Archives de Tag: lumières matinales au jardin

Les marées arachnides

Cela revient chaque année vers la fin de l’été et au début de l’automne, une conjonction de lumières et de vapeurs, une confluence momentanée éblouissante entre ciel et terre, charriant des chemins de volutes nuageuses. Là-bas au bout du jardin, tôt matin, l’air brûle, part en fumée, il n’y a plus rien et cela dégage un appel irrésistible vers quelque chose à voir. Une apparition, du vide en fumée. Comme lorsque arrivant dans une location de vacances, quelques indices – une rumeur, un silence intimidant – nous font espérer que le jardin se termine à pic vers l’océan ou une vallée vertigineuse, et l’on court, avide d’être émerveillé, stoppé net par la barrière branlante. Point de vue précaire. J’imagine qu’un propriétaire venant constater la disparition d’un bout de son terrain, emporté par l’affaissement de la falaise de craie, le rapprochant inexorable du vide marin, doit ressentir ce mélange d’admiration et d’effroi devant la métamorphose constante de la nature.

C’est la seule circonstance où le jardin n’est borné par rien, débouche sur de l’infini. Là-bas, tout est gommé et resplendissant de sa disparition. D’or. C’est un fleuve de brume qui s’épanche, ruisselle sur la verdure, les plantations, les prairies et les arbres, en mouvement incessant, vers l’avant, refluant, tourbillonnant, déroulant des écharpes gazeuses. Un fleuve dont les gouttelettes s’agrègent aux dentelles des plans d’asperges et les transforment en cascade pulvérisée de perles, d’oeufs. Émulsion d’écume, dentelle de vague s’écrasant au sol, rejaillissant en fibres fumantes que dissémine le flux lumineux. Au fur et à mesure que j’approche de la clôture dérisoire, le brouillard est de moins en moins impalpable, mais fibreux précisément, constitué d’archipels fantômes livides, d’étoupes illuminées, de milliards de fils argentés qui voyagent, migrent, s’accrochent. Serpentins humides, givrés. Imperceptibles cheveux fossiles. Migration de fils de la Vierge. Un immense cocon travaille, file et défile. Grisailles stomacales, irisations fantastiques, haleines abyssales et laitances phosphorescentes.

Le soleil, continuant sa course, le glacier de brumes se dissipe. Je n’aurai jamais l’impression de l’avoir vraiment vu, juste aperçu ses derniers instants, avant qu’il ne s’évapore totalement. Etait-ce la longue traîne de la nuit? Et au fur et à mesure que sa masse fumante s’éclaire et s’évanouit, je distingue partout, entre les branches et, surtout, dans les carrés des grillages clôturant les pâtures, au loin, ce qu’il laisse derrière lui, partout, là-bas et ici, comme la mer lorsqu’elle se retire. Quelque chose ramené de très loin, dragué dans les profondeurs qui, parfois, alimentent les phobies. Je vois ce qu’il est venu fabriquer, embrouillant les prédateurs grâce à ses fumigènes ouateux, impénétrables, aveuglants : une quantité phénoménale de toiles d’araignées avec leurs bestioles affairées, toutes neuves. Des napperons très fins, palpitants, tissés dans cette matière luminescente, translucide et visqueuse des méduses. Et en effet, il n’y en a jamais autant qu’en cette période de l’année. Comme il y a des saisons bien précises où les coquillages échoués sont particulièrement nombreux et variés sur les rivages. Impossible de s’engager dans un sentier, entre deux buissons, sans briser un fil, l’infime filament d’une toile se détachant, venant coller à la peau, sur la jambe et au visage et alors, se démener comme dangereusement entravé ou fermer les yeux, le temps d’un clignement, comme absorbé par un monstre invisible, basculant dans de la chair de brouillard. Un ressenti disproportionné, apprécié comme tel. (Pierre Hemptinne)

      

Visiter les roses

Roses, insectes.

Le cornouiller de Chine est splendide, comme il y a deux ans, une apparition. Que le soleil du matin ruisselle sur ses fleurs et ses fleurs de magnésium flashent. Quel air de fête. Je renvoie à ce que j’essayais de montrer dans un article précédent (le jardin, c’est un cycle), via le tag cornouiller de Chine renseigné plus bas. Ce matin, ça bourdonnait fort du côté des rosiers, pas très en forme. Des dizaines d’insectes d’une même espèce étaient en tain de visiter le parterre. C’est toujours magique de voir surgir ainsi, de nulle part, une colonie d’insectes. Ça vole en tout sens, ils essaient toutes les fleurs. Certains, posés sur les froufrous ont l’air guindé, « comment entrer là-dedans ? ». D’autres ont mis à sac la corolle et, à plusieurs, saccagent les pétales de soie. Ils ne semblent pas être attirés par les pucerons, mais bien par les fleurs elles-mêmes. Leur présence, leur agitation, leurs agissements relèvent d’un mystère excitant à observer. (Mystère relatif : n’importe quel entomologiste m’expliquerait rapidement et rationnellement ce qui se passe.) Je ne vois pas le temps passer, les habitants d’un autre monde débarquent, parachutés, dans le jardin. La banale opposition entre ces envahisseurs en armure, choisissant comme point de chute les héliports floraux fragiles des roses, y posant leurs carapaces mordorées sur l’exubérance chiffonnée  de certaines variétés ou le minimalisme d’autres calices, propose un plaisir esthétique fascinant, voire troublant. Encore, s’ils tombent presque toujours pile sur leur cible, il est malaisé d’avoir la certitude que leurs vols soient rationnellement contrôlés, à la limite téléguidés de loin, avec hésitation. Tellement ils semblent voler de façon primitive, approximative, leurs deux paires d’ailes déployées et agitées leur donnent l’apparence d’êtres sans enveloppe, complètement ouverts et exposés, fragiles et proies faciles pour la moindre force traversant l’espace, à peine plus déterminés qu’une poignée de semences en forme d’hélice se détachant des branches d’un arbre et confiant sa destinée aux courants d’air. Et pourtant, par miracle, ils arrivent à leur fin, prennent pattes sur la soie, se referment, bouclent leur armure, reprennent leur apparence de prédateur et passent à l’attaque. Si le théâtre de l’action est très circonscrit, quelques rosiers rassemblés dans un parterre, le spectacle est excitant par tout ce qui l’entoure, l’immensité d’où surgissent les envahisseurs, le nulle part où sont inscrites les règles régissant les déplacements spécifiques de ces coléoptères (par exemple). C’est la dimension qui donne une forme hallucinante à ce ballet vivant qui associe détermination et indétermination, petits guerriers aux antennes à plumets (comme certains casques mongols ou japonais) et la diversité des formes florales, des couleurs, des textures, le jeu des contraires avec la rudesse et l’arrogance brutale des pattes et mandibules contre le lisse des plis et replis des pétales. On songe au caractère sexuel d’autres ballets d’insectes dans les fleurs, mais il s’agit plus ici, d’une scène de prédation (se nourrir). Cela ressemble plus à une scène de jouets automates, quand on simulait avec figurines l’une ou l’autre séquence de bataille, mêlant sans discernement les divers couples qui peuvent structurer une guerre, force mâle contre force féminine (recherche de puissance), force mâle protégeant la force féminine (besoin romantique), force mâle sauvée par la force féminine (rédemption), destruction, violence, délivrance, romantisme, tout s’amalgamait confusément dans ces représentations innocentes. (PH)

Printemps à tombeau ouvert (fantaisie, quoique).

Le beau temps exceptionnel d’avril crée l’illusion d’absorber au maximum le renouveau, d’avaler un printemps survolté, aux saveurs décuplées, speed. Il va très vite, il (se) consume à grande vitesse. C’est un brasier de fraîcheur, excessif. La semaine passée, très tôt sur la route, je découvre une dizaine de gros hannetons écrasés, dans un périmètre de 5 mètres carré. Le carnage était récent. Avaient-il été aveuglés par les phares de voiture ? Morts ou vivants, je n’en avais jamais vu autant, en une fois. Quel gaspillage sinistre au cœur de la profusion de nouvelles vies ! Le printemps va si vite qu’il est difficile de se sentir synchro avec ses phases et palpitations. Un peu comme lorsque l’on rentre dans l’eau froide et vive d’une rivière et qu’on se sent en décalage complet (c’est ce qui est bon) avec l’élément naturel. Les illuminations des pommiers et cerisiers ont été électriques, flashantes comme jamais, presque hystériques. De loin, les silhouettes projetaient leurs fontaines de confettis givrés, éphémères. Surgies de l’hiver. Mais, pas le temps de se retourner, en quelques jours, les fleurs flétrissent, les pétales se répandent en averses mélancoliques, sporadiques. La floraison de certains arbustes contemplée encore verte au bout de leur tige, une semaine après, s’épanouit pimpante et, après encore deux trois jours, est lourde de pollen friable qui commence à se répandre. Tandis que les relents du muguet précoce, à midi, sont entêtants dans tout le jardin, les chemins sentent le lilas, les campagnes l’aubépine. La production florale est d’une profusion impressionnante. Au moindre coup de vent, quand un orage passe au loin, on croît être atteint par une rafale de grosses gouttes, c’est un érable qui drache de petites fleurs vertes, délicates. Chacune évoque un sceptre et une couronne, une fine tige, un calice fragile, 8 filaments graciles, des antennes dotées d’yeux d’insectes. Ces fleurs, rassemblées, amassées – quelques coups de râteau et il y a de quoi bourrer plusieurs coussins-, ressemblent à de la charpie de dentelles précieuses. La débauche de blanc immaculé, le blanc pourri, le jaune pissenlit piquetant les pâtures d’un vert pétillant, le bleu mauve des myosotis au pied des arbres, les senteurs d’aubépine et de muguet, les clameurs d’oiseaux au petit matin, leurs solos singuliers et déchaînés au crépuscule du soir, ce sont des goûts qui se conjuguent en nous imprégnant et qui ouvrent l’appétit, donne envie de les manger. C’est souvent aux premiers beaux jours, de jardiner au plus près des herbes, des premières fleurs, que l’envie d’une salade de pissenlit s’installe comme une obsession. Ces saveurs multiples (couleurs, parfums, formes, bruits, chants d’oiseaux), volatiles, émulsionnées par le printemps, et pour la plupart, imparfaitement identifiées, attisent et cuisinent l’appétit de vivre (ou non) et se transforment en désir de cuisiner, pourvu que l’on trouve la recette en accord avec cette explosion de verdeurs parfumées, relevées, piquantes. Manger l’air du printemps – cet air tout neuf, récent, et chargé de principes vivants, de semences – , par la grâce d’un menu conjuguant ses tonalités particulières, est autant une recherche d’harmonie que de ralentissement. Filtrer dans ce bouillonnement, très concret et pourtant totalement immatériel, quelque chose de comestible et le fixer dans une assiette, dévorer ce qui nous dévore (vieille histoire banale, mais actualisée de manière très particulière dans cette saison pressée, presque agressive dans ces flux multiples qui stimulent tous les sens). Et depuis que le processus d’un printemps survitaminé s’est enclenché et est passé à une vitesse supérieure, je suis hanté par deux plats essayés, il y a plusieurs années et qui me reviennent comme si c’était le moment ou jamais de les servir dans le contexte idéal, où lumières, couleurs, odeurs, textures de l’air et bande sons viendraient en souligner la justesse de conception et amplifier leur richesse gustative. En premier lieu, du râble de lapin (désossé, bien nettoyé par le boucher), saisi et enrobé dans du beurre chaud et à peine cuit au four, tendre et intact, nappé d’une sauce de fond de volaille et fond de veau réduits où remontent le citron en sirop et le basilic concassé, servi avec une jardinière de mange-tout, petits oignons, ramonasse et courgette juste poêlés, croquants. Pour arroser ça, un Cornas tout naturel (Domaine Vincent Paris). En second lieu – pas le même jour !- des coquelets printanière pochés dans le bouillon, posés sur des asperges, haricots, mange-tout, épinard et carottes revenus dans la graisse d’oie, arrosé de bouillon qu’on laisse évaporer en y ajoutant persil et sarriette. Mais ce qui fouette les dimensions printanières de ce plat très simple, c’est la vinaigrette à l’huile de noix qu’on y répand au moment de servir (avec le même Cornas !). Ce sont deux recettes de Pierre Wynants. Comme on pourrait le dire en écoutant une symphonie, en regardant un tableau, il a très simplement exprimé quelque chose que l’on pourrait appeler, en raccourci, l’âme du printemps. Mais ce qui m’intéresse est de faire l’expérience de la perméabilité entre différents ressentis, une saison, un repas, les saveurs d’une atmosphère dans la nature qui deviennent mangeables grâce à un livre de cuisine. Par exemple. Comment une même émotion se traduit en changeant de registre. C’est quelque chose – une aptitude, une ouverture ? – qu’il faudrait laisser se manifester plus souvent dans les disciplines intellectuelles, philosophiques, artistiques, culturelles. Ces passages d’un registre à l’autre introduisent des respirations, des écarts, du vide, du temps libre, de la distance entre les choses, de cette distance nécessaire à ressentir, à trouver quelque chose à dire, à exprimer. Même s’il s’agit de syncopes imperceptibles – faut s’aligner sur ce printemps supersonique -, c’est indispensable, c’est l’air dont se nourrit l’imagination. Voici ce qu’en dit Deleuze cité par Yves Citton : « Un cerveau, c’est du vide. Ça veut dire exactement que, au lieu que la réaction s’enchaîne immédiatement à l’action, il y a un écart entre l’action subie et la réaction exécutée. Ça ne s’enchaîne pas. Et c’est pour ça que la réaction peut être nouvelle, et imprévisible. Le cerveau désigne uniquement un écart de temps, un écart temporel entre l’action subie et la réaction exécutée. » Ce vide, ces écarts peuvent prendre de multiples formes : ils peuvent aussi se manifester et rester sans suite apparente, être enregistrés et mis en veilleuse dans la mémoire avant de rejaillir, de s’associer à une autre image, à un son, une phrase et ainsi, de se transformer en autre chose. C’est le flux lumineux matinal embrasant la ramure naissante d’un catalpa et qui laisse sans voix. On verra plus tard. Ce sont les traits du soleil qu’une vieille tasse absorbe et réfléchit sur la table, en arc de cercle approximatif, géométrie fantaisiste. Ce n’est pas simplement la surface extérieure de la tasse qui envoie des reflets inanimés mais, semble-t-il, la manière dont elle absorbe et fait tourner les rayons de soleil dans son corps creux de porcelaine, qui lui permet ainsi de projeter des feux animés, tremblants. Image qui me fait penser à la lanterne magique de Proust. Ce rapprochement qui m’enchante mais que je n’élucide pas (paresse du petit-déjeuner), je prends plaisir à l’enfouir à l’état brut, pour plus tard et, de la sorte, c’est aussi un écart dont le cerveau fait provision, dont il se servira un jour ou l’autre, gardant ainsi du grain à moudre (et il en faut). (PH) – Domaine Vincent Paris

filaments, printemps et firmament (jets de houblons)

Des jets de houblon. Quel goût ça a ? Quelle trace laissent-ils dans votre mémoire gustative ? J’en ai goûté pour la première fois et je continue à les chercher, je les discerne avec hésitation… – Bascule de saison. – L’hiver était arrivé à son terme, il avait envahi tout l’espace vacant, percé jusqu’à l’os des choses. L’hivernal avait rempli le vide, vider le plein, pénétrer la vie jusqu’à la fatiguer, il avait atteint donné son amplitude maximale, étale, comme une lente marée qui recouvre tout, va jusqu’au bout de son essor. Cela ne se mesure pas en rigueur d’éphémérides, records d’épaisseurs neigeuses ou exploits du gel. La nature, tout autant que les corps et les esprits, étaient saturés d’hiver, de trop coïncider, à la longue, avec le froid et le manque de lumière. Une saison prête à basculer. La lumière, à certains moments, est agitée. Quelque chose reflue, quelque chose arrive. Elle est toujours blanche et froide en même temps que, voile transparent, une subtile carnation la réchauffe par en dessous, en retrait. Là où se prépare le bond en avant de la nouvelle saison. Le froid du matin, proche de zéro degré voire en dessous, n’exalte plus comme une lampée d’alcool blanc sorti du congélateur, et dont on cherche à identifier l’arrière-goût là où il arrache. Ce n’est plus un froid immaculé, désert. Il commence à être parfumé. De même qu’au crépuscule du soir, quand la fraîcheur revient, le froid n’est plus désincarné et sec. Il est parcouru d’odeurs, il devient légèrement charnu. Comment qualifier ces odeurs ? La terre, les feuilles, toutes les manifestations du renouveau, tout le vivant qui pointe en millions d’infimes organismes (bourgeons, pousses timides, fleurs frigorifiées, insectes, parasites) réagit à la baisse de température, exhale, réchauffe l’air. Dans la lumière et la température, quelque chose change dont les saveurs sont malaisées à décrire, mais elles sont là, elles existent. Un mouvement est lancé : au début l’hiver prédomine, étale, avec juste un reflet printanier, incertain, peut-être un reflet d’années précédentes qui remonte. Puis, au fur et à mesure que l’air se réchauffe, que la végétation se développe, de jour en jour, la proportion s’inverse et, même dans les premières heures déjà chaudes, l’aura hivernale reste présente. Les jets de houblon, c’est comme si je croquais un filament de cette lumière, entre hiver et printemps, un fil de ces saveurs du froid refluant. C’est là, ça marque un passage, sans rien d’évident. – La recette. – Je n’en avais pas en quantité suffisante pour les préparer en entrée, rassemblés en nid surmonté d’œufs mollets et de mousseline. Je les ai servis en accompagnement d’un poisson, citronnés, pochés et ensuite enrobés d’une crème réduite et enrichie d’un peu d’oseille du jardin, préalablement fondue. La mousseline, préparée avec le jus de cuisson, garnissait la chair du saint-pierre. La sauce les estompait trop, l’oseille ayant un goût prononcé. Néanmoins, sous cette couverture, croquants, ils étaient bien annonciateurs du printemps, des traits, de fines tiges blanches irrégulières, elles-mêmes tordues d’avoir cheminé en terre à la recherche de la lumière,   à la saveur blanche aussi, presque neutre comme ce point où lumière d’hiver et lumière de printemps sont jointes, quasiment indistinctes, commençant seulement à se séparer, à partir chacune de leur côté. Pour que s’engendre une nouvelle marée lumineuse. (Sinon, pour les jets de houblon, il faut se donner une habitude, rentrer dans le rite annuel de leur apparition – une apparence entre germes de soja et racines de chiendent– , pour que leur particularité s’imprime réellement.) – Filaments de chair et lumière, lézardes dans l’hiver étale. – François Jullien dans Philosophie du vivre (Gallimard) : « J’appellerai donc étale ce moment inverse de l’essor, où tout est parvenu au terme de son développement, est patent et coïncide : celui de la définition et de l’énoncé, logos –est-ce pour autant celui de la vérité ? Où tout est complètement offert, évident, saturant, mais, de ce fait, ne travaille plus ; par suite aussi, comme sur la toile, se voit certes, mais n’apparaît plus. Ce face-à-face immobile, n’offrant plus de biais, ne découvrant plus de prise, se stérilise : un tableau « fini » (qui n’est plus en procès). Mer étale : elle a cessé de monter et ne descend pas encore. « La mer était étale, dit Hugo, mais le reflux commençait à se faire sentir. » Oui, il faut, en effet, que le reflux commence à se faire sentir pour que cet étale lui-même apparaisse ; que le retrait commence, ne serait-ce que discrètement, d’opérer, pour qu’une telle évidence puisse émerger. Un navire est dit également étale : au point mort, qui n’avance ni ne recule plus. » Si j’avais été déçu par mes premiers jets de houblon (j’en suis probablement le principal responsable), quelque chose de leur passage dans la bouche, subsistait. Ténu. Et la lecture de quelques pages de François Jullien, dont ce passage est extrait, m’a entraîné dans une réflexion-méditation où j’ai, en quelque sorte, retrouvé quelque chose des jets de houblon, une idée de leur saveur qui est autant une consistance d’une discrétion telle que, parfois, le parfum de certaines terres remuées ou d’une sève à même une tige arrachée et mâchonnée au cours d’une promenade, imperceptible et pourtant tenace. Un goût différé, que l’on retrouve par une lecture, un autre plat, un paysage, une musique, un tableau, c’est aussi souvent ainsi que l’on pénètre certaines œuvres qui avaient laissé indifférent. Ce temps du différé, par exemple, est rarement pratiqué par la critique, pressée de juger, d’accompagner le mouvement de l’actualité qui compte. (PH)

Tout sur les jets de houblon. –

Anticylone

La victoire (éphémère) du beau temps sur la grisaille! L’impression de n’avoir plus vu depuis longtemps un trait de soleil matinal se poser dans l’herbe, la lumière franche (qui donne réellement l’impression d’un jour qui se lève, nouvelle page à remplir) traverser les brumes et brouillard pour s’immiscer dans le jardin, illuminer des branches, colorer des floraisons tardives, dérider des feuillages. Ce premier soleil est aveuglant, réverbéré par la quantité d’eau dans l’air et sur les plantes. Derrière la boule de lierre, les asperges ressemblent à des bouquets d’argent liquide, vaporisé en fontaine gelée par la surprise solaire.