’interaction avec l’environnement qui orientera les goûts, les aptitudes et contribuera à forger les traits de personnalité en fonction des modèles du masculin et du féminin fournis par la société. Dans cette dynamique, la structuration de la matière cérébrale est le reflet de l’expérience vécue. À l’âge adulte aussi, la plasticité du cerveau permet de changer d’habitudes, d’acquérir de nouveaux talents, de choisir différents itinéraires de vie. » (Evelyne Peyre, Catherine Vidal, Joëlle Wiels, postface à Corps en tous genres). Décortiquer, raconter les enjeux de ces interactions entre environnement et matière cérébrale, le rôle des modèles imposés, les soubresauts pour leur échapper ou les modifier, voici ce qui me semble être la matière narrative même, l’objet de l’introspection littéraire. Et qui concerne aussi, inévitablement et en permanence, ces besoins de nouvelles sources d’énergie, de chair fraîche, au sens large, englobant tout ce qu’un organisme peut apporter comme graines d’histoire qui viennent ressourcer, obliquer, injecter du différent, l’intergénérationnel y jouant un rôle primordial. Redonner l’envie de l’envol, rejouer Icare dans le rêve ou l’écriture, l’élan des phrases qui passent outre, nous donne l’impression d’accéder à une autre dimension de ce qui se noue. Certains fragments de fleuve aperçus entre les branches ont cette laitance métallique de certains lacets d’une rivière, disposés comme les méandres d’une écriture déliée, en vision panoramique, au couchant, et qui représentent pour moi, exactement, le lieu où j’aimerais m’engouffrer, chuter et disparaître si j’étais Icare dans la toile d’un vieux maître flamand, cibles excitant l’envie de passer de l’autre côté et, dans la contemplation de ces points de chute, enveloppé par le climat d’une forêt au crépuscule, de nouveau cette confusion rafraîchissante entre intérieur et extérieur. La fluctuation ventilée, la liberté de ne pas devoir choisir, mais de rester entre deux, dans l’emboîtement de l’interne/externe.

L’empreinte du trouble entre intérieur et extérieur, en trois dimensions, comme la présence d’un être dansant au sein de cet organisme de taches de lumières et d’ombres tamisées par les feuilles et les effluves du fleuve, présence fantôme que je me représente désormais sous la forme et l’informe de ces sculptures où Daniel Firman s’immergeant dans la peau d’un danseur figure comme vu de l’extérieur le tourbillon qu’un mouvement spécifique, syntaxe de la danse, crée au sein de son univers (et la vision globale qu’il a de l’Univers). Soit un protocole exigeant où l’artiste, se recouvrant d’argile au fur et à mesure que son corps bougeant fait office de tour de potier (j’imagine), exécute et répète certain mouvement précis, pour que cette enveloppe devienne le moule de cette dynamique gestuelle, la trace d’une articulation entre différents états intérieurs et matériaux extérieurs, et en grave la physionomie panoramique. Ce qui en résulte est une sorte de coque, de gangue énigmatique, qui couve quelque chose et dont il est difficile de dire si elle présente l’image de ce qui, de l’extérieur, s’imprime à l’intérieur d’une matrice, ou au contraire, ce qui, de l’intériorité remonte et transparaît, ravine et parchemine la surface extérieure. Une sorte d’œuf énigmatique dont le contenu et le contenant restent totalement inconnus, bien qu’exposés, mis à nus, coquille brisée révélant une autre coquille, sur le principe des poupées russes. J’ai la même impression, face à cet objet, que confronté à termitière : je sais que je vois la face externe, mais ça ressemble à la constitution interne. Cette forme réversible – l’impact d’un mouvement intérieur donné contre les parois d’une matrice -, qu’est-ce qui s’y emboîte, en quoi s’emboîte-t-elle ? Le plaisir de la regarder et de tourner autour correspondant à l’action abstraite, mentale, d’emboîter et désemboîter cette drôle de forme dans quelque chose d’imaginaire lui correspondant, essayant ainsi de mieux comprendre le désir qu’elle exprime. Mais on sait que « chaque poupée est vide » et que « quand la complexité de l’emboîtement disparaît disparaissent aussi le plaisir, la beauté et le savoir-faire de la structure assemblée. La compréhension du système d’emboîtement ne vient pas de chaque poupée séparée, mais du processus d’assemblage et désassemblage. (…) Seul leur emboîtement fait sens. Contrairement à leurs homologues en bois, les poupées humaines changent de forme avec le temps. Le changement peut survenir au niveau d’une couche ou de l’autre, mais comme tout doit finalement s’emboîter, modifier l’un des composants exige de modifier le système tout entier, de la cellule à l’institution. » (Anne Fausto-Sterling, ibid, p.284). Les berges touffues, ce jour-là, comme le pressentiment de nouveaux emboîtements itinérants, espace ouvert aux modifications. (Pierre Hemptinne) – Daniel Firman

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Clignements oculaires & tête d’épingle, cheminer à nouveau

Bruant...

À propos de/digression sur : fragments (re)lus chez Didi-Huberman, Bernard Stiegler, Catherine Malabou, Dominique Quessada, Josep Pla, articles de journaux (Le Monde, Libération) – Souvenir d’une exposition de Jean-Baptiste Bruant et Maria Spangara (Galerie du Jour) – Chemins de plage et de terre…

Chemin...

Je me sens au havre – où à la plage – dans la traversée de ces états intermédiaires où je me sais mélangé à quelque chose qui chemine mais sans en voir le terme ni la finalité précise – par agglutination en quelque sorte -, ou lorsque, en fonction d’un cycle de saisons secrètes, je suis mû par la nécessité de recommencer quelque chose, de reprendre un travail délaissé ou encore, lorsqu’un besoin impérieux me conduit à revenir sur certains jugements sans pour autant les remplacer par d’autres, à réviser l’interprétation que j’avais forgée de certains événements, textes ou œuvres, cela impliquant de modifier des traces mémorielles, les examiner, les modifier, les effacer partiellement, changer quelque chose en soi et du coup s’infléchir, obvier, ne plus tellement se (re)connaître. On se fond alors provisoirement dans un tout, les frontières entre soi et l’environnement s’estompent et c’est la surprise d’éprouver que, bien qu’homme, on ne se situe en aucun centre de quoi que ce soit. (Surprise est dit par convention, on devrait parler plutôt de soulagement, d’heureux dénouement, de même que ces états ne se transforment en havre que lorsqu’ils cessent d’être intermèdes entre deux moments, deux situations)

Bien entendu, tout cela je l’enregistre à un niveau modeste, celui des choses simples par lesquelles je me noue au vivant autant qu’à l’inerte, simultanément, à corps perdu (générant de pertes autant que retrouvailles). Mais, toute proportion gardée, cette constitution me rend sensible à cette substance vitale qui irrigue l’œuvre de Marcel Duchamp, « son caractère de bricolage expérimental ou, pour le dire avec plus de précision, sa fonction heuristique. C’est un genre d’œuvre conçue comme un essai perpétuel : donc jamais close en droit, toujours à refaire. Elle ne procède que par hypothèses constamment jetées, constamment recueillies à l’aune de leur polyvalence et de leur efficacité concrète, fût-elle tout ce qu’il y a de plus imprévu. » (Didi-Huberman, Sur le fil, p.12, 2013) Ce qui, surtout si l’on suit le lien que tissent ces œuvres avec le travail mental que le spectateur doit aussi bricoler sans cesse pour en recevoir les forces hypothétiques – et prothétiques, finalement -, se trouver sur leurs trajectoires et ne pas passer à côté, rejoint la pensée « en train de se faire » dont parle Bernard Stiegler : « (qui n’est une pensée que lorsqu’elle est toujours à nouveau en train de se faire). » À la manière des clignements oculaires qui, nous dit-on aujourd’hui procurent d’indispensables micro-repos au cerveau – une sorte de lubrifiant que serait ce saupoudrage de sommeil -, une pensée ne se fraie un chemin en moi que si, à tout instant, je m’en dessaisi. Le dessaisissement clignotant ayant un effet de propulsion, de protention. Indispensable au travail incessant de clarification par reprises successives du formulé qui conduit à une possible pacification, individuelle d’abord et en tout cas installe ce travail dans un soucis de « paix civile » à long terme : « Le logos, qui n’est pas une simple faculté intellectuelle, mais un ordre psycho-social, comme forme attentionnelle rationnelle, est cette paix civile : sur l’agora de la polis, qui devient policée en cela même, il remplace les armes et met fin aux guerres claniques en faisant du polemos « père de toutes choses » le principe dynamique non plus de la guerre, mais du dialogue, et comme diachronie de cette transindividuation qu’est la pensée « en train de se faire » (qui n’est une pensée que lorsqu’elle est toujours à nouveau en train de se faire). » (B. Stiegler, Etats de choc, Mille et une nuits, 2012) Ce qui vaut mieux que l’indignation et la résistance rance, parce qu’au moins créative, tournée vers la recherche d’une alternative. Dans ces instants – parfaitement représentés pas la perplexité jubilatoire devant certaines oeuvres d’art ou l’impénétrabilité de certains textes en première lecture -, peut-être suis-je traversé ou dispersé en recherche d’une nouvelle configuration, pataugeant dans cet état que Dominique Quessada appelle « l’inséparation » et où, selon lui, « L’être humain se tient dans un monde désormais sans Autre. Il résulte de ce « sans », de cette disparition, un état du monde sorti de la juridiction de la dialectique : coexistence des contradictions, simultanéité de plusieurs états de la vérité, stabilité de l’irrésolution, absence de dépassement par la synthèse, remise en cause des certitudes du progrès linéaires, etc. » (Dominique Quessada, L’inséparé. Essai sur un monde sans autre, PUF, 2013)

Je me souviens, non sans peine, avoir erré dans la Galerie du jour (Agnès B.), parmi les objets d’une scénographie plutôt lâche, en arrêt sous le cirque équivoque de son immense titre « bâillements des grands méats/apparitions incongrues du tigre », exposition de Jean-Baptiste Bruant et Maria Spangara. Je sais y avoir été écrasé par l’ennui, et n’y avoir rien compris, sans que cela ne me dérange réellement, au contraire, l’ébahissement ou l’ahurissement, l’impossibilité de traduire ce que je voyais en une narration instantanée, logique, me semblant être l’objet même du travail présenté, sa matière, sa substance. Peut-être la meilleure manière d’y faire preuve d’une présence participative. J’appréciai la consternation – sans rien de péjoratif – née de la dissociation extrême entre le fait d’être là et le sens introuvable, invisible, de l’intention des artistes. Les éléments mécaniques exposés me semblaient les pièces de quelque chose qui avaient eu lieu ou les outils et les matières premières pour la fabrication de quelque machine ou situation oubliée ou à venir, hypothétique. Quelque chose de démonté. Ou en cours d’installation ? Exactement comme lorsque l’on rentre dans un quelconque atelier, au repos, désert, que les instruments se trouvent rangés ou abandonnés n’importe où, des bouts de bois, des éléments métalliques gisants sur l’établi, et que l’on se demande ce que l’on peut bien fabriquer ici, en temps ordinaire. Fabriquer ou dé-fabriquer. À l’endroit, à l’envers. J’éprouvai un réel intérêt pour certains ustensiles désoeuvrés, je les photographiai pour leur effet esthétique, ainsi ces sortes de sommiers, de structures à ressorts appuyés au mur. Mais cet intérêt n’avait que peu à voir avec le message des artistes. Il était le même que si j’avais déniché ces dentelles de ferrailles dans un quelconque hangar poussiéreux, désuet. Et sans doute se réactivaient alors des situations antérieures où visitant en intrus des entrepôts délabrés remplis de machines délabrées, je m’étais trouvé privés de ressources photographiques pour garder des traces de ce que l’on essayait de recomposer dans ces ombres poisseuses de graisse, assemblant les parties valides de plusieurs moteurs endommagés pour construire un prototype improbable. L’enquête (trop courte, bâclée) menée sur le lieu même, dans la galerie, compilant les rares documents rédigés pour les initiés, me conduisit à repérer qu’à certains moments les artistes investissent le lieu, sont présents, s’emparent de toutes les pièces et outils et les mettent en mouvement, en performance gestuelle et spirituelle, à même le plan d’immanence le plus immédiat et à même le plan occulte le plus obtus ou farfelu. Alors, probablement, tout s’emboîte. En leur absence, des vidéos restituent cela, ce qui a eu lieu, la mémoire est exposée dans des téléviseurs froids, l’on dirait des gesticulations d’une autre époque, d’une autre planète. Mais même ainsi, ce qui s’articule entre ces objets, l’espace, ces corps, ces bruits, ces voix n’est pas évident, ne crée rien d’homogène, de directement identifiable en une catégorie de pensée sensible. Rien à voir avec les anciens happenings. Plusieurs semaines après, quand je redécouvre les photos dans les archives de mon ordinateur, je ne sais plus d’où elles proviennent, de quelles vadrouilles elles sont l’empreinte. Je dois faire un effort de mémoire. Par définition, le dispositif montre quelque chose en train de se faire, tantôt activé, tantôt au repos sous le regard impassible – blasé ou incrédule – des visiteurs, mais quelque chose est en cours, qui réussira ou échouera, là n’est pas la question. Il m’a semblé que le petit texte de présentation, bien compréhensible en tant que tel, n’était pas d’une grande aide pour produire une interprétation qui conférerait une incarnation au corps disparate de l’œuvre. C’était une amorce d’explication, toutefois, que, bien qu’il n’atténuât que chichement ma déroute, je devais conserver, ruminer, métaboliser en moi, pour peut-être… « De manière évidente, ces travaux éclairent des obsessions cardinales à leurs yeux, à savoir la hantise de la fin du mouvement, l’hypothèse du Golem, une pratique du souffle comme musique, entre transe soufie d’Alep et symphonie somnambulique de bouches, la croyance en un ésotérisme opératif, la ventriloquie comme moyen de l’occultisme, ou comment — et cela, Derrida l’a merveilleusement énoncé — les fantômes parlent par nos bouches. » Après une formule un peu creuse sur « l’importance incontestable » des deux artistes, Jean-Yves Jouannais conclut qu’ils sont « les inventeurs incontestables d’un genre qu’ils passeront leur vie à essayer, non pas de définir, mais de partager avec nous », cela rejoignant le besoin d’œuvres qui nous maintiennent dans les flux attentionnels, les flux des « pensées en train de se faire » en lieu et place d’un art et d’un savoir sur l’art, donc sur le monde, qui ont longtemps asséné les pensées toutes faites. Imagine-t-on ce que cela changerait au quotidien, dans toutes nos relations, dans toutes nos entreprises, de ne plus s’assujettir aux formes de certitudes, préférant les processus en cours, ce qui se partage parce qu’échappant à la clôture des définitions arrêtées, toujours pris dans les plis de relecture des choses du vivant, sans point d’ancrage !?

Et comment être assez fou pour revendiquer un quelconque ancrage, une fixation de valeurs et de repères quand, quelques lignes journalistiques sur l’état de l’Univers peuvent foudroyer d’une sidération implacable, à tomber à genoux ? Ainsi, dans cet article du journal Le Monde, le 22 mars 2013 (L’enfance de l’Univers dévoilée. Le satellite européen Planck livre des images inédites sur le cosmos, 380 000 ans après le Big Bang), ces quelques lignes : « Cette phase, aux détails encore flous, correspond à une fantastique dilatation de l’espace. Quelques milliardièmes de milliardièmes de milliardièmes de secondes après le Big Bang (le chiffre précis n’est pas encore connu), l’Univers passe d’une tête d’épingle à sa taille presque actuelle. Les mots en fait ne suffisent pas à décrire l’événement, car l’expansion correspond en réalité à une multiplication des distances par 10 exposant 25, un « un » suivi de 25 zéros… ». « Le chiffre n’est pas encore précis », « Tête d’épingle ». Une sidération magique, de nature à aveugler tout entendement, qui me reconduit aux sévères perplexités, dès longtemps éprouvées – tellement longtemps qu’elles me semblent la « tête d’épingle » de ce que je suis devenu, une expansion aléatoire sans narration linéaire, sans direction consciente, mélangée à d’autres narrations -,  à peine entrouvert mon premier livre de philosophie, face aux textes denses, ma première tentative de lecture autodidacte, de profane absolu, me pétrifiant de ce sentiment de n’y rien comprendre, de ne rien pénétrer, et que pourtant c’était bien cela le début du processus, mâcher une saveur incomprise, qui ne se livre pas d’emblée. Et alors s’engager dans l’obligeante jouissance de relire, discipline du relire – dès lors plus uniquement les pages imprimées mais simultanément leur premier reflet incompréhensible gravé en moi comme un début d’écriture, de traduction à moi -, souvent avec honte et sans fin, piétinement, bégaiement, pour progressivement entrevoir du sens, pas forcément celui consigné dans le texte. Ce qui, à posteriori, se révèlerait normal jusqu’à y prendre goût, en faire peut-être mon état préféré de bête qui fouit, recherche des possibles, à défaut de recevoir le savoir.  « […] la proposition prédicative, en solidifiant et en figeant les déterminations, court-circuite le savoir, s’il est vrai que celui-ci est toujours, d’abord et avant tout, l’individuation du sujet devenant majeur, et ne recevant pas le savoir, mais le transformant en s’y (trans)formant lui-même. » (B. Stiegler, Etats de choc, p.197) Ce qu’éclaire rétrospectivement ces quelques lignes de Catherine Malabou (citée par B. Stiegler) : « la spécificité de la proposition philosophique  tient à ce que, d’elle, il ne peut y avoir de première lecture. Ce qui se manifeste à la première appréhension de la proposition est son illisibilité fondamentale […]. Au moment où le lecteur subit le « choc en retour », il « ne doit pas être pour soi, mais faire corps avec le contenu même » [La phénoménologie de l’esprit] de la proposition, c’est-à-dire épouser son mouvement de recul […]. Le lecteur ne trouve rien au lieu où il revient. Cette origine n’ayant jamais eu de première fois, le lecteur ne découvre aucune présence substantielle, aucun substrat qui attendrait d’être identifié […]. Le lecteur se trouve du même coup projeté en avant, requis pour donner la forme. » (C. Malabou, L’avenir de Hegel) Relire, comme marcher à nouveau, remarcher sur des sentiers ou des plages de nombreuses fois arpentées et que l’on aurait longtemps négligés. Revenir, re-parcourir les mêmes circuits, retrouver les mêmes sentes, comprendre ses pas en y remettant ses pas, voir le sol et ses détails autrement, le regard ramassant les objets qui balisent le sol, que la mer rejette et qui s’ensablent, les ficelles, les coquillages égrenés, les gants dépareillés de pêcheur, les bois, les brindilles qui s’emmêlent, les filets roulés comme des dépouilles abîmées. Ou en bordure des champs crayeux, les cailloux, les racines, les empreintes, les trous, les ornières, les graviers, les touffes d’herbe. Tous les reliefs que le marcheur silencieux happe, caresse, polit dans son souffle comme s’il s’agissait des perles d’un chapelet, une lecture aveugle qui chemine en lui, devient son silence, son ressac. Aspérités qui sortent de l’anonymat poussiéreux pour tramer une intelligibilité provisoire de l’immanence. Ainsi dans le texte trop vaste, qui donne le vertige, tracer une crête, relire au plus près, en s’accrochant à de petits riens qui semblent indiquer une lumière, une signification accessible et que l’on soigne à tâtons, par essais et erreurs, en cherchant les bonnes dispositions intérieures, comment transformer cela en chair, en nerf, en sang et puis en saveurs, nouvelles et à répertorier. Presque par sorcellerie. Un peu à la manière de la biodynamie, selon ce que raconte Olivier Bertrand dans la chronique Parlons Crus du 15 mars, consacrée à la famille Goisot près de Saint-Bris-le-Vineux. C’est après une dégustation chez des confrères qu’un des membres de la famille conclut « qu’il se passait dans les vins quelque chose que je n’avais jamais bu jusque-là », et qu’ils « testent quelques décoctions sur une parcelle isolée. Le millésime semble manquer de lumière ? Quelques grammes de silice broyée dans une eau assez pure brumisée sur la plante lui donneraient une « impulsion », une orientation l’aidant à capter la lumière.Certaines moquent la biodynamie, caricaturent, traient les convertis de crédules. Les Goisot ont abordé cela de façon pragmatique, en paysans. Ont trouvé plus de tension, plus de précision dans « l’identité » de chaque parcelle. » Ce n’est rien d’autre qu’un système d’attention et de soins portés à la terre, l’environnement de la plante, à l’aveugle, rendu possible et efficace parce que là aussi, il y a renoncement aux certitudes, « plus j’ai avancé, plus je me suis posé de questions ». De la relecture, je passais vers le travail de la vigne et de celui-ci, histoire de boucler, je repassa du côté de la création d’une langue, à inventer à partir d’un sol aride, en soignant inévitablement tout l’écosystème langagier, ce qu’exprime très bien Josep Pla à propos d’un auteur catalan : « Carner travaille une langue qui littérairement reste à faire, pauvre, rigide, ankylosée, très limitée dans son lexique, pleine de zones corrompues, sèche comme un os, d’une anarchie orthographique entretenue par les groupes intellectuels du pays, se développant dans une ville chaotique et immense, au milieu de l’indifférence d’une grande partie de la population, au sein d’un groupe humain qui possède, moins la dureté d’un diamant, qu’un pouvoir d’absorption purement biologique – l’aspiration d’une énorme éponge. » (Josep Pla, Le cahier gris, Gallimard, 2013) Je re-repasse vers les chemins, dans ses paysages de calcaire anémiés, végétations noires, brunes et grises, de printemps qui ne vient pas, de vert qui n’éclôt coincé sous la croûte hivernale se prolongeant, foulant des sentiers pauvres, rigides, ankylosés, secs comme de l’os, et exaltants, précisément parce que. (PH)

Bruant... Bruant... Bruant... Bruant... plage plage plage.... plage plage... plage... plage... plage champs crayeux... chemin... chemin chemin... Chemin chemin... SONY DSC chemin... chemin... chemin... chemin...

Les feuilles mortes et les lointains

feuillesA propos de : Feuilles mortes… – Wang Bing, Le Fossé – Sven-Ake Johansson, Andrea neumann, Axel Dörner, Grosse Gartenbauausstellung (Olofbright, 2012) – Roman Ondak, Measuring the universe, Steamer, … (Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris) – Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence, La découverte 2012.

SONY DSCDepuis deux semaines, dès que mes pensées décrochent et rêvent de hors-piste, je pense en feuilles mortes, c’est un feuilletage mi-vif mi-mort qui se met à réfléchir. Un dispositif inventé à partir de quelque chose que j’ai touchée à l’extérieur, au jardin, et qui prend les commandes du système de transmission du senti à l’intérieur de mon organisme. Comme si je vivais sous un tas de feuilles et que ce matelas de lamelles végétales séchées conduisait vers mes pores les moindres vibrations de l’extérieur, et répercutait vers le lointain la transe apparemment éparse, stressée, de mes terminaisons nerveuses? Un peu, oui. Les dernières feuilles étaient tombées de l’érable, du saule, du catalpa, du cerisier, du cornouiller et des pommiers. La pelouse était recouverte, disparue, une bâche tirée sur le décor familier. Elles étaient légères, dissociées, plus rien ne les réunissait. Dans le sillage des pas, elles glissaient légères, se déplaçaient, froissements, craquelures, indifférentes à la place qu’elles devaient chacune occuper. Un mouvement de main dans la couche sèche et elles volaient, bruissantes. Elles ne tenaient plus à rien. Privées de vie, d’adhérence à quoi que ce soit. Puis, une nuit, le vent a soufflé. Les feuilles se sont accumulées dans des angles, au pied de certains buissons, contre les haies de buis, comme les congères de neige. La pelouse était dégagée, revenue. Courbé en deux, ganté, j’ai entrepris d’empoigner les feuilles, de les fourrer dans un grand sac pour les déverser dans le bois voisin où elles deviennent terreau. Mais là, soudain, elles opposaient une résistance. Elles tenaient toutes ensemble, elles étaient liguées, ne voulaient plus quitter le lieu. J’ai dû insister, produire un effort pour finalement arracher un fragment feuilleté, aux bords déchirés, avec le sentiment d’interrompre une cohérence, de rompre une structure soudée, solidaire. La surprise était vive comme lorsque, saisissant une branche on découvre qu’elle fait corps avec un hérisson qui la défend, ou quand tirant sur une plante séchée qui devrait s’extirper du sol sans difficulté, elle oppose une résistance acharnée, se débattant, s’enfonçant, un rongeur étant occupé à tirer sur ses racines. Toujours cette même étrange sensation : du hors vie se révèle plein de vivacité, encore, et l’espace d’une seconde, il me semble alors tenir un brin ténu parcouru de toute l’énergie d’un vivant insoupçonné, situé ailleurs. Cet ensemble de feuilles mortes était parvenu à recréer un organisme. De la matière inerte imitant à merveille la matière vivante. Plus exactement, ces matières mortes, liguées, établissaient un lien – vague, multidirectionnel et néanmoins bien accentué – avec ce qu’il y au-delà du senti. Plus loin, ailleurs, à côté, en dessous, au-dessus. Et grâce à quoi il est possible de sentir, en fait, car il ne suffit pas de posséder un appareil sensible. Un réservoir vide faisant caisse de résonance ou échangeur, quelque part, est nécessaire, cela pouvant être sous forme réticulaire, disséminée dans les interstices et rétive à tout rassemblement en un Tout orchestrant la résonance. Les feuilles, attachées, organisaient une subsistance animée, soudée, un empilement stratifié anarchiquement dont les ondes se propageaient de l’inerte au plus lointain – ou au plus proche, je m’y perds – là où il devient malaisé, scabreux, de séparer le vif du mort. La première fois, elles venaient de trépasser, sèches, embaumées, encore individuelles ; quand je repassai voir, la première neige avait fait son œuvre, elles commençaient à se mélanger, confondues déjà, gorgées d’eau, flasques mais toujours ensemble. Elles se regroupent de la sorte pour mieux se décomposer et retourner groupées à la terre. Je tenais en main un agrégat qui me faisait penser aux scripts que l’on ne cesse de cracher, crépiter, d’agencer, intellectuellement et corporellement, pour se maintenir en place et, surtout, pour se mettre en mouvement, se maintenir dans une trajectoire. Ces scripts décrivant les interactions recherchées et ainsi projetées entre nous, les objets, les gens, les autres en général, les événements, les invisibles, les intérêts pour justifier et organiser notre reptation dans les faits et les désirs. Avec cet agrégat vivant de feuilles mortes dans la main gantée (caoutchouc grainé sur la peau, enveloppe trouée par les attaques obstinées des rosiers), le lointain que je sens vibrer tout au bout de tous ces empilements de feuilles mortes, concaténés les uns avec les autres, n’a rien d’une « grande transcendance ». C’est plutôt comme de coller l’oreille sur le sol et d’entendre ruisseler de l’eau en tous sens, empruntant des pentes opposées, complémentaires, recoupées. C’est garder le contact avec une opacité qui a donné, par déformation, le concept de transcendance, mais en l’atteignant désormais dans une pensée courbe. Penser courbe dissout un peu l’opaque. Accroupi dans cette attention courbe aux choses infimes, au plus près du dépouillement total – il ne reste plus rien de la splendeur de l’été, que ces couches de lamelles brunes presque disparues – je respirai et caressai, par un toucher lui-même presque archéologique, le passage furtif d’un fossile de vie, un courant d’air étendu comme un immense mycélium invisible. Merveilleux en restant au premier niveau de ma perception immédiate, morbide comme le passage d’un dernier souffle qui fait froid dans le dos lorsqu’une association d’idée et d’images (dont je ne vais pas démêler tous l’enchaînement) me rappela le spectacle d’êtres humains exténués, accablés, dont les peut-être derniers gestes – atroces et pourtant fantastiques, excessivement complexes en termes de combinaisons d’ultimes énergies et de créativité, le frottement des mains se substituant à ceux de machines sophistiquées pour séparer le grain de l’ivraie, se transformant en tamis résiduel pour récupérer quelques graines -, consistaient à extraire le peu de vie résidant encore dans de rares touffes d’herbes desséchées ou dans des chairs culturellement incomestibles, taboues, celles de rats ou de cadavres humains. C’est, dans le film de Wang Bing, ce prisonnier à quatre pattes, à bout, qui moissonne de maigres plantes entre ses doigts faméliques, recueille quelques graines qu’il glisse en poche. L’énergie du désespoir canalisé dans des actes de survie dont l’intelligence intuitive est remarquable : reconnaître les plantes, trouver le geste et l’habileté, coordonner les mouvements malgré l’absence de force, ne pas dépenser plus de calories que n’en rapporte la « récolte », réussir à survivre un peu plus grâce à cette pitance chimérique, un simulacre de nourriture, du vent et de la poussière, moins que rien et pourtant mieux que rien. Ou encore cet autre prisonnier qui rampe pour venir trier et récupérer ce que son compagnon de terrier vomit. Ou, l’extrême inanition de leurs carcasses corporelles secouée par la volonté, elle aussi cadavérique, pour retrouver l’instinct et l’ingéniosité du chasseur qui bidouille ses pièges et la patience et finir par écrabouiller un rongeur et le transformer en infâme tambouille. Survivre. Dans des trous, dans des steppes désertes, glaciales, sans alimentation régulière, sans chauffage digne de ce nom, sans soins, sans ressources, sans contacts, sans perspectives. Sans rien, effroyablement. Humains emmitouflés, crasseux, raides, sur le fil de la mort. Spectacle qui pétrifie, dresse les cheveux sur la tête comme si c’était toujours possible, à tout instant, un tel déchaînement d’arbitraire. Une telle indifférence à détruire au nom d’une idéologie impliquant une invraisemblable certitude d’avoir raison sur tout !? (Et, dans le film d’Assayas, Après mai, ces soixante-huitards barbus, sentencieux, faisant la leçon à un jeune qui lit une critique du maoïsme : « ce sont des agents de la CIA, ils ont peur des acquis de la Révolution Culturelle, méfies-toi de ces manipulateurs » !! Misère des révolutionnaires. ) Voilà, ce sinistre spectacle, ce sont les retombées épouvantables du « penser droit » dans sa version communiste chinoise, la volonté de réduire le réel à un seul plan obligatoire pour tous, d’imposer à tous et toutes une seule et même manière de penser et de formuler sa pensée. Ce qui ne peut qu’engendrer le délire chez ceux qui dirigent pareille manœuvre démente et  l’oppression de ceux et celles qu’il faut manœuvrer, incarcérer dans une réalité à une seule dimension. Le Fossé de Wang Bing montre la réalité des camps chinois, fin des années 60, où le Parti envoyait les intellectuels « droitiers » se rééduquer. (Au fait, comment imaginer un prix Nobel de littérature chinois qui, semble-t-il, ne consacre pas prioritairement son écriture à cette monstruosité ? D’une manière ou d’une autre, cela constitue une déplorable complaisance.) Cela consistait à s’épuiser dans des travaux absurdes, du genre creuser un fossé dans le désert pour l’irriguer, le rendre cultivable et puis, suite à l’incapacité à administrer ce genre de camp, cela revenait à instaurer un immense abandon, une lente élimination des intellectuels, un mouroir à ciel ouvert. Quand le désastre prit des proportions intolérables, les camps furent dissous, les survivants renvoyés chez eux. Puis, quelques années après, rebelote dans le cadre, cette fois, de la Révolution Culturelle. Le Fossé, reconstitution, fiction, est complété par Fengming, chronique d’une femme chinoise. Trois heures durant, face caméra, une femme raconte son dévouement de jeune fille à la ligne du parti, l’exaltation pour cette nouvelle voie, ainsi que la détermination de son mari à défendre l’authenticité de la révolution en publiant des articles. Son mari – son amour – sera harcelé, jugé droitier majeur, envoyé dans un camp où il mourra comme un chien affamé. Elle-même fut classée droitière mineure, déportée, réintégrée, puis de nouveau expulsée lors de la Révolution Culturelle, avant d’être totalement réhabilitée et d’écrire un livre sur ce déraillement épouvantable de l’histoire chinoise, collectant les témoignages, prenant contact avec les survivants et rescapées, organisant une mémoire envers et contre tout. Filmée dans son intérieur, la vieille dame raconte, digne, sa vie persécutée, volée, les souffrances, le dénuement, l’amour de sa vie brisé, jamais remplacé. Jamais remplacés la tendresse et les mots qu’ils inventaient et s’échangeaient pour résister, supporter l’acharnement du Parti à les démolir, à les traiter comme « ennemis du peuple ». En filigranes des événements qu’elle imbrique, agrège comme le script fatal d’une existence bouleversée, elle raconte comment cet amour lui a permis de tout traverser. Les pauses, les silences émus, les quelques troubles qui perturbent le récit lui sont dédiés. Les larmes aux yeux, quand elle se souvient comment, plusieurs décennies après, elle s’est rendu dans le cimetière sommaire du camp où plus aucun enseveli n’était identifiable, pour accomplir enfin les rites pour que son amour puisse enfin reposer en paix, prière et lecture de poèmes, on mesure avec effroi ce que c’est que de porter en son cœur un tel sentiment qui s’est trouvé déchiré, agoni, au nom d’une logique de Parti politique totalitaire, obsédé par le penser droit. Je vivrai longtemps avec l’image et la voix de cette vieille dame comme si elle m’avait reçu dans son appartement, que j’y avais écouté sa parole en direct, médusé, la lumière du jour déclinant au fil du récit, puis l’éclairage électrique et l’atmosphère nocturne de solitude, cellule de vie qui se souvient.

Toucher de l’inerte et recevoir une décharge électrique parce que l’on y sent circuler du vivant – principe du miracle -, une part de soi, aspirée, conduite dans le matériau disparate. Un fluide qui se réveille au contact de notre chaleur et galvanise un peu de notre jus, puis aussitôt fuit en un éclair, s’engouffre dans des lointains insaisissables, vides. Dans cette poignée de feuilles mortes, arrachée à sa structure insoupçonnée de tissu stratifié, irrigué, palpitant, je sens encore frémir le feuillage des arbres et déjà l’humus et la terre nouvelle, l’eau, des fibres décomposées, des vers, de multiples vermines. Des musiques fonctionnent ainsi recueillant les idées sonores que le vent des Grandes Transcendances rejette dans les coins, les considérant indignes de vie, à l’écart des célébrations majoritaires, et que des musiciens récupèrent, attirent dans leurs vocabulaires, organisent en agrégats qui contournent la grande métaphysique mélodieuse. Ils agencent des scripts sonores qui n’escamotent rien des techniques utilisées – tout reste apparent -, n’éliminent rien du proche et du profane contagieux, des particularités du corps et de l’esprit qui jouent cette musique-là, des accidents du hasard organiques, sociaux ou cosmiques, de l’hybridation et de l’altéré, du non-musical indispensable à la musique, et qui ramifient ainsi d’innombrables petites transcendances, entre le vif et le mort, aller-retour. Par exemple, Grosse Gatenbauausstelling réunissant Andrea Neuman (électronique, piano préparé), Axel Dörner (trompette) et Sven-Ake Johansson (percussions, cartons). Des fragments rapprochés, aucun bord n’est tranché net, ils sont effrangés, les fils pendent, peuvent se nouer et se dénouer à d’autres. Toujours d’autres modules, d’une autre nature, peuvent venir s’accoler, faire la paire. Aucune combinaison n’est présentée comme l’unique, l’ultime, révélant la vérité d’une essence préexistante. Les vitesses, les intensités, les volumes sonores varient. Ce qui s’écoute, ce qui fait musique est ce qui circule « entre ». Le dimensionnement n’est pas stable. Il bouge. Les types de connaissance requis pour écouter bougent forcément aussi, une seule échelle de valeur ne suffit pas. Ce sont des récits de micro-migrations de corps, de matières et de ce que leurs trajectoires mélangent, embrouillent ou éclairent. Pas de transsubstantiation de matières brutes vers un matériau affiné, unique, parfait, surplombant tous les autres et les justifiant de sa mystérieuse préexistance. Tout le contraire. On reste dans les bifurcations et les multiples qu’elles mettent en perspectives. Ce sont des musiques courbes, reflet du penser courbe, opposées au penser droit qui place son économie esthétique et ses intérêts, lui, dans la captation de la Grande Transcendance. Des appareils qui équipent les musiciens sortent des bidules articulés. Liquides en ébullition. Frictions de surfaces. Echos d’éboulements. Déraillements horlogers. Halètements de vapeurs. Tricotage éclaté. Chabadas détourés. Palpitation de valves. Percolations de salive. Chahuts cartonneux. Caisses claires de kermesses. Grincements de poulie organique. Chuintements de glaires. Gong et ferrailles. Arceaux d’haleines givrées. Glouglous célestes ou intestinaux. Hélices battues de grêle. Aboiements rauques dans le brouillard. Braiements d’ânes ou de robots. Nervures cardiaques percussives. L’un dans l’autre, l’un sur l’autre. Des couches de silhouettes irrégulières. Et tous ces modules voyagent, se touchent, s’échangent des éléments, un flux narratif les traverse de métamorphoses et d’attachements. Et ce flux guide l’ouïe de proche en proche, vers des lointains, aussi bien en arrière, en avant et latéralement. Et, quand, à travers l’apparence d’absence de structure qui fait dire à plusieurs que là ne défilent que des occurrences sonores sans vie, l’écoute rencontre ce flux de sens, cela produit le même effet que de tenir en mains l’agrégat de feuilles mortes et de se sentir participer à la décharge électrique de l’inerte vers le vif. Dans ces musiques, on est libéré des prétentions de la musique à être « pure », et l’on se sent, par l’écoute, dans la bande-son d’une relation au monde qui ne peut plus s’envisager sans « la capacité de concaténer des humains et des non-humains dans des chaînes apparemment sans fin. » (B. Latour), sans écologiser la musique dans un ensemble d’autres faits et connaissances qui la traversent. « Pour risquer une métaphore chimique, en notant H les humains et NH les non-humains, c’est comme si l’on suivait maintenant de longues chaînes de polymères : NH-H-NH-NH-H-H-NH-H-H-H-NH dans lesquelles on pourrait reconnaître parfois des segments qui ressemblent davantage à des « relations sociales » (H-H), d’autres qui ressemblent davantage à des agrégats d’objets (NH-NH), mais où l’attention se concentrerait sur les transitions (H-NH ou NH-H). » (B. Latour)

Avant de m’engager  dans l’exposition de Roman Ondak, je lisais ceci dans le «guide du visiteur » : Roman Ondak, avec « Measuring the Universe », évoque le désir de l’être humain de prendre la mesure de l’univers. Cette œuvre, à la frontière de l’installation et de la performance, sollicite de manière égale le personnel du musée et les visiteurs, qui la construisent progressivement. Avec un feutre noir, un agent trace une ligne horizontale pour marquer la taille des visiteurs qui le souhaitent et, à droite de cette marque, leur prénom et la date. Si le personnel du musée est seul autorisé à écrire sur le mur ; chaque visiteur peut choisir son emplacement. Ainsi, le fossé qui sépare traditionnellement l’artiste et le profane est aboli. Le public fait partie intégrante de la conception de l’œuvre, au lieu d’en être le simple témoin. »  Alors, rhétorique barbante, charabia un peu mort, juste une posture caricaturale de l’art contemporain, ne débouchant sur rien, parce que ce fossé n’est pas abolissable, que l’artiste et le musée n’ont jamais réellement et totalement intérêt à ce qu’il soit aboli ? Engagé dans la visite (et d’abord l’exposition de Bertille Bak), je perdis de vue ce commentaire formel, je n’y pensai plus. Jusqu’à ce que je me trouve devant le résultat de la démarche (Measuring the Universe, 2007 pour la première réalisation de cette performance pouvant se répéter dans divers lieux). Un prénom après l’autre, comme une feuille après l’autre soufflée par le vent contre une racine, une haie, se forme un ensemble gigantesque, plastique et formidablement mobile. Une nébuleuse en course se dessinait sur le mur. Chaque visite, représentée par un ensemble de marques, de lettres et de chiffres, résultat d’une courte transaction entre un visiteur ou visiteuse et le gardien de musée, un corps de passage s’adossant au mur pour être toisé –les parents nous mesuraient ainsi à la maison -, et la main du gardien, avec son marqueur, écrivant sur le plafonnage blanc, lisse. Le 4 décembre, il était difficile de trouver encore une place libre, alors forcément, on s’imbrique, on recouvre (toujours comme les feuilles mortes, sans réelle intentionnalité). L’ensemble est d’une impressionnante beauté graphique, vol d’oiseaux acrobatiques pixellisés à même le mur. La forme de ces traits et écritures, déterminées aléatoirement par la quantité de visites et la taille des individus se prêtant au jeu, forme une œuvre qui fonctionne en tant que telle, même si l’on ignorait de quoi elle est faite et comment elle s’est composée. C’est pour cela, et rien que pour cela, que l’on se sent effectivement, tout petitement, avoir participé au processus créatif d’une œuvre. Avec d’innombrables autres inconnus, jamais croisés. Néanmoins, je ne me sens pas avoir été particule mesurante de l’Univers, mais contribué à élaborer des mesures d’un Multivers. Roman Ondak s’y connaît en termes d’agrégats d’humains et non-humains. Citoyen d’un pays de l’Est où la pénurie des biens de consommation se réglait par le rationnement et la pratique de queues devant les distributeurs, il a multiplié les performances où il organisait de fausses queues, comme nouvelles formes de vie. L’absurde de la situation économique à l’Est correspondant, par les performances humoristiques et caustiques de l’artiste, au postulat qu’il y a toujours quelque chose à attendre. La vie est attente. Alignement de vies, de profils et de parcours composites qui, dans l’expectative prosaïque et métaphysique, par les bords, finissent par déteindre les unes sur les autres. Il a aussi réalisé une courte vidéo où l’on voit des parents apprendre à leurs enfants à faire la queue, à bien vivre donc, devant diverses portes ou grilles fermées. Enfin, il réunit et expose le témoignage de toutes ces expériences collectives de queues, sous forme de photos dans des catalogues d’expositions, dans des vitrines bricolées par ses soins, à partir de matériaux de récupérations, reflet d’une autre pratique courante dans son pays de pénurie. Et si je devais représenter le fulgurant chapelet de bulles fantomatiques – qui m’a électrisé et enivré à l’instant où, saisissant des feuilles mortes, j’eu l’impression d’arracher un bout de tissu vivant -, semblable en tous points au vif argent des ondes transitoires qui relient et transpercent les modules sonores de Sven-Ake Johansson, Axel Dörner et Andrea Neuman, sans doute utiliserais-je des photos de cette autre œuvre d’Ondak, Steamers, où un fil de perles quelconques, chemine, relie un ensemble de bouts de buses, disparates, l’intérieur noire de suie. C’est aussi simple et aussi magique que ça. (Pierre Hemptinne) – Acheter le livre du blog Comment c’est?, Lectures terrains vagues

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Collision de paysages intérieurs et extérieurs

À propos de : John Dewey, Expérience et nature, Gallimard 2012 – Vera Lutter, Carré d’Art à Nîmes – Vélo dans les Cévennes….

Revivre mentalement une occurrence matinale, traversée presque sans y penser, celle d’un départ, d’un commencement, donc une illusion, un trompe l’œil géant. Et, après coup, insatiablement,  gratter le souvenir de cet instant scintillant, parfait de n’avoir été pratiquement pas défloré, exhumer le plus précisément possible de quoi il était fait – ou de quoi il continue à être fait, sans moi, voici déjà un problème de temps et de conjugaison -, en moi, autour de moi, entre les deux, me rendre compte qu’une photo intense en a été tirée, enregistrant des éléments qui échappent à la conscience immédiate, et qu’elle s’impressionne lentement, photo toujours en train de se faire. Les formes, les ombres, les lumières continuent à bouger matériellement en moi, confondues avec d’autres particules, le précipité n’est toujours pas reposé, définitivement fixé. À chaque fois que j’y reviens, des détails émergent, s’assemblent et font que l’ensemble gagne en netteté, tout en restant inaccessible à une vision exhaustive. À chaque nouveau tirage, l’adéquation avec ce que j’ai éprouvé s’affine en fulgurances partielles, qui peuvent s’exclure mutuellement, êtres contradictoires, j’ai envie de crier « c’est exactement ça, j’y étais, oui » mais la précision de la description devient quasi irréelle, pouvant être soupçonnée d’être inventée après coup, artificiellement. Je bute ainsi sur ce diaphragme entre monde intérieur et environnement, cette zone d’échanges où l’on a l’impression que « ça » pense à travers nous, que les choses vues nous prêtent leur réflexivité, ou qu’elles absorbent et rejettent dans l’atmosphère le même souffle dont sont faits nos propres états d’âme, et qu’ainsi l’on est indubitablement hors de soi dès qu’immergé dans la nature et d’emblée hébergeant d’autres entités, animées, inanimées, mais en tout état de cause, agissantes. Il était tôt à chaque fois – car cet instant est répétitif, multiple – et c’est avant tout un paysage d’ultime endormissement, près du réveil, ces dernières secondes du sommeil où la perméabilité entre rêve et réalité est magique, baignées d’une clarté surnaturelle. Il n’y a que de faibles bruits, presque abstraits, qui crèvent le silence comme des bulles, au fur et à mesure que le rayonnement orange du soleil envahit la garrigue, éclaire au loin les premières lignes des Cévennes, s’étale sur les faces rocheuses, survole les forêts partiellement brumeuses, reflue devant les combes toujours bleues.

« (…) il n’est pas juste ou pertinent de dire « je fais l’expérience de » ou « je pense ». on dirait plus justement, « ça » fait une expérience ou « ça » pense. L’expérience, en tant que cours organisé d’événements dont chacun a des propriétés et des relations spécifiques avec les autres, survient, arrive, advient, et c’est tout ce qu’on peut en dire. Parmi et dans ces occurrences, et non en dehors d’elles ou de manière sous-jacente, se trouvent ces événements qu’on appelle un soi. Dans certaines circonstances particulières et pour des raisons particulières, ce soi, qui peut être décrit objectivement, exactement comme peuvent l’être les bâtons, les pierres et les étoiles, prend en charge l’administration et la maintenance de certains objets et de certains actes au cours de l’expérience. » (John Dewey, Expérience et nature, 1915, Gallimard 2012)

J’enfourche le vélo – mais on pourrait parler d’emboîtement réciproque -, il y a une légère pente, je me laisse aller, ça part tout seul, je me coule dans la position la plus harmonisée avec celle de la mécanique, jambes, bras, nuque, bassin, et ce n’est pas l’image d’une bicyclette que je retiens mais celle du sillage d’un canoë s’éloignant de la berge et pour rejoindre l’ascendance du courant, un continuum. Silence. J’ai en tête le circuit  – mais pas seulement en tête, dans tout le corps dont les tripes épousent anticipativement les méandres cartographiés comme s’il s’agissait d’une énigme à digérer pour accéder à un autre niveau de conscience -, que je veux ou plutôt que je rêve de parcourir et d’avaler, d’incorporer, sans avoir aucunement la certitude de disposer de l’énergie nécessaire pour en venir à bout, sans avoir mesuré si l’objectif était à portée ou chimérique. C’est une inconnue. Chaque tour de roue, comme le fouet dans une sauce à faire prendre, contribue à donner consistance à l’incertitude et à la fragilité qui motivent l’organisme à aller de l’avant. Je ne suis pas sanglé dans un déguisement de sportif qui « va faire » tel ou tel col, étanche à toute logique autre que celle de la performance cycliste. Il y a certes cette dimension que l’on appelle de défi et qui inclut une part de remise en jeu de soi. C’est jouer avec son point d’instabilité. Tirer parti de ce qui va rester stable, acquis, et savoir exploiter, forcément en improvisant, l’énergie brute de ce qui déstabilise, les effets d’un effort trop long et trop conséquent, la fermentation obsessionnelle du mouvement régulier, les imprévus de l’émotion due à la configuration saisissante du terrain, mais aussi, au cours de ces longues heures de face à face où l’on rumine ce dont on est fait, où l’on repasse en boucle les faits saillants de sa biographie, des trouvailles sont possibles, de nouvelles interprétations qui modifieraient points de vue et perception de soi. En s’immergeant dans cet inconnu, pointe l’hypothèse anxiogène autant qu’énergisante d’être bouleversé, physiquement et psychiquement, de voir son paysage intérieur profondément transformé par divers glissements de terrains imprévisibles, selon des causes internes, externes ou conjuguées, vers le bas comme vers le haut.

L’air est frais, une douce humidité invisible pulvérisée par les plantes, c’est un don, un enduit protecteur en prévision des fortes chaleurs qu’encaissera l’organisme au retour, fin d’après-midi. Premier coup de pédale. Deux trois huppes s’envolent du bord du chemin. Les aurais-je vues si elles n’avaient pris la fuite ? Elles louvoient, montent et chutent comme traversant des trous d’air, s’amusant à déstabiliser le regard qui les suit, puis se planquent dans une épine du Christ fleurie, un chêne, derrière une touffe d’herbes rousses. La plus proche, celle qui a démarré quasiment sous mon pneu, perd une petite plume, jetant un regard en arrière, un signe. Je me suis arrêté et baissé pour recueillir l’infime trophée qui ne pèse rien. Ce n’est pas l’élément le plus prestigieux de la parure, juste une petite plume modeste, mais qui me plaît. En d’autres époques et d’autres personnes, n’y aurait-on pas vu un présage ? Même si, évidemment, je ne peux pas croire vraiment en ces transferts irrationnels, je réactive la trace géologique de temps où ces superstitions avaient du sens et, sans pour autant régresser vers ces manières de penser, je me dis qu’elles contenaient une part de vérité et dès lors je sais que, quoi qu’on dise, j’emporte l’esprit de l’oiseau qui m’aidera à voler, à me surpasser et franchir les crêtes montagneuses, très loin là-bas dans le paysage. (« Quand on l’examine à nouveaux frais, la preuve, souvent alléguée, en faveur de l’idée que les animaux inférieurs et dépourvus de langage pensent se révèle la preuve que quand les hommes (organismes dotés du pouvoir de parler) pensent, ils utilisent les organes d’adaptation que les animaux inférieurs utilisent aussi et donc reproduisent largement en imagination des systèmes d’action animale.» John Dewey, Expérience et nature) Sans doute n’étais-je pas le seul ce jour-là à emprunter cette tournure de l’esprit ; à Meyrueis, je vis débouler sur une petite place de la ville, en provenance de l’impressionnant Causse Méjean, un rescapé claironnant du désert là-haut à midi, un cycliste qui avait piqué dans son casque de grandes et fantasques plumes – le volatile ne devait pas être banal -, ça lui faisait un fier et drôle panache de « chevalier «  à la parade, agité par le vent.

« presque à mes pieds un de ces petits oiseaux s’envola me faisant sursauter crrrlirlirlirlui tire-ligne comme une pierre grise filant en ligne droite lancée par une fronde puis son vol s’infléchit remonta s’infléchit de nouveaux deux fois et il disparut » (Claude Simon, La Bataille de Pharsale).

Après coup, ces heures de muscles et de sueur, d’arrêts furtifs à l’ombre d’un arbre pour aspirer un ou deux fruit juteux, de souffles ébahis au bord des précipices, de canettes de soda vidées d’un trait dans le tabac d’un hameau – seules circonstances où ces boissons me sont providentielles -, de solitude idéale dans les chemins en lacets fantasques d’un causse à la fois radieux et tourmenté – parce qu’épousant la dramaturgie d’un terrain accidenté, comme bombardé –, et où je pus lire soudain sur un banal panneau de signalisation ce que je sentais perler enfin en moi, « Le Bonheur », du nom d’une rivière s’engouffrant un peu plus loin dans l’abîme-, sont nettoyées, immaculées, disparaissent et reviennent en plages temporelles d’une pureté inaccessible, de la plus belle eau limpide, comme si, là-bas, là-haut, je n’y avais jamais été autrement qu’en songe, doutant alors toujours de détenir de manière stable, acquise, la force de grimper et parcourir autant de routes pentues (selon mon appréciation et mes limites). Ainsi de la route après Saint-André de Valborgne vers Rousse qui s’élève sur les flancs du massif de l’Aigoual en sinuant jusqu’à faire perdre le sens de l’orientation, comme pour empêcher de retrouver son chemin, de pouvoir revenir et revivre une deuxième fois la respiration ascensionnelle, transformatrice, que la déclivité oblige d’épouser, jusqu’à, donc, ne plus se situer exactement, ne plus en voir le bout (« ça va grimper encore pendant combien de kilomètres ? ») et soudain, en récompense, l’apparition d’un rapace immense, un spécimen rare que je pense être un aigle et dont au fil des jours je vais remettre en question la véracité, « étais-ce bien cela ? », au point de détricoter la réalité même du fait d’avoir été à cet endroit-là, à ce moment-là et d’avoir été visité par oiseau hors du commun. Mais je sais que j’ai mis pantois pied-à-terre pour saluer le spectacle majestueux, admirer l’immense envergure aux rémiges écartées du planeur solitaire, en profiter pour téter béat le bidon, avant de repartir de plus belle. Appartiennent aussi à la matière des songes, l’excitation et l’angoisse en abordant des étendues d’une aridité autant inhospitalière que chatoyante, magnifiques, raides, couvertes de mousses et d’herbes rases jaunes ou roses, hérissées de roches nues et devant quoi je me suis demandé comment, dans un tel décor, une route pouvait subsister au-delà du tournant qui la dérobe et continuer son office, comment surtout oser s’aventurer sur une telle voie où l’on ne peut à son tour que disparaître ? Particulièrement aussi, les stations aux embranchements et carrefours où vérifier, tout en entendant au loin les cloches des troupeaux errants, que ces routes relient bien des points précis, avec des panneaux proposant divers itinéraires conformément à ce que l’on peut lire sur la carte, endiguant le sentiment d’avoir abouti « nulle part »,. Dans le même registre, les répits où l’on regarde en arrière, suivant entre les arbres, sur les versants abrupts, le zigzag vibrant des kilomètres que l’on vient d’avaler et qui rassure quant à la possibilité de pouvoir rebrousser chemin. Et était-ce bien moi sur cette petite place écrasée de chaleur, tous les volets du village clos, où je m’arrête excité et stressé après une descente vertigineuse – les freins serrés à bloc, jusqu’à la crampe, et le vélo continuant à filer dans les virages sans parapets -, sous le platane couvrant le glouglou d’une fontaine et où, devant une maison baptisée « bibliothèque », une femme lit sur un banc, sa petite fille à côté d’elle s’ennuyant de cette sieste, dévisageant l’inconnu muet qui vide sa gourde tiède sans oser interrompre la torpeur ?

L’agitation intellectuelle et émotive suscitée par un paysage ne peuvent se borner à la consommation à distance, pour une jouissance individuelle, circonscrite et instrumentale, d’objets achevés, là une bonne fois pour toutes, passifs. C’est l’interaction avec les formes de la nature, spécifiques à tel ou tel terroir, qui émeut, crée un choc et déclenche ou ravive dans la pensée, quelque chose nous concernant, logé en nous et qui pourtant dépasse notre historicité, quelque chose de bien antérieure et qui nous survivra au-delà de l’imaginable, en se transformant encore, voire devenant méconnaissable. Un continuum et non une image fixe. Et, probablement, même si pour un profane comme moi, cela ne signifie pas grand-chose de précis, est-ce l’histoire de ces formes qui touchent et éveillent les sentiments, communiquent une exaltation diffuse, comme si ces choses étaient toujours en train de bouger, vibrer, évoluer et que c’est cela que réceptionnait notre émotion, des ondes fossiles de ce qui a eu lieu. Nous en n’embrassons du regard qu’une infime étape à leur échelle, sur laquelle notre temporalité accélérée, mesquine, semble surfer. C’est dans Découverte naturaliste des garrigues de Luc et Muriel Chazel que je m’arrêtai de manière plus concrète à cet aspect des choses, parce que j’y reconnus la description d’une part de ce qui m’aimante dans l’apparence des garrigues, ce qui me pousse à les regarder, les parcourir, ce qui me donne du plaisir à en éprouver les accidents qui les délimitent ainsi que les reliefs qui font transition avec les vallées cévenoles, avant de les retrouver aux sommets, selon une version encore plus fascinante, éclatée, celle des causses. Le vocabulaire scientifique, vulgarisé par les auteurs de ce petit guide, rejoignais une partie des mots que je triturais intérieurement pour évoquer l’impact esthétique des garrigues, de la béance entre pic Saint-Loup et l’Hortus, du moutonnement des Cévennes. Le témoignage de ce qui s’y est passé – « la zone des garrigues est aujourd’hui comprise entre des zones d’intense surrection, et posée sur un substratum essentiellement composé de sédiments marins (surtout) et fluviolacustres » -, libérait les ondes de ces révolutions géologiques, climatiques, toujours actives – visibles – dans les composantes du paysage.

« (…) au début du tertiaire, la collision des plaques tectoniques européennes et africaines va produire une nouvelle chaîne de collision, baptisée chaîne pyrénéo-provençale. Cette grande chaîne s’étend vers l’est, bien au-delà de ses limites actuelles puisqu’elle est en connexion avec la Provence et englobe le grand bloc corso-sarde. Dès la surrection, les grandes structures pyrénéennes sont en place, avec la zone axiale constituée de roches métamorphiques, directement issues de l’orogenèse pyrénéenne ainsi que la faille et le front nord pyrénéen constitués par les roches sédimentaires rejetées sur les côtés. Il résulte de ce schéma une grande fréquence des phénomènes dits de « recouvrement ». Les torrents qui dévalent les pentes de cette chaîne vont déposer à ses pieds de grandes quantités de sédiments. Mais du fait de l’existence de grandes fosses marines, la partie orientale de la chaîne pyrénéo-provençale s’effondre comblant les fossés d’accumulations sédimentaires qui atteignent 4 kilomètres d’épaisseur au niveau de l’actuelle Camargue. Dans l’actuelle zone des garrigues languedociennes, on observe des terrains déplacés, surélevés et plissés en vague comme le pic Saint-Loup dans l’Hérault ou le mont Bouquet dans le Gard. » (Luc et Muriel Chazel, Découverte naturaliste des garrigues, éditions Quae, 2012)

John Dewey raconte, au début du XXe siècle, la formation de la vie intérieure, à partir des émotions nées en liaison avec des agents extérieurs, de connaissances qui se sédimentent en habitudes qui doivent être contrariées, confortées, réfutées et transformées pour qu’elles puissent accompagner l’écoulement vital. « Il peut sembler mystérieux que la pensée soit apparue, mais ce qui ne l’est pas est le fait que s’il y a de la pensée, alors elle intègre sa phase « présente » des préoccupations concernant des points éloignés dans l’espace et le temps, concernant même des périodes géologiques, des éclipses futures et des systèmes solaires lointains. » (J. Dewey, Expérience et nature) Et quand il décrit le processus géologique de la pensée, forgeant des sillons qui se déplacent, changer de formes et de directions, se chevauchent ou s’excluent réciproquement, je lis quelque chose qui fait écho à la description (sommaire) du surgissement des chaînes, des flots érodant, des effondrements montagnes et accumulations de sédiments dans les fosses marines, la fabrication d’un paysage sur le très long terme. Et je comprends mieux ce qui me remue mimétiquement quand je suis à l’assaut de tels paysages, le voyant panoramiquement, selon des antennes suppléant à l’handicap de la tête dans le guidon, et l’éprouvant surtout à la seule force des mollets et du muscle cardiaque, en épousant les reliefs, les strates, les odeurs, les bouffées de chaleurs agressives ou les couloirs d’ombrages reconstituants, vivant à son rythme, adaptant la respiration aux réfractions de ce qui fut, ici.

« Il peut sembler paradoxal que l’augmentation du pouvoir de former des habitudes signifie qu’augmentent aussi l’émotivité, la sensibilité, la réceptivité. Ainsi, même si nous pensons les habitudes dans les termes d’un sillon, le pouvoir d’acquérir de nombreux sillons dénote une grande excitabilité et une très haute sensibilité. C’est de cette façon qu’une vieille habitude (ou, en exagérant, un sillon profondément creusé) forme un obstacle pour le processus de formation de nouvelles habitudes, tandis que la tendance à en former de nouvelles scinde certaines des anciennes. Il provient de ces phénomènes de l’instabilité, de la nouveauté, l’émergence de combinaisons imprévisibles. Plus un organisme apprend, plus les premiers termes du processus historique qui est le sien sont conservés et intégrés dans sa phase récente, et plus il a à apprendre, et ce afin de se maintenir en mouvement, afin d’éviter la mort et la catastrophe. Si en outre l’esprit entre en jeu comme processus vital, ou comme instance d’enregistrement de conservation et d’utilisation de ce qui reste des étapes passées, alors il doit posséder les caractéristiques empiriques comme : être en écoulement permanent, en changement constant, tout en ayant un axe et une direction, des liens, des associations aussi bien de nouveaux débuts, des hésitations et des conclusions. » (J. Dewey, Expérience et nature.)

La jubilation de sentir que les jambes et le cœur tiennent le coup – sont faits pour ça -, au fil des kilomètres et des épingles à cheveux, se soutient d’une activité mentale intense, sans langage articulé et raisonné, repliée et répartie en des images auxquelles s’accrocher pour tenir, ralentir la combustion des réserves, une activité qui recherche associations et nouveaux débuts, production d’oxygène, puisant dans des concrétions symboliques semblant être là depuis toujours. Peu de choses, en fait, des vestiges, mais ressassés, examinés sous tous leurs angles, comme des énigmes, les éléments d’une charade, se chargeant de significations explicites passées, présentes et futures. Le souvenir d’une lumière rasante sur les murs crépis d’un village endormi et des ombres qui s’y accrochent. Une feuille suspendue à un fil dans un bosquet et qui tourne comme un pendule, hélitreuillée peut-être par un insecte invisible ou une araignée embusquée. Une guêpe posée sur l’eau, une bulle d’air à l’extrémité de chacune de ses pattes, son ombre évoquant un trèfle porte bonheur. Une clairière et son rideau d’arbres que je pourrais regarder des heures. Dans ces journées intenses où le régime de dépenses physiques me conduit en des états d’exception (selon ma constitution), le corps sportif est doublé d’un corps porté par des ailes, se déplaçant comme un filet à attraper les métaphores, une usine bricolant des conjonctions entre plusieurs autres activités métaphoriques, en ébullition lente, pour échapper au danger d’asphyxie musculaire. Et cette image d’usine, bien que productrice de métaphores, n’est pas qu’idyllique.

Vision d’usine chez Claude Simon surgie de la profonde activité géologique du paysage : « usine qui semblait pivoter lentement sur elle-même assemblage compliqué de passerelles de tuyaux de tours d’acier de poutrelles de cubes et de cheminées le tout d’un brun rouille dans les près verdoyants comme si elle avait surgi entourée de son asphyxiant nuage de vapeurs brûlante et minérale des épaisseurs profondes de la terre dans un sourd fracas de choses concassées calcinées lentement écrasées par le poids de millions et de millions d’années forêts englouties pétrifiées fougères de pierre animaux poissons aux arêtes de basalte obscure gestation dans le ventre de comment s’appelait cette monumentale déesse aux multiples mamelles d’argile et de rochers qui donnait au père dévorant des cailloux enveloppés de langes… » (Claude Simon, La bataille de Pharsale, Gallimard)

Cette perception de l’activité métaphorique du corps se renforçait par la découverte toute fraîche d’une artiste, Vera Lutter, exposée à la Maison Carrée (Nîmes) et qui ne cessait de m’impressionner. Son matériau de prédilection est la photographie selon la technique du sténopé. Cette manière de faire implique un engagement in situ conséquent, une pratique de l’exposition lente et longue, une immersion dans l’image en train de se prendre et, quasiment, le fait d’être traversé par ce qui des choses, via la lumière, migre physiquement vers ce qui devient une photo. Elle installe de grandes boîtes tapissées de papier photosensible dans les lieux qu’elle veut photographier – des usines, des places de Venise, un atelier aéronautique, des monuments -, et lentement, les rais lumineux d’intensité variable selon les surfaces qui les réfléchissent, pénétrant dans ces chambres obscures par les orifices réservés à cet effet, sculptent en négatif inversé, le portrait du lieu. Le processus s’étale sur plusieurs jours, voire plus. L’artiste intervient directement dans la boîte photographique pour occulter les éléments suffisamment révélés, décider de prolonger le travail sur les zones encore trop vagues. Elle a pratiqué de même avec son atelier à New York, chaque fenêtre transformé en sténopé pour enregistrer lentement le rythme urbain et ses changements de visage. Certains de ces travaux sont ensuite redisposés dans les lieux mêmes qu’ils ont captés pour être rephotographiés dans leur contexte, ce qui conduit à des superpositions troublantes d’images et de temporalités qui désorientent le regard. D’autre part, elle a réalisé une installation vidéo, One Day, pour laquelle elle a installé une caméra fixe face à un coin de nature ordinaire, incluant un rideau d’arbres, durant 24 heures, enregistrant le passage du jour et de la nuit, la variation des lumières, des bruits et chants d’oiseaux. Photo et field recording. Parcourant les Cévennes de col en col, je n’ai cessé de ressentir mon organisme comme une articulation de sténopés-organes, sténopé-bras, sténopé-cuisses, sténopé-yeux, sténopé-oreilles, sténopé-mais, sténopé-genoux, sténopé-ventre… captant les lumières qui doivent venir frapper le fond tapissé de cellules sensibles, ces lumières progressant lentement et, avec le déplacement du vélo, se mélangeant, cultivant le flou, n’ayant pas encore toutes atteint leurs objectifs, deux ou trois semaines après. Du reste, cela ne fonctionnait pas à sens unique, de l’extérieur vers l’intérieur comme si le but, trop simple, était de conserver une image fidèle du lieu des vacances. Du centre vers la périphérie, agités par la dépense physique inhabituelle, des flux irradiaient mes organes-sténopés et essayaient de fixer l’image de ce qui s’agite dans les fonds intérieurs. Pus exactement, il y avait une tentative de croiser les deux courants de faisceaux lumineux pour superposer paysages intérieurs et extérieurs. Simultanément aux efforts que je produisais pour impulser le mouvement et rester attentif à la prise d’images, je ne cessais de m’imaginer dans une immobilité improbable,mimant la caméra de Vera Lutter, 24 heures durant, face au rideau d’arbres délimitant ma clairière, dans une volonté de faire corps avec cet espace, m’imbibant fibre à fibre, jusqu’à la pétrification, de ses moindres nuances de luminosité, de couleurs, de musicalité. Être comme ces entrailles profondes de la terre qui absorbent, transforment et recrachent. C’est au cours de ces méditations sur cette clairière, l’enfouissant en moi jusqu’à atteindre un site qui, en miroir, ne cessait de l’appeler. Resurgit alors consciemment le paysage qui, sous-jacent à celui présent sous mes yeux physiques, attisait ma fascination. En plus petit, la clairière et son rideau d’arbres tiré dans la garrigue imitaient le genre d’horizon que j’avais sous les yeux, enfant en Afrique, et qui une fois fut gagné par un feu de brousse au grand émoi de tout le village. (Pierre Hemptinne) – Vera Lutter

 

Printemps à tombeau ouvert (fantaisie, quoique).

Le beau temps exceptionnel d’avril crée l’illusion d’absorber au maximum le renouveau, d’avaler un printemps survolté, aux saveurs décuplées, speed. Il va très vite, il (se) consume à grande vitesse. C’est un brasier de fraîcheur, excessif. La semaine passée, très tôt sur la route, je découvre une dizaine de gros hannetons écrasés, dans un périmètre de 5 mètres carré. Le carnage était récent. Avaient-il été aveuglés par les phares de voiture ? Morts ou vivants, je n’en avais jamais vu autant, en une fois. Quel gaspillage sinistre au cœur de la profusion de nouvelles vies ! Le printemps va si vite qu’il est difficile de se sentir synchro avec ses phases et palpitations. Un peu comme lorsque l’on rentre dans l’eau froide et vive d’une rivière et qu’on se sent en décalage complet (c’est ce qui est bon) avec l’élément naturel. Les illuminations des pommiers et cerisiers ont été électriques, flashantes comme jamais, presque hystériques. De loin, les silhouettes projetaient leurs fontaines de confettis givrés, éphémères. Surgies de l’hiver. Mais, pas le temps de se retourner, en quelques jours, les fleurs flétrissent, les pétales se répandent en averses mélancoliques, sporadiques. La floraison de certains arbustes contemplée encore verte au bout de leur tige, une semaine après, s’épanouit pimpante et, après encore deux trois jours, est lourde de pollen friable qui commence à se répandre. Tandis que les relents du muguet précoce, à midi, sont entêtants dans tout le jardin, les chemins sentent le lilas, les campagnes l’aubépine. La production florale est d’une profusion impressionnante. Au moindre coup de vent, quand un orage passe au loin, on croît être atteint par une rafale de grosses gouttes, c’est un érable qui drache de petites fleurs vertes, délicates. Chacune évoque un sceptre et une couronne, une fine tige, un calice fragile, 8 filaments graciles, des antennes dotées d’yeux d’insectes. Ces fleurs, rassemblées, amassées – quelques coups de râteau et il y a de quoi bourrer plusieurs coussins-, ressemblent à de la charpie de dentelles précieuses. La débauche de blanc immaculé, le blanc pourri, le jaune pissenlit piquetant les pâtures d’un vert pétillant, le bleu mauve des myosotis au pied des arbres, les senteurs d’aubépine et de muguet, les clameurs d’oiseaux au petit matin, leurs solos singuliers et déchaînés au crépuscule du soir, ce sont des goûts qui se conjuguent en nous imprégnant et qui ouvrent l’appétit, donne envie de les manger. C’est souvent aux premiers beaux jours, de jardiner au plus près des herbes, des premières fleurs, que l’envie d’une salade de pissenlit s’installe comme une obsession. Ces saveurs multiples (couleurs, parfums, formes, bruits, chants d’oiseaux), volatiles, émulsionnées par le printemps, et pour la plupart, imparfaitement identifiées, attisent et cuisinent l’appétit de vivre (ou non) et se transforment en désir de cuisiner, pourvu que l’on trouve la recette en accord avec cette explosion de verdeurs parfumées, relevées, piquantes. Manger l’air du printemps – cet air tout neuf, récent, et chargé de principes vivants, de semences – , par la grâce d’un menu conjuguant ses tonalités particulières, est autant une recherche d’harmonie que de ralentissement. Filtrer dans ce bouillonnement, très concret et pourtant totalement immatériel, quelque chose de comestible et le fixer dans une assiette, dévorer ce qui nous dévore (vieille histoire banale, mais actualisée de manière très particulière dans cette saison pressée, presque agressive dans ces flux multiples qui stimulent tous les sens). Et depuis que le processus d’un printemps survitaminé s’est enclenché et est passé à une vitesse supérieure, je suis hanté par deux plats essayés, il y a plusieurs années et qui me reviennent comme si c’était le moment ou jamais de les servir dans le contexte idéal, où lumières, couleurs, odeurs, textures de l’air et bande sons viendraient en souligner la justesse de conception et amplifier leur richesse gustative. En premier lieu, du râble de lapin (désossé, bien nettoyé par le boucher), saisi et enrobé dans du beurre chaud et à peine cuit au four, tendre et intact, nappé d’une sauce de fond de volaille et fond de veau réduits où remontent le citron en sirop et le basilic concassé, servi avec une jardinière de mange-tout, petits oignons, ramonasse et courgette juste poêlés, croquants. Pour arroser ça, un Cornas tout naturel (Domaine Vincent Paris). En second lieu – pas le même jour !- des coquelets printanière pochés dans le bouillon, posés sur des asperges, haricots, mange-tout, épinard et carottes revenus dans la graisse d’oie, arrosé de bouillon qu’on laisse évaporer en y ajoutant persil et sarriette. Mais ce qui fouette les dimensions printanières de ce plat très simple, c’est la vinaigrette à l’huile de noix qu’on y répand au moment de servir (avec le même Cornas !). Ce sont deux recettes de Pierre Wynants. Comme on pourrait le dire en écoutant une symphonie, en regardant un tableau, il a très simplement exprimé quelque chose que l’on pourrait appeler, en raccourci, l’âme du printemps. Mais ce qui m’intéresse est de faire l’expérience de la perméabilité entre différents ressentis, une saison, un repas, les saveurs d’une atmosphère dans la nature qui deviennent mangeables grâce à un livre de cuisine. Par exemple. Comment une même émotion se traduit en changeant de registre. C’est quelque chose – une aptitude, une ouverture ? – qu’il faudrait laisser se manifester plus souvent dans les disciplines intellectuelles, philosophiques, artistiques, culturelles. Ces passages d’un registre à l’autre introduisent des respirations, des écarts, du vide, du temps libre, de la distance entre les choses, de cette distance nécessaire à ressentir, à trouver quelque chose à dire, à exprimer. Même s’il s’agit de syncopes imperceptibles – faut s’aligner sur ce printemps supersonique -, c’est indispensable, c’est l’air dont se nourrit l’imagination. Voici ce qu’en dit Deleuze cité par Yves Citton : « Un cerveau, c’est du vide. Ça veut dire exactement que, au lieu que la réaction s’enchaîne immédiatement à l’action, il y a un écart entre l’action subie et la réaction exécutée. Ça ne s’enchaîne pas. Et c’est pour ça que la réaction peut être nouvelle, et imprévisible. Le cerveau désigne uniquement un écart de temps, un écart temporel entre l’action subie et la réaction exécutée. » Ce vide, ces écarts peuvent prendre de multiples formes : ils peuvent aussi se manifester et rester sans suite apparente, être enregistrés et mis en veilleuse dans la mémoire avant de rejaillir, de s’associer à une autre image, à un son, une phrase et ainsi, de se transformer en autre chose. C’est le flux lumineux matinal embrasant la ramure naissante d’un catalpa et qui laisse sans voix. On verra plus tard. Ce sont les traits du soleil qu’une vieille tasse absorbe et réfléchit sur la table, en arc de cercle approximatif, géométrie fantaisiste. Ce n’est pas simplement la surface extérieure de la tasse qui envoie des reflets inanimés mais, semble-t-il, la manière dont elle absorbe et fait tourner les rayons de soleil dans son corps creux de porcelaine, qui lui permet ainsi de projeter des feux animés, tremblants. Image qui me fait penser à la lanterne magique de Proust. Ce rapprochement qui m’enchante mais que je n’élucide pas (paresse du petit-déjeuner), je prends plaisir à l’enfouir à l’état brut, pour plus tard et, de la sorte, c’est aussi un écart dont le cerveau fait provision, dont il se servira un jour ou l’autre, gardant ainsi du grain à moudre (et il en faut). (PH) – Domaine Vincent Paris

Des arbres urbains et des langues

Kertesz a pris des photos d’un Paris –ancien, certes, mais pas non plus en des temps inimaginables –où le rural et l’urbain sont encore mal départagés. On voit des parties de troupeaux dans les rues, des chèvres, des moutons, des paysans. La ville a l’air d’une trame  grouillante, proliférante, un chantier qui s’impose difficilement à la nature. Les arbres en ville, aujourd’hui, sont des subsistances, des survivants (mais aussi, à chaque printemps, ils réapparaissent comme des résurgences, regagnant du terrain, reprenant leur volume complet). C’est vrai, comme dit le poème (un peu simpliste) de Bonnefoy, qu’ils sont des univers à part entière, des microcosmes, des îlots de vie naturelle dans le tissu urbain. C’est vrai surtout en été s’ils s’épanouissent. En hiver, ils ont plutôt l’apparence d’accessoires remisés de manière incongrue, de grands sauvages amputés et pétrifiés, d’alibis pour une ville qui a intérêt à sembler « verte », dotée de poumons végétaux. Rangés dans des parcs, alignés sous une première neige, ils ne semblent plus préparés à affronter les rigueurs hivernales. Ils encaissent. Là où les promoteurs construisent de nouveaux immeubles rentables, ils sont rognés, sauvegardés par obligation, ou juste « pour faire bien », pour garder un fétiche protecteur, un symbole du bien-être. Quand les rameaux nus se déploient en rade sur fond de building sombre, ils semblent flotter sans corps et sans racine, suspendus. Au fond d’une impasse, derrière la grille, de quoi est-il l’otage ? Mais on devine qu’en refaisant du bois et des feuilles, il va coloniser cet espace qui en perdra son caractère de cul-de-sac. Quand des pointes de feuillus ou résineux dépassent de quelques murs, signalant un jardin intérieur dans un îlot urbain, on fantasme un peu sur ce coin de verdure en plein cœur de la ville. Il y a aussi des havres où un culte est rendu aux arbres, aux plantes, aux jardins, à la nature qui manque en ville, comme dans cette Cour du figuier où, protégé entre les façades, un bouquet d’arbres se prélasse, semble chez lui et où devant chaque maison des pots et de plantes sont disposés, opération camouflage collective pour créer l’impression de vivre hors de la ville. Même chiches et réduits à portion congrue, les arbres dans la ville permettent de n’y pas baigner dans le seul langage urbain, ce qui serait étouffant. En les regardant, en pensant à eux, on est aussi irrigué par leur langage. Cela évite d’être enfermé dans un seul langage environnemental (soit l’urbain, soit le forestier) avec comme conséquence de manquer de respiration, d’équilibre et de voir sa sensibilité s’appauvrir. « Bon, dit Roca. Je dois vous annoncer quand même les quatre dimensions, vous aurez besoin. La première est dans la langue, ou dans la parole. Vous tombez dans oh ! combien d’autres langages, et aucune idée n’est exprimée, si elle n’est pas en relation. Il n’y a pas d’idée de l’isolé ni un isolé de l’idée. » (E. Glissant, Tout-monde, Gallimard/Folio) L’arbre, survivant ou expatrié en ville, est agent de ce relationnel-là. Cette situation d’être pris par plusieurs langues vaut bien entendu pour avoir des idées face à la peinture, la musique, un paysage… Avant d’aller écouter Parsifal à la Monnaie, j’avais bien écouté – jusqu’à imprégnation -, des compositions noise du groupe Whitehouse interprétées par l’ensemble contemporain Zeitkratzer. Je suis convaincu que cette musique ayant provoqué une surprise, stimulé l’écoute, a contribué à une réception optimale de la musique de Wagner. Une relation s’était installée entre les végétations de Whitehouse/Zeitkratzer et la forêt intérieure de Parsifal/Wagner. Quand je suis traversé par les différents codes des langages urbains dans lesquels je suis immergé, ceux de la forêt qui irradie de la présence de quelques arbres, quand je mets en relation plusieurs discours musicaux d’époques et de compositeurs très éloignés l’un de l’autre, je fais l’expérience de la créolité telle que pensée par Glissant, et du caractère fondamentalement multilingue de notre sensibilité; sans ce multilinguisme, que serions-nous capable de sentir et penser? Cette conscience de la constitution composite de notre nature culturelle conduit à se méfier de certaines conceptions de l’identité reposant sur l’unicité et la pureté d’une langue maternelle (autre manière de désigner un territoire, un sol et un sang). « Une langue composite comme le créole ne saurait être défendue sur le mode atavique de l’unicité ou de l’enfermement. L’unicité close menace aujourd’hui le tramé des langues, et c’est la trame du Divers qui les soutient. » Et encore : « Un langage, c’est cela d’abord : la fréquentation insensée de l’organique, des spécifiques d’une langue et, en même temps, son ouverture sévère à la Relation. » (E. Glissant, Traité du Tout-monde, Gallimard) (Ph)

Passage à l’arbre

 

C’était une baguette sauvage plantée dans un petit talus, contre un muret. C’est devenu un saule florissant qui recouvre pommier et potager. Je me résous à le faire élaguer pour donner de l’air au reste du jardin. Une fois l’opération réalisée (ou presque), l’impression de vide dans le ciel est surprenante. Quelque chose d’aérien n’est plus habité. Par contre, l’ampleur de la dépouille au sol rend perplexe, on n’image jamais quel volume représente une ramure abattue et à quel point elle va rendre le chemin impraticable. Le tronc amputé de ses bras, une branche maîtresse couchée, l’image d’une existence provisoirement démâtée. L’arbre n’est pas mort, ce n’est pas le but, dès le printemps, il va recommencer à fabriquer du bois, à remplir le vide. Et il faut dégager l’espace, évacuer les branchages. Sans outil industriel, on s’attaque à ça avec un bon sécateur. Face à l’amas embrouillé des tiges, fabuleux désordre, on se demande par où commencer !? On attaque une tige, n’importe laquelle, il faut bien un début, on coupe à distance égale, et à toutes les intersections pour démonter l’écheveau, diminuer la masse, organiser des tas faciles à évacuer (broyer ou brûler). On est là face au foisonnant et au dru. Les gestes deviennent automatiques, on procède presque à l’aveugle, et il est quasiment impossible de poursuivre son effort au même endroit. Les nœuds, les embranchements, les entrelacs conduisent la main, la détournent. On tourne autour des tas. Une petite sueur agréable s’installe, le travail – un peu absurde – invite à ne pas trop penser, à s’absenter. Ça devient un peu hypnotique comme quand on commence à faire éclater les bulles d’air de certains emballages protecteurs. On rentre dans quelque chose sans fin, de jamais satisfait. À la limite on n’a pas envie d’en finir. On est bien à l’air pur, au soleil froid, dans ces gestes répétitifs. On rentre dans le dru, le foisonnant, l’inextricable. On rentre dans l’arbre. Car même si c’est désormais du bois mort – bien que chaque tige soit prête pour sa renaissance -, ça ne s’apparente pas trop à de l’équarrissage. Au contraire, chaque coup de sécateur qui tranche un nœud, une fourche, reproduit l’image de cette fourche, de cette connexion végétale, dans le mental, le psychique. Il y a captation. Au fur et à mesure que l’organisme produit ce travail de fourmi qui sectionne chaque nœud de la voilure réticulaire de l’arbre, le psychisme comprend l’être de la ramure, comprend comment c’est fait, et absorbe de l’arbre en lui. Ce qui est une manière de chanter ce que subit l’arbre, de le raconter, pour en garder la mémoire, lui rendre hommage. Sans cérémonie ni pathos particulier. Dans les gestes pratiques. Et ce chant ne parviendrait peut-être pas à la conscience si l’image de ce dru, foisonnant et inextricable – dont en découvre l’organisation interne en la détruisant selon le même processus de l’horloge que l’on démonte pour en comprendre le mécanisme et que l’on ne parviendra plus jamais à faire mesurer le temps -, n’éveillait pas le souvenir d’écritures, de dessins, de musiques. Ce sont des images de textes, des densités d’écritures, des partitions en trois dimensions, des anarchies bruitistes en traits élancés. Extraites du vivant où elles se cachaient, détachées de la matière. En avançant dans ce maquis de tige, comme pour se frayer un passage, on perd la notion du temps et du sang qui bat, on rentre dans des traces laissées par des œuvres et dont les structures nerveuses ressemblaient à ça, à ce que l’on est en train de tailler, d’ausculter de l’intérieur. On a alors l’impression d’être enveloppé d’un bruissement, secoué par le souvenir de fulgurances poétiques très pointues, des associations d’idées lumineuses qui, accumulées, rejoignent l’obscur, et traversé d’un ruissellement de fines lances noise, loin dans l’écho des lames qui sectionnent. C’est une manière de penser la musique, l’écriture, les marques culturelles que l’on cherche à lire, comprendre. Un recul, un passage par l’arbre. (PH)