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Le philosophe, la grâce, le gonzo

Giorgio Agamben, « Nudités », Bibliothèque Rivages, 191 pages, 2009

agambenCertains lui reprochent son « pessimisme politique », il ne faudrait pas l’y réduire. Les textes réunis dans « Nudités » sont excitants d’idées agitées, construites finement. Ils donnent quelques coups de fouet stimulants, loin de toute complaisance pessimiste. Sa pensée permet d’exploiter la négativité, en tout cas de ne pas la brimer, elle participe d’une dynamique constructive, son énergie noire est indispensable à « l’autre ». « Car ce n’est pas seulement la mesure de ce quelqu’un peut faire, mais aussi et surtout la capacité qu’il a de se maintenir en relation avec la possibilité de ne pas le faire qui définit le niveau d’action ». Ou bien : « Les modes par lesquels nous ignorons une chose sont aussi importants sinon plus que les modes par lesquels nous la connaissons… (…) … l’articulation d’une zone de non-connaissance soit la condition – et, en même temps, la pierre de touche – de tout notre savoir. » Comment on découvre, on apprend en jouant avec ses manques, en progressant avec le défaut. (Ce qui me faisait penser, par exemple, que ma tentative d’exprimer quelque chose, hier, sur le CD d’Andrea Parkins, ne parvenait pas à s’extraire de la non-connaissance.) Agamben scrute les entrechocs, le travail des contraires, comme lorsqu’il analyse l’évolution scientifique et policière de la notion d’identités. Les mesures biométriques qui servent à certifier que « nous, c’est bien nous et personne d’autre », à prouver notre unicité, ne nous parlent pas, ne coïncident pas avec les représentations mentales par lesquelles nous nous (re)connaissons, nous pouvons nous présenter socialement. Il se produit ainsi un grand écart entre l’être et le fichage. « Si mon identité est désormais déterminée en dernière analyse par des faits biologiques qui ne dépendent en rien de ma volonté et sur lesquels je n’ai pas la moindre prise, la construction de quelque chose comme une éthique devient problématique. » « La nouvelle identité est une identité sans personne… » Le sens des formules étayées secoue, procure le plaisir d’un appel clair à revenir à l’essentiel en mesurant combien, dans la saturation informatinnelle quotidienne, toutes ces questions sont noyées, malmenées, massacrées. C’est tout l’impact du texte « nudités » qui examine le statut du nu omniprésent dans notre société. La nudité, l’exemple type de la chose que l’on ne voit, qui ne se voit pas, de l’invisible. Avec pour preuve l’expérience de ces installations de Vanessa Beecroft exposant des ensembles de femmes nues dans l’espace muséal : la plupart du temps, ce qui en résulte est le sentiment d’un rendez-vous manqué, de quelque chose d’impossible à voir alors même que tout semble fait pour le montrer sans voile, sans pudeur, sans rien. Pourtant, la nudité ne semble pas s’y trouver. De même que dans le striptease : « Evénement qui n’atteint jamais sa forme complète, forme qui ne se laisse jamais saisir intégralement dans son surgissement, la nudité est, à la lettre infinie, elle ne finit jamais de survenir. » Pour saisir comment notre inconscient conditionne notre capacité à percevoir la nudité, l’auteur opère un savant détour par les textes de la Bible. De quoi étaient faits les corps d’Adam et Eve avant le péché, couverts d’un « vêtement de lumière », et comment vivent-ils la découverte de leurs corps nus, avec quelles conséquences. J’ai toujours une certaine répulsion à m’imaginer que les origines de la pensée sont en partie dans ces constructions imaginaires élaborées en fonction de l’existence de dieu. Mais passé ce premier mouvement de rejet et considérant qu’il s’agit, dieu ou pas dieu, d’élaborations pour essayer d’organiser et de comprendre, il faut bien reconnaître que les manières de formuler les choses, dans cette tradition religieuse, façonne encore notre manière de penser, de questionner le corps, la nudité. C’est tout l’intérêt de cette archéologie. Et il souligne cet héritage religieux jusque dans l’œuvre de Sartre quand celui-ci questionne la nudité, à propos de la notion d’obscène et du sadisme : « Il le fait dans des termes qui rappellent si bien les catégories augustiniennes que si l’héritage théologique présent dans notre vocabulaire de la corporéité ne suffisait pas à l’expliquer, nous pourrions penser que cette proximité est intentionnelle ». Ce qui habite le corps et l’habille, ce sont autant ses intentions que ses mouvements, sa manière d’être toujours en situation, enveloppé d’un sens invisible, mouvant (manteau de lumière), ce rayonnement de personnalité qui fait que l’autre est irréductible à la chair dont il est constitué, doté de grâce, « rien n’est moins « en chair » qu’une danseuse ». L’obscène vers quoi tendent les manœuvres du sadique, c’est la violence de contraindre l’autre à s’incarner dans sa chair dépouillée de grâce, révélant « l’inertie de la chair ». Cette inertie qui culmine machiniquement dans le flot de production gonzo… Voilà, en raccourci, déjà, des catégories pour parler autrement de la pornographie dans les médias au lieu d’y perpétrer l’antique attitude bourgeoise qui consiste à « condamner » tout en effectuant des clins d’yeux coquins au nom de l’absence d’hypocrisie ! (À propos, dans Libération de ce mercredi 21 octobre, Olivier Séguret écrit pour la deuxième fois un article sur le retour des Hot d’Or, un deuxième article en tout point semblable au premier, où je retrouve cette affirmation qui me sidère toujours : le cinéma porno est indispensable au cinéma tout court !? Point de vue souvent exprimé, soulevant chaque fois chez moi une perplexité totale et qui voudrait que ce que l’on prend pour une liberté plus grande du fait que « les choses sont montrées, là » et ailleurs cachées, serait aussi un laboratoire cinéphile ! Mais Olivier Séguret est cette fois plus explicite dans ce registre : « … le film porno a été un éclaireur du cinéma, anticipant ses métamorphoses et lui ouvrant de nombreux chemins. Il a amorcé l’ère de la VHS puis celle du DVD, expérimenté le relief et le Blu-Ray, s’est emparé des caméras numériques avant tout le monde… » Ah bon, l’économie du X a été un modèle innovant pour l’économie cinématographique « classique », rien à voir avec l’innovation cinématographique. Atteint de pessimisme politique, probablement, mais il avance de quoi sortir de la médiocrité dont les médias font preuve chaque fois qu’ils entendent informer sur l’industrie du cul, incapables qu’ils sont de travailler à partir d’une pensée du nu, mais réagissant à un monde de (com)pulsions.)  L’avant-dernier chapitre traite du sens de la fête comme art du désoeuvrement. Un art de plus en plus difficile à pratiquer dans un environnement de saturation consumériste. Evoquant une fête antique qui consistait à « expulser la faim de bœuf », une manière de se gaver, de manger de grandes quantités presque sans faim, Agamben établit des parallèles avec les troubles actuels de l’alimentation, boulimie et anorexie, « dans le syndrome boulimique, c’est comme si le patient, en vomissant la nourriture immédiatement après l’avoir absorbée, et presque sans s’en rendre compte, vomissait en fait déjà pendant qu’il dévore, vomissait et désoeuvrait cette faim animale » et analyse les conditions qui permettent, en se désoeuvrant, de conserver le sens de la fête. Au passage, signalons un formidable éclairage sur le château de K. qui donne envie d’en reprendre la lecture, de faire retour au texte avec promesse d’en ressaisir de nouvelles dimensions. Relecture qui, finalement, en fouillant aux origines romaines du terme et de la fonction d’arpenteur, Agamben projette le personnage à l’interférénce des confins, des limites, de tout ce qu’il a à mesurer dans l’existence entre précisément les autres thèmes du livre : identité, pouvoir, corps, nudité, connaissance, non-connaissance, et plus spécialement les frontières qui traversent ces lieux d’identification du vivre ensemble en instituant un haut et en bas. Dans le système nerveux de ce système de frontières à arpenter, à cadastrer, Kafka situe ce qui torture l’être par excellence… En faisant le lien avec l’histoire, en sondant les langues, en scrutant l’actuel, il me semble que le philosophe met à disposition des outils tranchants. Méditations critiques et élégantes sur des notions cruciales comme la contemporanéité, l’identité, le pouvoir, le corps, la nudité, la fête, l’impuissance…  (PH)

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