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Brésilienne (3)

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En vitesse une petite pause, je me faufile dans la clientèle immuable de Mokafé, en partie un peu figée par l’âge, vieillesse dynamique qui cultive le goût de sortir et de se retrouver au bistrot pour le côté social (on fait sa toilette, on raconte, on écoute), en partie touristique (pour eux on est tous typique), en partie milieu d’affaires (l’un ou l’autre repas autour d’un contrat), en partie branché (look cultivé, livres, intérêt pour le programme de Filmer à tout Prix), et je trouve une place sur banquette face à la fenêtre. La fois précédente, la brésilienne était très blonde, lumineuse et vaporeuse, expansive, cette fois-ci elle est dense, compacte, un peu ramassée sur elle-même, plutôt brune un brin introvertie, pas bavarde. Mais tout est à sa place, densité élastique de première fraîcheur. La peau est particulièrement bien garnie, dorée et croustillante et poudreuse à certains endroits. Elle est particulièrement agréable à couper, les tranchent se détachent en restant homogène bien que tremblantes, les dents du couteau laissent de belles traces dans la crème consistante et moelleuse à la fois, la surface lisse et crémeuse se couvre d’une légère humidité. Elle est ma foi vite avalée tout en épinglant quelques phrases et idées dans la (petite) provision de lecture. Dans « Le Monde des Livres », l’attention attirée par l’article sur Michel Meyer : « Il nous faut questionner le questionnement. » Il vient de publier « Principia Rhetorica. Une théorie générale de l’argumentation’ , livre où il réfléchit sur les usages modernes de la rhétorique, l’art de séduire. Particulièrement utile dans une époque où la publicité occupe une place si importante et tend à modifier notre faculté à questionner (donc s’interroger), la publicité escamotant la question en donnant la réponse (convaincre que les questions sont résolues). Approche intéressante, parce que mobilisant une autre discipline que celles habituellement utilisées pour critiquer le fonctionnement du marketing, d’une problématique préoccupante. Le besoin de regards neufs, de créateurs qui renouvellent les manières de poser les questions. C’est un besoin très vif dans le domaine où il convient de dynamiser la culture ou, plutôt, l’appétit culturel, de donner envie de structurer autrement son désir de culture. À ce besoin semble bien répondre Jay Winter avec ses recherches qui donnent lieu à l’édition de « Entre deuil et mémoire. La grande guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe ». Il soumet à la question une idée reçue selon laquelle la guerre de 14-18 et ses horreurs aurait engendré, par réaction, de nouvelles esthétiques, la modernité. Il souligne que la modernité artistique était active avant la guerre et que celle-ci, bien au contraire, a stimulé un besoin de formes et d’esthétiques traditionnelles pour contribuer au travail du deuil, à la consolation. Il y a bien coexistence d’esthétiques. Il en sera autrement après la deuxième grande guerre où le choc sera plus profond d’une horreur bien différente. Surtout, au niveau de la méthode, Jay Winter pratique l’étude comparative entre pays, alors que le marché des publications historiques est de plus en plus « nationaliste ». Voilà un penseur-chercheur qui travaille de façon internationale (européenne), encourage les pratiques collectives pour décloisonner la manière de faire l’Histoire des intérêts nationaux, il faut les encourager. Résister à la crise actuelle, ça commence par se donner des outils d’analyse pour résister aux idées trop faciles, trop facilement propagées. Et à ce titre, un beau petit livre rouge pétant sur l’étal : « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières » de Frédéric Lordon (Raison d’Agir). Ce n’est pas le genre d’ouvrage vite publié, par opportunité avec un grand sujet de société vendeur, avec quelques prises de positions de type « plateau de télévision ». On peut dire que Frédéric Lordon est sur le coup depuis longtemps et son nouveau livre est certainement une référence pour y voir plus clair. Rappelons qu’il avait publié en 2000 : « Fonds de pension, pièges à con » et en 2003, lors de la crise précédente « Et la vertu sauvera le monde… Après la débâcle financière, le salut par l’ »éthique » ? ». L’un et l’autre chez Raisons d’Agir, petits bouquins bien foutus, intelligents et pas chers (collection militante créée par Pierre Bourdieu). Ces publications antérieures suffisent à affirmer : il était impossible de ne pas savoir ! D’autant plus que ce livre-ci, écrit donc avant que n’éclate au grand jour l’ampleur du scandale financier, semble tout à fait synchro avec l’effondrement, il en retrace de façon détaillée la genèse. Ça permet aussi de mesurer la profondeur et la complexité du système. Et que la régulation ne s’effectuera pas avec quelques déclarations politiques soucieuses de calmer l’électorat. Le projet de régulation de la finance, s’il se confirme, sera une guerre de tranchée. Pour s’en convaincre et donner le ton (élégant), une des premières phrases (chapitre « Le déni révisionniste » : « Avec le fatalisme équanime et distingué de ceux qui n’ont jamais eu à souffrir de la fatalité, The Economist décline le registre du « c’est ainsi » : « la crise est le prix de l’innovation », « les financiers ont découvert qu’ils avaient créé des risques qu’ils sont incapables de maîtriser. Ce n’est pas une raison pour condamner globalement le système : il est bien trop utile », et tout cela dit avec un impeccable flegme – en fait celui de qui n’a jamais eu à payer les pots cassés. » Ambiance.  Alimenter une réflexion critique de la crise, de l’histoire, oui, mais pas sans lien avec les littératures singulières ! Celles-ci stimulent les réceptions créatrices et exigeantes de tout texte… Je découvre, sur ce chapitre, un écrivain français dont j’ignorais l’existence (enfin, il est mort), dans un article de Libération : « Martinet, vol brisé ». Jean-Pierre Martinet est né en Gironde en 1944 et mort en 1993. « Qui voudrait nommer une rue du nom de Céline ou de Bernanos ? Jean-Pierre Martinet est de ces cépages-là. Du premier, il a le style, du second l’emportement salutaire et sombre. Écrivain de l’errance, de la mort et du degré alcoolique, Dostoïevski des bords de la Dordogne qui, après des études de lettres et de cinéma travailla à l’ORTF et fit divers métiers –dont critique et kiosquier-, cet écrivain d’une exigence extrême ne connut de son vivant que la reconnaissance d’un petit groupe d’inconditionnels. » (Didier Pourquery/Libération/ 7/11/08) Pour le vérifier, je n’ai trouvé chez Tropismes qu’un seul de ses titres réédités : « Ceux qui n’en mènent pas large » (Le Dilettante), « roman à la fois drôle et désespéré qui suit la dérive d’un acteur au chômage jusqu’au bout de la nuit avec, comme seule lumière celle, ténue, de son frigo vide. » Premières phrases entre une bouchée de brésilienne arrosée de café : « Maman regardait le ciel mais, de là-haut, personne ne le regardait, lui, Maman, il le sentait bien. Il était incollable sur la question. L’instinct du vrai professionnel. Aucune lumière sur lui, pas le moindre petit projecteur, rien. Personne ne bougeait derrière les nuages. Les machinos étaient silencieux, pour une fois. » À voir. Mais il faut d’abord que j’en finisse avant l’interminable Pynchon ! Déjà plusieurs romans piaffent… (PH)

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