Archives de Tag: médias et avenir des médiathèques

La presse et la culture, fracture?

journauxC’est, semble-t-il, la première grande enquête sur l’évolution des pratiques culturelles en France, depuis 1997. Le Monde lui consacre sa une du jeudi 15 octobre, un éditorial et deux pages sur les grandes tendances. Il vaut certainement mieux éplucher l’ouvrage complet paru aux éditions de La Découverte (« Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Olivier Donnat, 243 pages), mais quelques réactions sur la manière dont ces informations sont présentées ne sont pas inutiles. Et il faut se garder de jouer à quitte ou double : dans ces évolutions, il y a du bon et du mauvais, pas mal de nuances. Je m’attacherai, dans cette première lecture à relever quelques éléments qui concernent de près notre champ d’activité à la médiathèque.  Les titres donnent le ton : « Internet bouscule les choix culturels des Français », « Une nouvelle culture de l’écran »… Le recoupement de certaines pratiques donne des éclairages qui méritent d’être creusé : une utilisation importante – en deçà tout de même d’un certain seuil – de l’ordinateur est souvent corrélée à des pratiques culturelles extérieures intenses (théâtre, concerts, musées…). Cela conforterait le rôle d’Internet pour s’informer sur les services, les offres de spectacles, de sorties… La stratégie du titrage journalistique met en avant des compréhensions plutôt équivoques ou carrément faibles des phénomènes, par exemple : postuler que le temps des jeunes passé devant l’ordinateur est consacré à se cultiver chez soi ou le fait que l’écoute de la musique, pratique culturelle toujours en hausse, signifierait un appétit pour la culture. (« Cette nouvelle culture de l’écran sert aussi à se cultiver chez soi : beaucoup écoutent des CD sur ordinateur (51%), téléchargent de la musique (43%), regardent des DVD… ») Sans spécifier ou caractériser les manières d’écouter, les répertoires explorés, ce qui en est retiré comme connaissance sur le social, le monde, comment prétendre qu’écouter de la musique revient systématiquement à se cultiver ? La musique est tellement pourrie, banalisée dans son omniprésence promotionnelle de tout et de rien que s’y adonner avec une telle fréquence aveugle pourrait tout aussi bien relever de l’acculturation. La baisse des pratiques culturelles de fond, savante, se confirme et devrait interpeller quant à la capacité de faire évoluer culture et esprit critique, acquisition de références, relation à l’histoire : baisse de la lecture (surtout chez les hommes), défréquentation des musées en-dehors des grandes machines parisiennes. Le désintérêt pour la musique classique, dans le même ordre d’idée s’accentue, les générations traditionnellement en âge de s’y intéresser ayant grandi avec le rock n’ont pas fait le saut vers les répertoires savants (évolution que l’on constate dans nos centres de prêt), résultat aussi de l’industrialisation des musiques faciles et de la perte d’éducation musicale. Lecture publique et politique culturelle. Curieusement, les rédacteurs de l’article, semblent découvrir la crise qui frappe les bibliothèques et médiathèques : « Des élus s’interrogent. Quel sens donner à ces équipements à l’heure d’Internet ? Ne faut-il pas redéfinir la fonction d’une médiathèque ? Ne faut-il pas revoir les horaires et jours d’ouverture ? » On croit rêver : en sont-ils à se poser cette question et à esquisser des réponses aussi médiocres qui ne prennent pas la mesure de la crise ? Il faut y voir un signe de l’incapacité de la presse à traiter correctement cette nécessité de redéfinir la fonction des médiathèques (j’y reviens plus bas à propos de cas précis vécus récemment). Un signe que ne fait que renforcer une prise de position dans l’éditorial : « L’Etat aurait dû s’emparer, très vite, du problème du piratage des musiques, en poussant les majors du disque à offrir une riche offre sur le Net. » C’est délirant tout de même que ce soit le niveau d’intervention d’un journal comme Le Monde sur une telle matière ! Pourquoi l’Etat devrait-il contraindre les majors à quoi de ce soit !?  Ce serait entériner le fait que l’accès aux musiques passe obligatoirement par les majors, par le commerce et comment justifier le fait que l’Etat intervienne dans des stratégies commerciales ? Et qu’appelle-t-on par « offre riche » ? C’est bien avant Internet que les majors ont entamé l’appauvrissement de leurs catalogues. Face au piratage et à l’emprise parallèle de plus en plus forte des majors sur la formation des goûts « musicaux », l’Etat, le politique devait confier aux médiathèques, à sa lecture publique, les moyens d’offrir une offre légale de téléchargement plus riche et plus respectueuse de la diversité culturelle que ce qui existe actuellement. Cette « offre riche », seuls des opérateurs non-marchands peuvent la réaliser. C’est simple : le politique devait voter la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement Internet ! La Médiathèque de la communauté française de Belgique pouvait devenir alors leader sur ce terrain, travaillant en partenariat avec toutes les autres médiathèques européennes. Pourquoi cela ne vient pas faire « tilt » chez les journalistes qui tournent autour de ces questions reste pour moi un mystère ! Aveuglement de la presse. Sous l’intitulé « Echec pour le ministère de la culture », l’article du Monde dresse un constat implacable : « Les politiques culturelles ne sont parvenues ni à élargir les publics, ni à corriger les inégalités, ni à répondre aux évolutions technologiques. Tout juste le ministère peut-il se dire que sans lui, la situation aurait sans doute été pire… » Évidemment, on connaît cet échec, on le constate tous les jours quand on travaille sur le terrain socioculturel. La place prise par les produits culturels aux effets acculturant est de plus en plus étendue et grignote même les politiques culturelles publiques. On le voit tous les jours dans la presse aussi ! C’est peut-être là que le bât blesse : la presse ne se met jamais en cause, incapable, par exemple, de prendre sa part de responsabilité dans cet échec d’une politique culturelle publique. Un autre exemple intéressant se trouve dans les deux pages que Libération consacre à une année d’activité du 104. Je ne connais pas assez comment fonctionne cette structure culturelle sur le terrain pour en prendre la défense, mais c’est tout de même un projet ambitieux, pas évident, qui s’engage dans des options complexes mais indispensables si l’on ne veut pas réduire les équipements culturels à un marketing de remplissage de salles. En voulant sensibiliser aux arts modernes, développer des pratiques amateurs dans une optique de socialisation, en privilégiant la transversalité, les rencontres, les résidences, ce lieu ne facilite pas sa lecture. « Cet immense vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un public plus large et local. » C’est assurément casse-gueule. Mais quels sont les médias qui vont dans ce sens, facilitent la compréhension de tels projets, non pas par un article de tempos en temps, mais en engageant une ligne éditorial originale, créative, innovante, ambitieuse aussi ? Il y a un manque de l’appareil conceptuel, pourrait-on dire, indispensable pour mener à bien un travail critique, dans la presse, de ce que signifie bâtir un nouveau projet culturel public pour la société d’aujourd’hui. Ca « filtrera » dans une carte blanche d’un philosophe comme Stiegler, dans le compte rendu d’un nouvel ouvrage de Luc Boltanski, ce n’est jamais transposé dans la pratique journalistique en termes de priorités intellectuelles et rédactionnelles (ce qui ne veut pas dire qu’aucun journaliste n’en est capable). L’impossibilité de s’avancer dans ce travail de pensée doit être entretenue par le poids de l’audimat qui dévie l’éthique journalistique…   La Médiathèque n’est télévisuelle que sous les coups ! (Parce qu’il y a là la visualisation d’un phénomène étrange: comment la dématérialisation donne des coups bien matériels !? )Les médias appréhendent tellement peu ce que pourrait être l’avenir de la Médiathèque qu’ils ne savent en parler que si ça va mal. Est-ce une manière inconsciente d’exorciser ce qui les guette eux-mêmes ? En espérant ainsi que tout le mal de la dématérialisation va s’abattre sur la médiathèque et va épargne finalement les pauvres journalistes !? En tout cas, aveuglés par les tendances dominantes qu’ils doivent de toute façon relayer pour rester en phase avec un lectorat sous influences « nouvelles technologies », la Médiathèque devient pour eux un objet difficile à définir ! Nous avons tout de même un projet d’avenir pour la Médiathèque avec un discours qui en justifie l’utilité sociale, la pérennité de son objet social et les axes de travail pour actualiser ces missions en fonction de l’évolution des pratiques culturelles (pas pour les brosser dans le sens du poil, ce n’est pas notre fonction ni celle de la presse). La rénovation st en cours, c’est un chantier conséquent qui passe par une nécessaire transformation de ce que l’on appelle la culture d’entreprise, mais enfin, ça avance, des actes sont posés, des projets s’élaborent, une dynamique s’enclenche, le personnel retrousse ses manches : constitution d’une équipe de rédaction, publication (La Sélec), magazine web, site dédié aux artistes émergents, rendez-vous avec les membres, créations de blogs, animations dans les écoles… En 18 mois, les réalisations et les projets entamés devraient forger le respect (ce qui est le cas pour beaucoup de collègues français, Le Monde devrait s’y intéresser). Le 6 octobre, j’avais l’occasion d’intervenir dans le Journal Télévisé de la télévision communautaire de Canal C (Namur). Très bon accueil, journaliste attentif mais je sursaute quand j’entends le titre qu’ils ont pondu pour présenter la séquence : « La Médiathèque se meurt … » (Le journaliste se tourne vers moi : « on y a été un eu fort » !) Je débarque, je présente ce qui me semble les signes objectifs d’une vitalité, d’un nouveau souffle en train de prendre dans les équipes de la Médiathèque et voilà la tonalité qu’ils répercutent (l’interview valait mieux que le titre). Rebelote, mardi 13 octobre avec Télébruxelles qui débarque dans notre médiathèque de Bruxelles centre pour faire le point sur l’état de notre association. Il s’agit de mener l’investigation avec un membre du personnel, un délégué syndical, le directeur général (Claude Janssens), le directeur des collections (moi)… On se livre à l’exercice difficile de communiquer notre enthousiasme, notre conviction que la médiathèque a un avenir, qu’elle est en train de changer et qu’elle engage dans le combat des forces collectives de bon augure. C’est l’occasion de « faire sentir » que l’esprit change aussi, physiquement, dans cette médiathèque : structure d’accueil, tables de consultations, présentation de La Sélec, organisation de rendez-vous avec les membres, enfin, l’irruption de nouvelles couleurs est difficilement niable ! L’échange avec le journaliste se fait sans tabou et tant mieux même si l’obsession à rester figer sur certains critères d’évaluations trahit la difficulté à comprendre vraiment ce qui se passe. Ce qui compte est de revenir encore et encore sur la baisse de fréquentation (qu’il faut rendre saignante par la répétition des chiffres : – 15%), d’exhiber des problématiques tellement complexes qu’elles en deviennent malsaines à force de simplification (le marketing culturel)… Mais enfin, ça permet de s’expliquer : – 15%, on s’en fout, on évolue vers autre chose, nous ferons un travail de médiation culturelle plus utile à la société en étant fréquenté par moins de personnes, en les signant mieux, qu’en étant submergé comme nous avons pu l’être il y a quelques années… Vous voyez le genre, réponses aussi sans tabou que les questions, sans complexe, sans langue de bois. Le prêt physique, le média physique ? Il reste important pour rassembler une connaissance sur les musiques et le cinéma, pour organiser des dispositifs de médiation, de rencontres, mais on s’en fout sinon, le destin de la médiathèque n’est pas lié aux médias physiques, sa mission fondamentale et de rendre l’accès aux contenus musicaux et cinématographiques, toutes les formes nous sont offertes, on peut inventer, innover, c’est ce que l’on fait, l’aventure de repenser la lecture publique est en marche, avec un personnel qui se rassemble, qui s’implique progressivement, affronte le changement de plus en plus positivement… Arrêter de penser la médiathèque selon des statistiques quantitatives, dégagez vous l’esprit ! Résultat des courses ? Un titre croustillant, débile, désobligeant, sinistre, du genre : « Médiathèque : dans les couloirs de la déprime ». C’est comme si maintenir le ton de la dramatisation qui a culminé lors de l’annonce de la restructuration était la seule manière d’être critique ! Parce que ce genre de titre se veut, bien entendu, l’expression d’une critique, de l’intention de « déranger » en disant ce qui va mal. C’est un peu court. Mais instructif. (PH)

interviewinteview2

Publicités

Les médiathèques, créatrices de temps

Pierre-Michel Menger, « Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain », Gallimard/Seuil 2009, 670 pages.  À propos du paragraphe « Talent et influence sociale », page 306.

livreAnalysant les processus d’évaluation par lesquels le consommateur oriente ses choix sur le marché culturel, notamment pour acheter ses livres et ses disques, croisant les résultats de plusieurs enquêtes, observations et expériences, Pierre-Michel Menger en vient à constater que ce n’est pas une différence de qualité à la source qui détermine les écarts énormes de réussite commerciale et de reconnaissance symbolique. Les réputations se construisent socialement, mécaniquement et par contagions, l’impulsion de départ n’est pas forcément donnée par un expert ou un critique avisé. Sans compter que de l’expert au dilettante, la méthode d’évaluation est basée sur la comparaison, le tâtonnement, le recoupement d’opinions… Les verdicts du marché sont donc loin de valoir pour l’éternité, sans oublier que « toutes sortes d’influences sur le consommateur sont concevables et sont praticables : la promotion publicitaire, le bouche-à-oreille spontané ou orchestré (le buzz), les signaux fournis par les palmarès, etc. Que reste-t-il de la réalité exogène du talent, comme foyer de convergence des évaluations ? » Avec précaution, pas à pas, et selon une volupté à construire des analyses rigoureuses, Pierre-Michel Menger décortique l’économie des évaluations du talent, du jugement artistique, le marché du conseil culturel. On sent qu’il y a de la matière, de l’amplitude, c’est le fruit d’études entamées dans les années 80. Et pour embrasser, ramasser dans ces phrases toute la complexité des éléments étudiés, « le style est dense et maniant des notions de sociologie parfois abstraites qui en rend la lecture assez ardue. » (Libération) L’analyse de cette matière précise du conseil est particulièrement intéressante à mettre en perspective avec le rôle et les missions de la médiation culturelle en bibliothèque ou médiathèque. Il y a là probablement des constructions théoriques nécessaires à fonder les nouveaux projets de la lecture publique. L’auteur est un passionné de musiques, un dévoreur de disques, voici un extrait d’entretien (Le Monde) : « Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai reçu des disques d’un ami de la famille. Je n’en avais jamais entendu avant et ça a été une sorte de révélation foudroyante. À 12 ans, je pédalais sous la neige de Forbach à Sarrebruck pour acheter des disques. Je me souviens très bien qu’en 1966 j’avais 13 ans, j’ai acheté Les Noces de Figaro, les cinq concertos de Beethoven, l’Or du Rhin, sans trop savoir ce que j’achetais. Je suis revenu à vélo en passant par un petit chemin pour éviter les douanes. » Le récit de la révélation du disque coïncide avec mon expérience, vélo et Or du Rhin compris, mais à quelques années près et avec une grande différence. Je n’avais pas les moyens d’acheter autant de disques et je pédalais jusque la Médiathèque. Évidemment, ça n’existait pas en France, pas avec l’ampleur des collections proposées en Belgique. Le résultat est que, dans son analyse, le rôle que peut jouer le prêt public pour conseiller, aider à juger, développer les compétences sociales nécessaires à se forger son opinion de manière indépendante, ce rôle est ignoré, même pas mentionné. « Le coût d’une information complète pour exercer un choix indépendant et exprimer une préférence intrinsèque est exorbitant. » N’est-ce pas le rôle des bibliothèques et médiathèques de réduire ce coût, précisément, sans pour autant être capables de fournir une information complète, ce qui relève bien de l’impossible : « Aucun système de sélection ne peut traiter équitablement la multitude des œuvres candidates à une appréciation, et ne peut exiger de ceux qui font l’expérience de ces œuvres une connaissance de tout ce qui est mis en comparaison, pour former leur évaluation. (…) Même en recourant à diverses formes d’échantillonnage et de zapping qui sont aujourd’hui très répandues dans les marchés culturels, le consommateur ne se procure que des ersatz d’expérience, qui ont une qualité informationnelle limitéePour le consommateur, il est donc habituel de n’avoir qu’une information très imparfaite. » Le moteur social qui gère les évaluations et les échanges d’évaluations fonctionne surtout sur « l’adoption de comportements mimétiques » (ce qu’ont compris les « réseaux sociaux » sur Internet qui ne font que renforcer des mécanismes mimétiques). Le schéma fonctionnel, bien connu, est le suivant : « Le consommateur veut choisir un spectacle, un livre, un film, une exposition. Il est confronté à des artistes, à des œuvres ou à des représentations dont il ne sait rien ou pas grand-chose. Une des informations les moins coûteuses à acquérir pour en savoir plus long est celle que procure l’observation du comportement d’autrui. Pour en consommateur, le choix d’artistes ou de spectacles déjà préférés par d’autres réduit spectaculairement ses coûts de recherche, s’il interprète comme un signal de probable qualité l’expression des préférences dans le sillage desquelles il se place. » Ces mécanismes connus, étudiés simplifient aussi, bien que rien ne soit rationnellement exploitable, les objectifs du marketing et les stratégies qui, comme dit Stiegler, prive le consommateur culturel de ses compétences de ses choix et le « prolétarise ». Ce qui fait fonctionner la culture est le besoin d’échanger, de partager ses ressentis après les choix effectués et aussi une sorte d’addiction à ce que l’on apprend via la fréquentation de l’art, que l’on sait n’être pas ordinaire, cette exaltation du raffinement qui stimule encore plus le désir de raconter. Pour le meilleur et pour le pire, au service d’authentiques mécanismes d’apprentissage ou de pratiques limitées au snobisme. La consommation culturelle active bien les mécanismes du désir d’expériences et Pierre-Michel Menger identifie les risques que ce désir dépérisse selon différents déséquilibres commerciaux (là aussi, on croise, à partir d’un autre argumentaire, la dénonciation de ce qui, via le marketing culturel, tue le désir) : « Une trop forte dispersion des goûts sur un trop grand nombre d’artistes détruirait le bénéfice lié à l’échange de connaissances, d’informations, à la confrontation des opinions sur un même artiste ou une même œuvre. Inversement, une excessive concentration de l’admiration et des engouements sur une poignée d’artistes exténuerait le goût pour la variété des expériences, qui est l’un des ressorts de la valeur d’apprentissage que contient la découverte du nouveau. »  La place d’une médiathèque. En lisant un descriptif aussi minutieux des rouages du jugement, exercice des compétences de choix du consommateur culturel, même si ce n’est pas forcément l’intention de l’auteur, force est de constater que la politique culturelle publique n’y tient aucun rôle. Passe inaperçu, n’existe pas. Ce qui pose problème puisque cela signifie que l’acquisition de ces compétences est fortement susceptible d’être  influencée par des groupes de pression, des intérêts, des parties prenantes, soit une dynamique libérale d’accès aux compétences d’accomplissement de soi par la culture. Rien qui viendrait, au niveau de ces orientations  quotidiennes, permettre de réduire les fractures culturelles … On a, par défaut, la preuve que la politique culturelle publique n’investit pas ce champ fondamental du jugement individuel. Une médiathèque, encore une fois, ne peut délivrer, sur tout ce qui se fait, une information complète. Mais elle peut structurer un modèle d’information plus riche,  plus à même d’aider chacun à déterminer ses investissements de manière plus autonome. Ça demande bien entendu du temps, de l’argent, beaucoup de personnels (des investissements poublics proportionnels à cette ambition, dans des lieux médiateurs agréables, dans du personnel nombreux et formés au dialogue, à l’échange, à la suggestion, à l’écoute…) La condition est de continuer à investir dans l’acquisition de médias physiques qui « justifient » le maintien de lieux physiques de consultations, de rencontres, de partages sociaux, de lieux « associés »;  contrairement au tout iInternet, il faut maintenir un haut degré d’exigence dans la constitution de collections élargies, non limitées aux « musiques qui marchent » mais aussi aux expressions alternatives, marginales, de manière à proposer un spectre plus étoffé de la dynamique qui engendre les courants musicaux et l’originalité, le talent. L’exercice du choix de ce que l’on va écouter ou lire ne doit pas être soumis à la tyrannie de « ce qui vient de sortir », parce que c’est à propos de la nouveauté récente que les pressions du marketing sont les plus fortes pour capter l’attention et s’accaparer les potentiels de contagion par les réseaux sociaux. Dans une bibliothèque ou une médiathèque, la notion de « nouveauté » est plus flexible, relativisée, elle est approchée selon une autre notion du temps, du « temps que cela prend de créer puis de découvrir », et surtout ce sont des espaces où il reste pertinent de déterminer des choix de découverte à la verticale, dans l’histoire et les racines de l’actualité. Des lieux où réapprendre à investir de soi et des autres le temps indispensable au protocole du choix. (Digression sur la notion de marché du disque, culture savante, culture populaire. Je constate que Pierre-Michel Menger, par exemple, se base sur des analyses du marché musical qui, manifestement, ne tient aucun compte d’une production énorme, en labels et en expressions différentes, que nous suivons en médiathèque, ce qui ne peut que fausser les conclusions qu’il tire sur les enjeux liés aux relations entre consommateurs et marchés de la musique, par exemple; il passe aussi beaucoup de temps à démonter des antinomies structurantes un peu passées, comme celles entre « culture savante » et « culture populaire » où les frontières ont beaucoup bougé. Les phénomènes de savantisation des musiques populaires ne doivent plus permettre d’aborder ces questions comme si c’était encore les termes de l’école de Francfort qui déterminaient le cadre de cette question. Les travaux de Bernard Lahire sur la perméabilité des genres et le panache des goûts et préférences sont aussi de nature à modifier l’approche de ce problème. Mais Menger ne semble pas avoir pris connaissance ou vouloir tenir en compte les travaux de Lahire: autre part il mentionne que les écrivains vivant d’un second métier sont rares, alors que Lahire a consacré une brique à ce sujet qui établit un constat bien différent. Sans doute que Menger ne considère que les écrivains ayant réussis alors que Lahire étudie le champ le plus représentatif du métier d’écrivain. En tout état de cause, la médiation en médiathèque aurait bien comme fonction, aussi, de battre en brêche ces vieilles distinctions stériles: toute musique est outil de connaissance et de plaisir, elles sont en outre, de plus en plus interconnectées par des jeux d’influences qui se ramifient chaque jour un peu plus.)  Formation d’une écologie individuante, la question des ressources humaines. Ces collections conséquentes constituées par les opérateurs de lecture publique, représentatives déjà d’une lecture et d’un choix sur les structures historiques des différents courants et esthétiques,  il est important que des équipes nombreuses, diversifiées, puissent pendre le temps d’en prendre connaissance, de rassembler le plus d’informations sur les origines, les recoupements, les comparaisons, les caractéristiques esthétiques, tout en se formant à la transmission… Et à partir de cette constitution de connaissances en communautés non marchandes de professionnels , il faut innover, intensifier les outils de médiation : sur le terrain, dans des publications, dans les écoles, sur Internet… Non pas pour imposer des goûts, instrumentaliser des choix, mais pour ouvrir des espaces où s’informer autrement, partager et apprendre dans un autre contexte, développer des entités individuantes, apprenantes de part et d’autres mais dont la dynamique ne serait pas celle des industries culturelles mais des institutions de programme. (PH) – Photos : installation en Médiathèque d’un nouveau mobilier pour présenter La Sélec. Un choix argumenté, effectué par les médiathécaires pour soutenir le désir de découvrir ce qui, dans l’actualité musique et cinéma, est en mouvement, interpelle, surprend. Ce mobilier original, créé par l’architecte Catherine Hayt, est censé participer à une meilleure signalisation de ce travail sur l’évaluation, le conseil. Vous ne pouvez plus rater La Sélec! – Entretien filmé avec P.M. Menger.

totemtotem2totem3

totem4

Une belle rencontre d’amateurs

rdv

Débat en médiathèque. Les chiffres baissent, la fréquentation flageole, les médias s’évanouissent dans la dématérialisation, vont-ils emporter le prêt public dans le gouffre de l’hypermatérialisation et laisser triompher l’analphabétisation des industries culturelles !!!? Il y a de quoi, en constatant les flux de curiosités fléchir dans les espaces culturels de prêt, avoir le moral en berne. Et puis, voici des responsables de médiathèque qui organisent une rencontre avec des « usagers ». Pour dialoguer. Exposer avec le moins de langue de bois possible la situation de la Médiathèque, ses difficultés, leur contexte, les pistes de travail, les ambitions, l’espoir à moyen et long terme d’une mutation réussie. Mutation qui n’ira pas sans, aussi, déplaire aux habitudes de pas mal d’usagers. Parce que, durant un temps, la Médiathèque à l’ancienne va continuer, et continue à rencontrer les attentes de beaucoup d’habitués qui poursuivent leur mode de consommation culturelle comme avant, tout en allant vers d’autres propositions, un autre esprit, un autre modèle d’économie financière et spirituelle qui ne reposera plus sur la circulation de médias physiques… Et voilà que l’on se retrouve devant 13 personnes, de profils divers, âges et centres d’intérêts, mais toutes attentives. Toutes soucieuses de l’avenir de cette association de prêt public qu’ils fréquentent, pour certains, depuis 40 ou 30 ans, ou depuis seulement quelques années. Mais pour toutes les personnes présentes, il se joue là, dans l’avenir de La médiathèque quelque chose de très important, qui importe pour elles, à titre individuel, certes, mais aussi et surtout qui importe dans l’image qu’elles se font d’un futur positif et constructif de la société, du vivre ensemble. La qualité de cette attention, qui émerge de façon beaucoup plus forte, de sourdre ainsi d’un rassemblement éphémère de personnes qui ne se connaissent pas au départ, mais qui se rassemblent bien dans ce souci partagé d’un devenir culturel de qualité, cette qualité est ni plus ni moins galvanisante !! Un des participants, du reste, rappellera que l’atout des médiathèques doit être et rester le contact humain, soit l’échange direct, immédiat, humain, de savoir faire culturel, d’informations, de conseils. Oui, ça doit rester la base, pour laquelle il faut argumenter encore et toujours, il faut insister, pour qu’en éclate l’évidence auprès du politique et des personnes responsables du développement des infrastructures culturelles dans la cité. Le contact humain a été la base du succès de la médiathèque et, pour le dire, vite, ça s’est un peu dilué dans l’ampleur de ce succès. Il faut recapitaliser sur cette valeur, sur le terrain bien sûr, mais néanmoins avec de nouvelles pratiques à inventer, mais aussi en tirant le meilleur parti des outils communautaires d’Internet. (Des réalisations sont déjà en cours, la création de blogs de« médiathècaires , mais aussi un outil de communautarisation des membres de la Médiathèque un lieu de rencontres virtuel et de mise en partage de leurs passions, soit Mediavores que la plupart des usagers impliqués, présents ce vendredi, ne connaissaient pas !) Diversité des questions, un même souci. Et donc, il y avait là, l’usager hyper familier, qui semble connaître la médiathèque de l’intérieur aussi bien que nous et qui nous stimule à trouver le bon équilibre entre « découverte » et « média demandés ». Il y a des questions très précises sur la politique d’achat : pourquoi autant d’exemplaires de certains tubes et d’autres peu représentés ou difficiles à trouver. Ce qui permet de clarifier nos mécanismes de choix, les outils par lesquels nous exerçons notre politique d’achat. Il y a une demande de complément d’informations sur le plan social et l’avenir de certains centres bruxellois transférés ou fermés. Là aussi, on sent l’intérêt dans le bon sens du terme pour l’avenir de l’association, ce sérieux « de petits actionnaires » qui veulent savoir où l’on va. Et c’est un plaisir, sans média interposé, de pouvoir s’expliquer sur cette politique. Il y a l’institutrice soucieuse de voir la Médiathèque se connecter au milieu scolaire. L’occasion de présenter les projets de notre récent service éducatif, exposer le dossier déposé à la commission Culture et Enseignement. Il y a le fan d’Elvis Presley qui explique que notre discographie de Presley est pleine de scorie mais qu’il nous manque une série d’originaux : magnifique occasion de rappeler que la médiathèque ne peut rebondir qu’en captant l’implication des cercles d’amateurs, en fédérant le savoir-faire des amateurs qui peuvent donner ne nouvelle vie à une Médiathèque. Celle-ci pouvant, en retour, amplifier l’influence constructive de ces cercles d’amateurs sur les pratiques culturelles dans la société. En clair, eh bien, ce monsieur peut nous aider à parfaire notre discographie d’Elvis Presley. Avis à d’autres amateurs ! Bien entendu, la question tarifaire qui a été soulevée, avec des positions contrastées, même les plus jeunes ne considérant pas forcément que nos prix soient trop élevés. Mais nous réfléchissons à une autre logique de tarifs, nouveau modèle économique oblige. Il y a l’usager soucieux de trouver des documents audiovisuels peu disponibles dans le commerce et qui semble ne pas toujours trouver son bonheur. Ce sera l’occasion de lui donner des pistes, de lui présenter des outils de recherche dont il n’avait peut-être pas encore la maîtrise… Il y a l’étudiant en musicologie qui souhaiterait bien travailler chez nous, soit y faire un stage, et qui s’interroge d’autre part sur notre offre de téléchargement, sur notre interface informatique peu concurrentielle avec le genre Itunes… Il aura reçu de bonnes nouvelles puisque qu’il aurait des chances de réaliser un stage chez nous et qu’il aura appris que nous travaillons bien à l’amélioration de la navigation sur notre site incluant de nouveaux services offerts par notre base de données. Mais, il faut bien comprendre que la masse d’informations que nous devons rendre fluide sur notre site est plus importante et plus complexe que ce qui se trouve sur Itunes, et que les objectifs de notre dispositif informationnel sont plus diversifiés (et donc complexes) que ceux d’Itunes (vendre uniquement). Il était aussi réjouissant d’entendre par un « jeune » que les propositions de découvertes sur un site comme Itunes (leur fameux algorithme) sont vite épuisées, épuisantes, tournent en rond, air vicié. La parade, ça reste la Médiathèque, si elle bouge (mais déjà, notre site communautaire, Mediavores, élargit le principe de suggestions gérées informatiquement par affinités supposées). Enfin, difficile de résumer et de citer tout ce qui a nourri cette conversation de deux heures, à bâtons rompus, passionnante et passionnée, je retiens surtout qu’elle donne du sens à nos efforts, que ça motive de rencontrer ainsi « les gens » !! La jauge de 13, 15 personnes est idéale pour ce type de conversation, il faut certainement les multiplier… (PH)  Découvrir notre site communautaire MediavoresDécouvrir le blog du personnel du P44 – 

rdv44

Désinformation culturelle courante

soir

La désinformation culturelle est permanente, banalisée, devenue naturelle, elle fait système. À la limite, il est de plus en plus difficile, non seulement de la distinguer, mais même de la dénoncer. L’apercevoir et vouloir la stigmatiser risque de passer pour un snobisme, pour un tic, une déformation professionnelle. Quelques exemples pour être plus explicite. Le Soir du 31 octobre présente une page « Made in U.S.Arts ». L’objectif louable est de montrer que, si les USA ont des industries culturelles qui tirent le niveau vers le bas, cela ne peut éclipser un champ créatif de qualité et fertile. La page est divisée en deux colonnes, à gauche « les clichés », les stéréotypes, ce qui est présenté comme le plus lamentable dans la culture américaine et à droite, chaque fois l’avis d’un « expert » qui présente la part la plus intéressante de la production artistique made in USA. Ainsi pour le dessin, la musique, le cinéma, la littérature. Pour la musique, le cliché ne vaut même pas la peine d’être cité. L’avis de l’expert (Dédé de chez Caroline Music, disquaire du centre de Bruxelles) est un peu stupéfiant : d’un côté il y a le rap et le R’nB, « traités comme des produits de consommation » avec comme exemples cités 50C et Christina Aguilera, et de l’autre côté les « résistants », surtout des « songwriters » « qui surgissent souvent du Net » et ça donne Coco Rosie, Management, TV on The Radio, Alela Diane…Même si la place pour s’exprimer dans ce genre de rubrique est très limitée (Philippe Delvosalle s’e tire très bien pour le cinéma), la quantité de raccourcis empruntés l’air de rien est impressionnante ! (Raccourcis dans l’information médiatisée qui allongent considérablement l’accès aux publics, ensuite, pour corriger le tir !)  Le Rap est loin d’être tout produit commercialisable à la 50C, la scène hip-hop regorge de créativité et de résistants. Les exemples de « résistants » sont tous des « ventes » non négligeables, il n’y a pas une seule allusion à une réelle scène alternative, expérimentale, diversifiée… (Mais le point de vue d’un expert « marchand » est forcément orienté, on ne peut le reprocher).  Deuxième exemple, la mention dans l’agenda des concerts du MAD, pour la prestation de Marc Ribot au Vooruit : Marc Ribot est défini en quelques mots par ses participations aux enregistrements de Tom Waits, Bashung… !! Marc Ribot a une discographie personnelle plus large et plus importante que ces « vedettes » pour lesquelles il a réalisé de l’alimentaire de qualité, mais ce n’est pas par sa musique que la presse le définit. Forcément, il s’agit de placer les quelques mots qui « parleront » au public non averti. Celui-ci ne connaît toujours pas Marc Ribot (après une telle carrière, une discographie abondante, une quantité de concerts faramineuse !) mais a forcément entendu parlé de Bashung et Tom Waits. Mais cet état de fait de la compétence culturelle du public est le reflet du travail des médias. Si la presse grand public avait informé sur la musique de Marc Ribot, elle pourrait en parler en fonction de sa musique et non de celle qu’il produit au service d’autres. Troisième exemple similaire : Abdullah Ibrahim vient en concert à Flagey, la phrase qui doit constituer une « accroche » est carrément mortelle : « pianiste découvert par Duke Ellington » (et là, il s’agit de la publicité conçue par des opérateurs culturels). Duke Ellington est mort en 1974. Abdullah Ibrahim (ex Dollar Brand) est né en 1934. Il a une carrière bien remplie, une discographie abondante, il a multiplié les expériences, il a inventé un style bien à lui, il a révélé un jazz bien spécifique à l’Afrique du Sud, un jazz lié à une culture anti-Apartheid… Et en 2008, quand un opérateur culturel a la bonne idée de le programmer, sans doute à la faveur d’une tournée, ou parce qu’un programmateur est séduit par une démo, il est présenté comme « pianiste découvert par Duke Ellington » ! Il ne s’est rien passé dans le jazz depuis Ellington ? C’est le seul genre de référence qui peut parler à un public plus large, à un public jazz ? Si c’est le cas, une fois de plus, la « cause » est à chercher du côté de la pauvreté de l’information grand public sur ce qu’est le jazz, ce que sont les musiques actuelles. Plus que de pauvreté d’information, il faut bien parler de désinformation. Et sur le terrain, quand il s’agit, par respect pour les artistes, de faire réellement découvrir les musiques de Marc Ribot et d’Abdullah Ibrahim, cette désinformation rend les choses très compliquées. Très complexes. Il faut ramer. Parce que l’on s’adresse à un public qui a l’habitude d’avaler des indications du genre « a joué avec un tel », « a été découvert par un tel », et qu’est-ce qu’on fait avec ça ? L’attitude qui permet la réelle découverte est contrariée, empêchée. Dans cette action de rendre justice aux musiciens en faisant entendre réellement leurs créations, Internet a une incidence faible à l’égard du grand public et comme dirait un autre journaliste (Alain Jennotte), le « CD est un outil de combat ». Ça reste un outil de médiation culturelle efficace pour aller vers les gens, leur parler, leur faire entendre vraiment la musique, les musiques d’aujourd’hui, que celles-ci n’ont rien à voir avec l’idée que peut en donner la désinformation ambiante (et qui pèse lourd sur l’avenir de la lecture publique, des médiathèques etc.)…

(Portrait de Marc Ribot – texte à lire)

(Portrait de Marc Ribot en DVD: « La Corde perdue« . Un beau document qui suit l’intelligence sensible de ce musicien exceptionnel, avide de comprendre, de découvrir, en ouverture permanente sur les différents courants exploratoires et pour qui la note compte moins que le « sens d’un projet musical » et qui, en voulant jouer « en-dehors de l’histoire, rencontre son histoire profonde ». Passionnant et décloisonnant.

soir2