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Lire la différence

Ingeborg Bachmann, « Œuvres », Actes Sud, collection Thesaurus

C’est intimidant de s’exprimer sur un auteur aussi capital. (Cette publication « Thesaurus », rassemblant nouvelles et romans inachevés, m’attire et ce n’est qu’après être secoué par la lecture que j’aurai la conviction qu’Ingeborg Bachemann avait déjà laissé une marque en moi.En fouillant je dénicherai en effet la première traduction de son roman « Malina », première traduction de Philippe Jaccottet, dans les rayonnages, perdus de vue. L’histoire que l’on noue avec des écritures, des textes, des narrations-objets est parfois surprenante.) – Le style, à première vue, n’a rien de spectaculaire, il est androgyne (comme disait Nathalie Sarraute quand on l’interrogeait sur la nature d’un style féminin : la bonne littérature n’a pas de genre.) Ses particularités se révèlent d’abord du côté des sources inspirantes. Ce qui la fait travailler. Le pays. L’enracinement historique, charnel et spirituel dans une géographie originelle, la Carinthie et Vienne. Comment le paysage paternel et la langue maternelle marquent, laissent des traces, lestent le corps et l’esprit, toutes les expériences futures. Et comment la géo-politique fait migrer et naviguer les destins à la surface de la planète, violence situationniste. Dans la nouvelle « Trois sentiers vers le lac » : « Car il avait une chose qu’elle savait parfaitement, c’était pourquoi les familles comme les Matrei devaient s’éteindre, et aussi que ce pays n’avait plus besoin de Matrei, que déjà son père était un vestige, et que certes Robert et elle avaient cherché refuge à l’étranger où ils avaient une activité comme les gens en activité dans les pays importants, et par l’intermédiaire de Liz Robert affirmerait la distance qu’il avait prise. Mais ce qui partout faisait d’eux des étrangers, c’était leur sensibilité, parce qu’ils venaient de la périphérie et que pour cette raison leur esprit, leur manière de sentir et d’agir étaient désespérément liés à cet empire de fantômes aux proportions gigantesques, et pour eux, il n’existait plus de bons passeports, car ne pays ne délivrait pas de passeports. » Voilà l’origine de cette écriture, ce sentiment d’étrangeté lié à une sensibilité différente, exilante. C’est premier territoire, volcanique, dont les ondes donnent une force inhabituelle à ces textes. La guerre, la violence. Il y a ensuite la gestion littéraire d’une autre onde de choc : ce que la guerre a révélé quant au potentiel d’horreur de la nature humaine. Ses poèmes, ses nouvelles et ébauches de roman sont un processus d’écriture pour interroger continuellement cette face sombre, même si, souvent, le sujet et le prétexte narratif en sont fort éloignés. Ce n’est jamais loin. « Beaucoup plus tard elle lut par hasard un essai « Sur la torture », écrit par un homme qui avait un nom français, mais qui était autrichien et vivait en Belgique, et elle comprit alors ce que Trotta avait voulu dire, car là se trouvait exprimé ce qu’elle même et tous les journalistes ne pouvaient exprimer, ce que ne pouvaient dire non plus les victimes qui avaient survécu et dont on publiait les dépositions dans des documents rédigés à la hâte. Elle voulait écrire à cet homme, mais elle ne savait pas quoi lui dire ni pourquoi elle voulait lui dire quelque chose, car il lui avait manifestement fallu des années pour percer la surface d’événements horribles, et, pour comprendre ces pages qui seraient lues par un petit nombre, il fallait s’appuyer sur autre chose que sur une petite frayeur passagère, car cet homme essayait de découvrir dans la destruction de l’esprit ce qui lui était arrivé et de comprendre comment un être humain avait pu se transformer et continuer à vivre, anéanti et conscient. » Ingeborg Bachmann explore tout ce qui a trait à cette relation entre anéantissement et conscience, sous toutes les formes imaginables. Même quand, dans une nouvelle tout à la fois alerte et grave, elle dresse le portrait d’une jeune femme qui ne vit réellement, n’est pleinement heureuse que dans les quelques heures passées au salon de coiffure (cheveux, manucure) qu’elle se paie au prix de gros sacrifices, pour rien, sans autre projet que de jouir de cet instant-là. Les découvertes de la psychologie et surtout de la psychanalyse ayant mis au jour de nouvelles possibilités de tortures mentales et d’assujettissement, le roman inachevé « Franza » (deuxième pièce de ce qui devait aboutir à une trilogie « Genres de mort »), raconte le destin tragique d’une femme qui échappe des griffes d’un grand médecin psychanalyste dont la jouissance aura consisté à la détruire à petit feu, par l’esprit, par le mental. Une fois en fuite – avec son frère archéologue et dans un ultime voyage prélude à la mort –, – elle se représentera l’emprise qu’exerçait sur elle son mari sans équivoque : « Cette nuit j’ai fait un rêve. Je suis dans une chambre à gaz, toute seule, toutes les portes sont verrouillées, il n’y a pas de fenêtre, Jordan fixe les tuyaux et fait entrer le gaz et… comment puis-je rêver une chose pareille, comment est-ce possible, on voudrait demander pardon tout de suite, il serait incapable de faire cela, personne n’en aurait une plus grande horreur. Mais pourtant c’est ce que je rêve maintenant et je l’exprime ainsi, ce qui est mille fois plus compliqué. Lésions tardives. Je suis une unique lésion tardive. Il n’est pas un disque-souvenir que je mette et qui ne démarre avec un affreux grincement d’aiguille, pas un jour d’été sur lequel ne tombe une bruine empoisonnée… » Et se rappelant les tourments qu’il infligeait perfidement et qui la déchiraient sans rien oser dire, parce qu’il n’y a jamais de preuves objectives pour de tels forfaits : « Je levai mon verre et je sus alors qu’il savait exactement ce qui se passait en moi et qu’il en jouissait ». Dans le recueil « La trentième année », la nouvelle « Parmi les fous et les assassins », est, d’une autre manière, le reflet des traumatismes de la guerre, des bouleversements dans la nature humaine. C’est l’histoire de « copains » qui se retrouvent pour une soirée de bistrots. Parmi eux, les biographies sont mélangées, il y a ceux qui se sont engagés dans le nazisme, à fond, ceux qui ont suivi sans plus, ceux qui ont résisté passivement, n’ont jamais épousé les idées. Tout ça doit coexister, renouer des relations « normales ». Sous-entendus, sourires et nausées. Dans une salle à côté, on célèbre l’anniversaire d’un officier. Avec finesse, le texte épouse le tracé des cicatrices, individuelles et collectives et comment cela ressemble à des lignes de mort indélébiles, ramenant toujours, à un moment ou l’autre, sacrifice et mort d’homme. Univers masculins. La différence, la nouveauté, la poésie, l’autre sexe. Il y a enfin, comme souffle essentiel dans cette littérature, l’attrait pour l’autre en tant que poète, ouverture vers un autre monde, différent, ni homme ni femme. Et à travers quoi on peut lire l’impact de sa relation avec Paul Celan. Mais surtout, dans la volonté d’Ingeborg Bachmann d’inventer une nouvelle langue, ce n’est pas l’enveloppe stylistique qui compte, mais bien d’où ça parle qui régénère les tissus de la langue et du texte. Jamais je n’ai été autant dépaysé par la lecture de nouvelles, eu l’impression d’entendre quelqu’un de si différent, ouvrant un point de vue sur un monde autre, qu’il ne met pas possible, en tant normal, d’embrasser. Le plus évident se manifeste dans « Du côté de Gomorrhe ». La manière de rendre compte, d’analyser, de faire sentir le jeu de séduction entre deux femmes, en fin de soirée, l’une perturbée par le désir insoupçonné que lui porte l’autre et qui la conduit à remettre en cause le penchant automatique vers l’homme, découvrant qu’elle pourrait s’épanouir probablement mieux dans d’autres voies, cette perspective se fermant dans l’épuisement des résistances, de l’habitude et l’arrivée imminente du mari. Poids ordinaire de la violence des institutions. On se dit qu’un tel sujet aurait été gâché traité par un homme, l’approche, les détails, les intuitions auraient été plus caricaturaux, balourds. Dans « Traduction simultanée », on suit un couple en voyage, escapade en Grèce. La femme est traductrice. Au fil de la narration, on découvre à quel point ce travail de traductrice – un métier en tout cas à l’époque très féminin, comme imposé aux femmes qui souhaitaient travailler, distribution sexuelle du travail – la situe à part, à côté. « … elle se frotta les oreilles, à l’endroit où habituellement étaient appliqués ses écouteurs, l’endroit des connexions automatiques et des ruptures de langage. Quel drôle de mécanisme bizarre elle faisait, pas une seule pensée dans la tête, elle vivait, immergée dans les phrases d’autrui, et pareille à un somnambule, elle devait enchaîner aussitôt avec des phrases semblables mais qui rendaient un son différent à partir de « machen » elle pouvait faite to make, faire, fare, bacer et delat’, elle pouvait faire passer chaque mot six fois sur le même rouleau, elle devait seulement ne pas penser que machen signifiait vraiment machen, faire faire, fare fare, delat’ delat’, cela aurait pu mettre sa tête hors service, et il fallait qu’elle veille à ne pas se trouver un jour ensevelie sous ses masses de mots. » La phénoménologie de ce travail de traduction simultanée, cas particulier du personnage de la nouvelle, est surtout l’opportunité d’explorer comment, sous cette menace d’ensevelissement, de tête vide, une sensibilité nouvelle s’éveille, une peau neuve, de nouvelles manières de sentir le monde, l’autre, d’éprouver sa fragilité dans le paysage, l’inconnu. Quelque chose de similaire avec cet autre personnage féminin à la vue défectueuse et qui s’arrange pour perdre toujours ses lunettes, les égarer et s’accommode de cette vue déformée qui lui semble mieux correspondre à sa réalité intérieure. « Trois chemins vers le lac » est aussi l’histoire d’une femme qui s’impose dans le journalisme, le monde compétitif des grands magazines, donc aussi de ses arrangements avec un monde masculin. De quels combats sont faits – étaient faits ? – les carrières de femmes dans des chasses plutôt gardées. C’est aussi une réflexion sur l’évolution du journalisme, son inaptitude à rendre compte de la réalité, les débuts du voyeurisme (photographes de guerre, etc.). – Voilà, c’est peu de choses dites pour une telle œuvre. Dans la foulée j’ai acheté la nouvelle traduction de « Malina », celle de Jaccottet retravaillée par et avec Claire de Oliveira, Jaccottet avouant qu’il avait été en difficulté avec cette langue (ce point de vue féminin, j’imagine mal que cela puisse être ma compréhension formelle de la langue allemande !!). Et, en effet, à comparer les deux versions, la seconde fonctionne mieux, plus fluide et noueuse, moins rigide et scandée que celle de Jaccottet, plus différente, plus en phase avec la « nouveauté » recherchée par Ingeborg Bachmann. Nouveauté du souffle.  (PH) – Ingeborg Bachmann et Paul Celan, histoire d’amour

Cancer de prostate & femme idéale

Richard Ford, « L’état des lieux », Editions de l’Olivier, 2008, 729 pages.

 

Un roman américain présenté comme un des clous de la rentrée littéraire. J’ai une certaine difficulté à accrocher à cette écriture. Très dépouillée, presque sans style, justement, pour privilégier le ton direct favorable à l’immédiateté descriptive, pour décourager la transcendance littéraire et rester le nez sur les faits (divers et autres). Ce style « journalistique », finalement, qui bouleversa la conception des belles lettres à la française, à une époque, et qui aujourd’hui souffre de la proximité avec tout ce que « journalisme » a de vilain. Il est en effet désagréable en commençant un roman d’avoir l’impression de lire une gazette. L’effet « je plonge dans un livre pour un rapport plus profond avec l’écriture sur le monde » est fortement découragé. La piscine semble vide. C’est aussi une littérature qui invente des histoires le plus simplement possible au lieu de poser une écriture qui décrypte le matériau imposant accumulé d’histoires qui encombrent notre quotidien. Faut-il encore inventer des histoires alors que les journaux (télés, radios, papiers) ne font que ça, rapporter des histoires, des aventures, transforment l’actualité et l’information en histoires ?? (Ne faut-il pas trier, la littérature ne devrait-elle produire de l’anti-histoire ??) Néanmoins, même pour quelqu’un de relativement rétif, comme moi, à ce genre de choses, au fil des pages, «on rentre dedans », comme on dit. L’air de rien. Peut-être justement parce que durant une grande partie du bouquin, il ne se passe quasiment rien. On s’enfonce dans la lenteur d’une vie quotidienne sans grand relief, sans héroïsme. On prend des repères. On s’imprègne d’une atmosphère automnale qui s’étend progressivement sur cette région du New Jersey. Le personnage principal est Frank Bascombe, agent immobilier (activité qu’il considère d’une façon pas trop commerciale, plutôt comme une manière d’aider les personnes à trouver leur lieu de vie idéal). Le texte le saisit dans une phase de suspension, de roue libre magique, entre moment de grâce et préliminaire de chute irrémédiable, où le bilan de vie vient le prendre et le soulever comme une vague. Vague déclenchée par sa nouvelle condition, son nouvel état : on lui a découvert depuis peu un cancer de la prostate, et il apprend à vivre avec, c’est plus qu’une nouvelle organisation de sa vie, c’est une nouvelle relation à soi et aux autres. Ça se dessine même, pourrait-on dire, comme une nouvelle vie. Cette renaissance irrigue en lui l’énergie d’établir la philosophie de sa vie pour y bâtir l’harmonie de ses années en pente douce vers la mort. Philosophie qu’il construit autour des quelques événements marquants de sa vie. Ressassement. Ses relations amoureuses, réussites éphémères et péripéties des échecs classiques, les enfants, son fils mort, l’évolution de son métier, et donc, à travers cet environnement professionnel le liant fortement à l’imaginaire des gens (rêver de « sa » maison est une part importante de la vie de tout le monde), il se révèle fort sensible à l’évolution du paysage urbain, du contexte économique et forcément politique. Le lien à la nation américaine est bien quelque chose d’important dans l’ensemble du phénomène individuant qui le travaille. Le roman est situé dans la période où les résultats de l’élection sont contestés, en suspens aussi : Bush ou Gore !? Alternative qui clive la population. Frank Bascombe, confronté au cancer (image de sa mort) comme possible renaissance, évalue à quel point la mort de son premier fils l’a marqué et que c’est seulement maintenant qu’il va lui être possible de vivre harmonieusement avec. Les arrangements avec la mort l’accompagnent. Les arrangements divers avec tous les aspects de la vie. Il se révèlera doué pour les organiser, malgré quelques tempêtes. N’est-il pas agent immobilier, habitué à faire coïncider rêves de citoyens et dispositifs matériels pour les héberger ? C’est avec cette science de l’aménagement des flux de vie dans des volumes habitables qu’il va réussir à mettre de l’ordre dans sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Avec volupté. Il aura réglé, dans le laps de temps où il convient de préparer Thanksgiving toutes les questions de sa vie, comme une sorte de testament lui laissant la possibilité de jouir sans plus de souci les années restantes… Les relations difficiles avec son fils, la liaison passionnelle avec sa fille, son ex, son collègue, avec une belle dextérité pour établir que l’on peut s’aimer, « faire famille » sans évacuer pour autant les distances, les réticences, les difficultés à accepter tel ou tel aspect de sa progénitures… Il aura aussi réussi à définir ce qu’est l’amour pour lui et « récupéré » sa femme idéale (pages intéressantes sur les processus mentaux permettant d’arrêter une image nette et raisonnable de cette « moitié »). De manière plus tragique, mais participant au dénuement heureux de l’ensemble, il aura aussi définitivement solutionné la présence de voisins perturbants. Un livre que l’on transporte avec satisfaction. (PH)