Archives de Tag: médiation culturelle en médiathèque

La Médiathèque et les Best of

Longtemps – souvent – le conseil en médiathèque s’est fait à la demande, les prises de positions s’effectuaient au fil de relations se singularisant progressivement ou dans des prises de paroles officielles (discours, publications, conférences de presse) ; l’engagement sur des valeurs s’affichait implicitement sur des dispositions ou des attitudes (rangement, classement, position d’attente). Le cas de figure où l’équipe d’une médiathèque se rassemble sur un choix, sort du dispositif public-comptoir-médiathècaures, pour s’avancer vers les usagers, leur présenter leur sélection, s’exposer dans une offre personnalisée, était plutôt rare, voire improbable. (Il y a bien dix ans, Alberto Velho Nogueira et moi-même, avions lancé l’idée de tables de présentations verbales, régulières, dans toutes les médiathèques : au moins une fois par semaine, un médiathécaire prenait place à une table, avec une sélection de CD et DVD et, équipé d’un micro et d’une sono, en faisait une explication sommaire, émotionnelle et critique. Prenait place à la table qui veut, pour écouter, poser des questions, réagir. Chacun pouvait à distance capter des informations, observer que la médiathèque s’engageait dans de nouveaux comportements. L’institution prenait et offrait la parole autrement…) C’est à un exercice de ce genre, sous forme de rendez-vous convivial, que se livrait l’équipe de la médiathèque de Bruxelles-centre, le vendredi 18 décembre. Au-delà de l’intérêt d’une démarche faisant évoluer positivement le profil d’une médiathèque, il s’agissait surtout d’incarner ce rituel des « best of » de fin d’année. L’incarnation s’opère par la préparation d’abord, le travail de trier, mettre en commun, de constituer en quelque sorte une sélection dans laquelle un collectif se reconnaît dans sa diversité et sa cohésion. Ensuite, surtout, ça prend corps dans la manière de présenter la chose : pas uniquement une liste à distribuer, mais une réelle confrontation devant des vrais gens, dire, faire entendre, montrer, en live. Assumer. C’était une première fois, difficile d’ignorer un certain stress, mais l’organisation choisie et le type d’assistance, favorisait un accueil bon enfant, pas complaisant mais capable d’indulgence. C’était pas guindé, pas prétentieux, c’était vrai. Après un mot d’accueil du responsable présentant le déroulé de la soirée, la salle se trouvait plongée dans la pénombre à écouter un montage sonore réalisé par Geoffrey Briquet. Une écoute nue sans image, sans déluge de décibels pour-captiver-plus-vite-et-plus-facilement. Chacun pouvait se retrouver seul avec ses oreilles face à ce que signifie l’examen d’un best of établi par « l’autre » : forcément écouter, sans gadgets pour distraire, « agrémenter l’écoute », quelque chose de peu ou pas connu. Audacieux et poignant même si le contenu se révélait très simple et accessible dans sa sensibilité et la manière presque indistincte dont on passait d’un extrait à l’autre, pourtant chacun très différent, à l’identité trompeuse. Un magnifique jingle plein de sens, partant d’un bruitage cardiaque, une transcription pour violoncelle des Vêpres de Rachmaninov, la voix de Podalydès, un échantillon narratif du dernier CD de Carl, le chant mélangé de Fred Viola, un échantillon de hip-hop très créatif (Filastine), la chanteuse scandinave de The Knife pour l’aspect spectral (près en fait depuis le violoncelle vespéral) et enfin l’explosion festive inattendue-bien-amenée, et improbable : des chansons populaires portugaises des années 60-70 de Bombay… Ensuite, Brigitte Segers et Eddy Maes ont commenté quelques extraits de films présents dans le « Best of 2009 » : pour la première, mise en exergue d’une approche intelligente de la question de l’émigration et de l’interculturalité ainsi qu’une touche d’humour sur la manière de faire face au désespoir, via l’exemple du héros de « Looking for Eric » ; pour le second ce sera une plongée dans les grands gouffres, par le biais d’un manga époustouflant mettant en scène la théorie des mondes parallèles et par le geste poétique, à couper le souffle, de cet aventurier funambule, réalisant ces exploits de manière sauvage, entre les tours de Notre-Dame ou dans l’abîme séparant les deux toits des Twin Towers, surgissant sur son fil et jetant à la face d’un monde de plus en plus dur l’image incroyable d’une légèreté et d’une grâce inaltérables, toujours là, quelque part. Magique et frissonnant. Après une interruption où chacun était amené à faire la cueillette dans les innombrables bacs de la Médiathèque pour y ramasser des morceaux de son best of personnel, Brigitte Mollenkamp chauffait la salle en présentant sous forme de Quiz inclassable des extraits sonores du hit-parade 2009 de toute l’équipe. Et là aussi, sous les apparences de la saine rigolade, ce qui sortait du lot, était une manière de se confronter à un best of pas comme les autres, où l’on se ramasse des choses inattendues, que l’on n’a pas l’habitude d’écouter, dont on ne parle pas beaucoup dans les médias. Parfois des trucs assez spéciaux et qui, présentés ainsi, sortent vraiment du lot, peuvent s’apprécier réellement pour la perle de sensibilité non calibrée qu’ils renferment dans leur obscurité médiatique. Exemple avec ce solo de scie musicale. Même magie que pour le funambule… L’heure, la neige, la peur des galères SNCB m’ont fait manquer la fin de la fête, peut-être la meilleure partie !? Un exercice en tout cas à travailler, répéter, varier, indispensable. (PH) – Le Best Of sera publié sur le blog de la médiathèque de Bruxelles centre

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Le PQ a toujours la cote

PQ Les rouleaux de PQ fleurissent sur les murs et vitrines de magasins vides. Je pense avoir vu les mêmes à Paris. Artiste qui voyage, idée plagiée !? Quel est le message ? Que c’est tout ce qui reste à la rue, du papier pour s’essuyer ? Est-ce une réponse graphique à un contexte où les discours « décideurs » peuvent se suivre et se contredire au mépris de toute parole, de toute logique, sans que cela porte à quelque conséquence que ce soit ? Ça glisse. Sans même viser le coup hélas trop classique : politique ambitieuse avant élection, pendant la formation du gouvernement, économie et restriction dès qu’il s’agit de passer aux actes. Trop simple. Mais cet état du discours politique et public qui finit par ne plus rien dire, vous en trouverez quelques beaux exemples dans la préface du livre d’Alain Renaut : « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités. » (Flammarion, 2009) Evidemment, il va chercher des échantillons de déclaration que l’on n’est pas censé retenir, mémoriser, encore moins analyser à tête reposée plusieurs mois après leur formulation. C’est le genre de phrases en principe qui ne font que passer, se noient dans le bruit médiatique, bruit qui déresponsabilise, donne l’habitude de parler pour ne rien dire, sans penser que « ça pourrait rester ». Il faut juste alimenter la machine. Diversité, football. Évoquant les slogans « blacks blancs beurs » qui célébraient la France championne du monde et une société sans discrimination, Alain Renaut revient sur le terrain du foot pour évoquer des faits différents : « A trois reprises, lors de trois matches de football entre la France et l’Algérie (6 octobre 2001), le Maroc (16 novembre 2007), pus la Tunisie (14 octobre 2008), l’hymne national du pays d’accueil a été copieusement sifflé dans un stade portant le nom de ce pays. Phénomène déconcertant, mais qui n’appellerait pas une réflexion spécialement attentive s’il ne s’accompagnait de réactions, de commentaires et d’analyses témoignant que ce qui s’y joue ainsi de façon récurrente engage bien davantage que de simples débordements de supporters. » Échantillon des interventions tonitruantes pour le troisième de ces faits : « La ministre Roselyne Bachelot s’empressa de décréter que « tout match avant lequel la Marseillaise serait sifflée sera immédiatement arrêté ». Son secrétaire d’Etat aux Sports, Bernard Laporte, n’hésita pas à souhaiter que les matchs avec les pays du Maghreb ne soient plus joués au Stade de France, mais « chez eux ou en province ». Quant à la secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville, Fadela Amara, après avoir lancé un vigoureux «  Pas de pitié pour ces gens-là ! » (…) ajouta qu’il fallait que l’on prît désormais des « mesures fermes pour priver ces imbéciles du plaisir du sport ». Plus radicale encore, invitée le lendemain au journal de 13 heures de France 2, elle demanda, avec un grand sens de l’élégance dans le choix de sa métaphore, que l’on passât dans cette affaire un « gros coup de Destop » à l’endroit de ces imbéciles. » Et tout ça passe, coule, dans l’indifférence quasi générale, serait déjà complètement oublié si un intellectuel, s’interrogeant sur la question de la diversité dans la société française, ne les ressortait…il ne nous reste que le PQ ! Tout le projet du livre d’Alain Renaut est de démontrer que « Dans la logique de la perception française de la diversité, en tout cas de la diversité ethnique et culturelle, s’inscrit ainsi une propension marquée, quand l’autre refuse d’être le même qu’on lui impose d’être en colonisant son identité, à lui attribuer une altérité irréductible – avec le risque de radicaliser, voire d’exacerber cette altérité et d’hypothéquer ainsi la possibilité même d’un monde commun en ouvrant la voie à la confrontation des particularismes. Tout permet alors de se demander si ce prétendu républicanisme où une partie de la conscience nationale se reconnaît si souvent n’est pas simplement l’autre nom du vieux nationalisme qui érige un modèle identitaire en figure de l’universel – comme si, par une chance inouïe, notre identité, produit d’une histoire sédimentée dans les consciences, avait la fantastique singularité de coïncider avec l’universel. » Une manière dès lors de traiter les questions « d’intégration » de l’identité de l’autre dans le républicanisme français selon la même idéologie qui prévalait dans les entreprises coloniales chargées de civiliser les peuples inférieurs. Tout ça dans une société qui affirme par ailleurs son attachement aux droits de l’homme, à l’égalité… La langue désorientée. Dans le même livre, je relève un autre exemple de discours contradictoires qui, au niveau de l’opinion médiatique et publique, semble avoir le même effet que les injonctions contradictoires : méduser, priver de toute réaction. Il s’agit d’un morceau d’anthologie que l’on doit au président Nicolas Sarkozy et concerne l’adhésion de la France à La Charte européenne des langues régionales et minoritaires. En avril 2007, dans une lettre à la Coordination des Berbères de France, il déroule d’abord son éloquence pour vanter la richesse que représente la diversité des langues pouvant constituer le patrimoine linguistique d’un peuple, il affirme que « la politique de la langue unique est, en réalité, un leurre qui masque la volonté de domination de la pensée unique. » Mais au moment de la conclusion, la volte face est totale mais camouflée comme si elle ne faisait que continuer le sens de ce qui vient d’être formulé : « il n’est pas question de confronter le Français aux autres langues régionales… Je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales… », parce que si c‘est le cas,  « une langue régionale peut être considérée comme langue de la République », parce que la « question des minorités en France n’est pas celle des minorités en Europe » ! Surprenant. Ebahissant. (Je reviendrai sur ce livre et son concept de « décolonisation des identités » qui vient prendre à revers, aussi, les positions arrogantes sur les bienfaits de la colonisation et enjoignant à cesser de culpabiliser, de demander repentance, de proposer des réparations seraient-elles symboliques…  Les thèses développées dans ce bouquin sur colonisation/décolonisation semblent incontournables pour cadrer une médiation en médiathèque sur le patrimoine des « musiques dites du monde »… L’accès aux connaissances, numérique, distraction, bibliothèque. Le manque d’espace critique systématique sur ces paroles publiques qui orientent le « vivre ensemble » appauvrit l’atmosphère, la manière dont la chose publique fait débat, informe, enseigne… Attentif à repérer le plus possible les interventions qui nourrissent la possibilité d’une controverse politique sur les idées reçues d’Internet comme accès à toutes les connaissances, je me plais à signaler ici une intervention de Thierry Klein dans les pages Rebonds de Libération : « Comment Google contribue au rétrécissement du savoir ». C’est le genre de prises de position que les acteurs potentiels d’une politique publique d’accès aux connaissances (notamment les opérateurs de la lecture publique, médiathèque et bibliothèque) devaient collecter, mettre en dossier, creuser… « Une page qui contient de la publicité sur Internet est « probablement » peu intéressante – l’éditeur du site de ces pages n’a pas pour objectif d’augmenter votre connaissance, mais de vous faire cliquer sur un lien sponsorisé. Une page sans publicité a plus de chance d’être intéressante, au sens du savoir. »  Le rappel du fonctionnement du moteur de recherche de Google est toujours bon à faire, à amplifier, et en expliquer les dérives possibles aussi. Le référencement Google fonctionne comme le principe de l’audimat au service de sponsors. « Google vous incite, en moyenne, à aller vers les pages les plus intéressantes pour les annonceurs, qui sont sa source de revenu. Le mécanisme avec lequel il y parvient est presque invisible, mais toujours amélioré car Google, disposant d’un réservoir permanent et infini de statistiques, est capable presque instantanément de déterminer si tel ou tel changement d’algorithme conduit à plus ou moins de revenu. La conséquence en est que vous passez toujours de plus en plus de temps sur des pages générant du revenu pour Google. » Cette méthode est présentée comme celle de la distraction, détournant pas mal d’intentions de recherche sur Internet, en analysant ce phénomène bien connu : je suis allé sur Internet pour chercher telle info, des heures après j’étais passé par des dizaines de sites et de pages qui n’avaient rien à voir avec mon intention première. « Cette distraction permanente est à comparer à son comportement en bibliothèque, isolé, sans rien pouvoir faire d’autre, dans une cellule avec ses quelques livres – l’avantage de la bibliothèque physique sur Google : l’absence de distraction. » C’est à méditer. Mais il est clair qu’il faut organiser autrement l’accès aux connaissances via Internet en y créant un statut particulier notamment pour les opérateurs de lecture publique (littérature, musique, cinéma). Téléchargement et achat de CD. Extrait d’une interview, dans le même journal, de Zak Laughed (jeune musicien) : « Je télécharge illégalement de la musique et j’achète ensuite le CD quand il me plaît. Disons qu’Internet est comme une borne d’écoute, mais que j’attache une grande importance à l’objet. Ne plus avoir que des fichiers, ça démystifie le truc, on confond les titres, les artistes… » C’est un témoignage, ça ne vaut pas charrette, mais c’est plein d’enseignement. D’abord, ça évoque une vieille rengaine : quand la vulgate formatée par les industries musicales accusait la Médiathèque de priver les disquaires de vente. On savait, nous, que les plus usagers les plus mordus, les plus gros emprunteurs de disques chez nous étaient aussi ceux que l’on retrouvait le plus chez les disquaires. Mais ce sont des curieux, ceux-là, qui faisaient vivre les disquaires et les industries les ont dégoûtés. Ensuite, quand ce jeune musicien décrit Internet comme une borne d’écoute, c’est pas mal. Mais là aussi, les médiathèques devraient avoir un rôle spécifique à jouer de facilitateur d’accès aux  musiques dans un esprit non-marchand (pages sans publicité). Enfin, même si c’est bref, ce qu’il dit de l’usage des musiques strictement limité à des fichiers mérite de l’attention. Surtout qu’il s’agit d’un jeune. Depuis que je joue avec un Ipod, que je copie les CD pour les y placer et les exploiter, j’ai parfois aussi cette impression : faire défiler les fichiers disponibles donne un peu l’impression d’une dépersonnalisation. Il reste beaucoup à étudier des pratiques culturelles en mutation, loin des idées reçues placardées, catégoriques quant aux bienfaits de la numérisation. (PH)

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Déplacer les seuils de tolérance

Howard S. Becker, « Comment parler de la société. Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales. », La Découverte, 311 pages, 2009

beckerSociologues, écrivains… Si je connaissais mieux l’œuvre de Becker, j’aurais réagi autrement à son introduction (postulat de départ) selon lequel les sociologues sont enfermés dans leurs modèles théoriques et feraient mieux de s’intéresser aux écrivains, cinéastes, enfin à tous les langages sensibles, non scientifiques, porteurs de représentations du social. Ça me semblait tellement du défonçage de portes ouvertes !? D’abord, il vaudrait mieux éviter de généraliser et de déterminer de quels sociologues et quels écrivains on parle. Pas mal de sociologues que je lis me semblent être des lettrés et se référer à ce que la littérature leur apprend sur leurs sujets d’étude et il me semble que l’apport des lettres a été considérable dans l’évolution des sciences sociales : l’œuvre de Freud est truffée de fondements littéraires (Œdipe, déjà…). Quant aux écrivains, par exemple, il faut aussi voir lesquels ! Mais justement, dans les exemples pratiques, en fin de volume, il y a de quoi être rassuré : Jane Austen, Georges Perec, Italo Calvino… Ce n’est pas Michel Lévy ni Beigbeder… (Encore qu’il y a toujours à apprendre d’un livre.) Autre chose est d’étudier l’échange entre sociologie (tentative de théorisation) et littérature, chassé-croisé de compétences. En tan que lecteur des deux genres, les acquits d’un registre portent sur l’autre vice-versa. Les grands écrivains ne font pas de la sociologie, mais, forcément, leur vision informe, documente des pans entiers de ce qui se passe dans la société. Mais Bourdieu soulignait aussi que plus l’appareil théorique sociologique ou psychologique se vulgarisait plus il procurait des schémas, des ressorts pour action et intrigues des romans de faiseurs…  Compétences et représentations. Le livre vaut mieux que ça et est très utile. C’est, je dirais, le genre de manuel théorico-pratique absolument nécessaire pour un travail de médiation en médiathèque (par exemple, au hasard). Avec une méthodologie très didactique, évacuant les présupposés théoriques, justement, mais reprenant comme s’il s’agissait de la première fois la description de ce qui se passe dans un échange social, en énumérant les éléments produits par les acteurs (fabricant de représentations sociales et leurs utilisateurs), à la suite l’un de l’autre et dans leur manière de s’enchaîner – à la manière de Georges Perec, précisément, voilà un sociologue qui a lu l’écrivain et en a appris quelque chose – , Becker rafraîchit, dynamise la perception de ce qui se passe, comment se déroule un échange autour d’une représentation de la société (tableau statistique, photo, roman). Très peu de jargon, il joue à « qui fait quoi », avec un langage accessible à tout le monde. Mise à plat. Il décortique les compétences, du côté des fabricants de représentations de la société mais aussi, en face, chez les récepteurs, les utilisateurs. Ceux-ci, par leurs pratiques, complètent la représentation, lui donnent sens. Dans les technologies de fabrications et de réceptions, les stratégies, elles aussi, sont bien déterminées. Les formulations, les déterminations sont construites pour, en quelque sorte, imposer des points de vue, des conclusions. (Quoique sur ce sujet, l’auteur me semble parfois manichéen : développer une démonstration rigoureuse et complète n’obéit pas à la seule volonté de convaincre le vis-à-vis. C’est aussi une marque de respect de fournir un argumentaire étoffé et cela ne relève pas que du registre de l’autorité. Plus j’explique mon point de vue, ses composantes et leur articulation, plus je donne aussi des armes pour le démonter, pièce à pièce.) Il y a aussi de belles explications sur le travail normal, ordinaire, par lequel se forgent des compétences de lecture, notamment par la comparaison (à la base des sciences taxinomiques) : « Comment est-ce que l’on utilise les matériaux d’une séquence d’images pour créer une compréhension de ce qu’elles signifient, des idées qu’elles communiquent, au-delà de leur simple contenu ? Cela se fait par comparaison, exactement comme les lecteurs de tableaux statistiques trouvent le sens des chiffres en les comparant entre eux. Plus précisément, on regarde deux images ensemble et l’on voit ce qu’elles ont en commun, et l’on considère que ce trait commun n’est peut-être pas le sujet total de l’image, mais, au moins provisoirement, un de ses thèmes. (…) Et ainsi de suite, on compare chaque image qui suit, l’une après l’autre, aux images précédentes, et l’on utilise cette compréhension accumulée des similitudes pour arriver à une compréhension du sens de la séquence entière. »  Il analyse des photos de Walker Evans, Robert Franck pour démontrer comment ces créations d’images, sans faire de la sociologie, et parce qu’elles ne font pas de la sociologie, informent le sociologue d’une manière innovante. S’agissant d’organiser un peu sérieusement le travail de médiation culturel (un exemple au hasard : en médiathèque), un chapitre comme « Le travail des usagers » incluant des paragraphes intitulés comme ceci « Qui sait faire quoi ? Les communautés interprétatives » s’avère fondamental pour bien se situer dans une interaction entre un fabricant et un usager dont il faut pouvoir, dans la médiation, évaluer les compétences (sans faire passer un QCM), pour cibler au mieux conseils et explications adaptés. « On traite les représentations comme on a appris à le faire. Elles semblent évidentes à ceux qui savent déjà tout ce qu’ils ont besoin de savoir pour en extraire le sens, et complexes, exigeant plus d’attention, à ceux qui n’ont jamais rien rencontré de semblable. Tous, dès l’enfance, nous avons appris à élaborer ce genre d’objets,, mais, pour toutes sortes de représentations, nous n’avons ni la formation ni l’expérience requises. »  Standardisation, machine infernale. Un beau chapitre, bien utile pour le travail sur le terrain, est celui qui concerne la « standardisation et l’innovation ». Les processus qui conduisent à renforcer les formations de représentations standard sont, là aussi, saisis sur le vif, dans leurs fonctionnements banals, rappelés à la conscience dans leur évidence simple. (Toujours selon cet esprit de travail qui consiste à avancer en démontant les registres d’imposition, d’autorité. À la manière de Bruno Latour, abondamment cité du reste). Le « départ » est basique : « Chacun évalue ces parties de l’article selon son choix, sachant que le matériel lu ou ignoré contient juste ce que l’on croit qu’il contient, parce que c’est comme cela que tout le monde procède couramment. Cela veut dire que les caractéristiques du produit fini doivent être conçues pour satisfaire des types d’utilisateurs bien définis. Doivent ? Oui, c’est impératif si l’on veut que le produit continue à recevoir le soutien de tous ceux qui l’utilisent actuellement, chacun à sa façon, et que se trouve ainsi justifiée la perpétuation de ce genre de produits. » Autour de cette explication, de nombreux cas concrets, puisés dans le cinéma, dans le contact direct avec des étudiants et surtout dans l’analyse de la standardisation des articles scientifiques sont de nature à ouvrir les yeux aux plus sceptiques quant à la réalité de cette standardisation. Parallèlement, le tableau clinique de l’innovation est tout aussi éloquent. Par exemple, toute innovation dans la présentation de données statistiques en tableaux pourrait rendre compréhensibles d’autres perceptions, diversifier l’usage et la lecture des chiffres, mais cela est très mal perçu. Les tableaux les plus utilisés, tombés dans l’usage public, sont très rapides à lire. De nouvelles dispositions exigeraient de se familiariser avec d’autres logiques, impliqueraient de s’arrêter, chercher à comprendre. Or, « les usagers de représentations ont tendance à penser que leur temps est trop précieux pour le perdre à apprendre de nouvelles méthodes ; ils veulent aller droit au savoir qu’ils peuvent mettre à profit. » Un principe que l’on peut étendre à tout type de représentation, scientifique ou artistique : rapidité d’accès, facilité (ne pas se casser la tête, évacuer l’exigence de l’attention), rentabilité, utilitarisme. Croiser les regards, les techniques pour enrichir les outils cognitifs. Les développements qui suivent, en passant par une très belle explication de l’utilité des modèles théoriques que l’on a trop tendance à rejeter comme coupés du quotidien, jusqu’à de belles démonstrations cliniques autour du travail d’Erving Goffman et des trois écrivains précités, conduisent à une conclusion avec laquelle l’accord ne peut qu’être complet ! Je comprends et partage tout à fait le point de vue qu’il défend (il avoue « prêcher » dans les deux dernières pages) : comment le partage des compétences de représentations entre différents domaines, scientifiques et artistiques, peut conduire à innover, à inventer de nouvelles explications, nouvelles approches, à déjouer les registres d’autorité. Bref, influer sur la bonne dynamique démocratique qui a besoin d’évolution au niveau des représentations, tant chez les fabricants que chez les utilisateurs. « Je suis en outre convaincu que tous ceux qui sont impliqués dans la production et l’utilisation de représentations de la société sont pour quelque chose dans le produit fini, et je suis particulièrement convaincu que les usagers des représentations jouent un rôle critique. Les fabricants de représentations ont beau faire, si les utilisateurs ne remplissent pas leur rôle, l’histoire n’est pas racontée, ou bien elle n’est pas racontée comme les premiers l’avaient prévu. » Comment fonctionne le mécanisme de standardisations et d’innovations, au niveau des compétences de compréhension et de tolérance des publics, voici bien une matière à creuser si l’on veut effectuer au mieux entre travail de dialogue avec les usagers d’un lieu culture public (disons une médiathèque, à titre d’exemple). Sans produire un discours d’autorité, d’imposition de valeurs. Mais en rendant accessible la part d’innovation de biens des musiciens et cinéastes dans leurs représentations de la société (toute musique, tout film est aussi, au sens large, ce genre de représentation) qui, du fait de l’attrait de la facilité, exige trop de temps. La médiation à ce sujet consiste, simplement, dans une conversation de type ordinaire, à rapprocher l’habitude des standards du terrain de l’innovation. Faciliter l’accès, familiariser, réduire la distance, faire gagner du temps sur l’effort à produire pour prendre plaisir à l’innovation. Ce travail est important à produire dans les lieux de la politique culturelle publique parce que les artistes innovants ne doivent pas être soutenus uniquement pour leurs beaux yeux : ils font évoluer les compréhensions, les compétences de plaisir face aux systèmes de représentations artistiques, les capacités à renforcer les dynamiques innovantes, ils luttent contre la sclérose des représentation standard, à condition que leurs histoires soient correctement racontées (lues, entendues). On est là pour aider ce processus d’assimilation, d’échange. (PH)

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La longue traîne, théorie qui fait pschitt !

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur », page 347, « L’intensité variable de l’avantage cumulatif ».

livreLa lecture de l’ouvrage de Pierre-Michel me donne l’opportunité de revenir sur cette fameuse théorie de la longue traîne. En 2007, cette théorie de Chris Anderson sur la longue traîne paraît Internet de vertus inédites et inespérées : ce qui jusqu’à présent restait perdu dans la nature, toutes les petites productions de niche, représentant en part de marché des chiffres dérisoires mais en quantité et diversité de productions une mine inépuisable, allaient enfin être révélées au monde dans toute leur réalité et leur étendue, rendues accessibles et surtout exploitables. Augmenter le nombre de consommateurs susceptibles, au niveau de ses choix culturels, d’aller faire du tourisme dans les répertoires nichés et y dépenser, au passage, un peu d’argent, était aussi présenté comme pouvant, à termes, fonder un nouveau modèle économique. Anderson nous promettait « un royaume de plus grande abondance dans lequel toute la production est disponible en permanence, le choix proposé au consommateur est illimité, et la demande, en augmentant, peut se disperser sur cette offre infiniment élargie » (Pierre-Michel Menger). Voici une autre manière d’exprimer la chose : « Le phénomène de la longue traîne serait ce surcroît de consommation que le commerce en ligne et la distribution numérique font apparaître et qui s’adresse aux produits sous-exposés par le commerce traditionnel parce que leurs ventes sont trop faibles ou trop lentes. C’est alors une variété considérable de produits culturels (films en vidéo, disques, livres, etc.) que la révolution technologique dans la distribution rendrait commercialement viables même si leur vente est faible. »

En 2009, après le buzz provoqué par cette prophétie (théorie de gourou plus que réelle étude scientifique), comment analysé l’évolution de la consommation culturelle, a-t-elle été effectivement modifiée en faveur de la longue traîne ?

Éléments de réponse :

« Les achats en lignes se concentrent comme le prédit la loi de Pareto : 10% des titres concentrent 78% des ventes de morceaux de musique, et 1% en concentre 32%. Mais Eleberse (auteur d’une recherche sur la question) note aussi que les ventes, si concentrées soient-elles, étaient opérées à partir d’un million de titres disponibles, soit une offre considérablement supérieure à celle de la distribution physique traditionnelle ou même des programmes de radio. Pour les films vidéo en location, la concentration est moindre mais reste forte : parmi les 16.000 titres offerts, 10% concentrent 48% des locations, et 1%, soit autant que Hollywood produit annuellement de films, rassemble 18% des locations. Une autre de ces études montre que la vente de produits figurant dans la longue traîne augmente effectivement : le nombre de films vidéos vendus en ligne à quelques exemplaires a doublé en cinq ans, mais dans le même temps, le nombre de titres proposés qui n’ont pas été achetés une seule fois a quadruplé. En d’autres termes, la variété croissante de titres offerts à la vente s’accompagne d’une proportion croissante de titres qui se vendent peu ou pas du tout, et, à l’autre bout, d’une concentration croissante des meilleurs ventes (dans le dernier décile de la distribution) sur un nombre de plus en plus réduit de titres. »

Il faut aussi, en outre examiner cet autre aspect :

« La seconde prophétie d’Anderson est que la distribution en ligne modifie le comportement des consommateurs, et les conduit à accorder plus d’attention à des produits de niche (ceux qui correspondent à leurs intérêts spécifiques) qu’aux produits de masse. Internet conduira à allonger la longue traîne et permettra aux individus de découvrir des produits mieux assortis à leurs goûts. Le marché devrait ainsi se fragmenter en une multitude de niches. Loin d’être un jeu à somme nulle, l’évolution devrait correspondre à une expansion des marchés et à un surcroît de consommation : de multiples ventes de niches, agrégées, finissent par dépasser le niveau du marché dominé par les produits de masse. »

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ces paroles de gourou, brossant les investisseurs Internet dans le sens du poil, aient pu soulever une telle ferveur, être considérée comme une vision géniale. Rien n’est sérieux là-dedans, toute l’approche de la consommation culturelle, de l’évolution des pratiques attirées par les niches révélées, mises enfin sur le marché de manière franche, tout ça est très amateur. Comment s’y laisser prendre ? Et surtout comment avoir pu, comme d’aucuns, y lire la preuve de la mission culturelle révolutionnaire d’Internet alors que son auteur ne présente que de nouvelles pistes consuméristes pour mieux exploiter les cultures moins connues. Les ravages causés par ces élucubrations d’amateur sont sérieux. Puisqu’elles ont légitimé, par ses airs pseudo-scientifiques, ici ou là, des doutes sur le bien-fondé d’investir dans un avenir de la Médiathèque (de la lecture publique). Pourtant… ! La longue traîne est en Médiathèque depuis longtemps, bien avant l’heure ! On l’expose physiquement depuis des dizaines d’années ! Elle est là en chair et en os! Palpable ! Aux yeux de tous et à des tarifs démocratiques ! Il ne fallait pas attendre Internet pour s’y intéresser, pour l’étudier ! Notre équipe de prospection achète, classe, introduit dans une base de données, de manière structurée donc, et avec une attention qualitativement supérieure à celle de simples marchands, le contenu le plus étendu et le plus significatif de ces fameuses niches ! Et ensuite, cette longue traîne est présentée, accompagnée par du personnel capable d’intermédiation, dans nos médiathèques. Tout est là. Et depuis des dizaines d’années, nous réalisons et étudions des statistiques sur l’attractivité exercée par la longue traîne sur les populations (nombreuses et diversifiées) qui nous fréquentent. Malgré un dispositif de prêt public, une mise en valeur dans des lieux culturels, globalement, les résultats sont parallèles à ceux du marché. Il ne suffit donc pas d’exhiber la longue traîne, de faire l’article, ni même de se tenir prêt pour la médiation, pour que les prêts (et la vente) la concernant se développent significativement. Les mécanismes qui orientent la consommation culturelle sont plus complexes et, aussi, orientés par des forces de marketing qui, idéologiquement, n’ont pas envie et ne savent pas vendre des esthétiques qui ne sont pas en phase avec les modèles de la consommation de masse. Tous les produits ne sont pas équivalents, ne relèvent pas des mêmes principes d’économie. Pour avoir envie de ce que l’on appelle les cultures de niches, pour y déceler des promesses de plaisir et les désirer, il faut une éducation adéquate, une formation, des compétences sociales de choix qui ne sont pas encouragées. Le commerce ne fonctionne pas sur des systèmes ni d’ouverture ni de progrès. Sur base de tous les éléments d’études à notre disposition (catalogues achetés, mis en prêt public, chiffres de fréquentation, appréciation des comportements publics en centres de prêt), quelque chose comme la longue traîne avait été théorisé par un des anciens Conseillers de La Médiathèque : Alberto Velho Nogueira. Mais dans un esprit différant des visées de Chris Anderson : il s’agissait d’argumenter en faveur d’investissements pour expliquer et rendre accessibles les expressions de niches (musiques et cinéma), pour créer de nouveaux outils de médiation à l’encontre des contrevérités des marketeurs. L’enjeu social est important, il ne se résume pas à exploiter de nouveaux gisements. L’enjeu est bien l’accès et la circulation de la créativité humaine dans ce qu’elle a de surprenant, d’irréductible au calculable, susceptible de susciter ailleurs, selon les circuits d’individuation, diverses créativités dans divers domaines. Ce dont nous avons bien besoin. Ce travail, cette mission, elle est plus que jamais nécessaire et en cela consiste le projet de titan qui devrait rassembler toutes les médiathèques européennes. Et quand on compare l’amateurisme de la théorie de Chris Anderson (flatter l’air du tems) et, à l’opposé, le professionnalisme que la Médiathèque, par ses outils d’analyse, peut consacrer à l’analyse du même phénomène afin de fonder, sérieusement et rigoureusement, un projet d’avenir et à long terme, il devrait être facile de décider à qui faire confiance. (Il est toujours surprenant de constater que les pouvoirs publics s’engouent plus facilement pour les fumisteries des industries culturelles que pour la connaissance mieux charpentée, plus critique, qui peut venir de ses propres rangs, si je puis dire. ) (PH)

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Les médiathèques, créatrices de temps

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain », Gallimard/Seuil 2009, 670 pages.  À propos du paragraphe « Talent et influence sociale », page 306.

livreAnalysant les processus d’évaluation par lesquels le consommateur oriente ses choix sur le marché culturel, notamment pour acheter ses livres et ses disques, croisant les résultats de plusieurs enquêtes, observations et expériences, Pierre-Michel Menger en vient à constater que ce n’est pas une différence de qualité à la source qui détermine les écarts énormes de réussite commerciale et de reconnaissance symbolique. Les réputations se construisent socialement, mécaniquement et par contagions, l’impulsion de départ n’est pas forcément donnée par un expert ou un critique avisé. Sans compter que de l’expert au dilettante, la méthode d’évaluation est basée sur la comparaison, le tâtonnement, le recoupement d’opinions… Les verdicts du marché sont donc loin de valoir pour l’éternité, sans oublier que « toutes sortes d’influences sur le consommateur sont concevables et sont praticables : la promotion publicitaire, le bouche-à-oreille spontané ou orchestré (le buzz), les signaux fournis par les palmarès, etc. Que reste-t-il de la réalité exogène du talent, comme foyer de convergence des évaluations ? » Avec précaution, pas à pas, et selon une volupté à construire des analyses rigoureuses, Pierre-Michel Menger décortique l’économie des évaluations du talent, du jugement artistique, le marché du conseil culturel. On sent qu’il y a de la matière, de l’amplitude, c’est le fruit d’études entamées dans les années 80. Et pour embrasser, ramasser dans ces phrases toute la complexité des éléments étudiés, « le style est dense et maniant des notions de sociologie parfois abstraites qui en rend la lecture assez ardue. » (Libération) L’analyse de cette matière précise du conseil est particulièrement intéressante à mettre en perspective avec le rôle et les missions de la médiation culturelle en bibliothèque ou médiathèque. Il y a là probablement des constructions théoriques nécessaires à fonder les nouveaux projets de la lecture publique. L’auteur est un passionné de musiques, un dévoreur de disques, voici un extrait d’entretien (Le Monde) : « Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai reçu des disques d’un ami de la famille. Je n’en avais jamais entendu avant et ça a été une sorte de révélation foudroyante. À 12 ans, je pédalais sous la neige de Forbach à Sarrebruck pour acheter des disques. Je me souviens très bien qu’en 1966 j’avais 13 ans, j’ai acheté Les Noces de Figaro, les cinq concertos de Beethoven, l’Or du Rhin, sans trop savoir ce que j’achetais. Je suis revenu à vélo en passant par un petit chemin pour éviter les douanes. » Le récit de la révélation du disque coïncide avec mon expérience, vélo et Or du Rhin compris, mais à quelques années près et avec une grande différence. Je n’avais pas les moyens d’acheter autant de disques et je pédalais jusque la Médiathèque. Évidemment, ça n’existait pas en France, pas avec l’ampleur des collections proposées en Belgique. Le résultat est que, dans son analyse, le rôle que peut jouer le prêt public pour conseiller, aider à juger, développer les compétences sociales nécessaires à se forger son opinion de manière indépendante, ce rôle est ignoré, même pas mentionné. « Le coût d’une information complète pour exercer un choix indépendant et exprimer une préférence intrinsèque est exorbitant. » N’est-ce pas le rôle des bibliothèques et médiathèques de réduire ce coût, précisément, sans pour autant être capables de fournir une information complète, ce qui relève bien de l’impossible : « Aucun système de sélection ne peut traiter équitablement la multitude des œuvres candidates à une appréciation, et ne peut exiger de ceux qui font l’expérience de ces œuvres une connaissance de tout ce qui est mis en comparaison, pour former leur évaluation. (…) Même en recourant à diverses formes d’échantillonnage et de zapping qui sont aujourd’hui très répandues dans les marchés culturels, le consommateur ne se procure que des ersatz d’expérience, qui ont une qualité informationnelle limitéePour le consommateur, il est donc habituel de n’avoir qu’une information très imparfaite. » Le moteur social qui gère les évaluations et les échanges d’évaluations fonctionne surtout sur « l’adoption de comportements mimétiques » (ce qu’ont compris les « réseaux sociaux » sur Internet qui ne font que renforcer des mécanismes mimétiques). Le schéma fonctionnel, bien connu, est le suivant : « Le consommateur veut choisir un spectacle, un livre, un film, une exposition. Il est confronté à des artistes, à des œuvres ou à des représentations dont il ne sait rien ou pas grand-chose. Une des informations les moins coûteuses à acquérir pour en savoir plus long est celle que procure l’observation du comportement d’autrui. Pour en consommateur, le choix d’artistes ou de spectacles déjà préférés par d’autres réduit spectaculairement ses coûts de recherche, s’il interprète comme un signal de probable qualité l’expression des préférences dans le sillage desquelles il se place. » Ces mécanismes connus, étudiés simplifient aussi, bien que rien ne soit rationnellement exploitable, les objectifs du marketing et les stratégies qui, comme dit Stiegler, prive le consommateur culturel de ses compétences de ses choix et le « prolétarise ». Ce qui fait fonctionner la culture est le besoin d’échanger, de partager ses ressentis après les choix effectués et aussi une sorte d’addiction à ce que l’on apprend via la fréquentation de l’art, que l’on sait n’être pas ordinaire, cette exaltation du raffinement qui stimule encore plus le désir de raconter. Pour le meilleur et pour le pire, au service d’authentiques mécanismes d’apprentissage ou de pratiques limitées au snobisme. La consommation culturelle active bien les mécanismes du désir d’expériences et Pierre-Michel Menger identifie les risques que ce désir dépérisse selon différents déséquilibres commerciaux (là aussi, on croise, à partir d’un autre argumentaire, la dénonciation de ce qui, via le marketing culturel, tue le désir) : « Une trop forte dispersion des goûts sur un trop grand nombre d’artistes détruirait le bénéfice lié à l’échange de connaissances, d’informations, à la confrontation des opinions sur un même artiste ou une même œuvre. Inversement, une excessive concentration de l’admiration et des engouements sur une poignée d’artistes exténuerait le goût pour la variété des expériences, qui est l’un des ressorts de la valeur d’apprentissage que contient la découverte du nouveau. »  La place d’une médiathèque. En lisant un descriptif aussi minutieux des rouages du jugement, exercice des compétences de choix du consommateur culturel, même si ce n’est pas forcément l’intention de l’auteur, force est de constater que la politique culturelle publique n’y tient aucun rôle. Passe inaperçu, n’existe pas. Ce qui pose problème puisque cela signifie que l’acquisition de ces compétences est fortement susceptible d’être  influencée par des groupes de pression, des intérêts, des parties prenantes, soit une dynamique libérale d’accès aux compétences d’accomplissement de soi par la culture. Rien qui viendrait, au niveau de ces orientations  quotidiennes, permettre de réduire les fractures culturelles … On a, par défaut, la preuve que la politique culturelle publique n’investit pas ce champ fondamental du jugement individuel. Une médiathèque, encore une fois, ne peut délivrer, sur tout ce qui se fait, une information complète. Mais elle peut structurer un modèle d’information plus riche,  plus à même d’aider chacun à déterminer ses investissements de manière plus autonome. Ça demande bien entendu du temps, de l’argent, beaucoup de personnels (des investissements poublics proportionnels à cette ambition, dans des lieux médiateurs agréables, dans du personnel nombreux et formés au dialogue, à l’échange, à la suggestion, à l’écoute…) La condition est de continuer à investir dans l’acquisition de médias physiques qui « justifient » le maintien de lieux physiques de consultations, de rencontres, de partages sociaux, de lieux « associés »;  contrairement au tout iInternet, il faut maintenir un haut degré d’exigence dans la constitution de collections élargies, non limitées aux « musiques qui marchent » mais aussi aux expressions alternatives, marginales, de manière à proposer un spectre plus étoffé de la dynamique qui engendre les courants musicaux et l’originalité, le talent. L’exercice du choix de ce que l’on va écouter ou lire ne doit pas être soumis à la tyrannie de « ce qui vient de sortir », parce que c’est à propos de la nouveauté récente que les pressions du marketing sont les plus fortes pour capter l’attention et s’accaparer les potentiels de contagion par les réseaux sociaux. Dans une bibliothèque ou une médiathèque, la notion de « nouveauté » est plus flexible, relativisée, elle est approchée selon une autre notion du temps, du « temps que cela prend de créer puis de découvrir », et surtout ce sont des espaces où il reste pertinent de déterminer des choix de découverte à la verticale, dans l’histoire et les racines de l’actualité. Des lieux où réapprendre à investir de soi et des autres le temps indispensable au protocole du choix. (Digression sur la notion de marché du disque, culture savante, culture populaire. Je constate que Pierre-Michel Menger, par exemple, se base sur des analyses du marché musical qui, manifestement, ne tient aucun compte d’une production énorme, en labels et en expressions différentes, que nous suivons en médiathèque, ce qui ne peut que fausser les conclusions qu’il tire sur les enjeux liés aux relations entre consommateurs et marchés de la musique, par exemple; il passe aussi beaucoup de temps à démonter des antinomies structurantes un peu passées, comme celles entre « culture savante » et « culture populaire » où les frontières ont beaucoup bougé. Les phénomènes de savantisation des musiques populaires ne doivent plus permettre d’aborder ces questions comme si c’était encore les termes de l’école de Francfort qui déterminaient le cadre de cette question. Les travaux de Bernard Lahire sur la perméabilité des genres et le panache des goûts et préférences sont aussi de nature à modifier l’approche de ce problème. Mais Menger ne semble pas avoir pris connaissance ou vouloir tenir en compte les travaux de Lahire: autre part il mentionne que les écrivains vivant d’un second métier sont rares, alors que Lahire a consacré une brique à ce sujet qui établit un constat bien différent. Sans doute que Menger ne considère que les écrivains ayant réussis alors que Lahire étudie le champ le plus représentatif du métier d’écrivain. En tout état de cause, la médiation en médiathèque aurait bien comme fonction, aussi, de battre en brêche ces vieilles distinctions stériles: toute musique est outil de connaissance et de plaisir, elles sont en outre, de plus en plus interconnectées par des jeux d’influences qui se ramifient chaque jour un peu plus.)  Formation d’une écologie individuante, la question des ressources humaines. Ces collections conséquentes constituées par les opérateurs de lecture publique, représentatives déjà d’une lecture et d’un choix sur les structures historiques des différents courants et esthétiques,  il est important que des équipes nombreuses, diversifiées, puissent pendre le temps d’en prendre connaissance, de rassembler le plus d’informations sur les origines, les recoupements, les comparaisons, les caractéristiques esthétiques, tout en se formant à la transmission… Et à partir de cette constitution de connaissances en communautés non marchandes de professionnels , il faut innover, intensifier les outils de médiation : sur le terrain, dans des publications, dans les écoles, sur Internet… Non pas pour imposer des goûts, instrumentaliser des choix, mais pour ouvrir des espaces où s’informer autrement, partager et apprendre dans un autre contexte, développer des entités individuantes, apprenantes de part et d’autres mais dont la dynamique ne serait pas celle des industries culturelles mais des institutions de programme. (PH) – Photos : installation en Médiathèque d’un nouveau mobilier pour présenter La Sélec. Un choix argumenté, effectué par les médiathécaires pour soutenir le désir de découvrir ce qui, dans l’actualité musique et cinéma, est en mouvement, interpelle, surprend. Ce mobilier original, créé par l’architecte Catherine Hayt, est censé participer à une meilleure signalisation de ce travail sur l’évaluation, le conseil. Vous ne pouvez plus rater La Sélec! – Entretien filmé avec P.M. Menger.

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Perec, exemple de curiosité

« Perec, cinéaste écrivain« , par Philippe Delvosalle, Médiathèque du P44, Bruxelles, 30 janvier 09

 perecAvant tout le plaisir de voir s’installer des curieux, amis, collègues, membres du public régulier de la Médiathèque, au milieu du centre de prêt, parmi les bacs de CD, près des comptoirs d’emprunt, et du coup c’est tout le dispositif qui change ! Comme si de cette manière s’exprimait une prise en charge différente de ce qu’est une médiathèque, s’organisait une « occupation des locaux » (comme on dirait en langage syndical), pour marquer l’infléchissement des usages routiniers. Comme un salon qui se transforme en salle à coucher quand on déplie le divan lit !! C’était à l’occasion d’une causerie de Philippe Delvosalle qui introduisait à la personnalité de Georges Perec. En lien avec une actualité éditoriale (DVD) et l’existence d’un patrimoine enregistré (CD), le tout présenté dans le numéro 2 de La Sélec. Perec, une belle figure pour rassembler des fidèles de la Médiathèque, pour convoquer tous les génies de la curiosité primordiale, indispensable à maintenir le désir d’apprendre par l’art, la culture. Il n’a cessé, en effet, d’interroger, de façon tout autant théorique que ludique (les deux imbriqués par système), les relations entre art et quotidien, littérature et art de vivre, comment décrire le quotidien et le réel avec des mots, comment transposer des mots en images de cinéma… Avec « Un homme qui dort », Perec explore le protocole complexe, poétique et implacable, emprunté par un étudiant en sociologie pour se retirer du monde, s’extraire du rythme quotidien et de ses obligations, s’écarter du destin « tout tracé ». Une magnifique déviance. Comment un étudiant, souffrant de l’accomplissement brutal et automatique du train-train, se sent appelé par son double qui dort, qui ferme les yeux pour échapper à tout et devenir lui-même. C’est son chant de sirènes à lui. (Le film date du début des années septante et recoupe donc une tendance hippie encore vivace d’échapper au déterminisme social, de fausser compagnie aux principes de la reproduction sociale. Ce mécanisme a l’avantage d’être traité ici en dehors des clichés, presque d’un point de vue clinique, à partir d’un grain de sable, introduit par l’imaginaire, dans l’horloge biologique.) C’est en jouant sur la bande-son, les objets sonores sériels qu’elle engendre et les concordances biaisées, obliques, avec le rythme des images et celui des séquences des mots, que Perec et Queysanne réalisent une magnifique petite machine à enrayer le temps. Philippe Delvosalle attirera justement l’attention sur le fait que cette fugue se compose avec trois instruments : l’attention aux lieux (en préparer la mémoire pour le futur, un regard qui tend à archiver le plus fidèlement possible), un rôle important dévolu aux objets (là aussi, en lien avec pas mal de philosophes, les objets comme prothèses, prolongements du corps et de l’esprit, méritent d’être considérés comme des partenaires incarnés, ils parlent et nous influencent), et la mécanique des listes, des énumérations. Quelque chose de très profond qui questionne la subjectivité et l’objectivité, comment rende compte du réel, par une interprétation, par un relevé d’huissier ? Ce travail et cette importance des listes (qui n’est pas sans rejoindre le travail de Raymond Roussel, de tous les stylistes qui associent mathématiques et musique/littérature) n’est pas sans lien « politique » avec l’importance des listes administratives dans le gouvernement du monde, des gens, du quotidien. Quelque part, tout est régi pas des listes. C’est une forme basique informative. C’est aussi la part redoutable et impressionnante par laquelle s’écrit des pages d’histoire atroces : par exemple l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. Par l’horreur et l’absurde, cette gestion industrielle de la mort, révèle à quel point la dimension insoutenable est inscrite dans ces listes bureaucratiques, à priori froides, sans affect.(Sans perdre de vue que la pratique de l’établissement de la liste a donné lieu à de belles aventures en art plastique…) On retrouvera le même protocole, avec une attention semblable aux listes et énumérations, dans le documentaire que Perec réalise avec Robert Bober fin des années 70 sur Ellis Island, lieu où la grande administration américaine triait les candidats à l’installation sur le sol américain. En juxtaposant une série d’extraits significatifs, en restituant des échantillons du discours de Perec via les CD disponibles, Philippe Delvosalle aura, je pense, rendu captivant et attirant, cet esprit de recherche poussé très loin par Perec, ses protocoles de travail littéraire et visuel créatifs, dérangeants. De quoi nous inspirer, raviver nos envies d’explorer les musiques, les films, construire nos propres protocoles de curiosité constructive. (PH) – Georges Perec dans les collections de la Médiathèque.

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Tube avoué est à moitié pardonné!

Peter Szendy, « Tubes. La philosophie dans le juke-box », Editions de Minuit, 95 pages, 2008

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Un petit précis bien ciselé sur la mécanique du tube, plus exactement sur l’intersection entre économie spirituelle et économie marchande, dynamique psychique et mélancolies charnelles. Un livre incontournable pour tous les médiathécaires, eux qui doivent travailler avec les tubes, sur les tubes, avec ce que les tubes laissent dans l’imaginaire des personnes, la place du désir de musique qu’ils occupent de plus en plus dans leurs oreilles et dans leur tête. L’auteur avait déjà publié « Ecoute. Une histoire de nos oreilles », en 2001, ainsi que d’autres ouvrages consacrés à la musique, aux manières de la recevoir. Le tube, objet culturel dévalorisé, bénéficie rarement d’études sérieuses, et c’est bien dommage, parce qu’il est là, il s’incruste, il fait le mort dans nos profondeurs, soudain il rejaillit. Et c’est pareil dans la tête du voisin, de toutes les têtes, alors autant savoir en parler. Indépendamment de sa qualité esthétique, le tube joue un rôle important dans notre fonctionnement mental, notre identité culturelle, nos modes d’individuation, nos repérages dans l’air du temps, notre travail de mémoire et divers apprentissages affectifs. Et il est important que quelque chose vienne jouer ce rôle dans une position flottante par rapport aux échelles de valeur, voire en contradiction avec les valeurs intériorisées par les uns et les autres. Ainsi, les niches intimes où nous hébergeons secrètement telle ou telle scie mélodique sont, ordinairement, souvent entourées d’un peu de honte. Ce n’est pas ce que l’on mettra le plus vite en avant, en société, où l’on jouera plutôt la valorisation. Sauf si le contexte est propice à « provoquer », à « prendre le contre-pied », ambiance de coming out culturel. (J’ai une fois participé à l’enquête d’une collègue française qui collectait les aveux d’aveux : il fallait révéler les musiques que l’on a honte d’aimer.) Mais le genre de sentiment gêné à l’égard des tubes, de la place qu’ils occupent dans nos « goûts et nos couleurs », est de moins en moins accentué. Avec les profils culturels de plus en plus différenciés (comme les analyse Bernard Lahire), il est de plus en plus évident qu’une même personne peut adorer l’art le plus exigeant et craquer sur la chansonnette la plus racoleuse (crapuleuse). Cette décomplexion de la relation aux tubes est une bonne chose si elle n’abouti pas à son contraire : avoir honte de prendre plaisir avec des musiques « sérieuses » ! Parfois, on n’en est pas loin ! Le tube, rengaine, ritournelle. Il y a le tube en tant que tel, produit en général par une industrie de la chanson (même s’il n’existe pas de recettes imparables et que parfois un tube surgisse par la bande). Mais il y aussi des équivalents, que nous fabriquons un peu nous-mêmes, lorsque d’une œuvre complexe nous extirpons une petite phrase sonore, exemplative, un échantillon facile à mémoriser et qui nous sert aussi à réfléchir à l’ensemble de l’œuvre. Ce sont des miniatures délibérément produites dont se nourrit la pensée, qui deviennent indicatives de moments ou processus « qui nous parlent », nous structurent. De la même manière que nous ne retenons consciemment, ou la pré-conscience, que des détails visuels, olfactifs, textuels, sonores, des spectacles, des scènes, des tableaux, des images, des représentations qui constituent notre habitus culturel. Et ce, pour une économie de la mémoire. En travaillant à partir de ces détails, nous pouvons convoquer à nouveau l’original complet dont ils sont issus, nous les remémorer, les reconstituer. Ce qui est un travail permanent, suscité par l’aléatoire qui vient exciter la mémoire et provoquer l’une ou l’autre correspondance avec une œuvre enfouie, et ce travail de la mémoire, qui relit à chaque fois les signes, les significations de l’œuvre, notre manière de la comprendre contenue dans notre manière de la ranger en nous, ce travail incessant « nous cultive », crée une familiarité avec les œuvres, favorise l’émergence de compétences sociales face aux arts. Cela relève aussi de ce que Deleuze a étudié sous l’intitulé les « ritournelle » et qu’il ne faut pas confondre totalement avec les tubes. On peut être seul, ou une quantité réduite à réagir à telle ou telle ritournelle. Certaines peuvent même nous appartenir en propre, forgées par nous (au départ d’un matériau extérieur) et pour nous. Le tube a la particularité d’être partagé par un grand nombre d’auditeurs-consommateurs, il est composé dans cet objectif avoué d’exercer cette séduction massive, même s’il ne suffit pas de le vouloir. Mais ça fait quand même une sacrée différence que l’auteur ne tient pas assez en considération. Pour le reste, sa démonstration est remarquable de profondeur et de simplicité sur ce que nous fait le tube, « comment ils nouent, en un nœud inouï, ces qualités apparemment incompatibles que sont le banal et le singulier. » En toute honnêteté, il commence par son jardin secret, il décortique « son » tube archétypal, « Parole, parole parole », en une interprétation originale : le tube parle de lui-même, « et c’est pourquoi tout reprend et se répète, comme le destin même du tube : (…), te parler comme la première fois. En ce qui me concerne, un des tubes qui me collent à l’ouïe depuis le plus longtemps et si j’applique la méthode de Szendy, les paroles « on ira, où tu voudras quand tu voudras », je ne dois pas les projeter dans un personnage fictif susurrant à l’oreille de son aimée. C’est le tube lui-même, la mélodie-parole qui me propose de m’emmener, en imagination là où j’ai le plus envie d’aller… Pour continuer son examen clinique du tube, et expliciter comment il laisse des traces, comment il fait trace, comment il joue entre conscient et inconscient, comment il véhicule des connaissances, des savoirs, Peter Szendy se penche sur quelques films : « M le maudit » où le tueur est débusqué par l’aveugle qui le reconnaît grâce à l’ai fétiche qu’il sifflote en pistant ses victimes. « Les Trente-neuf marches » (Hitchcock) où la chansonnette obsédante sert à transmettre des messages secrets. « L’ombre d’un doute » (aussi Hitchcock) où le refrain de la Veuve Joyeuse permet de confondre un assassin de… veuves joyeuses ! Il recourt aussi à la psychanalyse, avec les travaux de Theodor Reik qui a exploré le rôle déclencheur, révélateur que pouvait avoir la fixation refoulée d’une chanson chez certains patients, «le tube est d’autant plus hospitalier à tous les spectres émotionnels qu’il leur offre un espace quelconque, déjà tant de fois visité et revisité qu’il est proprement un espace quelconque ». Ce qu’il appelait « mélodie obsédante » ou plutôt : « revenante ». « La mélodie revenante, donc, comme un fantôme qui viendrait nous hanter. Ou comme un ver, un virus d’oreille qui ne cesserait de se reproduire en nous. Pour porter dans notre for intérieur de l’engouement : c’est-à-dire des engorgements, des bouchons dans la circulation au sein de notre psyché (c’est ça, l’obsession, n’est-ce pas ?) ; mais aussi des élans d’enthousiasme, des envolées lyriques d’une force et d’une émotion incomparables. » Kierkegaard, Kant, Benjamin sont aussi invités pour démêler d’autres imbrications et intrusions du tube dans la vie de l’esprit et des sens, tout comme Marx, mais là, plutôt pour aborder la relation avec l’argent. Car le tube, c’est du fric, quand même. Le tube, qui fait circuler des valeurs éculées, de vrais poncifs, se transforme en une sorte de monnaie abstraite que l’on investit du prix que l’on veut lui prêter en transformant le tube neutre, forme quelconque, en quelque chose de singulier qui nous appartient, chargé de nos émotions, de notre imaginaire. Et après une interprétation du tube colossal des Pink Floyd (Money) : « Ils l’affirment donc littéralement : l’argent, c’est un tube. Entre l’argent et le tube, entre l’un et l’autre, qui valent l’un pour l’autre tout en ne valant rien et en valant tout, il n’y a que ça : l’équivalence des valeurs. » « Les tubes, ces inventions capitales du capitalisme avancé, ne cessent de monnayer l’unique dans le cliché. Vice-versa. » Conclusions. 1. Pratique. Ce petit traité dense et élégant clarifie efficacement la mécanique du tube. En consacrant de l’attention à cet objet méprisé, il le rend moins méprisable d’être mieux compris. Cela signifie que cet ouvrage permet d’aborder les matières tubuesques avec un esprit plus ouvert, plus objectif. Pour un médiathécaire, qui doit écouter souvent les histoires de tubes de beaucoup de personnes (qui cherchent finalement à soigner le ou les vers qu’ils ont dans l’oreille), c’est donc un outil qui permet d’aborder ces questions de façon plus sereine. Ce qui n’est pas toujours le cas (on se sent parfois agressé par la quantité de questions qui expriment le désir de tubes, alors que le prêt public est avant tout pour ouvrir à d’autres types de répertoires). 2. Théorique. Je considère qu’avoir quelques tubes bien chevillés aux neurones est utile. Ça fait partie d’un bagage culturel normal. Outre que ce sont des anticorps, ils font contraste avec d’autres contenus, ils élargissent la gamme des ressentis, ils fixent des informations sur nous, sur le rôle social de la musique, ils attisent la réflexion sur d’autres types de langages sonores… Le tout est de veiller à une juste proportion. Le capitalisme culturel a de tels moyens de persuasion que l’on peut sans peine imaginer que certains cerveaux finissent par ne plus être constitués que de tubes. Le bourrage est énorme. Les obèses de tubes se multiplient certainement et il s’agit aussi d’une épidémie reflétant une inégalité sociale. En comprenant mieux comment fonctionne la séduction des tubes, nous les rendons moins honteux, nous les refoulerons moins et, du coup, ils prendront moins de sournoise emprise sur nous ! « En nous identifiant à ce je banal et quelconque qui parle dans les tubes, en adoptant et en incorporant cette structure autoproductive et autodésirante qu’ils sont – eux qui mettent si volontiers en scène leur propre répétition- nous nous laissons hanter, habiter par la marchandise qui se reproduit à l’infini en nous, dans notre for intérieur. Nous épousons son point de vue ou d’écoute, ainsi que la logique de l’équivalence générale qui règle sa vie marchande. » Pas de la gnognotte. Tout était déjà dit dans « La scie » de Janin & Liberski.

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