Archives de Tag: lumière

Printemps à tombeau ouvert (fantaisie, quoique).

Le beau temps exceptionnel d’avril crée l’illusion d’absorber au maximum le renouveau, d’avaler un printemps survolté, aux saveurs décuplées, speed. Il va très vite, il (se) consume à grande vitesse. C’est un brasier de fraîcheur, excessif. La semaine passée, très tôt sur la route, je découvre une dizaine de gros hannetons écrasés, dans un périmètre de 5 mètres carré. Le carnage était récent. Avaient-il été aveuglés par les phares de voiture ? Morts ou vivants, je n’en avais jamais vu autant, en une fois. Quel gaspillage sinistre au cœur de la profusion de nouvelles vies ! Le printemps va si vite qu’il est difficile de se sentir synchro avec ses phases et palpitations. Un peu comme lorsque l’on rentre dans l’eau froide et vive d’une rivière et qu’on se sent en décalage complet (c’est ce qui est bon) avec l’élément naturel. Les illuminations des pommiers et cerisiers ont été électriques, flashantes comme jamais, presque hystériques. De loin, les silhouettes projetaient leurs fontaines de confettis givrés, éphémères. Surgies de l’hiver. Mais, pas le temps de se retourner, en quelques jours, les fleurs flétrissent, les pétales se répandent en averses mélancoliques, sporadiques. La floraison de certains arbustes contemplée encore verte au bout de leur tige, une semaine après, s’épanouit pimpante et, après encore deux trois jours, est lourde de pollen friable qui commence à se répandre. Tandis que les relents du muguet précoce, à midi, sont entêtants dans tout le jardin, les chemins sentent le lilas, les campagnes l’aubépine. La production florale est d’une profusion impressionnante. Au moindre coup de vent, quand un orage passe au loin, on croît être atteint par une rafale de grosses gouttes, c’est un érable qui drache de petites fleurs vertes, délicates. Chacune évoque un sceptre et une couronne, une fine tige, un calice fragile, 8 filaments graciles, des antennes dotées d’yeux d’insectes. Ces fleurs, rassemblées, amassées – quelques coups de râteau et il y a de quoi bourrer plusieurs coussins-, ressemblent à de la charpie de dentelles précieuses. La débauche de blanc immaculé, le blanc pourri, le jaune pissenlit piquetant les pâtures d’un vert pétillant, le bleu mauve des myosotis au pied des arbres, les senteurs d’aubépine et de muguet, les clameurs d’oiseaux au petit matin, leurs solos singuliers et déchaînés au crépuscule du soir, ce sont des goûts qui se conjuguent en nous imprégnant et qui ouvrent l’appétit, donne envie de les manger. C’est souvent aux premiers beaux jours, de jardiner au plus près des herbes, des premières fleurs, que l’envie d’une salade de pissenlit s’installe comme une obsession. Ces saveurs multiples (couleurs, parfums, formes, bruits, chants d’oiseaux), volatiles, émulsionnées par le printemps, et pour la plupart, imparfaitement identifiées, attisent et cuisinent l’appétit de vivre (ou non) et se transforment en désir de cuisiner, pourvu que l’on trouve la recette en accord avec cette explosion de verdeurs parfumées, relevées, piquantes. Manger l’air du printemps – cet air tout neuf, récent, et chargé de principes vivants, de semences – , par la grâce d’un menu conjuguant ses tonalités particulières, est autant une recherche d’harmonie que de ralentissement. Filtrer dans ce bouillonnement, très concret et pourtant totalement immatériel, quelque chose de comestible et le fixer dans une assiette, dévorer ce qui nous dévore (vieille histoire banale, mais actualisée de manière très particulière dans cette saison pressée, presque agressive dans ces flux multiples qui stimulent tous les sens). Et depuis que le processus d’un printemps survitaminé s’est enclenché et est passé à une vitesse supérieure, je suis hanté par deux plats essayés, il y a plusieurs années et qui me reviennent comme si c’était le moment ou jamais de les servir dans le contexte idéal, où lumières, couleurs, odeurs, textures de l’air et bande sons viendraient en souligner la justesse de conception et amplifier leur richesse gustative. En premier lieu, du râble de lapin (désossé, bien nettoyé par le boucher), saisi et enrobé dans du beurre chaud et à peine cuit au four, tendre et intact, nappé d’une sauce de fond de volaille et fond de veau réduits où remontent le citron en sirop et le basilic concassé, servi avec une jardinière de mange-tout, petits oignons, ramonasse et courgette juste poêlés, croquants. Pour arroser ça, un Cornas tout naturel (Domaine Vincent Paris). En second lieu – pas le même jour !- des coquelets printanière pochés dans le bouillon, posés sur des asperges, haricots, mange-tout, épinard et carottes revenus dans la graisse d’oie, arrosé de bouillon qu’on laisse évaporer en y ajoutant persil et sarriette. Mais ce qui fouette les dimensions printanières de ce plat très simple, c’est la vinaigrette à l’huile de noix qu’on y répand au moment de servir (avec le même Cornas !). Ce sont deux recettes de Pierre Wynants. Comme on pourrait le dire en écoutant une symphonie, en regardant un tableau, il a très simplement exprimé quelque chose que l’on pourrait appeler, en raccourci, l’âme du printemps. Mais ce qui m’intéresse est de faire l’expérience de la perméabilité entre différents ressentis, une saison, un repas, les saveurs d’une atmosphère dans la nature qui deviennent mangeables grâce à un livre de cuisine. Par exemple. Comment une même émotion se traduit en changeant de registre. C’est quelque chose – une aptitude, une ouverture ? – qu’il faudrait laisser se manifester plus souvent dans les disciplines intellectuelles, philosophiques, artistiques, culturelles. Ces passages d’un registre à l’autre introduisent des respirations, des écarts, du vide, du temps libre, de la distance entre les choses, de cette distance nécessaire à ressentir, à trouver quelque chose à dire, à exprimer. Même s’il s’agit de syncopes imperceptibles – faut s’aligner sur ce printemps supersonique -, c’est indispensable, c’est l’air dont se nourrit l’imagination. Voici ce qu’en dit Deleuze cité par Yves Citton : « Un cerveau, c’est du vide. Ça veut dire exactement que, au lieu que la réaction s’enchaîne immédiatement à l’action, il y a un écart entre l’action subie et la réaction exécutée. Ça ne s’enchaîne pas. Et c’est pour ça que la réaction peut être nouvelle, et imprévisible. Le cerveau désigne uniquement un écart de temps, un écart temporel entre l’action subie et la réaction exécutée. » Ce vide, ces écarts peuvent prendre de multiples formes : ils peuvent aussi se manifester et rester sans suite apparente, être enregistrés et mis en veilleuse dans la mémoire avant de rejaillir, de s’associer à une autre image, à un son, une phrase et ainsi, de se transformer en autre chose. C’est le flux lumineux matinal embrasant la ramure naissante d’un catalpa et qui laisse sans voix. On verra plus tard. Ce sont les traits du soleil qu’une vieille tasse absorbe et réfléchit sur la table, en arc de cercle approximatif, géométrie fantaisiste. Ce n’est pas simplement la surface extérieure de la tasse qui envoie des reflets inanimés mais, semble-t-il, la manière dont elle absorbe et fait tourner les rayons de soleil dans son corps creux de porcelaine, qui lui permet ainsi de projeter des feux animés, tremblants. Image qui me fait penser à la lanterne magique de Proust. Ce rapprochement qui m’enchante mais que je n’élucide pas (paresse du petit-déjeuner), je prends plaisir à l’enfouir à l’état brut, pour plus tard et, de la sorte, c’est aussi un écart dont le cerveau fait provision, dont il se servira un jour ou l’autre, gardant ainsi du grain à moudre (et il en faut). (PH) – Domaine Vincent Paris

Publicités

filaments, printemps et firmament (jets de houblons)

Des jets de houblon. Quel goût ça a ? Quelle trace laissent-ils dans votre mémoire gustative ? J’en ai goûté pour la première fois et je continue à les chercher, je les discerne avec hésitation… – Bascule de saison. – L’hiver était arrivé à son terme, il avait envahi tout l’espace vacant, percé jusqu’à l’os des choses. L’hivernal avait rempli le vide, vider le plein, pénétrer la vie jusqu’à la fatiguer, il avait atteint donné son amplitude maximale, étale, comme une lente marée qui recouvre tout, va jusqu’au bout de son essor. Cela ne se mesure pas en rigueur d’éphémérides, records d’épaisseurs neigeuses ou exploits du gel. La nature, tout autant que les corps et les esprits, étaient saturés d’hiver, de trop coïncider, à la longue, avec le froid et le manque de lumière. Une saison prête à basculer. La lumière, à certains moments, est agitée. Quelque chose reflue, quelque chose arrive. Elle est toujours blanche et froide en même temps que, voile transparent, une subtile carnation la réchauffe par en dessous, en retrait. Là où se prépare le bond en avant de la nouvelle saison. Le froid du matin, proche de zéro degré voire en dessous, n’exalte plus comme une lampée d’alcool blanc sorti du congélateur, et dont on cherche à identifier l’arrière-goût là où il arrache. Ce n’est plus un froid immaculé, désert. Il commence à être parfumé. De même qu’au crépuscule du soir, quand la fraîcheur revient, le froid n’est plus désincarné et sec. Il est parcouru d’odeurs, il devient légèrement charnu. Comment qualifier ces odeurs ? La terre, les feuilles, toutes les manifestations du renouveau, tout le vivant qui pointe en millions d’infimes organismes (bourgeons, pousses timides, fleurs frigorifiées, insectes, parasites) réagit à la baisse de température, exhale, réchauffe l’air. Dans la lumière et la température, quelque chose change dont les saveurs sont malaisées à décrire, mais elles sont là, elles existent. Un mouvement est lancé : au début l’hiver prédomine, étale, avec juste un reflet printanier, incertain, peut-être un reflet d’années précédentes qui remonte. Puis, au fur et à mesure que l’air se réchauffe, que la végétation se développe, de jour en jour, la proportion s’inverse et, même dans les premières heures déjà chaudes, l’aura hivernale reste présente. Les jets de houblon, c’est comme si je croquais un filament de cette lumière, entre hiver et printemps, un fil de ces saveurs du froid refluant. C’est là, ça marque un passage, sans rien d’évident. – La recette. – Je n’en avais pas en quantité suffisante pour les préparer en entrée, rassemblés en nid surmonté d’œufs mollets et de mousseline. Je les ai servis en accompagnement d’un poisson, citronnés, pochés et ensuite enrobés d’une crème réduite et enrichie d’un peu d’oseille du jardin, préalablement fondue. La mousseline, préparée avec le jus de cuisson, garnissait la chair du saint-pierre. La sauce les estompait trop, l’oseille ayant un goût prononcé. Néanmoins, sous cette couverture, croquants, ils étaient bien annonciateurs du printemps, des traits, de fines tiges blanches irrégulières, elles-mêmes tordues d’avoir cheminé en terre à la recherche de la lumière,   à la saveur blanche aussi, presque neutre comme ce point où lumière d’hiver et lumière de printemps sont jointes, quasiment indistinctes, commençant seulement à se séparer, à partir chacune de leur côté. Pour que s’engendre une nouvelle marée lumineuse. (Sinon, pour les jets de houblon, il faut se donner une habitude, rentrer dans le rite annuel de leur apparition – une apparence entre germes de soja et racines de chiendent– , pour que leur particularité s’imprime réellement.) – Filaments de chair et lumière, lézardes dans l’hiver étale. – François Jullien dans Philosophie du vivre (Gallimard) : « J’appellerai donc étale ce moment inverse de l’essor, où tout est parvenu au terme de son développement, est patent et coïncide : celui de la définition et de l’énoncé, logos –est-ce pour autant celui de la vérité ? Où tout est complètement offert, évident, saturant, mais, de ce fait, ne travaille plus ; par suite aussi, comme sur la toile, se voit certes, mais n’apparaît plus. Ce face-à-face immobile, n’offrant plus de biais, ne découvrant plus de prise, se stérilise : un tableau « fini » (qui n’est plus en procès). Mer étale : elle a cessé de monter et ne descend pas encore. « La mer était étale, dit Hugo, mais le reflux commençait à se faire sentir. » Oui, il faut, en effet, que le reflux commence à se faire sentir pour que cet étale lui-même apparaisse ; que le retrait commence, ne serait-ce que discrètement, d’opérer, pour qu’une telle évidence puisse émerger. Un navire est dit également étale : au point mort, qui n’avance ni ne recule plus. » Si j’avais été déçu par mes premiers jets de houblon (j’en suis probablement le principal responsable), quelque chose de leur passage dans la bouche, subsistait. Ténu. Et la lecture de quelques pages de François Jullien, dont ce passage est extrait, m’a entraîné dans une réflexion-méditation où j’ai, en quelque sorte, retrouvé quelque chose des jets de houblon, une idée de leur saveur qui est autant une consistance d’une discrétion telle que, parfois, le parfum de certaines terres remuées ou d’une sève à même une tige arrachée et mâchonnée au cours d’une promenade, imperceptible et pourtant tenace. Un goût différé, que l’on retrouve par une lecture, un autre plat, un paysage, une musique, un tableau, c’est aussi souvent ainsi que l’on pénètre certaines œuvres qui avaient laissé indifférent. Ce temps du différé, par exemple, est rarement pratiqué par la critique, pressée de juger, d’accompagner le mouvement de l’actualité qui compte. (PH)

Tout sur les jets de houblon. –

Café de la gare, point de fuite

Le damier patiné du carrelage, strié éclaboussé de rayons de soleil, captive le regard, c’est un motif qui absorbe et repose. C’est une surface de revenances aussi : combien en avons-nous connu, foulé, de ce motif classique, dans des écoles, des administrations… Le buffet de la gare est à l’ancienne, une pièce d’anthologie, vaste comme une Maison du Peuple. Un fort sentiment de déjà vu, de retrouvailles. On s’y croit facilement dans un temple du terminus (on y serait défait de tout, plus de marche en avant, plus de départs, plus de retour), à l’écart du temps. Derrière  le comptoir, de hautes peintures défraîchies représentent le barrage de la Gileppe, la vie traditionnelle dans les Fagnes, un château dans la gloire de ses armes moyenâgeuses. Ce sont des fleurons de la vie touristique régionale et pourtant on dirait des scènes de vie d’une autre époque et d’autres contrées lointaines. Le barrage de la Gileppe évoque les bancs de l’école, les excursions scolaires. Ces dessins, malgré leur piètre qualité, font rêver! Au cœur de cette journée baignée d’un soleil vif, on est frappé, en entrant ici, des colonnes de fumées qui s’élèvent et confinent le rayonnement solaire (lui infligent un effet de retournement). La tabagie obscurantiste accentue l’effet d’un recul de la raison comme d’un retour vers des époques antérieures. (Se rappeler que le cours du temps n’est pas uniforme.) Avec l’effet du contre-jour, la photo restitue un climat nocturne, le négatif de ce que l’on pouvait voir mais le reflet fidèle de l’impression ressentie. Un monsieur âgé est complètement « parti » dans un cocktail historique : café, cigarette, polar. Il ne semble pas être un voyageur immobilisé là entre deux correspondances, ce n’est pas un « pas perdu », usager des services de chemin de fer. Il est là pour fumer, lire et avaler du café, s’oublier, voire se perdre. Fascinant et attachant tellement il est « vrai » tout en étant caricatural, intemporel. Sur les quais, l’air est vif, léger, pétillant d’une presque démesure printanière, l’effet d’une délivrance sans limites. Au bout des voies, il n’y a rien, un éblouissement, un embrassement immatériel, l’horizon transformé en vapeurs aveuglantes auxquelles conduit une ligne mélancolique. Des fumigènes qui semblent spirituelles par rapport à ceux qui remplissaient le café de la gare. L’appétit du départ, l’envie de disparaître, basculer dans ce genre d’ailleurs brumeux, étincelant, en lisant sans fin un livre jamais décourageant (mais sans café, sans cigarette). Je retrouve le même point de fuite, incertain et blanc, juste une évocation – un spot, un flash – qui se reflète sur la peau d’une poire trop mûre, mélancolique. (PH)