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La foi d’une tueuse en série.

Flannery O’Connor, « Œuvres complètes », Quarto/Gallimard, 2009, 1220 pages

En parcourant la biographie de Flannery O’Connor (1925-1964) ce qui frappe en premier : rapidement l’emprise sur sa vie de la maladie et la manière dont elle en fait une part d’elle-même ; son attachement à Dieu et l’Eglise protestante et la conscience inquiète qu’elle a que cela la différencie des grands écrivains qu’elle admire ; sa fièvre travailleuse jamais tranquille, toujours en quête d’un nouveau atelier d’écriture pour perfectionner sa main et son style, écrivain continuellement dans une posture apprenante. En avançant dans la lecture de ses nouvelles (« Les braves gens ne courent pas les rues »), on s’enfonce lentement dans un océan de turpitudes ordinaires, immense et délicieux, pervers. L’écriture est à la fois serrée et fluide, abstraite et spirituelle tout en déroulant le récit sur la page à la manière d’un projecteur de cinéma sur l’écran. Elle donne à voir de manière incroyable. Essentiellement la vie dans le Sud profond des Etats-Unis, le travail sur les plantations, la cohabitation raciale, la répartition des rôles entre blancs et noirs, l’attrait pour la ville, le dénuement, la concupiscence, l’interprétation personnelle des lois, le terrain vague de la civilisation, la misère et la foi. Les personnages ne sont jamais campés à partir de leur psychologie, non, elle construit leur épaisseur naturelle en les décrivant dans leurs actions, leurs gestes, leurs dégaines, leur manière de tenir un outil, de conduire une machine agricole, de tenir le volant d’une bagnole, de traire une vache. Ou en les situant dans un paysage, l’intérieur d’une cuisine, assis dans la cour d’une ferme. Ou en train de parler, restituant les patois, les déformations, les langages imagés du quotidien… Il y a un formidable travail documentaire sur ce qu’était la vie rurale à l’époque. Et puis, en fin de chaque nouvelle, la plume ayant posé ses marques et ses pièges sur un territoire humain et surhumain bien délimité (incluant donc les affaires des hommes en lien avec celles de « dieu »), elle se raidit, serre les rets de sa broderie implacable, émet en quelques propositions courtes et rapides une sorte de déclic évoquant un revolver que l’on arme, et elle tire à bout portant. Rares sont les textes se terminant sans victime dont le sort fatal inattendu laisse sans voix. Inattendu parce qu’on ne s’attend pas – en tout cas, pas moi – à une telle capacité à imaginer et mettre en scène le mal d’une telle manière, je veux dire dans un style et un genre littéraires qui ne lui semble pas dédié, qui cherchent aussi bien à montrer, décrire autre chose, le mal n’étant qu’un moyen,! La manière impavide quelques fois de décrire le carnage le plus impitoyable qui soit, sans essayer de comprendre, simplement en décrivant froidement ces logiques à l’œuvre, ces logiques inexplicables et inconciliables, celle d’un tueur désaxé et celle d’une famille égarée sur un chemin de campagne, préfigure certains traits du cinéma de Tarentino. La foi en Dieu est impliquée dans tous les textes pour le meilleur et pour le pire. Souvent le pire. Comme s’il y avait là quelque chose de puissant que l’homme s’inocule sans vraiment le comprendre et qu’entre ses mains, Dieu et la foi ne pouvaient que mal tourner. Curieusement alors, pour cette croyante, la foi est tordue en ses textes comme pôle de perdition. Ainsi, l’histoire de cet enfant élevé dans une famille intellectuelle non croyante, confié une journée à une domestique de couleur, il découvre un monde insoupçonné, sa gardienne d’un jour le conduisant au bord d’un fleuve où officie un prêcheur pratiquant des conversions et des baptêmes, en clamant que la vérité se trouve au fond de l’eau, que l’immersion transforme, donne une nouvelle vie. Il rentrera chez lui avec une fièvre de vérité inextinguible qui le conduira de lui-même à plonger dans la matrice fluviale. « Il plongea encore et cette fois le courant qui l’attendait le prit dans sa longue main souple, et le tira vivement vers le large et les profondeurs. Sur le moment il fut paralysé par la surprise, mais comme il savait qu’il allait vers son but et qu’il y allait vite toute peur et tout ressentiment l’abandonnèrent. » Evidemment, ce sont les méandres du récit, la quantité de « couleurs locales », de détails et d’épaisseurs elliptiques qui égarent le lecteur, le rend impuissant à deviner la chute, tout occupé à assimiler les informations très riches sur les vies décrites et à goûter l’aisance élégante des phrases et des images. Le raffinement de l’écriture contraste à merveille avec la bassesse des instincts des personnages. C’est le colporteur minable, poussiéreux, marchand de bibles, le pauvre qui excite la compassion, incapable de gagner sa vie autrement, un peu étroit du ciboulot. C’est l’occasion de dresser le portrait « ethnologique » de ces ambulants et, à partir de là, des maisons où ils entrent, de l’accueil qu’on leur réserve, de la manière dont on les regarde et écoute. Et ce, dans un premier temps, selon une visée « scientifique », une portée de témoignage historique. On est dans le documentaire, le collectage. Jusqu’au cas particulier que tisse la nouvelle et où l’errant marchand de bible se révèle un monstre implacable, calculateur, mû par la recherche de plaisirs pervers qui n’ont rien à voir avec les écritures saintes. Le schéma est plus ou moins le même avec l’histoire de ce vagabond qui s’installe dans une femme tenue par une vieille femme et sa fille attardée. Magnifiques pages sur la condition du vagabond se vendant au passage dans des fermes, se faisant payer son travail par l’hébergement et la nourriture. Mais le vagabond a aussi une idée derrière la tête, du genre se tailler avec la voiture dont la vieille ne se sert plus, dût-il pour se faire, gagner la confiance de la fermière en épousant son handicapée de fille, facile à larguer ensuite dans n’importe quelle station service, sur la route… – Le paon et le tatoué. –  O’Connor avait un attachement singulier pour les oiseaux et un amour particulier pour les paons. Ceux-ci interviennent dans le décor de la nouvelle « La personne déplacée » où il est question d’une famille juive rescapée des camps de la mort qu’un curé vient placer dans une exploitation agricole. L’homme religieux, soucieux d’aider ses protégés à se refaire une vie, devient avant tout fascinés par ces oiseaux devant lesquels il tombe en arrêt  chaque visite (on pourrait croire que c’est la seule chose qui, dorénavant, l’intéresse). « Le paon s’arrêta à un pas derrière elle – sa queue, un scintillement d’ors et de verts et de bleus, était levée juste assez pour ne pas toucher terre. Elle se déployait de chaque côté comme une traîne et sa tête, posée sur un long cou bleu flexible comme un roseau, était rejetée en arrière, comme s’il concentrait son attention sur quelque objet lointain, indiscernable à d’autres yeux que les siens. » «  – Si vraiment magnifique ! dit le prêtre. Une queue semée de soleils ! » et il s’avança sur la pointe des pieds et observa le dos de l’oiseau, là où commençait le resplendissant dessin vert et or. Le paon se tenait immobile comme s’il venait de descendre de quelque hauteur inondée de soleil, pour leur apparaître ainsi qu’une vision radieuse. Le visage sans grâce du prête s’inclina au-dessus de l’oiseau et s’empourpra de plaisir. » L’extase de l’homme de dieu le fait passer pour un maboul, les gens de la campagne étant présentés comme insensibles à cette beauté, un paon c’est un paon, une bestiole, une bouche à nourrir… Dans la nouvelle « Le dos de Parker », du recueil « Mon mal vient de plus loin », on retrouve quelque chose de semblable : un mécréant noceur, attiré inexplicablement par son contraire, s’amourache et épouse une mégère bigote. Parker est animé d’une fascination semblable à celle qu’éprouvait le prêtre pour la parure de l’oiseau, mais pour les tatouages, révélation qui le frappa adolescent, dans une foire : « L’homme, petit et trapu, marchait de long en large sur l’estrade, en faisant rouler ses muscles, si bien que les animaux, les fleurs et les hommes qui s’entrelaçaient sur sa peau semblaient s’animer d’un mouvement spontané et subtil. Parker fut submergé par une émotion inconnue ; soulevé comme le sont certains au passage au drapeau. » Confronté à son insensible épouse, Parker imagine de jouer au paon pour la séduire et l’émouvoir vraiment, par la beauté de sa peau : « Une inspiration confuse, obscure, se fraya lentement un chemin jusqu’à sa conscience. Il imagina un tatouage dorsal auquel Sarah ne pourrait résister – un tatouage religieux. Il songea tout d’abord à un livre ouvert, avec, dessous, ces simples mots : SAINTRE BIBLE ; un verset authentique serait inscrit sur la page. » Transi, le paillard repenti disparaît plusieurs jours pour s’imprimer une ultime image. Il choisira l’image impossible, le visage sacré par excellence, manière de sentir dans ses chairs le frisson de ce qui personnifie la foi de sa Sarah. L’œuvre du tatoueur, après deux journées de travail, était redoutable : « L’artiste l’empoigna par le bras et le poussa entre les deux miroirs. « Maintenant, regardez », dit-il, furieux qu’on fît si peu de cas de son travail. Parker regarda, blêmit et s’éloigna. Les yeux du visage aperçu dans le miroir continuaient de le fixer – immobiles, impérieux et cernés de silence. » Au bar, son tatouage stupéfie, jette le trouble. Mais Sarah ne verra rien d’autre qu’idolâtrie méritant le bâton… La beauté des paons et des peaux tatouées se réserve à quelques initiés. – – L’imagination inépuisable et raffinée de la violence. – Quand Flannery O’Connor décrit une bande de jeunes noirs de la ville qui vient glander à la campagne, dans la propriété où l’un d’eux est né et a connu ses plus belles années d’enfance, elle organise une formidable confrontation raciale et de classes sociales. La description de la bande, ses comportements, sa mentalité, son absence d’avenir et le sentiment de n’être chez eux nulle part, ce qu’ils racontent de leur désoeuvrement en ville, tout nous est familier et peut nous sembler actuel. Jusqu’à la manière dont le feu se déclare. Le recueil « Mon mal vient de plus loin » contient de sidérantes histoires de charité et de compassion qui tournent mal. Des délinquants, boiteux ou nymphomanes, tournent en dérision les bons sentiments dont les mécanismes se grippent  et se retournent contre les « justes ». La violence des rapports raciaux est traitée dans la complexité du quotidien, et en fonction des évolutions : comme dans cette histoire où le fils a honte de la manière maternelle, infantilisante dont sa mère traite les noirs qu’il y a peu elle considérait comme des sous-êtres. Dans le bus, il la provoque en cherchant la familiarité avec les noirs. Là aussi, ce que l’on peut prendre comme les bons sentiments du fils vont embrouiller la situation et conduire à un désastre imprévisible. Ce faisant, ces récits restituent d’une manière incroyable le racisme ordinaire des Etats-Unis dans les années 50-60, bien au-delà des clichés. Et l’auteur, fondamentalement, au niveau de son engagement en écriture – dans la vraie vie, il en était peut-être autrement – semble croire que la violence ne peut que renaître de ses cendres (mais est-ce un ressort pour écrire, pour son imagination, pour construire des mécanismes narratifs, s’imaginant devenir meilleur écrivain en inversant sa foi en dieu en une affinité avec le diable ?). C’est ce qui ressort de façon implacable, avec une conclusion qui abasourdit et des accélérations fulgurantes, de son roman « Et ce sont les violents qui l’emportent ». Un grand-père un peu simple, fêlé, se considère comme prêcheur, élu par dieu pour porter sa parole. Il kidnappe un de ses petits-fils, Tarwater, pour l’élever dans les préceptes du seigneur. C’est-à-dire sans éducation aucune, à l’écart de toute civilisation, sans école, juste les champs, la distillerie et quelques sermons. À la mort du vieil homme, Tarwater, se rendant compte de tout ce dont on l’a privé, est envahi d’une incommensurable haine, pour tout et tout le monde. Il personnifie la haine. Il se réfugie chez un oncle instituteur avide de sauver l’enfant. Mais on ne récupère pas un monstre, il poursuit sa trajectoire de destruction, avec des actes insoutenables qui se veulent des gestes de rédemption (je vous ai prévenu, on n’est pas dans la psychologie). L’oncle est un peu sourd et utilise un appareil acoustique. Voici la description partielle d’un instant fatidique : « Il se pencha le plus possible, les yeux clignés, mais il ne put rien voir. Le silence le troublait. Il ouvrit son appareil acoustique, et aussitôt sa tête s’emplit du bourdonnement continu des criquets et des grenouilles. Il chercha à distinguer la barque dans les ténèbres, mais il ne put rien voir. Il attendit. Puis, un instant avant le cataclysme, il empoigna la boîte de métal de son appareil comme s’il crispait la main sur son cœur. Le silence fut brisé par un hurlement sur lequel il ne pouvait se méprendre. » Et pour nous convaincre qu’O’Connor ne simplifie pas l’étoffe sensible des personnages : « Il attendit que commençât la douleur aiguë, la blessure intolérable à laquelle il avait droit afin qu’il pût n’y pas faire attention, mais il ne sentait toujours rien. Il restait debout à la fenêtre, la tête vide, et ce fut seulement lorsqu’il eut bien compris qu’il n’y aurait pas de douleur qu’il perdit connaissance. » Et pendant ce temps, Tarwatter devient un sombre électron vide, ressassant ses ressentiments envenimés, vénéneux. Exécrant son grand-père et en même temps cherchant les signes du ciel qu’il lui a promis. Ceux-ci viendront au bout de la nuit effroyable, au milieu de la faim, de la soif, de la terreur, de l’abandon, de la douleur, de ces états seconds où l’intangible balaie matière et raison : « Il se jeta à plat ventre sur le sol et, la face dans la poussière de la tombe, il entendit le commandement : « VA AVERTIR LES ENFANTS DE DIEU DE LA VITESSE TERRIBLE DE SA MISERICORDE. Les mots étaient aussi silencieux que des graines qui s’ouvriraient une à une dans le sang. »  Cette manière de qualifier la manifestation de la révélation fatidique par laquelle la folie du grand-père se perpétue et continuera à dérégler les esprits de tous les êtres qui seront sensibles aux prêches de Tarwater est formidable : « Les mots étaient aussi silencieux que des graines qui s’ouvriraient une à une dans le sang. » Et cette vocation est vraiment présentée comme une malédiction, la longue marche d’un monstre allant semer dans l’humanité ces graines d’obscurantisme. Ecrivain, Flannery O’Connor s’inspire de ce qu’il y a de plus profond et mystérieux en elle, la foi religieuse qui lui donne aussi la force de supporter sa vie de malade condamnée, mais c’est pour y puiser de redoutables tableaux de l’enfer qu’elle brode avec un style précis et pointu, avec la jouissance d’une tueuse en série.  Les chemins de la grâce sont piégés et basculent en damnation. – – Illustration. – Bien qu’aucune de ce genre ne figure dans les textes de Flannery O’Connor, en voyant au MoMA cette vue de New York, de jeu de balle contre un mur (Ben Shahn, « Handball », 1939), j’ai pensé à la manière de l’écrivain, à sa force d’évocation capable de rendre vivantes de semblables scènes. Cela pourrait être le cas de pas mal de peintures américaines que l’on connaît mal… (PH) – Un autre point de vue – Flannery O’Connor a inspiré John Huston pour « Le Malin » –

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Complot sublime des Lettres (lire Pynchon jusqu’au bout)

Thomas Pynchon, « Contre-jour », Roman Seuil, 1206 pages, 2008.

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C’est une des briques de la rentrée littéraire brandie unanimement comme événement majeur par la critique. Je pense qu’aucun critique littéraire n’avait pu en parler en se basant sur une lecture complète ! (Je sais, on peut très bien « parler des livres que l’on n’a pas lus », une thèse qui tient compte des théories de Gérard Genette, pour qui un livre ne commence pas au premier mot de la première ligne ; avant de l’ouvrir on en sait déjà quelque chose, par une chronique, par le titre, la couverture qui parle déjà du contenu et prédispose l’esprit à sa lecture, cette prédisposition stimulée aussi par des liens entre ce qu’évoque ces éléments mis en avant du nouveau livre et d’autres choses déjà lues. On circule d’un texte à l’autre, on crée ainsi des passerelles, des continuités de sens, des réseaux textuels. Pour peu que l’on soit lecteur un peu expérimenté, tout texte appartient à un ensemble et un nouveau livre est forcément déjà connu par certains de ses aspects, il correspond toujours à une attente, aussi diffuse soit-elle.) Pourtant, je dirais que dans le cas de genre de littérature, s’exposer à la durée qu’elle propose est presque « obligatoire », c’est vraiment à une expérience temporelle qu’elle invite. Ce n’est pas (j’y reviendrai, j’espère) par une construction particulière du récit impliquant une analyse singulière du monde et un style original que ce livre peut se distinguer. Mais par une immersion prolongée dans une pratique d’écriture idiosyncrasique qui permet à l’auteur de recracher sa « matière monde », le poids insupportable que le destin du monde fait peser sur sa machine nerveuse. Une écriture thérapie. Lors de sa parution, j’ai épluché une bonne partie des chroniques littéraires, toutes incluant les éléments clefs du dossier de presse : auteur fantôme, personne ne sait qui il est, etc… Art Press présentait une synthèse laborieuse du récit (mission inutile). Libération optait pour une voie originale : « voilà, disait l’article en substance, un livre déjà culte dont les fanatiques, quand ils en parlent entre eux, révèlent surtout à quelle page ils ont en arrêté la lecture ! Et de prendre l’exemple d’un arrêt de lecture à la page (disons) 173, et allons voir ce qu’il se passe à cette page et autour d’elle. »  J’ai lu 4 des livres précédents de Thomas Pynchon, je sais qu’ils m’ont fait forte impression mais serais incapable d’évoquer leur contenu ! Je suis attiré par la continuation de son travail en découvrant, par exemple, les affinités revendiqués entre son écriture, son imaginaire et certains musiciens rock (Sonic Youth, entre autres). Le lire reviendrait ainsi à instruire les modes narratifs de certaines musiques rock actuelle. Je n’ai pas lu le livre collectif sur Thomas Pynchon mais ce que j’ai pu lire de plus intéressant sur lui se trouve dans « La totalité comme complot » le premier chapitre d’un livre de Fredric Jameson traduit aux Prairies Ordinaires. Notamment ceci à propos de Vente à la criée du lot 49 (dont soudain, je me souviens très bien !) : « L’inventivité représentationnelle de ce roman réside dans le fait que le complot se trouve assimilé au média lui-même, ici au service postal, où la contradiction entre propriété privée et production sociale se trouve re-dramatisée par le biais de la réapparition énigmatique de systèmes « privés » de livraison de courrier. Mais le récit de Pynchon tire moins sa force de la technologie futuriste des médias contemporains que du fait qu’il les dote d’un passé archaïque. » Et plus loin : « En effet, ce récit, qui cherche à contaminer ses lecteurs, mais aussi à doter le présent d’une culture de la paranoïa impalpable mais généralisée, suscite une inquiétude de mauvais augure… » Un trait qui me semble constitutif du style et de l’entreprise de Thomas Pynchon et exploité ad nauseum (1206 longues pages) dans Contre-jour ! Une telle somme, on la traîne durant pas mal de semaines, surtout quand lire n’est pas la seule occupation, et forcément on ne peut en parcourir toutes les pages dans une disposition égale : certains jours, la lecture est calme, consciencieuse, d’autres difficile, lecture endormie, l’attention chancelle, les yeux se ferment, d’autres encore elle est particulièrement perspicace, palpitante, extralucide, avant de traverser des chapitres d’ennuis mal identifiés… Donc, je n’ai, bien entendu, pas toujours pu garder le fil scrupuleusement, surtout qu’il était déjà, au départ, fort embrouillé et j’ai bien conscience de me prononcer en fonction d’éléments lacunaires. J’ai dénombré au moins 130 noms de personnages. Chaque nom est soigneusement inventé comme pour désigner une essence. Le nom/personnage est la plupart du temps éphémère, il déclenche juste ses ondes, son énergie limitée pour propulser l’action un peu plus loin, dans un sens ou un autre. Il y a une poignée de héros qui traversent tout le roman dont, précisément, quelques membres de la famille Traverse qui transmettent les gênes de l’anarchie, le goût de la dynamite – les armes, l’art de l’explosion –au propre comme au figuré- est une obsession de Pynchon, c’était déjà un thème fort de son livre précédent – et traînent, durant les 1173 premières pages, la haine et le désir de vengeance. Venger le Père, l’as masqué du plastiquage « robin des bois », le roi du feu d’artifice lâchement assassiné, est ainsi un des multiples thèmes de ce Contre Jour, la clef de voûte de la parano, ressort de cette imagination littéraire hors du commun et, en quelque sorte, l’énergie qui engendre ce monde hallucinant. Extrait : « « Un toubib vous l’expliquerait sans doute, mais il existe une étrange relation entre les explosifs à la nitro et le cœur humain ». désormais, chaque fois qu’une charge explosait, même hors de portée des oreilles, ça déclenchait quelque chose dans la conscience de Lew… ce fut même bientôt le cas avant que ladite explosion se produisît. Partout. Il contracta rapidement une dépendance à la cyclomite, qu’on pourrait qualifier de zélée. » Il est difficile de caractériser le genre. Thomas Pynchon ne s’enferme dans aucun code précis. Ça commence comme un roman d’aventure pour adolescents du siècle passé (disons « à la Jules Verne »), mais ensuite les genres et les tons se mélangent, feuilleton, science-fiction, fantastique, burlesque, policier… Sans que ça corresponde à la volonté délibérée de construire une forme hybride. Le cerveau de l’auteur semble fonctionner ainsi, traversant des registres différents, puisant dans les forces que chacune de ces conventions met à disposition de son désir de fuir en avant dans son invention romanesque et, aussi, d’une certaine façon, effaçant les traces de son style, de son origine, de son identité littéraire elle-même. Le récit réaliste de la vie dans les villes minières aux USA au début du siècle cohabite avec les histoires d’aéronefs capables d’emprunter les couloirs du temps (le club des Casse-Cous) ou d’autres engins permettant de voyager sous le sable à la recherche de villes mythologiques. « Contre jour » est un fleuve large qui charrie l’ambition d’être « le » roman panoptique qui révèlera le grand complot qui inspire l’univers, agit le monde et régit toute vie humaine. À la surface de ce fleuve délirant, de multiples petits tourbillons, parfois infimes, qui s’imbriquent les uns les autres. Tourbillons téléguidés par une quantité incroyable d’organisations occultes, scientifiques, militaires, politiques, et une masse non moins importante d’électrons libres. Organisations et électrons libres étant indispensables les uns aux autres. « Pera était une ville frontière achevée, un petit état, un microcosme des deux continents, où tous complotaient… » Il y a une légion de ce genre de petites phrases explicites ! Autre part : « Des visiteurs aux dispositions mathématiques avaient prétendu y discerner des motifs récurrents. D’autres, doutant de leur solidité, avaient souvent peut de marcher sur ce réseau argenté… comme si Quelque Chose l’avait construit… Quelque Chose qui attendait… et qui saurait exactement quand l’ensemble devait se dérober sous le visiteur imprudent… » En maints endroits aussi, l’évocation de ce « quelque chose » indispensable à l’architecture dérobante du complot. Ça pullule, sous toutes les variantes ! Les confréries, les sociétés secrètes sont nombreuses, la plus importante étant la S.O.T., les Sectateurs de l’Obscure Tétractys. Les enjeux, dans la narration, sont colossaux et tissés à partir de « fondamentaux » inépuisables (ça participe du recyclage bien compris) : la bonne vieille ville engloutie où l’on découvrira la Vérité enfin, où l’on s’emparera de la Puissance Suprême, où l’on deviendra Eternel… Qui sait !? À moins qu’elle ne soit qu’un site spirituel que l’on accède par l’intérieur ? « Il existe donc une région souterraine encore inconnue, permettant d’accéder à l’Invisible géographie, et –a question mérite d’être posée- pourquoi pas à d’autres sciences ? » Ressources énergétiques et stratégiques.Tout le monde est sur la piste d’une énergie nouvelle qui révolutionnera le monde et donnera l’ascendant sur « l’autre » et sur la piste de « l’arme absolue » Ce faisant, Thomas Pynchon ne se tourne pas vers le futur mais amalgame, superpose toutes les tranches tragiques de l’histoire moderne. L’industrialisation, l’atome, les guerres mondiales, le colonialisme (Congo belge en tête), les Balkans, les totalitarismes, la Shoa, Hiroshima, Tchernobyl, la guerre en Irak, les menaces sur l’avenir de la planète… « Comme si ce qui se dressait là-bas dans la nuit, derrière les lignes, n’était pas exactement une arme nouvelle et terrible, mais plutôt l’équivalent spirituel d’une telle arme. Un désir de mort et de destruction dans le co-conscient collectif des masses. » Dans l’élaboration de son programme sociologique, Pierre Bourdieu avait comme objectif (entre autres) de combattre les tendances à « expliquer » le monde selon l’esprit du complot. Parce que ça n’explique jamais rien, ça ne dévoile rien, ça ne produit que de l’obscur. De toute façon, autant être prévenu, suite aux sombres menaces qui pèsent sur le monde, « toute la matrice géopolitique allait obéir à une nouvelle série de coefficients, dangereusement invérifiables ». On rentre dans le domaine de l’invérifiable…  Un roman n’a pas forcément l’objectif d’expliquer des processus sociaux, mais il peut contribuer à mieux comprendre certains mécanismes, participer à l’analyse de phases historiques. Ce n’est pas le cas. Le complot et la paranoïa sont l’essence de l’écriture de Pynchon. Psychanalytiquement, ça pourrait se confirmer par le caractère anal de pas mal de sensations décrites comme un sixième sens. Et je ne parle pas de relations homosexuelles, mais de sentir, deviner, cultiver les intuitions par l’appareil sensitif du rectum ! Dans une situation de danger par exemple ou de relations codées : « Cyprian devina une partie de ce qu’il ne disait pas. Après quelques tergiversations psychorectales… ». Au centre magique du roman, il y a un étrange matériau qui, en jouant avec la Lumière, permet de dédoubler le Monde, le réel, les personnalités. Tout est dans la lumière : aussi bien l’arme fatale absolue (Mal) que la solution énergétique pour la planète (Bien), et les savants sont sur les dents. Extraits sur la lumière : page 352, « (…) comment se peut-il que la lumière, cette chose si légère, puisse transmuter des métaux solides ? Ça semble dingue, non ? Ici-bas en tout cas, à notre humble niveau, à ras de terre, voire dessous, où tout est pesant et opaque. Mais considérez les régions supérieures, l’éther luminifère, qui s’insinue partout, comme un médium autorisant ce genre de changement, dans lequel l’alchimie et la science électromagnétique moderne, convergent, considérez la double réfraction, un rayon pour l’or, un pour l’argent, si on veut. » Page 774 : « L’âme elle-même est un souvenir d’un temps où nous nous déplacions à la vitesse et à la densité de la lumière ». Page 1206 : « (…) la lumière est incorporée comme source de puissance motrice –pas tout à fait un carburant- et comme un médium transporteur –pas tout à fait un véhicule- entretenant plutôt avec le vaisseau une relation très proche de celle qu’a l’océan avec le surfeur sur sa planche – un principe emprunté aux tenues éthériques qui transportent les filles de mission en mission (…) ». Structure du roman. Il remonte à bloc le ressort du grand thème d’une nouvelle apocalypse du Bien et du Mal et laissant lentement le mécanisme se libérer, il remplit 1206 pages serrées de circonvolutions délirantes, c’est le format pour se soulager, se vider (momentanément), sans pour autant « dire quelque chose ». Une sorte d’écriture thérapeutique. Il a un plan dans sa tête qui coïncide avec ce qui le pousse à écrire. Il reproduit une sorte de carte qu’il explore, tatouée au fond de son cerveau. Il n’y a pas vraiment de structure esthétique au roman qui signifierait une prise de position « dans l’histoire du roman ». Il travaille sa matière romanesque (son ADN littéraire) à la manière d’un potier la terre sur son tour, les formes, les traits, les styles étant commandés par les pulsions qui partent de ses synapses et impriment des mouvements dans la matière brute. La dynamique globale, en outre, fonctionne un peu sur le principe des improvisations épiques en free-jazz. Il a un cerveau excessivement bien rempli de connaissances très diverses (sciences exactes vulgarisées, cultures, sociologie, géographie, histoire, architecture) et les associations, les correspondances qu’il crée entre tous ces domaines sont souvent surprenantes, là, en brassant de l’archi-connu, il dégage bien souvent de svisions vierges, fortes, il renouvelle de façon conséquente une imagerie universelle. Pas de réelle structure mais quelques thèmes obsessionnels, un projet qui lui permet de construire-vomir sa matière littéraire, construire et reconstruire un labyrinthe de métaphores comme reflet de l’histoire de l’humanité, de tous ses traquenards, tous ses vices, toutes ses fulgurances, toutes ses beautés. Ressasser, comme n’importe quel adepte de la Théorie du Complot, une part de génie en plus. Ainsi, parmi la masse importante d’informations qu’il brasse pour donner cette impression de maîtriser toutes les données du passé-présent-avenir (à la manière des siècles passés où l’on pouvait se poser en savant absolu de ce que connaissait l’homme, et ça contribue bien, à l’aspect vieux jeu de l’entreprise littéraire de Pynchon), il y a celles qui a trait aux lieux choisis pour ses actions, son don littéraire de représentation fonctionnant comme Google Earth, a quelque chose de visionnaire! C’est surtout confondant, j’imagine, s’il s’agit de régions que l’on connaît, en ce qui me concerne, toute la partie qui se déroule entre Nieuport et Ypres, Ostende et Bruges (au moment où cette zone devient celle du massacre de la grande guerre, théâtre décisif du devenir européen). Pas tellement la description de parties de villes ou de paysages (ça s’obtient par photos) mais l’impression qu’il donne d’y avoir vécu, au point d’en traduire l’atmosphère, l’âme et qui conduit à penser: « tiens, je l’ai peut-être croisé là, sur la digue d’Ostende, sans le savoir! » (D’autant plus que Thomas Pynchon est un personnage mystérieux, caché). Du paysage réaliste, on passe aussi à l’absurde, ou au fantastique, au burlesque. C’est dans ce périmètre flamand qu’il situe le « musée de la Mayonnaise ». « On était au plus fort du culte de la mayonnaise qui avait déferlé sur la Belgique, et on trouvait à tous les coins de rue de gigantesques spécimens d’émulsion ovo-oléagineuse. » La musique. Thomas Pynchon semble parfaitement connaître la musique. L’évocation du travail de collectage des musiques, sur le terrain, dans les campagnes hongroises, situe les découvertes musicales au même niveau que les grandes innovations des sciences pures susceptibles d’ouvrir de nouvelles dimensions à la vie, transformer la Matière, apporter les Solutions. Le chant diphonique est l’objet de révélations bouleversantes. Des chorales surprenantes, des ensembles d’harmonicas délirants, des duos d’ukulélés… Sans oublier, en exergue, une citation vraiment pas placée là par hasard (la science du complot exclut le hasard), une phrase de Thelonious Monk « Il fait toujours nuit, sinon on n’aurait pas besoin de lumière. » Son écriture -les phrases assemblent leurs propositions, à certains moments, un peu avec une vélocité de guingois, à la manière de Mo,k, avec des arêtes lumineuses- regorge d’images musicales, des manières surprenantes de mettre des matériaux différents en liaison porteuse de sens poétique, des trouvailles pour exprimer ce qui se passe, au cœur de la matière, quand l’émotion inédite entraîne le mouvement, crée quelque chose qui n’existait pas quelques secondes avant. Tropisme du  baiser : « Ils étaient déjà trop près l’un de l’autre pour ne pas se tourner et se fondre dans un baiser aussi fluide que la solution à une énigme. » Spatialisation, du cristal au limon, le déhanchement communicatif d’une ville : « Les lustres, dont les dispositions cristallines étaient réservées à des espaces d’une exquise délicatesse, frissonnaient et carillonnaient comme si chacun était à même de sentir le moindre déhanchement du bâtiment dans le limon vénitien primitif en dessous. » Les dialogues, parfois (voire souvent) presque abstraits, existant par eux-mêmes, véhiculent aussi des formules surprenantes :  « Reef remarqua un jour sur Fulvio ce qui ressemblait à une carte ferroviaire exécutée à force de cicatrices. « Ça vient d’où, t’es passé entre deux lynx qui baisaient ? » ». Ce roman qui sonde les profondeurs des pires catastrophes qui guettent l’homme, se termine très conventionnellement, gentiment, tout le monde se retrouve, tout s’arrange, parents enfants, beaucoup d’enfants en perspective. Ça se termine avec le Désagrément, l’aéronef du club des Casse-Cous qui repart en voyage. Mais tout a changé, on a basculé dans un monde meilleur : « Ses ascensions se font désormais sans effort. Ce n’est plus une question de gravité – c’est une acceptation du ciel. » Bref si-vous-faites-partie-de ceux-celles-qui-ont-lu-le-dernier-Pynchon-en-entier-dites-moi-ce-que-vous-en-pensez!!!!! Playlist intuitive: Monk-Coltrane, « Epistrophy », EM7100/ Ornette Coleman, « Science Fiction », UC5726/ Steve Lacy Solo, « Only Monk », UL0416/ « New York Eye and Ear Control », X 600R/ Borbetomagus, UB6353/ W.Hooker & T. Moore, « Shamballa », UH7643/ Ikue Mori, Robert Quine, Marc Ribot, « Painted Desert », UM8255/

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Cancer de prostate & femme idéale

Richard Ford, « L’état des lieux », Editions de l’Olivier, 2008, 729 pages.

 

Un roman américain présenté comme un des clous de la rentrée littéraire. J’ai une certaine difficulté à accrocher à cette écriture. Très dépouillée, presque sans style, justement, pour privilégier le ton direct favorable à l’immédiateté descriptive, pour décourager la transcendance littéraire et rester le nez sur les faits (divers et autres). Ce style « journalistique », finalement, qui bouleversa la conception des belles lettres à la française, à une époque, et qui aujourd’hui souffre de la proximité avec tout ce que « journalisme » a de vilain. Il est en effet désagréable en commençant un roman d’avoir l’impression de lire une gazette. L’effet « je plonge dans un livre pour un rapport plus profond avec l’écriture sur le monde » est fortement découragé. La piscine semble vide. C’est aussi une littérature qui invente des histoires le plus simplement possible au lieu de poser une écriture qui décrypte le matériau imposant accumulé d’histoires qui encombrent notre quotidien. Faut-il encore inventer des histoires alors que les journaux (télés, radios, papiers) ne font que ça, rapporter des histoires, des aventures, transforment l’actualité et l’information en histoires ?? (Ne faut-il pas trier, la littérature ne devrait-elle produire de l’anti-histoire ??) Néanmoins, même pour quelqu’un de relativement rétif, comme moi, à ce genre de choses, au fil des pages, «on rentre dedans », comme on dit. L’air de rien. Peut-être justement parce que durant une grande partie du bouquin, il ne se passe quasiment rien. On s’enfonce dans la lenteur d’une vie quotidienne sans grand relief, sans héroïsme. On prend des repères. On s’imprègne d’une atmosphère automnale qui s’étend progressivement sur cette région du New Jersey. Le personnage principal est Frank Bascombe, agent immobilier (activité qu’il considère d’une façon pas trop commerciale, plutôt comme une manière d’aider les personnes à trouver leur lieu de vie idéal). Le texte le saisit dans une phase de suspension, de roue libre magique, entre moment de grâce et préliminaire de chute irrémédiable, où le bilan de vie vient le prendre et le soulever comme une vague. Vague déclenchée par sa nouvelle condition, son nouvel état : on lui a découvert depuis peu un cancer de la prostate, et il apprend à vivre avec, c’est plus qu’une nouvelle organisation de sa vie, c’est une nouvelle relation à soi et aux autres. Ça se dessine même, pourrait-on dire, comme une nouvelle vie. Cette renaissance irrigue en lui l’énergie d’établir la philosophie de sa vie pour y bâtir l’harmonie de ses années en pente douce vers la mort. Philosophie qu’il construit autour des quelques événements marquants de sa vie. Ressassement. Ses relations amoureuses, réussites éphémères et péripéties des échecs classiques, les enfants, son fils mort, l’évolution de son métier, et donc, à travers cet environnement professionnel le liant fortement à l’imaginaire des gens (rêver de « sa » maison est une part importante de la vie de tout le monde), il se révèle fort sensible à l’évolution du paysage urbain, du contexte économique et forcément politique. Le lien à la nation américaine est bien quelque chose d’important dans l’ensemble du phénomène individuant qui le travaille. Le roman est situé dans la période où les résultats de l’élection sont contestés, en suspens aussi : Bush ou Gore !? Alternative qui clive la population. Frank Bascombe, confronté au cancer (image de sa mort) comme possible renaissance, évalue à quel point la mort de son premier fils l’a marqué et que c’est seulement maintenant qu’il va lui être possible de vivre harmonieusement avec. Les arrangements avec la mort l’accompagnent. Les arrangements divers avec tous les aspects de la vie. Il se révèlera doué pour les organiser, malgré quelques tempêtes. N’est-il pas agent immobilier, habitué à faire coïncider rêves de citoyens et dispositifs matériels pour les héberger ? C’est avec cette science de l’aménagement des flux de vie dans des volumes habitables qu’il va réussir à mettre de l’ordre dans sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Avec volupté. Il aura réglé, dans le laps de temps où il convient de préparer Thanksgiving toutes les questions de sa vie, comme une sorte de testament lui laissant la possibilité de jouir sans plus de souci les années restantes… Les relations difficiles avec son fils, la liaison passionnelle avec sa fille, son ex, son collègue, avec une belle dextérité pour établir que l’on peut s’aimer, « faire famille » sans évacuer pour autant les distances, les réticences, les difficultés à accepter tel ou tel aspect de sa progénitures… Il aura aussi réussi à définir ce qu’est l’amour pour lui et « récupéré » sa femme idéale (pages intéressantes sur les processus mentaux permettant d’arrêter une image nette et raisonnable de cette « moitié »). De manière plus tragique, mais participant au dénuement heureux de l’ensemble, il aura aussi définitivement solutionné la présence de voisins perturbants. Un livre que l’on transporte avec satisfaction. (PH)