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Les vitrines du capitalisme

« 50.000 cents », 7M3, Image Dans le Milieu (ESAPV, Mons)

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Tentative, par la classe « Images dans le milieu » de l’ESAPV, de mettre en vitrine le graphique de l’argent, l’adéquation entre le rebond des pièces et les pulsions du marché, celles-ci s’infiltrant dans le quotidien, égarant le désir en pulsions banales, sans but, sans orientation, qui meurent sur place. Mettre en vitrine la valeur refuge, l’étalon de l’échange, cette abstraction marchande qui permet de faire circuler les biens, de progresser ou régresser. Ce concept de la monnaie d’échange qui coule dans les veines du capitalisme est montré crûment pour une puissance qui rend addict et peut tuer. Les vitrines sont toujours pleines de pognon, organisent l’apologie de la puissance d’achat (petite ou grande) mais en s’esthétisant dans une mise en scène des marchandises (et de leur sex appeal). Ici, le pognon s’exhibe pour ce qu’il est,e roi est nu, principe de la vie faussaire, une vie qui blanchit les valeurs..  À la fois en vitrine d’art (presque une galerie mais dans la rue) et dans l’espace public, ces illustrations de l’obscénité du fric, du cynisme du pognon, ont quelque chose de transgressions distanciées, ludiques. La manière d’utiliser cette vitrine originale est intéressante, en une sorte de charade qui aurait très bien pu, sur les murs et les trottoirs trouver à se construire avec les matériaux du street art, mais qui, à l’abri d’une vitre dédiée à l’artistique, peut adopter d’autres formes, s’incarner en d’autres matériaux. Mais l’ensemble conserve l’éphémère de l’art de la rue. Quelque chose de visuel qui rompt le consensus, introduit des bouts de pensée et qui ne résistera pas dans le temps, reste lié à l’endroit où il s’incarne. Ça a le charme d’un discours artistique non abouti, en gestation, mais qui n’attend pas pour montrer ce qu’il ébauche en gestes frais. Avec cette naïveté des débuts indispensable pour renouveler le regard et les propositions. (PH)

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Théâtre noir et solaire de Raïs Annegarn

Dick Annegarn, Théâtre de Mons, samedi 31 janvier 2009

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Depuis son retour en 1997 avec «Approche toi », premier signe d’une créativité éblouissante ponctuée de nombreux enregistrements, soit le « come-back » musical le plus heureux, le plus riche de sens, Dick Annegarn n’avait toujours pas été programmé à Mons. C’est enfin chose faite. S’il commence par lâcher, avec une fausse désinvolture rugueuse comme désappointée (à la Grand Duduche, personnage de BD des années 70 créé par Cabu, à qui, à l’époque on comparait sa dégaine), « bon, c’est un nouvel album, quoi », on n’assistera pas (heureusement) à ce que l’on appelle le « concert promotionnel d’un nouveau CD ». Il entame bien par les deux premiers titres de « Soleil du soir » : « D’abord un verre » et « Jacques ». L’hospitalité, de tous les temps, rythmée d’arrivées et de départs, de commencements et de fins, d’enthousiasme et de dépression, boire un bon coup sur une belle nappe fleurie partagée. À propos de l’apport d’un des musiciens (tuba) qu’il qualifiera à un moment de slave et « pompier polonais », il évoquera le mélange de tristesses variées, comme principe de la variété. Crépuscule, ombres fantastiques, exorcismes. Le spectacle tout entier sera dans cette tonalité : le grand théâtre des peurs et des joies, des abattements et des sursauts, des désespoirs et des ruses pour y croire encore, grand théâtre d’ombres crépusculaires, dans cet instant magique où le soleil va se coucher, nous abandonne, et qu’il est presque insoutenable d’attendre qu’il revienne. Tout ce qu’un tour de chansons peut inventer pour rendre vivable ce passage régulier qu’aucune habitude n’atténue, surtout chez ce drôle d’écorché  nordique, sera généreusement présenté: le chant, bien entendu, la magie d’un verbe inclassable, des mélodies inouïes, les musiques, les arrangements, la parole, mais aussi le corps, le mime, les gestes, la danse, les grimaces… Le programme est subtilement agencé pour extraire les nouvelles chansons du concept de marché « nouveau CD » et les rattacher aux anciennes, au corpus impressionnant de chansons inoubliables, inaltérables de cet auteur-compositeur hors normes. Entre le répertoire déjà connu et le plus récent, il va tisser des liens, montrer les correspondances, comment elles continuent des filons poétiques, des réflexions métaphoriques sur la condition humaine, comment elles varient des perceptions engagées du réel. D’abord, ce sera en manifestant que le lien de sens avec les plus connus de ses tubes, n’est pas rompu :  il ne fait pas partie des vedettes fatiguées qu’on leur demande toujours les mêmes succès et ne les réinterprètent que sous la (fausse) contrainte, et sans imagination (formolisées). C’est sans doute que, de par leur mode de fabrication, leurs tubes se fatiguent en dehors de leur manière d’être vivants dans l’esprit des fans ! Ceux de Dick Annegarn participent d’une relation forte à sa vie, sa biographie, sa relation au monde, non pas comme quelque chose de passé, figé, nostalgique, mais toujours vivants. Ses « tubes » ne comptent pas par la quantité de pièces vendues, ils sont toujours pertinents, d’actualité. Il ne faudra pas attendre longtemps pour qu’il entonne « Bruxelles, ma belle… », avec un arrangement inédit, juste à l’orgue électrique, un peu bricolé bancal, presque gagné par les tremblements du « bataclan ». Émotion intacte, chez le chanteur, dans la salle. Je m’interrogerai sur cette faculté qu’ont certaines chansons, écoutées de très nombreuses fois, ancrées dans la mémoire musicale depuis de longues années, de résonner à chaque fois comme neuves, de réactiver les larmes aux yeux quasiment à chaque fois !? « Attila Joszef », « La Limonade », « Bébé éléphant », « Mireille »… Il y a des qualités intrinsèques à la composition même, mais aussi le travail de leur créateur pour les maintenir vivantes. Ce nouvel arrangement témoigne d’une attention particulière à un titre fétiche, un investissement pour le penser autrement, l’éclairer d’un autre jour, le rajeunir par d’autres arrangements. Ce sera le même et en même temps il sera différent : à redécouvrir, pas une simple répétition. Et ainsi, durant tout le récital. Show et magie. Péremptoire et faussement braque, Annegarn est un showman rigoureux et exigeant, soignant surtout cette mise en scène ineffable qui tient à la présence et à un sens de la transe (souvent évoqué par Artaud) : l’art de faire apparaître ses chansons, au bon moment, de les amener pour que chaque fois elles surprennent, interpellent, renouvellent les émotions. De la magie. Cette magie qui tient à l’art de raconter, de filer la succession des chansons dans le fil narratif de ses choix de vie, ses dérives, ses canaux secrets, ses regards sur le monde, ses blessures d’écorché… Toutes les chansons, si familières et mystérieuses aussi de par leur syntaxe qui n’appartient qu’à lui, s’inscrivent dans sa biographie, qui devient certes un peu une légende (les péniches, Anvers, Paris, …) mais représente des choix qui ont orienté la manière de se poser, de se planter dans le monde. Les blabla entre chansons. Les artistes, en général, aiment faire un petit clin d’œil aux spécificités locales : mais en parlant de Van Gogh à Cuesmes, de la terre noire du Borinage, sachant son attachement à la vie et l’œuvre de ce peintre, ce n’est pas que du spectacle ! Il rappellera plusieurs fois la réalité découverte de « l’autre côté du mur », les cultures qu’il y a rencontrées, diverses et colorées là où l’on se représentait un grand bloc de grisaille soviétique. Il apparaît alors voyageur curieux de se confronter aux réalités différentes de la géopolitique. C’est en Hongrie aussi qu’il aura un contact inoubliable avec la réalité des musiques tziganes, rien à voir avec ce que fait « qui encore… comment il s’appelle… le fils de l’autre… » (Thomas Dutronc) et son recyclage de musique tzigane pour touristes. Il dédiera « Bluesabelle », cette chanson sur le pathétisme d’un VRP de luxe, à Sarkozy : « Mandela a commencé en prison pour finir président. On peut espérer que l’autre fasse le trajet inverse. » Il parlera d’un événement qu’il co-organise, dans son village, « Le Festival du Verbe » (c’est aussi une association), l’occasion d’égratigner un peu les travers de la mode rap, slam… Et de rappeler ainsi son engagement pour la sauvegarde du verbe dans la vie de tous les jours, comme moyen de survie, de dignité, d’indépendance (c’est en fait de ce festival du verbe que parle la chanson « c’est un beau bateau »…).  Et de fil en aiguille, tendre, mordant, autoritaire, maladroit (faussement), bégayant, plein d’aspérités, il brode une prestation somptueuse. Bravo aux musiciens aussi : cor, tuba, percussions, accordéon… Pendant ce temps, sur la Grande Place, quelqu’un rêve de transformer la région Wallonne en West Coast… (PH) Chronique « Soleil du Soir ». Discographie de Dick Annegarn. Regarder un clip (réalisation Michel Gondry). 

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La raie du Borinage et les kalanichkov

« monsbruges », 15.12.08 – 18.01.09, De Bond (Tentoonstellingsfabriek van het Cultuurcentrum brugge).

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 Une belle démarche d’échanges nord-sud qui en est à sa deuxième édition. Des artistes choisis par Bruges viennent exposer à Mons vice-versa. Dialogue entre une ancienne et une future capitales européennes de la culture !? Il y a quelques mois, de jeunes diplômés de l’école de Gand envahissaient la Machine à Eau avec des œuvres originales inspirées par l’histoire du bâtiment.Actuellement le match retour a lieu à Bruges avec une présentation d’œuvres d’Olivier Leloup, Didier Mahieu et Jean-Marie Mahieu. – Olivier Leloup présente une série de sculptures en bronze (« Oiseaux s’entêtent », « Ave 47 », « Champignons », de la série « Tout le monde n’aime pas les champignons ») et en cire blanche (un alignement de mitraillettes). Avec un trait d’union consistant entre les deux, les armes neutralisées dans le blanc, alignées contre le mur blanc, pouvant symboliser la pseudo guerre propre contemporaine et les bronzes représentant la boucherie cynique à visage découvert des grandes guerres à l’ancienne. Les oiseaux dispersés autour des piliers de la grande halle d’exposition, évoquant ses chants tristes et néanmoins de renaissance qui surprennent par leur innocence surnaturelle, sur les champs de bataille, après le carnage. Des effroyables tranchées à la grande bouffe de l’hyperconsommation, c’est la même chair à canon, l’image d’une société qui s’auto-dévore. Par ce genre de sujet, Olivier Leloup revisite un moment fort de ce qui donna naissance à l’art moderne, la grande guerre, ses millions de morts, ses mutilés, ses millions de deuils, et la question  de représenter l’irreprésentable « moderne », l’horreur guerrière et son économie diabolique. (Ces sculptures font écho à une lecture récente, « Entre deuil et mémoire » de Jay Winter, l’auteur analysant, entre autres, la statuaire des monuments aux morts, comment l’art intervient pour aider le travail de deuil, etc…). – Jean-Marie Mahieu développe une technique personnalisée de grandes photos numériques imprimées sur toile, sur laquelle il intervient avec de la peinture. « Maison du maître », « Maison de l’Etre », « Te Koop, suite », « Eve », « Maisons d’habitations », « Oubli.S »… Le retouchage au pinceau, sur des photos relativement neutres, pixellisées,pour la plupart des corps de logis qui semblent vides, abandonnés, tend à restituer une aura que le cliché ne capte pas, à éclairer une dominante atmosphérique, subjective. À renouer avec une âme, le destin, en donnant une identité, une façade virtuelle à tout ce que le peintre imagine comme étant l’histoire de ces maisons. De ces lieux de vie. « Oubli.S » représente un élément de site industriel, le symbole de savoir-faire fatalement en voie de disparition. A travers ses photos peinturlurées, c’est comme si on regardait, en outre,  entre les lames d’une persienne, l’ambiance du Borinage. la relation à la misère de la région, les façons d’y habiter, d’y être moderne tout en étant pénétrer par l’histoire des lieux, bref de relever le gant de la création dans une zone sinistrée – Didier Mahieu, présente plusieurs œuvres qui se connectent à distance, de façon lâche, un peu comme un rébus approximatif. Un bricolage avec deux mini-écrans avec une scène noir et blanc de deux femmes à table. Il ne se passe rien. Et pour cause, il s’agit d’un bout de film perdu, non identifié, sans mémoire. Entre les deux, un petit bateau sans voile, construit en mie de pain. En vis-à-vis, une photo-peinture de bateaux de mie échoués. À l’intérieur d’une chambre, une grande raie blanche, posée comme un animal fétiche (une sorte de placenta animal, forme fantôme). »Une tombe seulement. Un écueil de beauté contre lequel ma mémoire est venue se fracasser. Et la faille surgir. Un court instant. (…) » (Kristell Brisadelli) Sur le dos de la bête est projeté un film de poissons que l’on prépare pour la cuisine, ouvrir, vider, nettoyer… La projection en miroir, ce qui donne à l’image, quelques fois, la forme d’une raie qui nage et s’échappe, fugitive. Sur le mur, la cène perdue non identifiée, est rejouée en couleur, avec un mouvement, une suite, un sens… L’ensemble ne manque pas d’allure, associant trois styles différents de façon intéressante. Jean-Marie Mahieu, reflets du paysage et fenêtre pour aérer une région blessée, entoure l’aire d’exposition, Olivier Leloup investit tout l’espace avec ses rappels que la guerre est totale et ne respecte aucune frontière, la paix étant aussi fragile que des oiseaux sur des brindilles (ou bien « oiseaux de mauvais augure »?), Didier Mahieu cherchant des échappées vers un imaginaire plus intérieur, intime… (PH)

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Mons triste, réconfort des boulettes

Débarqué tôt à Mons. Grisailles en contradiction avec le village de Noël et ses dispositifs lumineux. Un homme dynamique, habité par une passion, prend des photos, arpente la place, arpente son sujet. Je suis en train de parler « avenir de la médiathèque » et voilà cet arpenteur qui nous aborde pour parler de Mons 2015. Y croyons-nous, sommes des montois, si oui, peut-il nous photographier? Il s’avère critique sur le projet tel qu’il se présente mais motivé pour l’investir autrement. Quelques échanges, il est tonique de voir qu’en dehors des réunions officielles, des citoyens s’impliquent pour penser les choses autrement. Un homme en manque de débats? Sur mon chemin, je repère trois adresses à l’abandon où j’avais des habitudes: un restaurant grec où il nous arrivait d’échouer après des concerts, des vernissages; un magasin de BD plutôt ravagé, je ne suis pas grand amateur de BD, mais j’aimais celui-là où travaillait un connaisseur riche de bons conseils; une droguerie à l’ancienne, boutique et savoir-faire exemplaires, comme on en fait plus, accueil et conversations folkloriques… Le hasard des réunions m’amène à Charleroi (où je compte autant de devantures fermées) où je goûterai le réconfort des boulettes (dites « vitoulets » en carolo) chez nos amis des Templiers, une valeur sûre, 50 années d’existence…

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Géométries plurielles

Jean-Pierre Scouflaire, « Tout va bien, rien n’est droit », Autoportraits, Galerie Jacques Cerami, du 7 novembre au 13 décembre 2008.

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La Galerie Jacques Cerami est une des rares (la seule ?) vraie galerie d’art contemporain professionnelle dans la partie francophone du pays. Avec une ligne conductrice rigoureuse et savoureuse, une conviction et une fidélité à des artistes suivis dans la longueur, avec un positionnement qui dépasse les frontières du Hainaut, de la Belgique. Elle est située à Couillet, ça mérite d’être signalé. C’est là que Jean-Pierre Scouflaire donne régulièrement de ses nouvelles en présentant la continuation de son travail. Là aussi dans une fidélité à quelques hypothèses de travail jetées (au sein de l’art construit) depuis pas mal d’années. Il y a, à la fois la continuation d’un propos et, en même temps, un renouvellement. Une ressemblance et une dissemblance qui se chevauchent, se masquent successivement. Effet d’optique ? Comme si à chaque nouvelle livraison l’artiste réussissait la prouesse de nous présenter le même mais sous une facette nouvelle, insoupçonnée. Ce qui cause un peu cet effet ahurissant de tourner autour du même et de ne jamais le reconnaître, tourner sans avoir l’impression de repasser au même endroit. Il y a juste des indices de ressemblance, de correspondance, de référence, de perspective. Profondeur que l’on explore non sans jubilation, exaltation et hypnose : l’impression que ce qui, au départ, n’était qu’un filon de surface, ou destiné à un discours relativement circonscrit, se révélait inépuisable, intarissable. Une question de regard. Le regard est la convergence de deux yeux. Chaque œil voit différemment et c’est la mise en commun qui engendre une image unique. Autant dire qu’une image absolument unique n’existe pas, elle est toujours constituée de plans nuancés, divergents, complémentaires, conflictuels dont seule la superposition fantomatique donne l’impression d’homogénéité. Il n’y a rien d’unique, tout est toujours composé, résultat d’une confrontation, d’une rencontre du presque semblable, mais jamais tout à fait. Il y a quelque temps que Jean-Pierre Scoufflaire me donne l’impression d’explorer cette géométrie complexe et irrationnelle sous-jacente à l’image unique. Ces oeuvres constituées de diptyques jouant sur la fausse symétrie, fausse gémellité, ne se regardent pas droits dans les yeux. On détaille la pièce à droite, puis celle à gauche, je détaille ce qui est semblable, ce qui diffère, mais le regard d’ensemble, celui qui embrasse le tout pour rassembler l’impression et l’émotion semble fixer une troisième forme qui découle des deux pièces côté à côte, une synthèse virtuelle. Absolument matérielles, de par les matériaux, la perfection de la réalisation et le temps consacré à atteindre ce degré de finition, ces œuvres ont quelque chose de profondément virtuel. Nouvelle étape. Les productions précédentes s’incarnaient dans des boîtes en bois, avec des surfaces de couleurs (peau de pigments et billes de verre, presque peau vivante avec respiration tapie, miroitante). Il y avait une volupté immédiate. Puis il y a une étape avec des pièces de bois sculptées, mais évoquant aussi les formes aléatoires des bois flottés, sortes de signes typographiques extirpés d’arbres foudroyés ou rejetés par la mer et patiemment imbibé de fonds de vin pour les teinter d’une ivresse ainsi « immortalisée ». Cette fois, la même syntaxe est traitée en acier galvanisé. Selon des maquettes rigoureusement réalisées par l’artiste, chaque pièce est usinée en Flandre pour approcher de la perfection dans la réalisation du volume, des plans, des arêtes, toutes soudures effectuées de l’intérieur. Ensuite l’acier est galvanisé dans une autre usine. (Ces intermédiaires changent aussi quelque chose, par une distanciation qui universalise certaines dimensions du  processus dans la manufacture, qui sépare l’objet du savoir-faire « unique » lié à la main de l’artiste, cette fois ce sont bien des idées reproductiles, transmissibles…) On pourrait dire que, par rapport aux « manières » antérieures, celle-ci est plus dépouillée. Mais je crois que c’est trop simple. Les volumes, les objets ont quelque chose de plus idéal. Moins incarnés, comme si on les voyait tels qu’ils hantent l’artiste, à même l’esprit. Moulés dans sa matière grise. Pièces spirituelles avant tout. Impression renforcée par la couleur (qui n’en est pas vraiment une) de l’acier galvanisé, cet effet de faux miroir, de quelque chose de fuyant en surface, incertain (qui cherche sa définition, plutôt). Une teinte d’apparition, d’éblouissement condensé. Et qui n’est pas évoquer le blanc de Kandinski dans cette citation: « rayon blanc, qui féconde » et « conduit à l’évolution, à l’élévation ». Il y a, de ces objets condensés, une iraadiation, une vibration qui téléporte l’imagination et l’émotion dans d’autres dimensions. L’art est bien un vecteur d’élévation (on l’oublie trop souvent, influencé à tort par les entreprises de déstabilisation de l’aura, qui visaient bien autre chose). Cette Incertitude et instabilité, au niveau de l’identité de la teinte et de la nature du matériaux (est-il concret ou immatériel?), contrastent avec la netteté, la force et l’élégance des propositions. Dans un matériaux à priori beaucoup plus rigide et costaud, les variations opérées pour altérer en série la géométrie officielle (tordre les carrés, biaiser les cubes, évider des angles, multiplier les points de fuite), sont beaucoup plus anxieuses, déstabilisées, gymnastique presque plus souple. Le vocabulaire se complexifie et se raffine, la grammaire se ramifie, s’idéalise, agrège un peu plus d’indicible… Voilà, c’est une approche approximative, mais j’espère qu’elle rend perceptible la richesse de l’expérience du regard que propose cette exposition. Scouflaire, Artiste majeur: on verrait bien, à Mons, autour de 2015, une grande rétrospective au BAM et une « carte blanche » au Mac’s!? — Playlist intuitive/subjective : G. Scelsi, Piano work, FS1132 – R. Ikeda, +/-, XI176A, M. Feldman, Late Work with Clarinet, FF3320, F.M. Uitti, 2 Bows (Improvisation) UU1202, K. Vandermark, « Furniture Music », UV2041

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Culture capitale (sur le concept de « capitale européenne de la culture »)

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La désignation d’une capitale culturelle européenne en Wallonie connaît un intéressant rebondissement avec les 19.000 signatures liégeoises, entraînant une sorte d’opposition entre une ville où le désir d’être capitale est porté par la population (Liège) et l’autre (Mons) où ce désir a été précédé d’une ambition politique (qui a ses justifications). Dans le dossier que Le Soir consacre à cette affaire, Jean-Marie Wynants pose la vraie question : « Etre Capitale européenne de la Culturelle, pour quoi faire ? » et d’énumérer une liste de villes qui se sont succédées à ce titre « dans l’indifférence générale du reste de l’Europe. Curieux pour un programme censé favoriser les échanges et l’ouverture à la culture des autres. » Et c’est bien un euphémisme : l’avis de professionnels –par exemple pour les questions de productions musicales, des médiathécaires-  montrerait à quel point, par exemple, les nouvelles cultures musicales européennes circulent et s’échangent mal ! Cela signifie qu’aucun territoire mental commun ne se crée sur l’innovation et la créativité. Tandis que sur le « déjà connu », rentabilisé jusqu’à la corde…

Parmi ces anciennes cités capitales, on reconnaît à Lille une réussite hors du commun, je n’en disconviens pas, même si je me souviens, dans la presse française, avoir lu des avis divergents d’acteurs de terrain, avis qui semblaient cohérents même s’ils ont vite été relégués parmi les « éternels grincheux ». Sur le fond, il faut bien reconnaître que ce concept de « capitale culturelle » et la manière de l’incarner, n’a pas contribué à développer un projet culturel, ni même l’ébauche d’une identité européenne (qui ne pourrait démarrer que grâce à un projet culturel ambitieux pour l’Europe). Encore faut-il s’entendre sur « projet culturel ambitieux » : pour beaucoup cela consiste à monter et présenter des grands spectacles avec des artistes de renoms, développer une sorte de vitrine ou prestigieuse ou populiste, mais vitrine quand même. Investir dans l’événementiel. Et c’est là que ça coince, que l’on patine, c’est cet écueil qui empêche de passer dans une autre dimension que devrait définir une politique culturelle qui reste à inventer. Une politique culturelle doit reposer sur une vision d’avenir quant à l’utilisation de l’intelligence collective dont la société a besoin pour affronter les défis de son développement, c’est une vision qui implique de soigner tout ce qui va solliciter et stimuler les cerveaux. En partant du principe que la matière grise fait aussi partie des ressources collectives et que l’on ne peut en laisser l’exploitation aux seuls exploitants du marché. Une politique culturelle implique de mieux équilibrer les influences entre institutions de programme et industries de programme. Actuellement, le déséquilibre est flagrant en faveur des seules industries. Une faveur qui coûte cher puisqu’elle a permis l’emballement du capitalisme financier, elle a fourni le « mental » favorable à la financiarisation dérégulée. Il y a plusieurs années (3 ou 4 ?), lorsque j’étais encore impliqué dans la vie culturelle montoise, j’avais transmis aux autorités montoises et quelques responsables culturels, une note de réflexion pour chercher un autre concept de capitale culturelle européenne. Ce serait déjà une formidable contribution à une nouvelle Europe culturelle (et donc aussi plus sociale). Une formule qui ne mettrait pas en avant la grande-parade-dans-la rue-le-développement d’infrastructures-le-boom-touristique-et-économique et puis quoi ? La première exigence devrait d’être utile pour l’ensemble de l’Europe et des européens (et non pas tirer de l’Europe le plus possible pour des intérêts avant tout locaux, même s’il en faut), c’est le rôle d’une capitale de rayonner. Par des idées, par une ébauche d’un projet commun que les capitales suivantes s’approprient, font avancer. Il faut insister sur la place démesurée prise par l’événementiel dans le cadre de ces « capitales culturelles », événementiel comme ressort essentiel de la mobilisation populaire (au lieu d’un lent travail sur le sens) et comme moyen de remplir les caisses du tourisme (honorable, ce n’est pas la question). Toute cette logique de l’événementiel instrumentalise la culture (à travers elle, les comportements, l’esprit, les goûts, le désir, la libido), fragilise encore plus le statut des institutions de programme face aux industries de programme. Cet événementiel nécessite des investissements énormes et n’est rentabilisé par toutes une série de consommations, pas seulement de l’événement, mais de toute une série de produits annexes (merchandising et Horeca). Pour atteindre cette rentabilisation marchande et non spirituelle, on spécule sur les goûts et les désirs des « gens » et le recours massif au marketing est essentiel. Il n’y a plus de différence entre institutions et industries culturelles. Le projet culturel européen est celui des industries (la seule culture « qui rapporte » à court terme, l’événementiel est bien dans la logique du court terme). C’est bien cette spirale de la marchandisation du temps de la culture par celui du retour rapide sur investissement qu’il faut rompre par l’action concertée autour du concept de « capitale européenne ». Ce sont des objectifs ambitieux à mettre sur la table pour renouveler l’approche, lancer de nouvelles pistes, de nouvelles manières de faire. Les ouvrages de Bernard Stiegler, « Constituer l’Europe », sont toujours de bonnes bases de travail. Extraits au hasard : « Désormais se développent des technologies de contrôle computationnelles, qui sont d’une efficacité extraordinaire parce qu’elles permettent la convergence et le contrôle de toutes les instances de laa production et de la consommation industrielles. Elles intègrent la recherche, le développement, la conception au sens du design et du marketing, la production, la logistique et la distribution par des système « just in time » qui réagissent en temps réel ou du moins en quelques heures aux codes-barres de la distribution, ce qui permet une organisation et un contrôle très fins de la consommation au bout de la chaîne. » Cette organisation est appliquée, par les industries culturelles, aux œuvres de l’esprit et de la socialisation par la culture. Une capitale européenne de la culture doit aller contre ces principes d’organisation de la consommation au service de la marchandisation des compétences humaines qui s’exercent (ou ne s’exercent plus) en amont de l’acte de consommer. « Ce qui est nouveau, c’est que le contrôle qui est moins social qu’industriel et computationnel s’exerce pour la première fois par la culture – mais d’une façon paradoxal, parce que ce calcul calcule la réduction de toutes les singularités à des particularités. » Prendre ces questions à bras le corps pour redonner une réalité politique à un grand projet culturel publique, nécessaire à l’émergence d’une Europe plus social (la culture c’est surtout l’activation de compétences sociales) et mieux régulée financièrement, n’exclut pas de faire la fête et de s’amuser ! (PH)


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Nouvelles abstractions françaises

« La peinture en question(s) », Aux Anciens Abattoirs, Mons, jusqu’au 08/02/2009. Cécile Bart. Etienne Bossut. Jean-Marc Bustamante. Christophe Cuzin. Dominique Gauthier. Bertrand Lavier. Mathieu Mercier. Miquel Mont. Pascal Pinaud. Daniel Walravens.

 

Écrire, composer de la musique, sculpter, filmer, peindre revient toujours à examiner un vaste lot de questions en suspens et consiste à trouver des solutions, à son niveau. Il y a toujours un « obstacle » à l’acte de création et il convient de le contourner, le détourner, l’absorber… Le bel espace des Anciens Abattoirs (idéalement restauré par Matador) est actuellement une sorte de vaste atelier où s’expose un lot coloré de ces questions/réponses. Une certaine approche de la peinture dépecée en objets, volumes et surfaces. Chez certains artistes (comme Michaël Borremans, Peter Doig), le questionnement sur la peinture conduit à un certain retour vers le métier « traditionnel », où l’on peint vraiment sur la toile des paysages, des natures mortes, des portraits… La peinture a été, pour des questions de modernité et de progrès, déplacée de son support ou remplacée par lui seul, déconstruite, éparpillée, réduite parfois à des symptômes ou des gestes évocateurs. C’est un peu la continuation de cette critique esthétique qui est montrée aux Abattoirs, à travers de nouvelles générations qui apportent un nouveau regard, surprenant, où la déconstruction, de fil en aiguille, devient construction, affirme des formes positives, de nouvelles visions du tableau (et non plus sa négation). Dans l’historicité de la toile fragmentée, déconstruite, de nouvelles conceptions du tableau émergent, s’appropriant d’autres surfaces peintes qui envahissent le quotidien. Et quelque chose s’inverse : la toile était désacralisée en objet utilitaire et ici, des objets utilitaires ou des usages utilitaires de la couleur sont « élevés » au statut de tableaux, d’objets d’art. La première œuvre qui capte l’attention est un désordre multicolore de gélules géantes (ou cartouches qui traversent le corps, se fondent dans l’organisme ?) éparpillées au sol, qui rappelle à quel point aujourd’hui, l’industrie est passée maître de colorer à la perfection une diversité incroyable de supports, y compris ces contenants médicaux que l’on avale pour se soigner. Cette surabondance de couleurs, de surfaces peintes n’a pas toujours été la règle… Des carrés de carrosseries de voitures, représentant une technologie très développée de mise en couleur, sont accrochés comme des tableaux monochromes, chacun exprimant l’essence d’une marque bien précise : le vert Wolkswagen, le bleu de Triumph, par ce lien à l’essence d’un design automobile, ce genre d’œuvre très industriel associe production capitaliste et émanation spirituelle mystérieuse (Pascal Pinaud). Jadis, on aurait exposé une palette d’usine avec quelques coulures de pinceaux : aujourd’hui, l’artiste fabrique avec soin la réplique d’une tablette, comme on construit le cadre de son tableau pour y tendre sa toile, et l’enduit de plusieurs couches de blanc, sans trace, immaculé. La discipline de l’abstraction n’est pas oubliée, mais elle n’est plus pratiquée en représentation abstraite sur un support, c’est celui-ci qui offre un dispositif d’abstraction en servant d’écran à des éléments de décor ou d’architecture, ainsi les toiles transparentes de Cécile Bart, fenêtres qui transforment les vraies fenêtres en vitres conceptuelles, la lumière du contre-jour mettant en évidence la trame de la toile et l’extérieur (paysage, morceau de cour) se trouvant fixé, figé. À prendre comme le simple rappel que la relation à l’art, à la peinture, transforme la manière de voir le monde, le sujet peint étant le cas échéant quasi transparent ? Il y a aussi la peinture pratiquée à même le lieu, et qui fait la jonction entre « peintre en bâtiments » et « artiste peintre ». Par exemple, « Peinture espagnole » (Daniel Walravens), deux tableaux en rouge et noir qui tissent des liens entre la tristesse espagnole (messe/corrida/bordel, selon un propos de Picasso) et l’usage ancien des lieux, l’abattage du bétail. Plusieurs histoires se rencontrent dans cette grande peinture murale et irradient une incroyable énergie. Ou encore, à l’extrémité opposée de la halle, les murs, certains détails d’architecture et les fenêtres sont pris dans un dispositif de couleurs vives qui crée un sentiment de décalage. La couleur joue et transforme la perspective, modifie la réalité… (Il est amusant de penser que ces procédés plasticiens ont leur équivalent, trait pour trait, en musiques). Le choix d’œuvres est cohérent et très bien installé dans ce lieu qui lui convient. La volonté est d’encourager les visiteurs à circuler entre les Abattoirs et le BAM qui consacre une rétrospective à Serge Poliakoff. Mais si, avec Poliakoff j’ai l’impression d’une abstraction comme aventure spirituelle, avec les œuvres exposées aux Anciens Abattoirs, j’ai l’impression d’abstractions avant tout matérialistes qui, secondairement, permet de faire jouer l’esprit; pour ma part, contrairement avec l’ancienne école moderne qui était sans ambiguïtés, dans ce cas-ci, je conserve un doute, l’ancrage critique n’est pas si évident, détournement de matériaux industriels vers le spirituel ou esprit inhérent au matérialisme, mais, « et si c’était juste pour faire joli? ».