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Fiction et violence

Javier Marias, « Ton visage demain (III). Poison et ombre et adieu. », 618 pages, Gallimard 2010

C’est le troisième tome, le plus volumineux, le plus animé aussi. Reprenons le fil : Jaime Deza, le personnage principal, fait la lente expérience troublante de l’entre deux, ou du double fond où l’on se cache pour entendre ce que l’on ne nous dit jamais, c’est la dimension du tout est permis. – Interstices de la langue – C’est d’abord un entre deux de la langue, présent au long des trois volumes : espagnol exilé à Londres, ayant fait des études littéraires et donné cours à Oxford, il ne cesse de comparer et signaler des écarts ou des rapprochements entre les expressions anglaises et espagnoles, il compare les manières de dire, il a une fibre de linguiste. Il va d’une langue à l’autre. – L’interprétation, le déchiffrage. – Fatigué d’un petit boulot qu’il exerce à la BBC, un ancien professeur qu’il estime particulièrement (Wheeler), le met en rapport avec un certain Tupra qui l’engage pour un drôle de job où il doit « interpréter » les paroles et les comportements de personnages dont il ignore tout. Cela consiste à dire tout ce qui lui passe par la tête en relation avec ce que ces personnages disent, la manière dont ils s’expriment, les intonations, le choix des mots, les mimiques, la lueur dans les yeux… Ce qui peut paraître simples élucubrations est pris au sérieux comme s’il s’agissait d’une voyance scientifique, il a un don de plus en plus rare, lui laisse-t-on entendre, qu’il doit travailler, exploiter. Il est bel et bien enrôlé dans une cellule des services secrets (MI6). Et s’ouvre alors à lui le vaste No man’s land qui sépare toutes les existences, c’est comme d’être dans un local avec des glaces sans tain permettant de regarder vivre les gens et de surveiller le cours de leurs histoires. À partir de la manière dont ces services secrets interprètent la vie des uns et des autres, se constitue un potentiel narratif qui rend possible d’intervenir dans leurs destinées. De modifier la manière dont chacun se raconte. Et pourtant, à bien des égards, ces interprétations n’ont rien de rationnel (comment serait-ce possible), c’est du vent, de la fiction, du conjoncturel, un flot de supposition (le don balaie les possibles). D’abord surpris par l’étrange nature de ce travail, il en devient addict, pas seulement du fait des émoluments confortables, mais à cause précisément du regard particulier, en surplomb masqué, sur le devenir des gens, le sentiment de participer à l’invention du réel : « Non, il ne m’était plus facile de m’imaginer en train de faire un autre travail moins commode et plus mal payé, moins attirant et moins varié, après tout chaque matin j’affrontais de nouveaux visages ou approfondissais ceux qui m’étaient connus, et c’était un vrai défi de les déchiffrer. Parier sur ces possibilités, prédire leurs comportements, c’était presque comme écrire des romans, ou du moins des portraits. Et de temps à autre, il y avait des sorties, des traductions sur le terrain et quelques voyages. » Il se trouve dans une situation qui le stimule à repenser au passé de son père, victime des services secrets de Franco, victime de mauvaises langues qui l’avaient interprété de manière contraire au régime totalitaire. – Maîtriser les histoires – Ce qui confère du pouvoir au service secret sur les personnalités gérant les affaires du monde (de bas en haut, dans la lumière ou l’obscurité) est le désir, de ces personnages, de maîtriser jusqu’au bout leur image et le sens de leur action, d’éviter de partir d’une manière qui gâcherait tout ce qu’ils auraient cherché à construire durant leur vie. « C’est en cela que consiste le complexe Kennedy-Mansfield : en la crainte d’être à tout jamais par sa façon de finir, dénaturé, et que vie entière semble n’avoir été qu’une formalité, un prétexte, pour arriver à un achèvement criard qui nous dépeindra pour l’éternité. Ce danger, attention, nous le courons tous, même si nous ne sommes pas des personnages publics, mais des individus obscurs, anonymes et secondaires. Chacun assiste à son récit Jack. Toi au tien et moi au mien. » En interprétant la vie des autres, les services secrets peuvent produire des interférences, voire effectuer du chantage en menaçant d’orienter une destinée vers des issues non souhaitées, dénaturantes. – Entre deux du sexe, de la séparation. – Jaime Deza est « coincé » à Londres suite à une relation amoureuse en suspens. Une rupture, mais il entretient l’espoir de retrouvailles. Il n’est plus avec la femme de sa vie sans pour autant se sentir disponible pour de une nouvelle relation stable. Inévitablement, jour après jour, le manque s’atténue et il peut entrevoir l’instant où, sans l’avoir voulu, il rompra définitivement avec le désir pour son ancienne compagne. « Ce matin-là je découvrirais que je me serais habitué à Londres, à Tupra, à Pérez Nuix, à Mulryan et à Rendel, au bureau sans nom et à mon travail de tous les jours et à Wheeler de temps en temps, lequel avait connu Luisa et deviendrait soudain le lien avec mon oubli. Je découvrirais que je m’étais tout à fait habitué, je veux dire au point de ne plus être étonné en ouvrant les yeux et de ne plus m’interroger sur aucun d’eux. Ils seraient mon quotidien et mon monde, ce qui existe sans qu’on se pose de questions, et mon air, et Luisa ne me manqueraient plus, ni ma ville et ma vie passées. Uniquement les enfants. » Dans cet état d’esprit, par un concours de circonstance inattendu lié au don spécifique qu’il possède pour interpréter et faire croire à ce qu’il projette dans la vie des autres – par la grâce d’une demande de service, première situation où il prend conscience du pouvoir de sa situation sur la vie d’un tiers -, il se retrouve au lit avec une jeune collègue, en tout bien tout honneur. Il est tard, ils sont fatigués, le ton est à la camaraderie. Mais voilà, il y aura baise sans qu’il y ait franchement de demande ou d’invitation, sans les préalables du flirt, sans réelle étreinte et participation, il y aura pénétration confirmée et pourtant si peu « homologuée », et cet acte sexuel rejoindra d’autres motifs de cette saga au titre d’événements dont on finit par mettre en cause la véracité (l’exemple le plus récurrent est cette fameuse tache de sang du premier volume, dont l’explication sera donnée dans les dernières pages du troisième volume). Il sait qu’il l’a prise, mais le temps passant, il en doutera de plus en plus, jamais complètement. Entre deux. « Tout avait été silencieux et timide, en fait, cela avait été fantomatique et il n’y avait pratiquement pas eu d’autres échanges, simplement, au bout d’un moment, j’avais senti sa poussée à elle aussi, il n’y avait plus seulement la mienne et ni l’une ni l’autre n’était plus dissimulée ni légère, c’était comme si nous nous enlacions fortement sans nous servir de nos bras, elle se serrait contre moi et moi contre elle, mais seulement avec une partir du corps, la même pour nous deux comme si nous n’étions que cette partie ou ne consistions qu’en elle, on aurait dit que nous nous étions interdit de nous étreindre d’aucune façon, ni avec les jambes ni avec les bras ni par la taille ni en nous embrassant. Je crois que nous ne nous étions même pas pris la main. » Sans lendemain. – Fondements violents. – Précédemment, il a été témoin – plus que cela, acteur passif – d’un acte très violent de son chef à l’égard d’un compatriote pas très recommandable mais pas dangereux. Scandalisé, il demande des comptes à son chef qui entreprend, sans le ménager, de lui ouvrir les yeux. D’abord en lui demandant pourquoi se priver de la violence quand on peut constater à quel point elle est répandue et banalisée et quand, par lucidité, on s’avoue qu’elle est incontournable. Il ne trouve aucune réponse satisfaisante (à part des formules morales toutes prêtes). Alors, pour lui ouvrir les yeux, son chef lui impose une séance ultra-secrète de DVD à regarder. Ce sont des films en provenance du monde entier, filmés et récoltés par des moyens occultes, par des réseaux d’agents et d’indics, par des particuliers qui vendent leurs services. On y voit des personnalités – politiques, médiatiques, militaires, économiques -, s’adonner à des passions qui, selon les morales en vigueur ici ou là,   représentent de beaux moyens de pression. Certaines scènes relèvent de mœurs légères, de perversions « classiques », mais d’autres sont proprement insoutenables à regarder, exhibant tortures et exécutions sommaires ou non. Et, en regardant ce genre de choses, dont on soupçonne toujours l’existence, « on sait que ça existe », mais dont l’impact, d’être ainsi rassemblées et accumulées en archive en un lieu confidentiel peut être foudroyant – c’est donc vrai -, un véritable poison pénètre Jaime Deza. « Et donc entra en moi, comme à travers une aiguille lente, ce qui m’était totalement extérieur et que j’ignorais totalement, ce que je n’avais ni prévu ni imaginé ni même rêvé, et tout cela venait tellement du dehors qu’il ne me servait à rien d’avoir lu dans la presse des choses sur des cas semblables, qui y semblent toujours lointain et exagérés, ni dans des romans, ni de les avoir vus au cinéma, dont nous ne croyons jamais tout parce que nous savons bien au fond que tout y est feint, même si nous sommes fous des personnages ou que nous nous identifions à eux. » Cette banque d’images sordides est présentée comme l’assurance de pouvoir intervenir, un jour ou l’autre, contre l’un ou l’autre de ces « malades » dominants et de contrecarrer tant soit peu leurs penchants prédateurs qui pourraient passer les bornes. Cette violence serait utile parce qu’elle permettrait de peser sur les bas instincts, de faire chanter les individus puissants et déviants pour maintenir un équilibre (tout relatif). À ce titre, vive les vices et les méfaits ! « Comment ne serait-ce pas bon pour nous que les gens soient faibles ou vils ou cupides ou lâches, qu’ils tombent dans la tentation et fassent de monumentales gaffes, et même qu’ils participent à des crimes ou en commettent. C’est la base de notre travail, la substance. Bien plus : c’est le fondement de l’Etat. L’Etat a besoin de la trahison, de la vénalité, de la tromperie, du délit, des manœuvres illégales, de la conspiration, des coups bas (des actes héroïques, en revanche, seulement au compte-gouttes et de loin en loin, pour le contraste). » – Contamination. – Dans une période vacances, il rentre à l’improviste à Madrid pour voir son père, ses enfants et leur mère. Quelque chose cloche dans le comportement de celle-ci par rapport aux visites précédentes. Elle se débine, est toujours occupée, absente, visiblement « il y a quelqu’un dans sa vie ». Cela ne serait rien si elle en parlait normalement, comme on peut parler de ça avec un ex, après un certain temps de rupture. « Mais alors, en revanche, après le coup d’œil, je vis tout de suite ce qu’il  avait d’anormal, impossible de ne pas le voir, pour moi du moins. Elle avait essayé de le maquiller, de le cacher, de le couvrir. (…) Ce que portait Luisa sur son visage était différent, ce n’était pas uno sfregio, une estafilade, une coupure ni un grattage, mais ce qu’on a toujours connu comme un œil au beurre noir dans ma langue et en anglais comme un œil noir, même si, l’impact ou la cause n’étant pas récents, la peau jaunissait déjà, ce sont des couleurs mélangées qui apparaissent après ces coups, il n’y en a jamais une seule, mais à chaque phase plusieurs qui coexistent, et qui de plus sont changeantes, de là peut-être le désaccord entre les deux langues (même si la mienne se rapproche de l’autre en parlant aussi d’un « œil funèbre »), elles sont toutes longues à disparaître, malchance pour nous deux, il n’y avait pas assez longtemps que  c’était arrivé. » Voilà qu’un de ces cauchemars se réactive, celui où son ex tombe aux mains d’un sadique et, talent d’interprète des services secrets oblige, il est persuadé que sa femme est amoureuse d’un homme qui la bat. Pour le coup, il y aura enquête et filature. C’est à ce moment qu’il se rend compte qu’il a appris quelque chose d’utile en travaillant pour le MI6, des moyens et des techniques pour intervenir, prendre les choses en main. Il importe l’éthique particulière du service secret dans le comportement de sa vie civile. Le personnage, peu recommandable, est un séducteur du milieu artistique, célèbre pour ses copies de tableaux de maîtres, activité dont il vit. Concernant ses relations avec les femmes, elles ont une réputation sulfureuse. Impliqué par ce qui le lie à sa femme, secoué par ces images de coups, titillé par les discours de son chef légitimant la violence pour la faire cesser, il se donne le droit d’intervenir, d’user de violence pour faire peur à ce triste faussaire et l’éloigner définitivement de Luisa (à l’insu de celle-ci). Il se surprend à échafauder un plan et à se voir capable de menacer un homme avec une arme, de le frapper, de lui tenir des propos épouvantables jusqu’à l’impressionner, faire peur, même si le gaillard en question est un dur à cuire. Par contre, le forfait accompli comme une sorte de rite initiatique, la réflexivité vient le tourmenter : « Tout cela commença à me sembler incroyable, que je me sois comporté de cette façon, presque sans avoir de poids sur la conscience, comme un sauvage ou comme si j’étais de ceux qui sont convaincus par l’idée pragmatique qu’il faut faire ce qu’on doit faire, et que comme ça, c’est fait, et que, quoi qu’il arrive ensuite, le principal est fait et qu’il n’y a pas de retour possible. » Dans la foulée, et de retour à Londres, il apprendra que des propos tenus antérieurement dans le cadre de son travail d’agent secret, ces discours d’interprétation sur la vie des personnes influentes, ont été utilisés pour mettre hors d’état de nuire une star de la variété internationale. Avec mort d’homme, sacrifié. Ebranlé, il se demande s’il pourra continuer  à vivre avec tout ça sur la conscience et s’oriente vers une démission du groupe auquel il appartient, mais non sans avoir, au préalable, une longue conversation avec le vieux professeur raffiné d’Oxford, Wheeler, lui-même ex agent secret ! Il distillera l’explication de plusieurs thèmes qui traversent tout le roman. Et quand Jaime Deza lui demande s’il savait que son don et sa capacité « pouvait servir à ça, à ce qu’une personne meure et qu’une autre se retrouve en prison ? À ce qu’on prenne des mesures si drastiques, à changer tant de vies, et même à en supprimer une ? », la réponse sera claire : « ce n’est pas parce que tu le quitteras que tu ne t’exposeras pas à ce que ce que tu dis t’être arrivé ne t’arrive de nouveau. En fait, ça ne t’est pas arrivé. C’est arrivé, tout simplement, et ce genre de choses peut se produire n’importe où. Personne ne peut contrôler l’utilisation qu’on fait de ses idées et des paroles, ni prévoir entièrement leurs conséquences ultimes. » – Conclusion – C’est résumer à peu de choses l’épaisseur d’un texte fouillé de 600 pages. Mais, je pense que ça donne une idée de la manière dont progresse l’investigation littéraire de Javier Marias. À travers la mémoire – le personnage se souvient énormément, fouille les souvenirs des autres, ses proches, ses amis – et le flux d’histoires que tout le monde s’invente et fait involontairement circuler, comment se forme la violence, comment elle intervient, comment chacun peut en être acteur. C’est un peu banal si l’on dit « ça montre comment un brave type en vient à exercer la force autoritaire, brutale, pour casser le cours des choses, infléchir la vie de quelqu’un, se substituer au destin ». Mais l’examen de ce processus n’est pas banal, partant de cet exercice en soi anodin d’interprétation des faits et gestes et en faisant le centre névralgique, là où le langage hésite entre réel et fiction et devient une force pour repenser, prendre en main et organiser à sa façon. La relation au père et avec lui le passé franquiste et aussi les longs entretiens avec le professeur Wheeler situe l’action dans le flux et reflux entre temps de guerre et temps de paix. Deux temps séparés par une fine membrane poreuse à travers laquelle passe le langage, les mots, les histoires, créant des liens, des similarités, de la confusion entre les deux logiques, de l’interdépendance entre les forces fictionnelles du bien et du mal, sans que l’on sen rende compte. C’est pas mal, un beau « guerre et paix ».  (PH)

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L’épée du langage

Javier Marias, « Ton visage demain (II). Danse et rêve », Gallimard, 2004,  360 pages

D’où vient le goût du sang ? – Il y a bien continuation, du premier au deuxième volume, c’est bien le même texte, les rémanences sont multiples et s’étoffent, des « détails » du premier volume deviennent des thèmes récurrents, des labyrinthes dans le roman, des nœuds autour desquels le romanesque de l’auteur se construit. Ainsi cette tache de sang inexpliquée découverte par le narrateur durant la nuit qu’il passe dans la maison d’une relation, qu’il efface consciencieusement la rendant ainsi quasiment fantasmatique. Interrogés, ses hôtes mettront en doute poliment sa perception et, dans le deuxième volume, la tache revient, on n’est pas près d’en avoir fini avec elle, quelque chose à son propos ne passe pas, et elle conduit notamment à une longue conversation avec son ancienne compagne à propos des règles des femmes, peuvent-elles perdre ainsi du sang s’en rendre compte, selon quelles circonstances… Bref, toute une enquête enfouie sur l’origine du sang, sur ce qui l’oblige à faire irruption hors de ses veines et artères et vient tacher le sol. C’est parfois un peu lourdement que le narrateur traite du spleen de la séparation et son cortège de regrets, lui étant installé à Londres et son ex toujours à Madrid avec les enfants, dorénavant chacun dans des vies bien distinctes. Mais, le texte y puise une part de sa dynamique dépressive : « Oui, sa curiosité et son impatience avaient été éveillées, ce n’était pas dans cette intention que je l’avais appelée mais ça c’était trouvé. Et oui, brusquement elle avait voulu participer à mes affaires, comme dans le bon vieux temps. Cela avait été bref, une minute seulement (ah ! il y a toujours autre chose à venir, il reste toujours quelque chose, une minute, la lance, une seconde, la fièvre, et une autre seconde, le rêve, et un peu plus pour la danse – la lance, la fièvre, ma douleur et la parole, le rêve, et encore un petit peu plus, pour la dernière danse -), elle avait voulu partager mes enquêtes ou mes aventures sans même savoir en quoi elles consistaient, comme autrefois. » – Suspense et jeu de lame. – Les quatrièmes de couverture des volumes de cette trilogie insistent sur la dimension « suspense » de ces romans, ou n’hésitent pas à laisser entendre que ça se lit comme du roman policier. Il n’en est rien, ce ne sont que des arguments de vente, même s’il y a bien un fil narratif, une aventure et la mise en perspective de destinées individuelles intriquées et qu’il y a un effet de suspense dans le procédé littéraire lui-même. Mais là où un roman à suspens (ou policier) enchaîne les événements, les rebonds et les surprises, ce deuxième volume de 360 pages en reste au déroulé d’une seule scène dont l’essentiel se déroule en un seul lieu (et pour le reste, ça se passe dans les coulisses proches) et qui, en temps réel, ne couvre que quelques heures (une partie de soirée). Autant dire que l’action est disséquée à travers le spectre des digressions qu’elle inspire, un peu à la manière du nouveau roman où les descriptions détaillées de tous les mouvements, éléments saillants ou gratuits du décor et variations des humeurs donnent l’impression d’un extrême ralenti. Ainsi, au moment clé de l’action, un coup d’épée théâtral donnera lieu à un flot de pages, tellement le geste saisissant, dans sa cruauté inattendue d’objet ancien, pourrions-nous dire, réactive de l’inconscient. « L’épée descendit à grande vitesse, avec grande force, cette frappe suffirait à couper proprement et même à atteindre le couvercle et à la fendre ou le couper, mais Tupra arrêta net la lame en l’air, à un ou deux centimètres de la nuque, de la chair, des cartilages et du sang, il contrôlait son élan, il savait le mesurer, il avait voulu le freiner. « Il ne l’a pas fait, il ne l’a pas décapité », pensai-je avec soulagement et avec moins de mots, mais cela ne dura pas même un instant car il la souleva de nouveau, conformément à ce que les armes ont de propre et de terrible, à savoir qu’on ne es lâche pas et qu’on ne les lance pas et qu’elles sont par conséquent à répétition elles aussi, donc elles peuvent s’abattre à plusieurs reprises, elles peuvent menacer d’abord et couper ensuite ou traverser sans remède, un raté ou un brusque remords n’équivalent pas à un répit, à une grâce momentanée ni à une trêve éphémère, comme le seraient en revanche la lance lancée qui manque son but ou la flèche qui s’égare et se perd sur le chemin du ciel ou retombe à plat sur terre… » – Parenthèse et maison sans nom. – Rappelons que le narrateur, espagnol exilé à Londres suite à sa rupture amoureuse, se trouve engagé pour effectuer un drôle de métier : raconter ce que lui inspirent le comportement, les mots, les phrases, les tonalités et les gestes d’individus observés directement en entretiens ou, en différés, sur des films pris en situation. On lui attribue un don pour deviner et prédire ce que cachent toutes ces personnes alors qu’il a l’impression de ne lancer en l’air que supputations, improvisations, bref de ne raconter que ce qu’il imagine, à la manière d’un écrivain. Dans le deuxième volume, les tenants et aboutissants de son emploi sont un peu moins flous. D’abord, ça paie bien. Ensuite, sans trop chercher à clarifier les choses, le narrateur observe qu’il y a beaucoup d’intérêts en jeu derrière les missions qui leur sont confiées. Des intérêts pas toujours nets. Mais il s’interroge toujours sur la réalité du pouvoir de divination qu’on lui attribue. Comment la fiction, l’imagination, l’invention pourraient-elle correspondre à la réalité, prédire ? Le travail qui s’effectue dans la « maison sans nom » professionnalise, hypertrophie et bureaucratise l’art d’interpréter, il y a toujours quelque chose à dire de qui que ce soit, il est interdit de déclarer ne « rien voir, « rien entendre ». Une dynamique de résultat (management, culte de l’efficacité, technique du résultat) s’installe, on se force à imaginer des choses, à inventer des intentions, des doutes, des liens, des associations, à traduire, sans jamais rien qui vienne objectiver, prouver scientifiquement les dire que les observateurs avancent. Une machine délirante interprétative qui s’avère, au fur et à mesure que la trilogie avance, au centre d’une violence sociale latente… Et sur cette situation, Javier Marias tisse plusieurs fils de réflexions sur l’importance de la narration dans la vie sociale. Ainsi, en revenant régulièrement aux propos du protagoniste Wheeler (ex-professeur d’Oxford, ex-agent secret, un de ceux qui auraient décelé le don du narrateur) : « La vie n’est pas racontable, avait aussi dit Wheeler, et il est extraordinaire que les hommes se soient consacrés à le faire depuis tous les siècles que nous connaissons… » Il débouche alors sur une ode à la page blanche : « Mais la page blanche est la meilleure de toutes, la plus crédible éternellement et celle qui compte le plus car elle n’est jamais terminée, et celle qui peut tout contenir, éternellement, jusqu’à ses démentis ; et ce qu’elle ne dit pas, ou qu’elle dit, par conséquent (car en ne disant rien elle dit déjà quelque chose, dans un monde où sont infinis les dires simultanés, superposés, contradictoires, constants et épuisants et inépuisables), pourra être cru à n’importe quelle époque, et pas simplement en son seul temps, qui parfois n’est rien, un jour ou quelques heures fatales, et parfois très long, un ou plusieurs siècles, et alors rien n’est fatal parce qu’il n’y a plus personne pour vérifier si ce qu’on croit est vrai ou faux, et d’ailleurs tout le monde s’en moque, quand tout est nivelé. » Ce que vit le personnage central, ce lien à la construction continuelle de récits biographiques – avec leurs liens implicites avec un ordre public mal défini -, et aussi cette immersion dans un travail somme toute occulte (difficile d’explique à un tiers à quoi il s’occupe dans la maison sans nom) et donc, d’une manière ou d’une autre, lié à l’exercice d’une violence, le conduit à se souvenir beaucoup de son père et de ce que celui-ci lui racontait, au compte goutte, de la réalité répressive et des horreurs du franquisme. Avec là aussi une série de considérations sur quand et comment raconter ce genre d’héritage éprouvant. Raconter c’est faire éprouver, transmettre l’horreur. Les parents du narrateur avaient plutôt pris le parti d’épargner leurs enfants pour qu’ils ne soient pas marqués par les mêmes barbaries. Quand est-on le plus traumatisé ? Quand on est soi-même le témoin ou quand un être cher vous vous raconte le massacre, les humiliations et les tortures qu’il a vus ou subis ou dont il a récolté les témoignages ? Sans que ce soit explicité, la dynamique du texte s’installe entre ce que vit le fils et les souvenirs du père, par un biais inattendu : la terreur franquiste dont a été victime, toute sa vie, son père était orchestrée par les services secrets et les collaborations qui s’établissaient dans la population, alors que le fils, presque sans s’en rendre compte, se retrouve enrôlé, sous prétexte d’une grâce ou d’un don, dans les menées de services secrets anglais. C’est d’être plongé, disons à son corps défendant, par nonchalance et ennui, dans cette fonction régulatrice et policière du langage, qu’il revit tout ce que son père a subi du fait de la mainmise dictatoriale sur la langue et les choix de vie qu’elle peut exprimer. Parallèle déséquilibré accentué par l’évocation des scènes où il tire les vers du nez de son père et celle où son chef hiérarchique, Tupra, le pousse à en dire toujours plus à propos des personnalités observées, épiées. Divination ou mécanisme de la délation ? On peut tout raconter pour faire accuser ou jeter le soupçon ? – Parenthèse – Le passage à la violence, ou la contribution à un système violent, se prépare toujours par des conditions d’exceptions. Les historiens qui analysent les mécanismes de génocides retracent la mise en place de nouveaux repères qui rendent possibles aux consciences de participer aux massacres. À un niveau individuel, c’est à la page 109, donc assez tôt, que l’on prend connaissance du contexte particulier qui rend plausible la contribution du personnage principal à une économie de la terreur (comment qualifier autrement le fait qu’un service secret analyse les faits et gestes de ses citoyens en recourant au délire interprétatif de la narration libre ?), est le fait qu’il traverse une parenthèse de sa vie. Ce qui, en général, affecte les phénomènes de conscience et la vigilance morale : ce sont d’autres logiques de vies, ce sont des conditions d’exception. « A quoi servent alors l’atténuation et la nébulosité de ce qui arrive et de ce que nous faisons hors de chez nous ou loin, dans une autre ville, un autre pays, dans l’existence imprévue qui ne semble pas nous appartenir, dans la vie théorique ou entre parenthèses que nous avons l’impression de mener et qui jusqu’à un certain point nous pousse à penser sans le penser, de façon souterraine, que rien de ce qui contient ce temps n’est irréversible et que tout implique annulation, retour, remède ; que ce n’est passé qu’à moitié et sans notre plein consentement. » Parenthèse qui s’origine dans la séparation amoureuse et son corollaire, la fragilité psychologique et sociale, la stimulation des facultés interprétatives pour s’expliquer ce qui s’est passé, faire passer la déception, réorganiser sa vie. Passage à vide, vulnérabilité.  (PH) – Notice sur le premier volume – Comment traiter le passé franquiste? Un documentaire en médiathèque

Ulysse et les hikikomoris

Enrique Vila-Matas, « Dublinesca », Christian Bourgois, 341 pages, 2010

C’est l’histoire d’un éditeur indépendant et exigeant, Samuel Riba, qui entend célébrer la fin de l’ère Gutenberg condamné à la disparition par le règne du numérique. J’étais curieux de voir comment la littérature pouvait traiter, elle-même, dans le texte, ce thème qui la touche on ne peut plus près. Mais ce n’est, dans ce roman, qu’un contexte, un horizon sur lequel se profile le destin de l’éditeur dont la faillite est conditionnée autant par des facteurs personnels (mauvaise gestion, alcoolisme, fatigue de poursuivre le génie) que par ce que l’on appelle le changement des pratiques de lecture. – Catalogue et rupture– Samuel Riba est en train d’abandonner son métier d’éditeur et une bonne partie du roman remue les états d’âme, examine ce que cela laisse comme trace, comment on s’extirpe de cette passion idéale. Beaucoup de souvenirs d’écrivains côtoyés, relations personnelles, évocation de textes. Mise au clair de ce qu’était sa passion : « Maintenant qu’il se sent plus vieux, il se souvient de son ancien enthousiasme, de son inquiétude littéraire initiale, du temps infini consacré au dangereux et si souvent ruineux commerce de l’édition. Il a renoncé à sa jeunesse pour constituer un catalogue imparfait. » Et maintenant que quiconque s’intéresse à l’avenir de la littérature peut dégoter des articles déclarant « la disparition prochaine des auteurs littéraires », il sait mieux que jamais dans quel camp il est et ne renonce pas à ces rêves : « Au fond, c’est la santé qui, avant tout, l’a fait renoncer à l’édition, mais il lui semble que le veau d’or du roman gothique qui a forgé la stupide légende du lecteur passif y est pour quelque chose. Il rêve d’un temps où la magie du best-seller cédera en s’éteignant la place à la réapparition du lecteur talentueux et où le contrat moral entre auteur et le public se posera en d’autres termes. »  Le vrai point de rupture se produit lors d’un déplacement à Lyon où il restera enfermé dans sa chambre pour élaborer une théorie littéraire sur ce que doit être un vrai roman, élaboration qui se révèle n’avoir pour objectif principal que de liquider toute théorie, tout contenu théorique. Ce qui lui apporte la conviction « que ce qu’il y a de mieux au monde, c’est de voyager et de perdre des théories, de les perdre toutes. » – Entre papier et numérique – Vila-Matas n’a pas voulu dresser le portrait d’un personnage dépassé par le numérique, largué par la technologie et les nouvelles générations, forcément incapable de comprendre comment continuer à exercer son métier en état de « dématérialisation ». Non, Samuel Ribas, est carrément avalé par le numérique au point de vivre comme un véritable hikikomori, ces « autistes accrocs d’informatique, de jeunes Japonais qui, pour fuir la pression sociale extérieure, réagissent par un retrait radical. En fait, le mot japonais hikikomori signifie isolement. Ils s’enferment très longtemps dans la maison de leurs parents, en général des années. Ils se sentent tristes et n’ont pas d’amis, la plupart dorment ou restent couchés toute la journée, ils regardent la télévision ou se concentrent sur l’ordinateur la nuit. » Samuel Riba a remplacé l’alcoolisme intensif, lui-même pratiqué pour supporter les affres de cette étrange quête du génie littéraire, par la posture de l’hikikomori. (Alcool ou ordinateur, sa femme ne supporte pas ces manières de se dérober, de substituer des drogues au devoir de croire en quelque chose alors qu’elle-même glisse vers le bouddhisme.) C’est une figure bien sentie, mais peut-être mal exploitée, du littéraire attiré, fasciné par le poison qui détruit la passion qui l’habite. Car le numérique et l’ordinateur ouvrent sur des univers d’individuation par écritures, incarnent d’une certaine façon une relation très rapprochée, organique, à la création et ingestion d’écritures. Mais ce sont aussi des techniques capables de détériorer significativement, au niveau d’une société, les compétences de lectures, la capacité à maintenir en vie les textes de la littérature. Préparant un voyage à Dublin à partir des textes de Joyce, avec quelques amis écrivains, où il entend organiser, durant le Bloomsday, l’enterrement symbolique du vieux livre et de la vieille imprimerie, il cherche et fouille aussi bien dans sa bibliothèque que sur Google, « il navigue sans arrêt entre deux eaux, entre le monde des livres et celui de la Toile ». Son addiction à l’ordinateur et Internet rencontre son univers intérieur faits des livres lus : « Un hikikomori négligeant l’écran qui pénétrerait par un chemin intérieur, se promenant dans ses souvenirs, dont ceux de ses anciennes lectures d’Ulysse. » Un écran peut en cacher un autre. Il ira à Dublin pour changer, faire un saut vers la littérature anglaise et rompre avec les lettres françaises dont il s’est trop imprégné, essentiellement pour, par immersion dans l’étranger, espérer retrouver l’euphorie de premières lectures. « Pour lui, l’idéal, c’est de se rapprocher de nouveau vers l’étranger parce que ce n’est qu’ainsi qu’il pourra s’approcher du centre du monde qu’il recherche. Un centre sentimental dans la ligne du voyageur d’un livre de Laurence Sterne. Il a besoin d’être un voyageur sentimental, d’aller dans des pays de langue anglaise où il pourra recouvrer l’étonnement devant les choses. » – Bibine et fantômes – Un peu comme si le thème central ne se laissait pas saisir et mettre dans un roman – évidemment -, il y a une certaine accumulation de détails pour donner de l’épaisseur et de la complexité au personnage. Parfois un peu lourds. Des indications numérologiques, des apparitions d’individus singuliers qu’il est le seul à voir, des chansons qui passent à la radio en harmonie avec ses émotions ou raniment des souvenirs, l carrousel des citations d’auteurs qui ont compté pour lui, la pluie qui ne cesse de tomber anormalement à Barcelone comme à Londres et, bien entendu, le rêve prémonitoire qui ne se lasse pas de répéter qu’il va vraiment se passer quelque chose d’ultime lors du voyage de la « dernière chance » à Dublin. Tous ces éléments sont eux-mêmes traités artistiquement par une amie de l’éditeur dont une œuvre est en train d’être installée à la Tate Gallery, construite autour « d’une culture apocalyptique de la citation littéraire, une culture de fin de piste et, en définitive, de fin du monde. Dans son installation pour la salle des turbines, elle veut se situer dans le sillage de Godard et de sa relation dynamique avec les citations et placer le visiteur dans un Londres de 2058 où il pleut sans arrêt, cruellement, depuis des années. » Il y a, néanmoins, de beaux passages sur la découverte du paysage dublinois, des évocations non renversantes mais justes du monde joycien. Et, comme l’indique bien la quatrième de couverture, la rencontre avec le paysage dublinois fonctionne comme une bascule « d’une épiphanie (Joyce) à l’aphasie (Beckett) ». Et c’est tout son paysage mental qui change et sombre dans l’innommable littéraire, cette connivence insoutenable avec le génie cherché, jamais rencontré et qui seul pourrait justifier son existence. Il noue une relation avec des personnages de bars sortis des romans de Beckett, son délire gagne du terrain à la faveur d’une replongée dans le whisky et lors d’un enterrement, il voit apparaître, silhouette déjà entraperçue lors de Bloomsday, le fantôme de l’écrivain : « … il voit tout à coup le jeune Beckett juste derrière ses deux sœurs affligées. Ils échangent des regards et la surprise semble présente des deux côtés. Le jeune homme porte le même macintosh que l’autre soir, mais plus raide. Il ressemble à un penseur fatigué et il a cet air incomparable de ceux qui vivent dans l’obstrué, le précaire, l’inerte, l’incertain, le terrifié, le terrifiant, l’inhospitalier, l’inconsolable. » Ainsi, grâce au « tissu fané qui permet parfois aux vivants de voir les morts et aux morts de voir les vivants, les survivants », Samuel Riba sait que les auteurs littéraires ne sont pas en voie de disparition : « la réapparition de l’auteur continue à l’enthousiasmer ».  (PH)

Une langue passe

Angel Vazquez, « La chienne de vie de Juanita Narboni », Rouge Inside Editions, 348 pages, 2009

angelAngel Vazquez, vous le lirez dans les moindres petites notes à son sujet, est le dernier grand écrivain maudit espagnol. Il passe son enfance et sa jeunesse à Tanger, ville au destin particulier, mêlant les cultures arabe, musulmane, judéo-andalouse… Disputée par les Portugais, les Espagnols, les Anglais, les Français, les Allemands, son sort est organisé en 1923 en zone internationale cogérée avec une représentation marocaine. Tanger jouit alors d’un vaste retentissement. En 1956, elle retourne intégralement au Maroc, ce qui est vécu par beaucoup comme une déchéance, retour à la pauvreté. Après avoir baigné dans ce lieu « magique » habité de langues et d’héritages, Vazquez retrouve l’Espagne franquiste où son profil – solitaire, alcoolique, sale caractère, homosexuel – lui garantit une sévère mise à l’écart. Son livre considéré comme principal, celui où il aurait accompli au mieux la singularité de son style, « La chienne de vie de Juanita Narboni » vient seulement d’être traduit en français et il n’y en a pas d’autres. Il est tout de même décédé en 1980. Singulier, ce texte l’est. Du premier au dernier mot, c’est le monologue de Juanita. Les circonstances changent, les époques défilent, elle soliloque. Au début, c’est le monologue intérieur, normal,  d’une personne entourée des membres de sa famille, de ses amies, se livrant aux activités domestiques ou de loisirs, commentant ce qu’elle fait, font les autres, ce qu’elle voit, ressent. Cette sorte de sous-titre interne qui accompagne le moindre fait et geste extérieur. Jusqu’à l’hypertrophie : on finit par croire qu’elle ne s’exprime réellement qu’ainsi. C’est la seule voix où elle se dit telle qu’elle est. Le seul trait d’union avec l’environnement, les êtres, trait d’union bavard à l’intérieur, mutique en façade. Enfin, trait d’union virtuel. Juanita est habitée par une langue extraordinaire, parfumée, colorée, imagée, spirituelle, aux rythmes changeants, complètement habitée d’une langue très riche, variée, mais cette langue ne dépasse pas ses lèvres, elle remplit sa tête, elle s’y enferme comme un enfant autiste dans un linge fétiche, un doudou, une enveloppe en contact avec le monde extérieur mais qui ne conduit qu’à l’isolement. Elle caresse, chipote, tortille, cette langue-doudou dans laquelle elle s’enfonce. L’éclat de cette langue évolue avec le changement de contexte. Au début, évocation des périodes fastes, il est vif, chamarré, enjoué, provocateur, malicieux. Au fur et à mesure que le contexte se dégrade, que l’isolement social gagne du terrain, que les « internationaux » sont de plus en plus perçus comme des étrangers, sans pour autant se sentir espagnols, au fur et à mesure que la vraie patrie s’estompe, cette « zone internationale », la langue est parcourue d’inquiétudes, de raideurs, de peurs, de pleurs, de regrets, de nostalgies, de pauvreté. Ce tissu vivant qui enveloppe Juanita et la couvre d’une interface vivante avec la ville et sa communauté se nourrit de ce qui a dans l’air. Quand la nourriture se raréfie, la vie de Juanita s’atrophie, se raréfie. La solitude poétique du début, pleine de pirouettes, se transforme en solitude d’une grande tristesse, sans ressources. Il ne faut pas craindre l’ennui d’un monologue trop long. Parce qu’il restitue remarquablement la vie, ses bonheurs, ses malheurs, ses rencontres, ses drames, il offre le décalage surprenant et savoureux d’entendre le commentaire irrévérencieux du personnage principal, en même temps que l’on assiste aux scènes ordinaires de Tanger internationale où elle essaie de faire bonne figure. La réalisation littéraire est mieux qu’une prouesse stylistique, elle est un sujet d’étude remarquable pour sentir, mesurer, étudier le fonctionnement du discours intérieur. Comment ça parle en nous, entre nous et les autres, comment ça peut prendre toute la place. Ce discours incessant sur soi et les autres est aussi un livre sur le silence (ou de silence). La traduction française restitue mal, forcément, les caractéristiques du texte initial écrit dans la langue populaire typique du Tanger de l’époque, connue sous le nom de « hakétia ». « Pour les linguistes, c’est un mélange – hautement savoureux à vrai dire – d’ancien castillan et d’hébreu, métissé d’arabe et de portugais. » (Note du traducteur) Angel Vazquez cultivant sa malédiction au sein du régime franquiste, probablement perclus de nostalgie pour un Tanger perdu, disparu à jamais, cherche à la faire revivre par une création linguistique remarquable, boule de cristal à travers laquelle il revoit la ville, son animation, il en entend les musiques verbales, les conversations. Pour ressortir une énormité mais qui a néanmoins du sens ici, Juanita Narboni, c’est lui. En s’immergeant dans la peau de ce personnage qui ressasse de plus en plus le passé, qui s’enfonce sans fin, irrémédiablement dans la reconstitution de ce qui a eu lieu et ne lui a pas apporté le bonheur mérité, escompté, en cherchant à se justifier, à expliquer pourquoi rien ne lui a réussi et que tout et tous l’abandonnent, l’écrivain se drape dans le linceul d’une langue passée dont l’aura l’enchante, qu’il est peut-être le seul à entendre encore avec une telle acuité, en tout cas le seul à pouvoir la restituer et la conserver de cette manière, dans un texte inusable, hors normes. Savoureux, perturbant, poignant. (PH) – FranquismeUn autre écrivain à Tanger

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