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Le temps des villages

Quand les vacances ont permis de pédaler dans des paysages « remarquables », le retour aux routes ordinaires de chez nous a parfois quelque chose de déprimant. Curieusement, c’est en renouant avec des conditions climatiques  ingrates, par exemple la drache du 15 août, que l’on retrouve un plaisir à rouler ici. Ou bien en découvrant que, comme chaque année, les villages ont à coeur de construire un calendrier festif, calendrier qu’il faut réintégrer, c’est la réalité de la vie hors vacances… En effet, le cycliste qui sillonne les rues de campagne rencontre de nombreuses activités de villages. Fêtes en tout genre, animations très locales, survivances de pratiques folkloriques. La traversée des bourgs, des hameaux est souvent « détournée ». Là où habituellement il ne se passe rien règne une atmosphère événementielle. Agitation, drapeaux, banderoles, haut-parleurs, musiques dans la rue, annonces au micro et parking improvisé pour les voitures quand il s’agit de kermesses d’une certaine ampleur. Mais certaines activités sont plus modestes, simplement destinées aux habitants du lieu ne visant rien de plus que la convivialité, le fait de rythmer ensemble le temps qui passe, l’été qui s’achève. Le 15 août est particulièrement célébré. Cette année, tout en pédalant sur les routes boueuses, ruisselantes, on pouvait constater que tous les petits calvaires, toutes les petites chapelles, dédiées à la vierge ou non, avaient été visités, fleuris ou allumés. Plus aucune trace des pratiquants mais nul doute qu’il y avait eu de petits cortèges votifs, se déplaçant contrits sous la pluie. En déboulant d’une route traversant le bois de la Houssière, en même temps que l’on retrouve les rafales de vent et les traits de pluie, de plus en plus arrosé de terre, on découvre un immense champ transformé en compétition de motocross. Les engins tournent, les caravanes sont alignées, les barbecues fument, quelques concurrents nettoient leurs motos au karscher, des badauds se promènent chope en main. De nombreux chapiteaux à l’approche des villages signalent l’organisation de bals, de concerts, de concours de pétanques arrosés. Beaucoup de ses organisations ont quelque chose de désuet ou d’immuable, d’intemporel et cela accentue l’impression du cycliste de rouler dans une dimension du temps. Ce samedi, en arrivant à Ronquières, il y a un petit attroupement sur le pont, un bonimenteur parle au micro depuis un grand chapiteau encore vide, mais on peut remarquer que les voitures s’arrêtent, se garent, des curieux descendent, rejoignent le pont. Au pied de celui-ci, des groupes sont en train de mettre à l’eau des baignoires décorées qui doivent faire office de barques. À Petit-Roeulx, la rue principale du village est condamnée et partagée en deux couloirs pour une course de cuistax à laquelle ne semble participer que des jeunes des environs, pas encore de spectateurs (ou il est trop tôt). En approchant dans un village plus loin, des vigiles habillées de blouses fluos « Maes Sport » surveillent les carrefours. Une course cycliste va passer, les gens sortent sur leur seuil, s’installent dans des fauteuils, il y a de l’agitation sous le calicot « Arrivée ». On vous regarde comme si vous étiez un échappé ou un retardé de la course! Des places villageoises accueillent des tournois de balle pelote, mais ça n’intéresse que de petits groupes d’amateurs. N’empêche, ce jeu rituel, traditionnel, aux cris caractéristiques, qui fait fonctionner le bistrot du coin, installe pour le cycliste de passage, une atmosphère particulière dont il ne capte que quelques éléments, des temporalités se croisent. La place, habituellement déserte, est aperçue dans sa fonction sociale. – Et au sortir des villages, à cette époque (fin de l’été, approche de l’automne), on retrouve les paysages de champs de maïs, si particuliers, qui protègent un peu du vent, coupent l’horizon, créent l’impression de rouler dans un labyrinthe. L’alternance de ces instants « sauvages », coupés de tout entre ces foules d’épis balancés sur leurs plantes alignées, où l’on prend de face la rudesse des campagnes battues par les vents qui remplissent oreilles et cerveau, et de ces petits événements villageois peinards, sans prétention et colorés, s’efforçant de maintenir du lien et du sens dans le maillage campagnard, illustrant de manière décalée le « bien vivre » loin du rythme urbain, se moule dans la temporalité sportive du corps, concentré sur son effort physique mesuré par le battement des jambes et du cœur (et dont le compteur enregistre la durée, la vitesse et la cadence), une belle expérience de l’hétérogénéité du présent. (PH)

De village en village, la curiosité des moments festifs, preuve de l’imagination locale. Ici, le début d’un concours de baignoires.

Rouler entre des champs de maïs, c’est particulier, sauvage, hypnotique!!!

Paysage plus calme, sans l’agitation du vent, au « ravitaillement ».

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La dépression politique nous pend au nez!

Hartmut Rosa, « Accélération. Une critique sociale du temps. », 474 pages, La Découverte 2010

Les portraits de personnalités politiques dans le journal Le Soir laissent tous poindre, à des degrés divers, l’emprise problématique du temps. Comment le maîtriser ou comment la politique peut encore y prendre pied et contrôler la manœuvre des changements sociaux. Jean-Marc Nollet donne l’impression d’être bien à sa place, synchro avec sa fonction et ses projets politiques initiaux, de ne pas s’en laisser conter, protéger sa vie privée et garder du temps pour respirer, « faire autre chose ». Il gère ! C’est limite fanfaron qu’il déclare : « L’avenir n’est désespéré que si on laisse les autres et les choses décider à notre place. Nous avons des cartes en mains. » Il faut encore voir si ce sont des atouts qui ont du poids ! Marie-Dominique Simonet souligne le rôle indispensable des vacances pour tenir le coup et parvient à en profiter. N’empêche, on sent que ce n’est pas facile quand elle avoue les difficultés éprouvées à oublier les dossiers, préalable à toute activité de ressourcement. Est-ce qu’elle y parvient ? « La journée, oui, mais pas la nuit. C’est un moment où on a moins le contrôle de soi-même, je dors assez mal. » Malgré le dévouement à sa fonction, elle n’hésite pas à dénoncer la « vie malsaine » que fait mener une carrière politique. Il faut ajouter à cela le diagnostic beaucoup plus clairvoyant et pénétrant de Laurette Onkelinck que j’évoquais dans un article précédent. C’est une situation qui devrait préoccuper les citoyens et forcer un vaste débat sur l’organisation du travail politique. Dans n’importe quelle structure ou appareil en train de voler, si des doutes sont émis sur la capacité du conducteur à maîtriser la manœuvre, il vaut mieux intervenir à temps ! Même s’il convient de nuancer les hypothèses formulées dans ce genre d’étude, le livre d’Hartmut Rosa représente une référence pour structurer le questionnement. Evoquant la lenteur des outils juridiques traditionnels, ainsi que celle de tout le mécanisme délibératif démocratique, face à la pression pour faire évoluer les lois devant gérer, par exemple, les conflits commerciaux internationaux, il cerne une opposition structurelle entre le temps de la modernité avancée et le temps du politique : « Dans la mesure où le temps propre du politique offre des résistances, qu’il est à la limite incapable d’accélération, la politique a perdu le rôle incontesté (désormais semble-t-il occupé par l’économie) qu’elle jouait dans la modernité classique, qui consistait à dicter le rythme des événements sociaux : ses horizons temporels présentent de plus en plus une structure paradoxale – le temps dans la politique offre désormais un visage extrêmement confus, ce qui bat en brèche la conception moderne classique du rôle de la politique dans le temps. » Quand on lit les aveux de fatigue, de mauvais sommeil, ou la lucidité inquiète de voir le temps s’ébouler, on ne peut que diagnostiquer que ces acteurs politiques vivent une perte de sens de leur fonction publique, de leur utilité sociale. Forcément, ce n’est pas bon pour nous si l’action de la politique sur la définition d’un projet de société est censée apporter aussi du sens à notre vie. Cette perte de sens résulte, sous les effets de l’accélération des transformations, d’une perte de perspective et d’un champ d’action de plus en plus restreint. « Dans la modernité avancée, le besoin de planification croît au rythme où se réduit la portée prospective du planifiable. Par conséquent, il y a de moins en moins de choses que l’on puisse régler une fois pour toutes, ou au moins pour la durée d’une ou plusieurs générations ; le futur prévisible se rapproche toujours plus du présent, de telle sorte que la politique doit se replier sur le mode du « bricolage », dominée par l’urgence de échéances, où les évolutions provisoires remplacent les grands projets d’organisation. Ce qui explique que les mêmes problèmes (comme par exemple les réformes des retraites ou du système de santé) réapparaissent constamment et à brefs intervalles sur les agendas politiques. La politique perd ainsi son rôle d’acteur de l’organisation, pour jouer désormais le rôle d’un participant principalement réactif. » Les conditions sont ainsi réunies pour que les aspects nobles du métier se dévalorisent et pour que, comme dans les entreprises où la pression des échéances pousse les employés à ne plus être satisfait de leur travail, le personnel politique un peu conscient glisse vers le désenchantement voire la dépression. Et dans le quotidien, courant après le temps, les politiques perdent la main sur la manière noble d’effectuer le travail et, de ce fait, collabore à des systèmes qui amplifient l’accélération des rythmes sociaux et l’éboulement du temps politique, les engrenages sont implacables : « le débat argumenté cède la place à la lutte par les images et les symboles, qui se communiquent plus rapidement que les mots : la politique, dans sa lutte pour s’emparer d’une ressource qui diminue constamment – l’attention – courant ainsi le danger de se voir réduite à des questions de stratégie marketing. »   L’impact de cette situation se marque au niveau de la participation des citoyens aux consultations électorales. Quand on stigmatise, dans les phénomènes importants d’abstention, une perte de civisme, on fait peut-être preuve de complaisance. Le citoyen sent bien que le politique est réduit aux « stratégies de « bricolage », qui s’orientent au gré de l’urgence des échéances » et que ces stratégies « remplacent les conceptions politiques visant à organiser la société. » Il y aurait dès lors une rationalité certaine à se détourner des processus électoraux. Le verdict peut sembler brutal, mais il vaut mieux l’examiner (avec si possible tout l’argumentaire rassemblé par l’auteur du dans les 400 pages de son livre), en tout cas j’en dédie la citation à Monsieur Nollet : « Ce qui est éprouvé comme une période de crise n’est donc précisément pas une époque de grands bouleversements ou de grandes décisions, à laquelle on pourrait faire face, pour ainsi dire chronopolitiquement, par une réorientation de l’action politique. La crise consiste plutôt en ce qu’il n’y a plus rien à décider : les processus des activités sociales et les processus systémiques se sont autonomisés par rapport au gouvernement politique, privant ce dernier des fondements culturels de ce qui fait son sens. En dernière instance, ce phénomène peut lui aussi être interprété comme une forme de désynchronisation : les processus systémiques sont devenus trop rapides pour participer au contrôle des ressources de sens culturelles qui étaient à la base du projet politique unificateur de la modernité et de sa vision de l’histoire. » Hartmut Rosa, dans ses conclusions, n’en reste pas à un constat aussi sombre (il décrit bien comme étant notre réel, une situation que Jean-Marc Nollet caractérise comme désespérée). Il me fait plaisir en citant la conviction de Pierre Bourdieu que la sociologie critique « ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant ». Si elle est pessimiste c’est dans sa quête de moyens pour aider  favorablement les évolutions sociales. Dans le cas qui nous occupe, il faut souligner l’importance des industries de loisirs associées à celle de la communication dans la perte de « contrôle des ressources de sens culturelles ». C’est pour cela qu’une politique culturelle publique ambitieuse, s’appuyant sur les institutions de programmes, en vue de constituer un contrepoids efficace aux rythmes des pratiques culturelles dictées par les industries de programmes, est loin d’être un gadget ou une lubie pour quelques élites cultivées. (PH)  – Présentation H. Rosa, vidéo Youtube

La Sélec vagabonde

Sommaire désynchronisé. – La sélec 12 inévitablement reprend de face la question temporelle des créations artistiques et des pratiques culturelles qui doivent les accueillir. Inévitable, dès lors que l’on s’attache à lever tous les deux mois un tout petit bout de voile sur des artistes qui entrent, pour y rester, dans le patrimoine que constitue une médiathèque pour la mémoire collective, artistes et qui se situent loin des créneaux de diffusion grand public. Il y a des artistes qui accompagnent la vitesse des phénomènes sociaux ou qui contribuent franchement à l’accélération des transformations sociales en visant l’intégration des systèmes de production, de diffusion et de réception les plus rapides. Que ce soit calculé ou non, ils jouent tel segment prioritaire favorable, ils cherchent le bug, ils sont, dans l’intention, synchronisés avec les vitesses majoritaires. Et puis il y a tous les autres qui créent à des rythmes différents, produisent des œuvres qui ne fonctionnent pas vite et ne se comprennent pas instantanément. Des œuvres dont le potentiel de désynchronisation est important. Le fait de s’y intéresser, de vivre un instant à leur rythme et d’en tenter un commentaire à partager pose les bases d’un mécanisme de décélération et d’oasis temporels. Ce n’est pas qu’il faille jouer les uns contre les autres, mais empêcher que les uns disparaissent au profit des autres, nous avons besoin des différents registres (et de leurs formes de plaisir spécifiques) et des différentes temporalités (une forme importante de diversité culturelle). – Errances, vagabondages. – Plusieurs œuvres présentées dans cette Sélec traitent de vagabondage, positif ou négatif, constructeur ou destructeur. Vivre à un rythme différent, selon les conditions dans lesquelles cette expérience se déroule, débouche sur du bonheur ou du malheur. Dans « Gallivant », Andrew Kötting raconte une aventure où il s’agissait de prendre du temps : prendre le temps de passer des moments importants avec sa fille handicapée, condamnée. Mais sa fille étant par nature « lente », lui donner la possibilité de vivre à son rythme, de s’épanouir dans un flux de vie adapté à sa manière de sentir, avec les gens, les paysages. Il n’en découle pas un documentaire qui met la larme à l’œil mais une construction singulière, à mi-chemin entre le reportage, le journal de bord, le collage poétique, la fiction artisanale, le cinéma expérimental. À l’opposé de ce nomadisme répondant à un projet mûrement réfléchi, On the Bowery, suit « pendant quelques jours et quelques nuits, l’errance urbaine – entre trottoir, « rades » miteux, back alleys et dortoirs de l’Armée du Salut – d’un ex-ouvrier du chemin de fer cherchant, tant bien que mal, à rebondir dans la vie plutôt que de sombrer corps et âme. » (Ph. Delvosalle) Le cinéma offre là un exemple magistral d’individus désynchronisés de force, jetés du train en marche et cette errance, petit à petit, détruit, lamine, entraînant des pathologies d’exclusion très lourdes comme l’a montré Catherine Malabou. Il y a bien entendu, alors, le vagabondage sublime, mythique, celui de Don Quichotte et que permet d’embrasser du regard comme jamais sur un écran, le film dépouillé, rude et lyrique  d’Albert Serra, Honor de cavalleria. En noir et blanc, avec des acteurs non professionnels « régionaux » (en osmose avec les lieux, façonnés par eux). Le chevalier est là, son armure, son cheval et son fidèle suiveur, Pancha, plantés dans un vide sidéral, la nature à perte de vue, le ciel, l’horizon, le vent, les herbes, les arbres, une immensité habitée dont ne sait trop quoi et qui rend fou. Une immensité nue, vierge, qui à la longue donne l’impression d’être en dialogue direct avec Dieu. Le vide et l’ennui au cœur de l’errance fantasmatique. Car cette âme de Quichotte qui erre superbement anachronique dans le silence et le rien des nuages, de la chaleur et du vent, on la touche, on la cherche dans chaque instant où l’on se retrouve un peu en marge, distancé, ailleurs, critique, repoussé, seul. Le Roman de la Rose, composé sur plusieurs siècles, introduit déjà à des processus de création très lents – lenteur rendue possible parce qu’en ces siècles lointains la culture conservait son climat principal durant plusieurs générations –  en évoquant des cheminements sentimentaux qui ne peuvent que prendre leur temps. Mais en rapprochant cette œuvre des XIIIème et XIVème siècle à une œuvre actuelle de Luis Andriessen, Garden of Eros, Catherine de Poortere met en avant une discipline d’écoute capable, en sollicitant plusieurs strates de références temporelles acquises par l’expérience et gardées en mémoire, de faire naître des contemporanéités imprévues entre des musiques d’époques différentes. « L’écoute est double : conditionnée et personnelle. Elle raconte des histoires avant de transmettre l’Histoire. Dès lors, elle génère une contemporanéité persistante : il ne s’agit ni de fatigue ni d’excentricité intellectuelle. » « Or ces deux disques peuvent constituer une expérience d’écoute unifiée. On se prend à déambuler de l’un à l’autre, à les explorer comme des jardins imaginaires, celui de la Rose et celui d’Eros. Tantôt les chemins sont les chants, tantôt des cordes âcres tendues sur un silence vaporeux. » Il faut ouvrir à ces pratiques d’écoute qui rompent et complexifient les temporalités simplissimes de la segmentarisation marchande des musiques. Pas moyen autrement d’offrir des « oasis de décélération » où l’écoute devient réellement source de satisfactions. – Autres espaces et décalages – C’est l’appel impérieux aussi de faire exister son propre temps que l’on devine dans le travail de Daniel Lopatin (Oneohtrix point never, un nom déjà complètement d’un autre temps !) inspiré « de ses longues ballades en voitures dans la campagne paumée d’où il provient. » (B. Deuxant). Il a fallu cette époque où il prenait le temps, où il « perdait son temps » en longues ballades dans des campagnes paumées pour engranger un matériaux, un ressenti qui continue aujourd’hui à motiver ses créations musicales.Dans la manière dont en parle Benoît Deuxant, on capte tout de suite l’importance de cette problématique du temps, de la vitesse, de la nostalgie, du sur-place, où les nappes de claviers jouent le rôle d’agent de freinage : « Ce n’est toutefois pas la frappe stricte des batteurs du Krautrock qui l’inspire mais bien les nappes de claviers extatiques de la Kosmische Muzik de Klaus Schulze, d Tangerine Dream, ou de Popol Vuh, plus que les formations rock à guitares. Ses morceaux sont construits par empilage, en accumulant des nappes de drones électroniques les unes par-dessus les autres, mais surtout agrémentées d’arpèges telles qu’on n’osait plus en faire depuis longtemps. Par un effet anachronique intéressant, c’est sur des synthétiseurs typiques des années 1980 – Yamaha, Akai, Rolland – qu’il revisite la musique planante des années 1970. » (B.Deuxant) Le décalage temporel est aussi dans la dynamique d’Inca Ore, au niveau des formes choisies qui désorientent la perception chronologique et spatiale – de quand et d’où ça vient ? – que des sujets qui, avant de prendre forme, ont pris le temps de poser un regard attentif sur ce qui se passe autour de soi. La désynchronisation opère déjà dans le parti pris de rompre avec le « confort angoissant de la plastic pop », et de se tourner vers une « pop mutante, dégénérée, retournée à l’état sauvage ». « Ici, c’est la voix qui est mise en avant, au service de textes dédiés à ses voisins, une famille chinoise, les patients d’un hôpital psychiatrique, une voyante extralucide, etc. L’album sonne comme une cassette trouvée, et on ne sait pas toujours, derrière le son pourri de la bande qui siffle, si ce qu’on entend est une berceuse ou un hurlement. » Est-il possible de décélérer plus efficacement l’audition de la musique, en accidentant aussi judicieusement les procédés qui voudraient qu’aussitôt une musique produite et diffusée elle soit absorbée par l’oreille correspondante, conditionnée !? la vitesse technologique qui banalise « l’accès aux musiques » en niant l’importance de ses contenus se trouve ici complètement pervertie : « on dirait une vielle cassette trouvée ». Et en même temps, de suite, on sent un potentiel narratif inédit, intriguant. – Le temps du poster. – Bruno Vande Graaf a réalisé le poster de ce numéro 12. Une grande page divisée en carrés, plus ou moins le format CD, qui figurent les fenêtres donnant sur les « niches ». Chaque image est différente, donne la mesure de la dimension singulière des œuvres présentes. Chaque image est une sorte de remix de l’image que les musiques ou les films donnent d’eux-mêmes dans la manière de se nommer. Chaque image reprend un élément du visuel, ou une transposition de ce visuel dans un autre registre en se mêlant à l’imagerie personnelle de l’artiste plasticien. L’imagier dès lors illustre à merveille comment l’illustrateur, ne connaissant à priori quasiment rien des musiques et des films de La Sélec 12, les rencontre, finit par avoir une histoire personnelle avec chaque musique et chaque film. C’est la trace tangible qu’en y consacrant du temps on en tire quelque chose qui enrichit l’imaginaire, la mémoire et se donne à voir à d’autres (la preuve, voici un poster à afficher). Ce que ne peut faire cristalliser une consommation rapide ou que ne fait plus percoler une adéquation trop systématique entre ses goûts et les musiques et les films que l’on fréquente (« vous avez aimé ceci, d’autres qui partagent votre avis ont aussi aimé cela… »), une manière de vivre où l’on ne veut plus perdre du temps à chercher les œuvres qui nous conviennent, ce qui ne se fait qu’en se confrontant tout autant à des œuvres qui ne nous plairont pas, mais contribuent à mieux nous faire comprendre ce que l’on attend de l’art en général. Un type de relation à la pratique culturelle que les médiathèques et les bibliothèques doivent encourager : c’est cela même, la « lecture publique » !! – En plus. – Un peu hors de la thématique que j’ai voulu cerner ici, La Sélec 12 inclut des textes de Catherine Thieron et Yannich Hustache. Sommaire complet sur le site de la Médiathèque. – Article sur Bruno Vande Graaf