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Ces bons et mauvais génies qui gouvernent les flux et réseaux

Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance. Editions Amsterdam, 370 pages, 2011

Apologie du mineur. – Yves Citton étudie de manière touffue l’œuvre de Charles Tiphaigne de la Roche, « obscur médecin normand » et littérateur mineur du XVIIIème siècle. Ce qui caractérise les écrivains mineurs, dit-il, c’est « qu’en les lisant on a l’impression de retrouver ce que d’autres avaient déjà dit cent fois (et cent fois mieux) ». Il souligne leur richesse potentielle dès lors que l’on entreprend d’aller voir derrière les clichés qu’ils brassent consciencieusement. En répétant des banalités et des vérités éculées, ils reflètent non seulement une sorte de sagesse immanente de la multitude, mais surtout, ils apportent, en tant que voix singulières reprenant ce que pense la multitude, « un infléchissement propre à la reprise des voix communes » et, surtout, « c’est dans le détail de tels infléchissements qu’il faut souvent aller chercher de quoi éclairer à la fois les raisons profondes et les limites manifestes de ce qui circule comme lieux communs au sein des multitudes ». Ce penchant d’Yves Citton pour l’écrivain mineur se situe dans une stratégie qui vise à repenser la place de l’analyse littéraire : « les projets portant sur des quidams ayant jusqu’à présent échappé au statut d’auteur nous conduisent à revendiquer une vérité propre à l’espace des marges, à valoriser une conception tensive de l’écriture, à concevoir la pratique  littéraire sur le mode de la reprise, à réinscrire l’énonciation individuelle sur son arrière-fond collectif, et à proposer ainsi le tableau dynamique d’une sorte de « modernité alternative ». » Charles Tiphaigne manie le conte moral et merveilleux, le commentaire philosophique et la fable, la dissertation et l’essai scientifique, il brasse tous les savoirs de son époque, avérés ou rêvés. Son registre va de la fantaisie onirique à une étude prémonitoire dénonçant les effets néfastes de la surpêche. Son objectif serait d’expliciter, d’élucider les raisonnements et ce qui construit les savoirs de son époque, d’inciter, selon un style non-autoritaire, à « s’enhardir l’esprit », à penser par soi-même. En sondant les idées communes, il en a tiré des descriptions et des inventions quelques fois prémonitoires. Ainsi, exploitant le désir humain de représenter le plus fidèlement possible ce qu’il voit autour de lui, il décrit dans un de ses récits un procédé de fabrication d’image furieusement proche de la photographie ! – Des esprits, des flux, des cerveaux. – Son ouvrage le plus connu décrit la vie et l’action des Zaziris. Une sorte d’ethnologie des esprits invisibles qui se jouent des hommes et orientent leurs actions, leurs passions, leurs lubies. Ce sont les forces qui forment les envies, les aspirations, les inspirations, guident les idées, orientent raison ou déraison, désir ou mélancolie. La présentation des coutumes de ces génies et de leurs interactions avec les hommes relève de l’imaginaire débridé en y associant tout ce que Tiphaigne a appris au contact des philosophes, en transposant dans une trame littéraire ce qu’il a appris en hydraulique, mécanique, botanique, en médecine… L’étude de la transpiration, ce qui s’évapore de l’être et circule dans le grand tout, lui donne un modèle pour se représenter comment circulent et s’échangent les particules d’esprit, de désir, d’images, d’être en être, du monde végétal au monde animal et humain. Il élabore des conceptions surprenantes pour son époque. Ainsi, en se représentant le monde comme un espace baigné de flux en tous sens, il ne situe pas le cerveau comme une unité centrale qui contrôle tout, mais il peut être aussi bien solitaire que disséminé, nœud où passent toutes les fibres nerveuses des êtres et des choses. L’image du filet, du tamis ou de la toile d’araignée sert aussi bien à définir le cerveau comme une fonction de tri. Ce sont des manières d’envisager la « place du cerveau » très proches des thèses les plus récentes qui laissent entendre que le cerveau est partout et nulle part. C’est de plus une approche qui connecte les cerveaux entre eux et postule l’existence d’une intelligence collective. « En observant les mécanismes à travers lesquels différentes individus « solitaires et disséminés » font société, on sera bien inspiré de les considérer comme formant ensemble un cerveau collectif, un filtre commun agissant comme un réseau de connexions – et cela même en l’absence de toute soumission à un Etat totalisateur. » Tiphaigne élabore des théories qui peuvent paraître loufoques en son siècle quant à la transformation de biens spirituels en biens matériels et vice-versa, quant à la façon dont ces productions spirituelles et organiques circulent, s’échangent, tissent des liens, forment des fondements« membraniques » aux sociétés. Expliquer comment les âmes se constituent de ce qui les traverse selon des canaux décrits à la manière de nanotubes flexibles conduit Tiphaigne à cerner avant l’heure les phénomènes de transindividuation. C’est ce que relève Citton : « « Je » me compose des multiples images de moi que je crois reconnaître dans les opinions d’autrui, de la fixation de quelques-unes de ces images sur des scènes fantasmatiques, au fil de rencontres aléatoires et chaotiques qui me frappent comme par une baguette magique brandie par un vieillard aveugle et ivre. Autrement dit : nos subjectivités n’ont pas d’autre substance que les flux transindividuels de narcissisme qui nous traversent sans cesse. En tant que « sujet », c’est-à-dire en tant qu’esprit, je ne suis rien d’autre que les flux d’images qui me traversent et me constituent par leur passage, au fur et à mesure que les images « fixées » en moi (les fantasmes) réagissent aux images nouvelles qui m’arrivent des sens. » – Phénoménologie de la croissance et du biopouvoir. – Ainsi, une littérature du XVIIIe siècle analyse l’idéologie de la croissance comme une poussée à produire toujours plus sans jamais s’interroger sur le pourquoi, le comment, la finalité au point de mettre en péril l’équilibre entre l’homme et la nature. Mais surtout, en produisant la phénoménologie des flux immatériels déterminant les croyances et le rythme de vie des humains, il permet de mieux se représenter les agissements du biopouvoir, concept élaboré au XXme siècle notamment par Michel Foucault.  Au sein des flux qui font voyager tout ce qui alimente le monde visible et invisible, conscient et inconscient, chaque être fonctionne à la manière d’un filet, une structure réticulaire pour capter ce qui le nourrit, lui permet de se développer. Cette structure le relie aussi à d’autres structures. Les forces du biopouvoir cherchent à prendre le contrôle de ce qui transite dans ces fibres et filets pour faire fonctionner les structures réticulaires en tant qu’unités et collectifs de production tout à son service. Cette même organisation en filets et connexions réticulaires peut aussi contribuer à s’émanciper, penser par soi-même, autrement. Il est demandé à chacun de produire, à l’intérieur de ces réseaux, de l’innovation, de l’énergie, de l’électricité. Le biopouvoir néolibéral s’ingénie à capter et capitaliser ces énergies avec de plus en plus d’efficacité que lui procure les nouvelles technologies de l’information, de la communication, du marketing, du virtuel, des réseaux sociaux. Voici un bref échantillon de la réflexion : « Les filets sont non seulement ce qui permet de capturer des proies désirables au sein des flux qui nous entourent ; ils sont aussi ce qui tisse mon identité, en l’attachant (faiblement et imperceptiblement) à « chacun de mes concitoyens ». Au sein d’un tel imaginaire, l’innovateur est celui qui parvient à mobiliser ces filets pour faire advenir de nouveaux modes de tissage. La lumière nouvelle qu’il fait advenir au monde ne provient vraisemblablement pas de sa propre identité individuée, mais relève d’une propriété du réseau (électrique) dont il tire sa tension propre. Le filet illustre une ontologie du réseau qui est le double de l’ontologie du filtre évoquée dans un chapitre antérieur : un filet doit être flexible pour épouser les flux et reflux de ce qui l’entoure. ; il doit jouer de la transparence à la fois pour laisser passer ce qui le traverse et pour pouvoir identifier précisément ce qu’il entend saisir au sein de ces flux ; il ne tient son identité que de ce qu’il parvient à tenir ensemble les différents liens qui le constituent. Que ce même mot de filet soit employé par Tiphaigne pour faire contraste avec le mot lien, en signalant la faiblesse de ce qui me relie à autrui dans la socialité biopolitique, voilà qui touche au plus profond de la dimension affective de cette socialité : la Zazirocratie est un régime où chacun est poussé à travailler dur, de façon à affirmer sa singularité et son excellence, tendant toutes ses fibres à l’extrême pour être aussi productif que possible, élargissant aussi loin que possible les réseaux qu’il peut mobiliser pour valoriser sa capacité d’innovation, mais – de ce fait même -, la Zazirocratie est un régime délié, froid, cruel,brutal, impitoyable et profondément solitaire. » – Morts-vivants, dividus, vacuoles. – Le biopouvoir est une technologie de pouvoir qui repose sur sa capacité à engendrer les désirs et les rêves des individus. « Si l’action politique doit se fixer une tâche – qu’elle s’appuie sur les institutions existantes ou qu’elle cherche à contrer leurs effets -, c’est celle d’influencer les rêves et les désirs des citoyens. Et, dans la mesure où chacun ne rêve qu’un rêve à la fois, l’action politique consiste d’abord à occuper les esprits par les rêves qui conviennent le mieux à l’agenda politique visé. » La gestion des flux qui baigne les esprits confère la puissance d’engendrer des morts vivants dociles qui produiront les rêves souhaités (et l’on sait que les rêves des uns influencent les rêves des autres). « Est mort-vivant celui dont l’être s’est soudainement figé pour s’identifier au simulacre-cliché qui le représente autour de lui. (…) Le vrai problème tient bien davantage à une fixité qui congèle les flux du devenir, et enferme la circulation vitale dans la répétition des mêmes gestes – figés et sages comme des images. Ce n’est pas le simulacre, mais sa fixation qui nous menace de mort spirituelle. » Soumis aux injonctions constantes des flux qui poussent à produire, consommer, désirer et rêver selon « l’agenda politique », des êtres deviennent des prolétaires de la consommation, sont incapables de se réfréner, ce sont des vies sans frein, littéralement (Sanfrein est un personnage inventé par Tiphaigne). Les êtres sans frein ne sont plus des individus, mais du dividu, « à savoir  d’un ensemble hétérogène de facteurs agissant à l’intérieur d’un individu, mais non-intégrables en une totalité cohérente. Livré non seulement à une succession de passions discontinues mais aussi et surtout à la tension synchronique d’aspirations incompatibles entre elles, le dividu demande à être traité comme une multiplicité plus ou moins convergente, davantage que comme une personne unifiée. Comme la girouette, il est l’inconséquence même. » Contre ces pathologies effrayantes et diagnostiquées déjà il y a deux siècles ( !), comment se protéger ? En renforçant nos aptitudes à trier, à filtrer ce qui nous traverse. Non pas en nous coupant du monde, en restant immerger dans les flux mais en se dotant d’une certaine coquille protectrice. En instituant de la distance où enhardir sa pensée. En cultivant les vacuoles (Hartmut Rosa), les « chambres à soi » (Virginia Woolf). « Du point de vue d’une biopolitique émancipatrice, ce qui compte, c’est de cultiver les dynamiques qui favorisent le renforcement parallèle de la circulation vitalisante de l’esprit universel et de la constitution de coquilles protégées au sein desquelles peut prendre forme le travail de réflexion propre à l’âme raisonnable. » À titre d’exemple de vacuole exemplaire, Yves Citton expose les vertus singulières de l’écriture et de la lecture, « l’espace du livre apparaissant ainsi comme une figure majeure de la coquille ou de la vacuole », ce qu’il démontre remarquablement avec cette analyse et l’interprétation foisonnantes de l’œuvre de Tiphaigne. – En quoi ça nous parle. – Montrer qu’une œuvre littéraire du XVIIIe siècle peut aider à mieux se représenter comme agissent les pouvoirs dématérialisés du biopouvoir, ça donne, je pense, une meilleure idée de ce dont il s’agit. Ce n’est plus simplement une idée actuelle pour disqualifier des formes de pouvoir difficiles à cerner. Détailler de manière aussi élaborée – serait-ce dans la fantaisie -, l’impact du spirituel sur le matériel, la circulation des idées et des rêves dans les filets, d’âme en âme, cela facilite la compréhension d’une action culturelle non-marchande dans une économie de la culture de plus en plus fabricante de dividus. Or, quand on travaille en bibliothèque ou en médiathèque pour que chacun puisse entretenir sa ou ses vacuoles au contact d’un patrimoine d’idées, d’images, de textes et de musiques à l’écart des flux éreintants, la difficulté, aujourd’hui où le modèle économique de ces institutions productrices de vacuoles n’est plus assurée, est bien de se représenter l’utilité de ce que l’on fait. Est-ce que cela a un impact réel, est-ce que ça change quelque chose ? Comment le savoir ? Comment évaluer ? Quand les études que nous pourrions commander, la plupart du temps, ne prennent pas en compte des individus mais des « profils » ! Il faut se convaincre que le travail inventif – faire parler les collections d’une médiathèque afin de capter l’attention des individus qui s’y promènent -, va dans le sens d’une « biopolitique émancipatrice », il faut sen convaincre par un minimum de théorisation. La littérature de Tiphaigne, l’interprétation qu’en fait Citton, nous aident à forger et entretenir la croyance que le travail non-marchand a des répercussions positives. Personne ne nous en apportera la preuve à grande échelle, il faut s’en convaincre, raisonnablement (c’est-à-dire sans s’imaginer que le marketing va nous apporter toutes les réponses). C’est un livre gigogne – les réflexions de Citton pliées dans les phrases et fantaisies plissées de Tiphaigne -, passionnant, qui fourmille de bien d’autres trouvailles combatives, éclairantes. Il est toujours réjouissant de découvrir une nouvelle peuve que les pensées « archipéliques » (Edouard Glissant) ou rhizomatique (Deleuze) ont une généalogie plus ancienne qu’on le croit généralement, elles relèvent d’imaginaires qui ont une histoire, minoritaires. (PH) – Charles Tiphaigne de la RoceheYves Citton

Ulysse et les hikikomoris

Enrique Vila-Matas, « Dublinesca », Christian Bourgois, 341 pages, 2010

C’est l’histoire d’un éditeur indépendant et exigeant, Samuel Riba, qui entend célébrer la fin de l’ère Gutenberg condamné à la disparition par le règne du numérique. J’étais curieux de voir comment la littérature pouvait traiter, elle-même, dans le texte, ce thème qui la touche on ne peut plus près. Mais ce n’est, dans ce roman, qu’un contexte, un horizon sur lequel se profile le destin de l’éditeur dont la faillite est conditionnée autant par des facteurs personnels (mauvaise gestion, alcoolisme, fatigue de poursuivre le génie) que par ce que l’on appelle le changement des pratiques de lecture. – Catalogue et rupture– Samuel Riba est en train d’abandonner son métier d’éditeur et une bonne partie du roman remue les états d’âme, examine ce que cela laisse comme trace, comment on s’extirpe de cette passion idéale. Beaucoup de souvenirs d’écrivains côtoyés, relations personnelles, évocation de textes. Mise au clair de ce qu’était sa passion : « Maintenant qu’il se sent plus vieux, il se souvient de son ancien enthousiasme, de son inquiétude littéraire initiale, du temps infini consacré au dangereux et si souvent ruineux commerce de l’édition. Il a renoncé à sa jeunesse pour constituer un catalogue imparfait. » Et maintenant que quiconque s’intéresse à l’avenir de la littérature peut dégoter des articles déclarant « la disparition prochaine des auteurs littéraires », il sait mieux que jamais dans quel camp il est et ne renonce pas à ces rêves : « Au fond, c’est la santé qui, avant tout, l’a fait renoncer à l’édition, mais il lui semble que le veau d’or du roman gothique qui a forgé la stupide légende du lecteur passif y est pour quelque chose. Il rêve d’un temps où la magie du best-seller cédera en s’éteignant la place à la réapparition du lecteur talentueux et où le contrat moral entre auteur et le public se posera en d’autres termes. »  Le vrai point de rupture se produit lors d’un déplacement à Lyon où il restera enfermé dans sa chambre pour élaborer une théorie littéraire sur ce que doit être un vrai roman, élaboration qui se révèle n’avoir pour objectif principal que de liquider toute théorie, tout contenu théorique. Ce qui lui apporte la conviction « que ce qu’il y a de mieux au monde, c’est de voyager et de perdre des théories, de les perdre toutes. » – Entre papier et numérique – Vila-Matas n’a pas voulu dresser le portrait d’un personnage dépassé par le numérique, largué par la technologie et les nouvelles générations, forcément incapable de comprendre comment continuer à exercer son métier en état de « dématérialisation ». Non, Samuel Ribas, est carrément avalé par le numérique au point de vivre comme un véritable hikikomori, ces « autistes accrocs d’informatique, de jeunes Japonais qui, pour fuir la pression sociale extérieure, réagissent par un retrait radical. En fait, le mot japonais hikikomori signifie isolement. Ils s’enferment très longtemps dans la maison de leurs parents, en général des années. Ils se sentent tristes et n’ont pas d’amis, la plupart dorment ou restent couchés toute la journée, ils regardent la télévision ou se concentrent sur l’ordinateur la nuit. » Samuel Riba a remplacé l’alcoolisme intensif, lui-même pratiqué pour supporter les affres de cette étrange quête du génie littéraire, par la posture de l’hikikomori. (Alcool ou ordinateur, sa femme ne supporte pas ces manières de se dérober, de substituer des drogues au devoir de croire en quelque chose alors qu’elle-même glisse vers le bouddhisme.) C’est une figure bien sentie, mais peut-être mal exploitée, du littéraire attiré, fasciné par le poison qui détruit la passion qui l’habite. Car le numérique et l’ordinateur ouvrent sur des univers d’individuation par écritures, incarnent d’une certaine façon une relation très rapprochée, organique, à la création et ingestion d’écritures. Mais ce sont aussi des techniques capables de détériorer significativement, au niveau d’une société, les compétences de lectures, la capacité à maintenir en vie les textes de la littérature. Préparant un voyage à Dublin à partir des textes de Joyce, avec quelques amis écrivains, où il entend organiser, durant le Bloomsday, l’enterrement symbolique du vieux livre et de la vieille imprimerie, il cherche et fouille aussi bien dans sa bibliothèque que sur Google, « il navigue sans arrêt entre deux eaux, entre le monde des livres et celui de la Toile ». Son addiction à l’ordinateur et Internet rencontre son univers intérieur faits des livres lus : « Un hikikomori négligeant l’écran qui pénétrerait par un chemin intérieur, se promenant dans ses souvenirs, dont ceux de ses anciennes lectures d’Ulysse. » Un écran peut en cacher un autre. Il ira à Dublin pour changer, faire un saut vers la littérature anglaise et rompre avec les lettres françaises dont il s’est trop imprégné, essentiellement pour, par immersion dans l’étranger, espérer retrouver l’euphorie de premières lectures. « Pour lui, l’idéal, c’est de se rapprocher de nouveau vers l’étranger parce que ce n’est qu’ainsi qu’il pourra s’approcher du centre du monde qu’il recherche. Un centre sentimental dans la ligne du voyageur d’un livre de Laurence Sterne. Il a besoin d’être un voyageur sentimental, d’aller dans des pays de langue anglaise où il pourra recouvrer l’étonnement devant les choses. » – Bibine et fantômes – Un peu comme si le thème central ne se laissait pas saisir et mettre dans un roman – évidemment -, il y a une certaine accumulation de détails pour donner de l’épaisseur et de la complexité au personnage. Parfois un peu lourds. Des indications numérologiques, des apparitions d’individus singuliers qu’il est le seul à voir, des chansons qui passent à la radio en harmonie avec ses émotions ou raniment des souvenirs, l carrousel des citations d’auteurs qui ont compté pour lui, la pluie qui ne cesse de tomber anormalement à Barcelone comme à Londres et, bien entendu, le rêve prémonitoire qui ne se lasse pas de répéter qu’il va vraiment se passer quelque chose d’ultime lors du voyage de la « dernière chance » à Dublin. Tous ces éléments sont eux-mêmes traités artistiquement par une amie de l’éditeur dont une œuvre est en train d’être installée à la Tate Gallery, construite autour « d’une culture apocalyptique de la citation littéraire, une culture de fin de piste et, en définitive, de fin du monde. Dans son installation pour la salle des turbines, elle veut se situer dans le sillage de Godard et de sa relation dynamique avec les citations et placer le visiteur dans un Londres de 2058 où il pleut sans arrêt, cruellement, depuis des années. » Il y a, néanmoins, de beaux passages sur la découverte du paysage dublinois, des évocations non renversantes mais justes du monde joycien. Et, comme l’indique bien la quatrième de couverture, la rencontre avec le paysage dublinois fonctionne comme une bascule « d’une épiphanie (Joyce) à l’aphasie (Beckett) ». Et c’est tout son paysage mental qui change et sombre dans l’innommable littéraire, cette connivence insoutenable avec le génie cherché, jamais rencontré et qui seul pourrait justifier son existence. Il noue une relation avec des personnages de bars sortis des romans de Beckett, son délire gagne du terrain à la faveur d’une replongée dans le whisky et lors d’un enterrement, il voit apparaître, silhouette déjà entraperçue lors de Bloomsday, le fantôme de l’écrivain : « … il voit tout à coup le jeune Beckett juste derrière ses deux sœurs affligées. Ils échangent des regards et la surprise semble présente des deux côtés. Le jeune homme porte le même macintosh que l’autre soir, mais plus raide. Il ressemble à un penseur fatigué et il a cet air incomparable de ceux qui vivent dans l’obstrué, le précaire, l’inerte, l’incertain, le terrifié, le terrifiant, l’inhospitalier, l’inconsolable. » Ainsi, grâce au « tissu fané qui permet parfois aux vivants de voir les morts et aux morts de voir les vivants, les survivants », Samuel Riba sait que les auteurs littéraires ne sont pas en voie de disparition : « la réapparition de l’auteur continue à l’enthousiasmer ».  (PH)