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Fredonner, lieux fredonnant fredonnés

Principe du fredonnement. – Fredonner, activité involontaire par excellence parfois insupportable quand on ne discerne plus d’où ni pourquoi ça fredonne, ressemble au ronronnement des chats. C’est libérer par l’imagerie douce, souvent régressive de ce qui est fredonné et par l’action en sourdine de la bouche et des cordes vocales, une vibration intérieure qui gagne tout le corps et enveloppe l’esprit d’ondes protectrices. Ce n’est pas une vibration gratuite, elle est cohésive, elle survient pour maintenir un état de grâce, prévenir un risque de dissociation ou réparer de légères fissures dans le moral, dissoudre un nuage inquiétant. On ne voit pas venir le fredonnement, c’est un régulateur intuitif. L’air ou la chanson qu’il actionne ne sont pas choisis pour leur qualité artistique, ils sont dépouillés même de leur caractère de « chanson » proprement dite, ils sont fredonnés parce qu’ils sont là depuis longtemps, ils ont traversé le temps avec nous, ils sont devenus des organes discrets d’équilibre que l’on peut comparer aussi aux fragiles dispositifs musicaux des grillons ou cigales. Au fur et à mesure que l’on fréquente des chansons et des ritournelles, volontairement ou involontairement, que notre être en sélectionne des bribes qu’il ingère et dissémine dans ses tissus humoraux, pour les épouser d’amour ou dans l’espoir de s’en défaire par une destruction digestive radicale mais, de toute façon, que ce soit par attraction et répulsion, parce qu’il s’y reconnaît étrangement, partiellement et qu’il s’y équilibre, tous ces restes de chanson se sédimentent en île intérieure, en flotteur rempli d’air fredonnant. C’est l’émergence de sortes d’élytres invisibles ou fine dentelle calcifiée dans la structure même de notre agencement résonant avec le monde. Certains états, excès ou manque de chaleur sentimentale, par exemple, enclenchent au niveau de ces organes légers, chimériques, entre acquis culturel et excroissance  biologique, les frottements rythmiques et mélodiques qui se transforment en fredonnements. Heureusement, les critères de choix des chansons qui constitueront ce réservoir à fredonnement ne sont pas tous conscients, ils peuvent défier les règles du bon goût, ils n’en tiennent pas compte. Régulièrement, quand on se réveille en plein fredonnement – comme un somnambule tiré du sommeil -, l’idée que cela puisse parvenir aux oreilles d’un tiers, nous embarrasse, il arrive même que l’on s’excuse. Ce qui est bien ridicule et accrédite l’idée que l’on pourrait avoir honte de certains aspects de notre bagage chansonnier. Ces airs se sont infiltrés dans notre ADN culturel au gré de situations affectives, selon des circonstances spatiales et temporelles distinctes durant lesquelles nous relâchons toutes les sauvegardes, selon les ondes dégagées par des proches ou les enveloppements atmosphériques sociaux et économiques qui déstabilisent, ils resurgissent dans le ressac des émotions, face à un visage, un paysage, une tension politique, une hanche, une autre chanson, un tableau, un fruit, un plat élaboré selon un long processus de construction et de déconstruction de soi. On prend, on jette, on s’identifie un temps à ce tube, puis il lasse, mais il reste comme témoignage d’un ancrage momentané très fort. Ils sont comme les coquillages dans les courants marins, ils suivent les flux qui nous traversent, ils dépouillent leur première forme et, se patinant à notre contact, deviennent nos choses. Justement parce qu’ils échappent – en tout cas une partie -, au jugement artistique qui tente de respecter et imposer nos ordres de grandeur objectifs, ils sont importants et ne cessent de remettre en cause nos certitudes. Ils contribuent à laisser l’écoute ouverte, jamais cadenassée par des convictions sectaires.  – Exemple de lieu fredonnant. – Il y aussi des lieux qui fredonnent, dont les vibrations nous bercent d’un halo réparateur, tout comme le ronron d’un chat a des vertus apaisantes. Ils peuvent être silencieux, relativement anodins, mais s’y tenir immobile en y flottant dans une vague vigilance – on ne sait trop à quoi être attentif -, crée une osmose avec nos airs fredonnant. Je vais tenter d’en décrire un. Il se trouve dans la garrigue cévenole face à une ancienne bergerie restaurée en gîte de France pour les touristes de passage. Elle est orientée vers les Cévennes. Pour satisfaire au mieux aux critères touristiques, il était préférable de tout raser pour ménager une vue superbe sur les montagnes. Les vacances sont brèves, il faut plonger d’emblée le villégiateur dans l’explicite, au plus près de ce que montrent les cartes postales. Il doit immédiatement atteindre du regard ce qu’il est venu chercher. Ici pourtant, on a pris le contre-pied de ces exigences de consommation rapide du paysage. Pour préserver le caractère du lieu et continuer à protéger l’ancienne bergerie des vents du Nord, surtout en hiver, on a préservé la rangée d’arbres, chênes verts, buis et chênes kermès qui barre la vue. Or, à la longue, le regard apprenant à voir dans l’implicite, dans les plis du paysage, cette barrière d’arbres élargit la vue plutôt qu’elle ne la contraint. On voit la montagne à travers même ce qui fait écran, on regarde comme la garrigue regarde et conduit à la montagne en tant que configuration piémontaise. Le voile rend plus présent ce qu’il cache. Entre les feuilles, il est possible de distinguer une ligne, une arête, un trait d’épaule de montagne que l’on peut, du reste, toujours confondre avec une masse nuageuse. On bénéficie de l’indistinct, on peut être joué par la ressemblance entre les choses. Et pour embrasser pleinement le profil nu des Cévennes, il faut s’avancer dans le bocage et la  garrigue en traversant dans ce premier rideau végétal. Un passage est ménagé, par l’usage – peut-être d’abord celui des animaux dont les sangliers, ensuite les anciens troupeaux et les bergers -, en forme approximative de « s » ou « z », entre les troncs et les branches, tapissé de petites feuilles dures, brunies et damées par le temps comme une marqueterie hirsute, brillante quand la lumière y pénètre rasante. En s’engageant dans ce sentier, on est d’abord surpris par une réaction virevoltante à notre intrusion, quelques dizaines de papillons se détachent des écorces sombres, se mettent à voler, effleurent notre peau, bras, jambes, joues avant de retourner se poser sur les troncs, fixes mais en alerte. Ça déséquilibre et laisse interdit, on se sent dépareillé, pris dans un microcosme dont on ne comprend pas les règles. La douce effervescence que l’on déclenche à notre insu nous rend objet de cet environnement absorbant. Décontenancé, toute défense tombe et l’on est, en quelque sorte pris en charge par toute l’agitation de ce lieu étroit, presque symbolique, un fourmillement ailé et terrestre qui nous achemine, doit nous préparer et nous faire passer vers la vue complète des Cévennes. On s’immobilise pour « comprendre », calmer la chamade en tout sens des ailes, faire le moins de dégât possible, éviter l’irréparable. Quelques minutes suffisent pour être pris dans un enchantement. Les papillons reprennent leur activité comme si on n’existait plus, le chant des cigales redémarre, plus rien n’entrave la circulation de nombreux oiseaux en chasse (rouges-queues). Le miroitement de la lumière entre les feuillages, tout autour de la danse tordue des troncs noirs, dématérialise et égare le sens des distances entre notre corps et le réel, on ne sait plus ce qui est loin, ce qui est proche parmi ces taches aquatiques. Tout est fluide et fredonnant, préliminaires papillonnant, nous préparant à la vision dégagée de l’horizon cévenol. Et plus on s’encalmine entre ces arbres, plus c’est le temps même qui, se mettant aussi à fredonner, ralentit son cours. En partie parce que, en étant souvent assis devant la bergerie – pour lire, boire, manger -, avec ce rideau d’arbres comme horizon de transit vers les grands espaces où se projeter, ne cessant de le dévisager et d’apprendre à voir au travers pour sentir et épouser les contours où l’on veut aller grimper et prendre de la hauteur, on s’est imprégné de toutes les apparences qu’il prend selon les différents moments de la journée et de la nuit. Bosquet banalisé, refermé, sans passage visible. Buisson ardent quand le soleil l’incendie de biais. Nuage de petites langues troubles et constellation de cellules translucides au couchant. Masse noire et lacs d’argent en vision nocturne. Et en arrêt lors du passage, il nous semble vivre de l’intérieur, dans le ronron qu’il dégage, toutes les variantes du rideau d’arbres, nuit et jour confondus. Ce fredonnement achève de réguler, mine de rien, le reste d’incompatibilité entre le temps salarié et le temps de vacances et place les attentes en harmonie avec le rythme de la nature dont on attend retrouvailles et dépaysement à la fois, s’oublier et se retrouver, se rapprocher de ce que l’on aime. – Le fredonnement courant. – On fredonne dans des moments de crise larvée, histoire d’éviter de voir ou entendre, de se rendre incapable de dire quoi que ce soit de malencontreux (on fredonne, comment parler en plus ?), bref d’installer une zone tampon. La crise du reste peut être de nature autant négative que positive. On se ménage parfois un accès gradué à une joie trop forte en l’approchant mine de rien par un fredonnement. On aura choisi, inconsciemment, un air préfigurant la sorte de bonheur qui s’annonce, un air que, probablement, on aura souvent fredonné pour la faire venir, cette joie, ou se rappeler ses premières occurrences. Si j’ai évoqué la situation où l’on se trouve pris dans le fredonnement d’un lieu, il y a d’autres lieux qui nous font fredonner des chansons précises, avant même que l’on n’établisse le lien entre l’air qui nous colle aux lèvres et l’endroit vers lequel on se dirige ou que l’on est en train de visiter. C’est certes caricatural mais, tant pis… Sur le chemin de Sète où je me rendais pour la première fois, je me suis trouvé hanté par des chansons de Brassens, un vrai pot-pourri passant et repassant que j’essayais de dissiper en écoutant les originaux dans la voiture. Mais peine perdue, toute la journée, j’ai eu en tête, dans le larynx et sur les lèvres, cette chanson qui supplantait toutes les autres par son ample simplicité, Supplique pour être enterré à la plage de Sète. Balade détachée et attachante qui représente pour moi la quintessence du répertoire de Brassens dans ce qu’il n’a cessé de m’accompagner depuis près de quarante ans, dans la ferveur ou l’oubli momentané, se plaçant en ce qui me concerne au-delà du duel entre j’aime ou j’aime pas. Sans m’arrêter de manière précise aux mots qui défilent dans une liaison parfaite entre verve populaire et tenue aristocrate, mais entendant à leur place d’autres mots les traduisant en un vocabulaire plus en phase avec mon univers, je ne cesse d’y capter ce que j’étais avide d’entendre gamin, comment vivre et mourir, comment passer et comment s’effacer, avec y compris, dans les dernières strophes, l’image de ce qui se passe après notre mort, la vie telle qu’elle continue sur notre tombe et telle que notre tombe s’intègre dorénavant au paysage, et dieu sait, si adolescent, on peut chercher à imaginer cela. Image d’une vie et d’une mort réussies, avec sens et sans grandiloquence, ayant déjoué toutes les ruses de l’héroïsme (n’oublions pas qu’en ces temps-là, la guerre, les invitations à défendre la patrie, les exhortations à mourir pour de « grandes causes » étaient plus présentes au quotidien, dans les esprits), un air sans cesse à reprendre. – J’ai enfin trouvé à Sète une autre occasion de fredonner, au Musée des Arts Modestes, face aux vitrines de Bernard Belluc, mais ce sera pour le chapitre suivant.) – PH

 

Théâtre noir et solaire de Raïs Annegarn

Dick Annegarn, Théâtre de Mons, samedi 31 janvier 2009

 theatremons

Depuis son retour en 1997 avec «Approche toi », premier signe d’une créativité éblouissante ponctuée de nombreux enregistrements, soit le « come-back » musical le plus heureux, le plus riche de sens, Dick Annegarn n’avait toujours pas été programmé à Mons. C’est enfin chose faite. S’il commence par lâcher, avec une fausse désinvolture rugueuse comme désappointée (à la Grand Duduche, personnage de BD des années 70 créé par Cabu, à qui, à l’époque on comparait sa dégaine), « bon, c’est un nouvel album, quoi », on n’assistera pas (heureusement) à ce que l’on appelle le « concert promotionnel d’un nouveau CD ». Il entame bien par les deux premiers titres de « Soleil du soir » : « D’abord un verre » et « Jacques ». L’hospitalité, de tous les temps, rythmée d’arrivées et de départs, de commencements et de fins, d’enthousiasme et de dépression, boire un bon coup sur une belle nappe fleurie partagée. À propos de l’apport d’un des musiciens (tuba) qu’il qualifiera à un moment de slave et « pompier polonais », il évoquera le mélange de tristesses variées, comme principe de la variété. Crépuscule, ombres fantastiques, exorcismes. Le spectacle tout entier sera dans cette tonalité : le grand théâtre des peurs et des joies, des abattements et des sursauts, des désespoirs et des ruses pour y croire encore, grand théâtre d’ombres crépusculaires, dans cet instant magique où le soleil va se coucher, nous abandonne, et qu’il est presque insoutenable d’attendre qu’il revienne. Tout ce qu’un tour de chansons peut inventer pour rendre vivable ce passage régulier qu’aucune habitude n’atténue, surtout chez ce drôle d’écorché  nordique, sera généreusement présenté: le chant, bien entendu, la magie d’un verbe inclassable, des mélodies inouïes, les musiques, les arrangements, la parole, mais aussi le corps, le mime, les gestes, la danse, les grimaces… Le programme est subtilement agencé pour extraire les nouvelles chansons du concept de marché « nouveau CD » et les rattacher aux anciennes, au corpus impressionnant de chansons inoubliables, inaltérables de cet auteur-compositeur hors normes. Entre le répertoire déjà connu et le plus récent, il va tisser des liens, montrer les correspondances, comment elles continuent des filons poétiques, des réflexions métaphoriques sur la condition humaine, comment elles varient des perceptions engagées du réel. D’abord, ce sera en manifestant que le lien de sens avec les plus connus de ses tubes, n’est pas rompu :  il ne fait pas partie des vedettes fatiguées qu’on leur demande toujours les mêmes succès et ne les réinterprètent que sous la (fausse) contrainte, et sans imagination (formolisées). C’est sans doute que, de par leur mode de fabrication, leurs tubes se fatiguent en dehors de leur manière d’être vivants dans l’esprit des fans ! Ceux de Dick Annegarn participent d’une relation forte à sa vie, sa biographie, sa relation au monde, non pas comme quelque chose de passé, figé, nostalgique, mais toujours vivants. Ses « tubes » ne comptent pas par la quantité de pièces vendues, ils sont toujours pertinents, d’actualité. Il ne faudra pas attendre longtemps pour qu’il entonne « Bruxelles, ma belle… », avec un arrangement inédit, juste à l’orgue électrique, un peu bricolé bancal, presque gagné par les tremblements du « bataclan ». Émotion intacte, chez le chanteur, dans la salle. Je m’interrogerai sur cette faculté qu’ont certaines chansons, écoutées de très nombreuses fois, ancrées dans la mémoire musicale depuis de longues années, de résonner à chaque fois comme neuves, de réactiver les larmes aux yeux quasiment à chaque fois !? « Attila Joszef », « La Limonade », « Bébé éléphant », « Mireille »… Il y a des qualités intrinsèques à la composition même, mais aussi le travail de leur créateur pour les maintenir vivantes. Ce nouvel arrangement témoigne d’une attention particulière à un titre fétiche, un investissement pour le penser autrement, l’éclairer d’un autre jour, le rajeunir par d’autres arrangements. Ce sera le même et en même temps il sera différent : à redécouvrir, pas une simple répétition. Et ainsi, durant tout le récital. Show et magie. Péremptoire et faussement braque, Annegarn est un showman rigoureux et exigeant, soignant surtout cette mise en scène ineffable qui tient à la présence et à un sens de la transe (souvent évoqué par Artaud) : l’art de faire apparaître ses chansons, au bon moment, de les amener pour que chaque fois elles surprennent, interpellent, renouvellent les émotions. De la magie. Cette magie qui tient à l’art de raconter, de filer la succession des chansons dans le fil narratif de ses choix de vie, ses dérives, ses canaux secrets, ses regards sur le monde, ses blessures d’écorché… Toutes les chansons, si familières et mystérieuses aussi de par leur syntaxe qui n’appartient qu’à lui, s’inscrivent dans sa biographie, qui devient certes un peu une légende (les péniches, Anvers, Paris, …) mais représente des choix qui ont orienté la manière de se poser, de se planter dans le monde. Les blabla entre chansons. Les artistes, en général, aiment faire un petit clin d’œil aux spécificités locales : mais en parlant de Van Gogh à Cuesmes, de la terre noire du Borinage, sachant son attachement à la vie et l’œuvre de ce peintre, ce n’est pas que du spectacle ! Il rappellera plusieurs fois la réalité découverte de « l’autre côté du mur », les cultures qu’il y a rencontrées, diverses et colorées là où l’on se représentait un grand bloc de grisaille soviétique. Il apparaît alors voyageur curieux de se confronter aux réalités différentes de la géopolitique. C’est en Hongrie aussi qu’il aura un contact inoubliable avec la réalité des musiques tziganes, rien à voir avec ce que fait « qui encore… comment il s’appelle… le fils de l’autre… » (Thomas Dutronc) et son recyclage de musique tzigane pour touristes. Il dédiera « Bluesabelle », cette chanson sur le pathétisme d’un VRP de luxe, à Sarkozy : « Mandela a commencé en prison pour finir président. On peut espérer que l’autre fasse le trajet inverse. » Il parlera d’un événement qu’il co-organise, dans son village, « Le Festival du Verbe » (c’est aussi une association), l’occasion d’égratigner un peu les travers de la mode rap, slam… Et de rappeler ainsi son engagement pour la sauvegarde du verbe dans la vie de tous les jours, comme moyen de survie, de dignité, d’indépendance (c’est en fait de ce festival du verbe que parle la chanson « c’est un beau bateau »…).  Et de fil en aiguille, tendre, mordant, autoritaire, maladroit (faussement), bégayant, plein d’aspérités, il brode une prestation somptueuse. Bravo aux musiciens aussi : cor, tuba, percussions, accordéon… Pendant ce temps, sur la Grande Place, quelqu’un rêve de transformer la région Wallonne en West Coast… (PH) Chronique « Soleil du Soir ». Discographie de Dick Annegarn. Regarder un clip (réalisation Michel Gondry). 

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