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Sauf les mains

L’orphelin, Pierre Bergounioux, L’Imaginaire/Gallimard, 1992

Naissance de l’orphelin. – Ce n’est pas le portrait d’un orphelin parmi d’autres. C’est l’orphelin même, l’être par défaut, la personnification du défaut par rapport à l’autre, ce défaut indispensable pour se construire, se différencier. Ce défaut qu’il faut transmettre, que les pères doivent léguer. Et d’ailleurs, l’orphelin, ici, c’est autant le père que le fils. C’est toute la question de la filiation rendue chancelante. Cela commence simplement. Le narrateur se souvient de cet instant déclencheur qui libéra un défaut dévorant. Il a treize ans, il est en internat loin de sa famille et il voit, en imagination, son père mort, dans une rivière. Une prémonition. Il n’a aucun moyen d’être pris au sérieux ou de prévenir qui que ce soit pour empêcher que cela se produise. Donc, très probablement, son père est mort. On s’attend au récit d’une enfance bousculée, difficile. Mais tout bascule. Ce qui l’empêche d’exprimer et d’évacuer rapidement, en parlant, cette image du père mort, est une force très ancienne, portée par « les générations sans nombre qui avaient oublié, à cinquante ans, qu’ils avaient été des enfants, jusqu’à l’espèce de singe effaré auquel il prit fantaisie de supposer qu’il était non pas ce que les singes sont – des singes –  mais quelque chose ou quelqu’un dont les rêves, la douleur et l’impossibilité d’y remédier sont, à mille millénaires de distance, la conséquence. » Tout remonte au singe effaré. C’est dire le désarroi vertigineux qu’entreprend de décrire et calmer ce texte surprenant. Abrupt et enivrant. « C’est là-bas que s’est produit ce qui, à treize ans, me mit dans le cas et de voir mon père mort et de rester longtemps, un siècle durant, peut-être, sans savoir si je ne l’avais pas tué. » – La filiation rompue. – Quelque chose dans l’histoire a rompu le cours normal des générations, elles ne s’enchaînent plus, les pères et les fils sont désunis. Le grand-père du narrateur est mort à la « grande guerre » et son père a été privé du sens de la paternité lors de la seconde guerre mondiale. Deux générations de folle extermination qui laissent des « millions de types sans passé ni avenir et nous, quand ce fut notre tour, sans présent. » La paternité comme fondement social n’a plus aucune valeur. « Le monde étant ce qu’il est, il était sans doute probable, sans doute inévitable que le père de mon père disparût, prématurément avec un certain nombre de ses semblables, privant son fils de la capacité de se comporter, le moment venu, comme un père, c’est-à-dire comme quelqu’un qui a un fils, et conduisant, du fond de l’argile à laquelle il était depuis longtemps mêlé, le fils de son fils à se demander ce qu’ils furent … ». « Mon père avait besoin de moi, de mon abolition continuée pour demeurer ce que le sort l’avait fait – un orphelin de la grande guerre, le fils de personne qui ne peut admettre quelqu’un après lui. » Il y a surtout l’examen du poids qu’il y a à vivre après ça. « Le type qui s’amène après ça, il a intérêt à comprendre, d’abord pour rester dans son enveloppe de peau quand il lui semble qu’il s’apparente plutôt à une locomotive emballée qui ne rêve que de s’encastrer dans un arbre ; ensuite et surtout pour épargner un surcroît de douleur à un orphelin. Il peut peut-être comprendre. » – Séparation, destruction, construction. – Orphelin par défaut, il se construit dans la séparation et la destruction. « Le premier mouvement qui me soit propre, le seul que je veuille sans le devoir, c’est la séparation, la fuite. Ce n’est pas que je ne sois déjà séparé. Je n’occupe, du paquet de hardes, que ce qu’il faut pour persuader à un tiers qu’il y a quelqu’un dedans. » Il recherche l’apaisement dans la société des arbres, mais c’est peine perdue, même s’il a presque réussi à pénétrer leur écorce, se fondre dans leur bois. « L’obscurité régnerait de part et d’autre et, avec plus de temps, d’autres saisons, on serait assimilé à l’arbre, ni plus ni moins que les barbelés, clous, ferrailles qu’on leur plante dedans et qu’ils acceptent avec l’inaltérable patience du règne végétal. » Mais il ne peut se laisser sombrer sous l’écorce, ça ne le satisfait pas, il a d’autres poisons à libérer.  « J’envisageai donc insensiblement de me détruire, ni plus ni moins qu’on s’y résout quand on a découvert au jardin une vipère ou un nid de frelons qui grossissent chaque jour. On voit venir celui où le jardin ne sera plus qu’un grouillement d’insectes, qu’un serpent. C’est de ce temps que datent les entreprises au termes desquelles j’ai compté me quitter, disparaître. » C’est en s’échappant de la ville, en parcourant les friches qui les entourent, qu’il tente d’évacuer son trop plein de violence bouillante, en se défoulant sur la nature, jusqu’à l’épuisement. « C’est sur les ombelles mortes, les graminées desséchées par l’hiver qu’il va exercer ses sévices, répandre le contenu de la poche de poison qu’il a, qu’il est. J’allais de la sorte, brisant les tiges grêles, écrasant les genêts, rudoyant les rangs mal formés du gaulis de châtaignier, laissant à chacun des haillons de douleur, des fractions d’énergie. Je m’ouvrais dans le paysage où le soir jetait sa confusion un sillage de désastre et de débris, pareil, vraiment, à quelque machine à feu dévoyée, poussée de l’avant par la surpression des jambes comme des bielles, le souffle profond de la chaudière dans la poitrine, une aigrette de vapeur à la bouche, l’hiver, lorsqu’un rai fugitif de lumière jaune, frisante, perçait entre l’horizon et la sombre coupole de nuées qui avait pesé tout le jour sur la ville. » Il y a quelques pages parmi les plus belles qui soient dans cette tentative de raconter le désir de s’abriter dans l’arbre, sous l’écorce. – Le livre, enfoncer un coin dans le monde. – Il faut se donner une consistance, résister, se construire en l’absence de père mais avant tout construire son père, cet orphelin de guerre. Les livres et la lecture seront la matrice où macérer et maturer. « Je me croyais si étrangement conformé que je ne pouvais aimer que des arbres ou des morceaux de métal, si aimer revient à se tenir près de quelque chose ou de quelqu’un qui empêche qu’on se détruise. C’est pour ça que j’ai mis longtemps, dix-sept ans. C’est pour ça que je me souviens de ce jour, du matin où un livre m’offrit un moyen de durer dans un corps quand je n’envisageais plus d’avenir que dans un aulne, de l’air noir, une pique. Je me vois l’ouvrir d’un geste machinal, vers le milieu. Je me sens encore ouvrir la bouche, me pencher, assurer ma prise sur les plats de couverture et tout oublier, la tête enfouie dans l’espèce de coin engagé dans l’opaque épaisseur du monde… » Le livre qui éclaire progressivement l’opacité du monde mais qui ouvre aussi le lecteur : « Un livre m’ouvrit, comme un coin, à la dernière extrémité, la seule dimension où j’échapperais au dilemme de mes dix-sept premières années : cesser d’exister pour que mon père demeure ou devenir quelque chose qui le privât de repos. »  L’acte de lire est décrit en long et en large comme la confrontation ultime au réel et l’irréel. Une lutte corporelle, pas un repli dans un monde aseptisé des idées, le livre est un outil lourd, la lecture une activité de manœuvre, de terrassier, travailler le sol, déplacer des montagnes, des terres, des cailloux. « Il ne suffit pas d’ouvrir un livre qui a l’air de traîner comme un bout de ferraille, par terre, une miette sur la table. (…) Il doit devenir, entre nos mains, un coin auquel, d’ailleurs, par sa forme, il s’apparente, un outil engagé dans l’épaisseur du monde, l’ultime instrument pour se frayer une issue. Et pour l’empoigner, pour n’attendre plus que d’un peu de papier de ne pas choisir un destin d’arbre ou d’ombre, il faut sans doute qu’il y ait, devant, quelqu’un à qui on ressemble mais dont l’être repose, étrangement, sur notre destruction. » Mais finalement, malgré la première approche, le père n’est pas mort du tout. Il n’a cessé de vivre tout au long du récit, reflet d’une vie à ressasser ce lien au père. Au long du texte, et de sa violence, on n’hésite, c’est ambigu, parle-t-il d’un mort, d’un vivant, d’un mort vivant, l’a-t-il tué dans sa tête, l’enterre-t-il, le ressuscite-t-il !? Dans les derniers chapitres, le climat s’adoucit, le récit se normalise comme quand on s’extirpe d’un accès de folie. « Lorsque trente-quatre ans se furent écoulés et que je marchai à lui parce que nulle chose étrangère ne nous séparait plus, il dressa entre nus l’écran invisible, indestructible du temps. Il m’abandonna les années qui nous restaient, la douceur de parler, les occasions d’agir. Nous sommes restés séparés, différents, opposés. Il fut mon père de bout en bout et non pas, comme j’aurais voulu, comme je devais, un peu moi et moi lui, mon semblable, mon frère, dans la grande temporalité. » À la fin de l’avant-dernier chapitre, la transformation s’opère le narrateur révèle combien il est habité paisiblement par son père. « Je tiens du côté de ma mère. Nous ne nous ressemblons pas, mon père et moi, sauf les mains, qu’on a sous les yeux où elles n’arrêtent pas de passer, de voleter. C’est elles qui tiennent les livres auxquels on a demandé de nous éclairer sur la nature des choses qu’on n’est pas, elles qui saisissent les outils, des pièces oxydées, coupantes, incandescentes auprès desquelles on cherche – quand on n’a pas pu et qu’on ne peut pas vraiment savoir, ne plus vouloir – un brutal et fallacieux repos. Et ces mains qui intercèdent pour moi, que je continue de voir dans la changeante lumière alors qu’il n’est plus là, c’est celles de mon père. » Tout le reste, à rebours, peut être relu comme une description de mains en action. Alternativement étouffant et ressuscitant le père, passant de la haine à l’amour. Comme il n’a cessé de se le représenter mort, depuis l’internat, à treize ans, pour s’habituer à la disparition définitive qui immanquablement doit survenir un jour ou l’autre, pour avoir le plaisir de le faire renaître, de s’imaginer se sacrifier pour le sauver, se détruire à sa place. Et face au masque mortuaire, en quelques lignes, enfin une tendresse aussi immense que la détresse nue, comme une reconnaissance réciproque. Le texte est très dense, d’un style aussi brutal que délicat et soigné (antinomie étudiée pour produire l’effet explosif, terroriste, le plastiquage du père textuel), et aussi déstabilisant. Plus d’une fois, je ne savais plus où j’étais. Il faut relire, revenir sur ses pas, reprendre le livre et se l’appliquer comme un coin. J’ai choisi un certain fil pour rendre compte de ce qui se passe dans l’écriture. Mais il y a d’autres angles d’attaque, l’interprétation ne risque pas de tourner court face à telle complexité limpide condensée en 180 pages. Les commentaires et analyses entame à peine la minéralité brillante et révoltée des phrases, des images, du vocabulaire,de leurs enchaînements et intrication en forme d’armures primitives (un primitivisme fait d’écailles très évoluées)! Par exemple, tout le développement sur Flaubert, point de vue tonique sur la vocation, le style de ce monstre littéraire en lien avec sa relation au père que Bergounioux met en parallèle avec le personnage de son récit, à lui seul, mériterait d’être étudié, exploré, enfin il faut s’y arrêter pour en retirer toute la richesse. Il y avait longtemps que la littérature (encore plus française) ne m’avait fait l’impression d’une telle altérité si proche, presque hermétique, fière de ses aveuglements, altière dans ses obscurités. L’auteur est généralement présenté ainsi : « Pierre Bergounioux, né à Brive, est professeur de lettres modernes ». (PH) – Vidéo : en lecture au théâtre de l’Odéon

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En attendant Silaz

Hélène Lenoir, « La Folie Silaz », Les Editions de Minuit, 220 pages, 2008

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Il faut expliquer le livre par ce qui ne s’y raconte pas et que toute la narration laisse entendre, allusive, l’acte originel qui, après un long travail, se traduit en cet acte d’écrire, de palper par les mots et les phrases les contours d’une scène, d’une relation. Contours palpés à travers les traces que ce passé a laissé dans les manières de vivre et de penser quelques personnages. Et l’on imagine que, sur le moment, les éléments de cette scène première se sont vécus sans démesure particulière. Le roman prend son sens dans l’impact démesuré que finissent par prendre quelques événements rares, ramassés dans une période courte de la vie de Carine. Un impact qui croît comme un cancer, à force d’interprétations, d’attentes trompées. Le texte sinueux enquête sur l’assimilation lente de toutes les dimensions traumatique de l’acte. Comment la collision avec le réel survient de façon banale et comment, avec le temps, ses répercussions s’amplifient comme une avalanche, comme une déviation au départ anodine, un simple changement d’itinéraire, mais qui se révèle bien plus tard « mortelle », fatale. Le roman et l’écriture d’Hélène Lenoir, l’air de ne pas y toucher, par petites phrases distantes, fouillent ces étranges blessures.  Au départ, une scène de séduction, violente. Brutale dans l’intensité de l’attraction et, presque, simultanément, celle de la répulsion. La force de la possession que l’on ne s’explique pas. « Il s’est assis sans rien dire à côté d’elle. Quand on lui a apporté son verre, il a commandé un double espresso, s’est allumé une cigarette sans filtre et la lui a tendue. Elle l’a prise. Il s’en est allumé une autre. Elle s’est sentie sa chose. Possédée, en cinq minutes à peine, parce qu’il se taisait, ne la regardait même pas en fumant tranquillement ce tabac fort dont elle n’avait pas la force de tirer une seconde bouffée. Elle ne pouvait pas non plus toucher à son verre alors qu’elle mourait de soif, ni décroiser ses jambes pour déplacer le classeur dont les bords lui entaillaient le ventre. Cette sensation de fondre tout entière comme les deux sucres qu’il s’était mis à dépiauter, à faire délicatement glisser dans sa tasse et à diluer en trois de cuillère dans son café brûlant. » L’attirance autant que la fuite, dans un cocktail paradoxal qui rend fou, peut-être d’ailleurs inspiré par la folie. Tant le personnage (Georges Silaz) à l’origine des tourments de Carine (mais aussi de sa sœur Muriel) reste inexplicable pour ses proches. Fou. La violence est déjà dans le genre de rapprochement entre Georges et Carine, rapport qui comporte une certaine charge de déviance. Entre une adolescence qu’il faut mettre à niveau en math et son professeur particulier. Quelque chose de fou, pas très balisé, où l’on voit bien le côté suicidaire, presque sublime de l’adolescente qui se sent défiée charnellement par une figure d’autorité, plus adulte, qui cherche à se donner de façon absolue, sans reste. Si, durant tout le roman, on parle de Georges comme d’un disparu, de quelqu’un qui se serait retiré du monde, c’est qu’il a bien fait le choix de s’engager dans une vie militante (l’humanitaire au Chiapas) plutôt que dans son amour. Choix qui résulte d’un conflit difficile à résoudre. Et qui a fait des dégâts. Ils ont quand même eu un enfant (Do) qui vit sa grand-mère, comme un être un peu indistinct, sans avenir particulier, sans devenir. Comme toujours dans les limbes, en attente de ses parents. Il est une sorte  d’appât que sa mère surveille, au cas où le père viendrait s’en occuper. Car si Carine a reconstruit sa vie loin de là, il s’agit d’une nouvelle vie qui repose bien sur ces fondations, un simple recouvrement. Elle est travaillée en permanence par ce qui la lie à ce passé. Essayer de comprendre, essayer que ça recommence. Évacuer le poids de cet énorme ratage, le poids d’une bêtise de jeunesse qui lui pourrit les tripes. C’est un texte friable comme du schiste. Avec beaucoup de petites strates, fines, longues, brisées, écrasées l’une contre l’autre. Comment la grand-mère s’accapare l’enfant. Comment le désir transgressif de l’adolescente irradie de lumière. Comment l’amante blessée et la sœur s’entraident et se haïssent. Comment le fils compense par la pire bouffe et la pire des sédentarisations téléphages. Comment la folie se transmet. Comment l’amant, le fils et le frère, perdu, imprévisible, injoignable, s’avère finalement, en fin de texte, plutôt facile à localiser et contacter pour quelqu’un de « normal », extérieur au drame originel… Mais les phrases d’Hélène Lenoir ne se perdent pas dans cette complexité, elles démêlent l’écheveau, dépouillent le complexe à la recherche du rien, pour ramener tout au rien. Elles donnent l’impression d’être rarement univoques, d’une seule pièce, plutôt basées sur la bifurcation et la duplicité. S’y croisent le narrateur et la pensée d’un personnage (sans toujours une ligne de démarcation très marquée, juste trois petits points, une virgule, le minimum de la ponctuation peut engendrer de grands changement d’orientation). Le discours direct et indirect s’y passent le relais. Le subjectif alterne à un commentaire objectif. Un acte et une contemplation. Une nature morte et une accélération événementielle. Un plan fixe et un travelling imbriqués. L’avant-plan et l’arrière-plan réunis. Monologues et dialogues peuvent empiéter les uns sur les autres. Un style très personnel, mais aussi un style très « édition de minuit ». (PH) Bibliographie.

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