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L’Art abîme

Ulla von Brandenburg, « Name or number », (Le Plateau, le Frac Ile-de-France).

 ullaC’est une œuvre, une mise en scène plastique, qui ouvre sur l’abîme. (Le rien ou le plein, selon la nature du jugement qui sera porté.) Les matériaux utilisés sont hétérogènes (films 8 mm, draperies, vêtements, papier…) mais la vraie matière dramaturgique travaillée est ce qui, dans l’art, ne peut proprement pas avoir de réponse. Ce qui, par le biais de l’art, s’infiltre dans le non-explicable des représentations. Quelque chose d’essentiel et qui doit surtout tel quel. Au risque d’appauvrir, d’assécher dorénavant l’art et la relation à l’art. Le non-calculable, le non-mesurable sans quoi il n’y plus d’expérience esthétique, de désir de l’art. Bon ! À partir de là, ça commence fort : il sera tout à fait raisonnable de considérer que cette création est ainsi par ratage ou par un coup de génie. Le processus du jugement est défié (ce n’est pas la première fois). Voici, du reste, une déclaration de l’artiste :  « Je ne souhaite surtout pas donner de pistes d’interprétation ou raconter une histoire précise. Je n’ai pas de réponse, ce sont les questions qui m’intéressent et je crois que les questions qui me préoccupent resteront toujours des interrogations car elles n’auront jamais de réponse. » Comment ça se présente ? Renseignement pris auprès du personnel attentif du Plateau (plus de catalogues disponible), le titre de l’exposition s’apparente à notre notion de « pile ou face ». Dès la façade du bâtiment, suspendu à un mât, une sorte d’étendard agité par le vent, une étrange dépouille double face, deux costumes clownesques similaires cousus en miroir. Dès l’entrée dans le hall, l’espace d’exposition est préservé par une draperie théâtrale dont le motif évoque les débuts de l’abstraction, mais tout aussi bien le monde d’Arlequin. Ce rideau ouvre sur une projection (tous les films sont projetés, à l’ancienne, en format 8 ou 16 mm, projections dès lors palpables, charnelles implantent dans le dispositif global une rémanence d’une technologie antérieure, un autre temps égrené par la musique très particulière de l’appareil), « Around ». Des femmes et des hommes, groupés, serrés dans la posture du troupeau qui se protège d’une incursion séparatrice, tournent le dos à la caméra. Celle-ci tente de les filmer de face mais le groupe, imperceptiblement, pivote en même temps, refuse de se laisser fouiller du regard. Se déplace-t-il ainsi lentement dans la rue ou reste-t-il sur place ? En tout cas, le message est clair : on en restera avec la face cachée des choses, on montre ici ce dont il est malaisé de faire le tour. Ce film, regardé en boucle trop longtemps (et on en est tenté pour essayer de comprendre), crée un effet de désorientation, un peu comme dans ces jeux où l’on vous fait tourner sur vous-même, les yeux bandés, avant de devoir mettre la main sur vos comparses, à l’aveuglette… L’exposition est une habile occupation de l’espace où l’artiste multiplie les indices, et les liens entre les indices. Comme pour nous mettre sur la piste de quelque chose. Mais, très probablement, l’objectif est de créer de magnifiques fausses pistes, taraudantes, qui remuent l’âme. Des énigmes. Des gilets et des cravates sont rassemblés en représentation co(s)mique de l’infini, mandala costumier. Evocation des corps qui remplissaient ces vêtements ? (« Quilt III, 8 vestes, 8 cravates sur socle de bois »). La convergence de signes qui semblent chercher à dire quelque chose, l’atmosphère de pénombre et de pans de couleurs fluides accentuent la sensation de se trouver dans un univers propice à sentir des correspondances inédites entre soi, les choses, l’obscur, l’occulte… Les couloirs de tissus frémissants, successions de chambres vides où se souvenir, se recueillir pour retrouver des images enfouies, attendre de voir surgir sur d’anciennes connaissances (lieu idéal pour convoquer ses fantômes), plongent dans le dédale du temps, matrice mémorielle. Errance sans fin, finalement sans histoire particulière. Cette succession de chambres d’étoffes colorées ressemble aussi au contenu du film qui s’y trouve projeté, directement sur la toile. Une errance de 8 minutes dans un château du XVIIe (Chamarande). Un travelling étrange, tout autant que gratuit, à travers les corridors, les escaliers monumentaux, les salles obscurs. Des personnages y sont figés, ensevelis dans cette architecture sombre, dans des occupations pas toujours faciles à identifier, lourdes de symbolique, de double sens supposés ! Deux des comédiens examinent le plan du château, essayant de trouver la sortie, un passage secret ? C’est le genre de film, légèrement fascinant, dont l’objectif est de montrer une scène sans signification. Une sorte d’enfermement. Ce qui se joue là-dedans n’a d’importance que pour les personnages imaginaires qui s’y confrontent à l’insoluble, cloîtrés dans cette dimension où le spectateur ne peut pénétrer. Pourtant, les gestes, les actions, les expressions entretiennent la conviction que « ça nous parle ». Et dans le cerveau, la machine à interpréter tourne à vide, considérant comme trop cruel de n’être pas concerné par ces images mobiles. D’autres indices. Deux cannes, l’une posée au mur, l’autre couchée au sol, réunies en miroir par leurs pointes. Dans un coin, la couverture d’un livre fixé au sol, évoque le motif du rideau d’entrée, face à une grande peinture rouge, couvrant tout le mur, un public attentif face à une scène vide… Un journal à emporter, comme un album de photos familiales, un cahier de collectionneur de cartes postales, ou un herbier, ou un cahier de thèmes à broder… Un grand cahier évoquant cette activité humaine qui consiste à ramasser, rassembler des signes, des choses qui se ressemblent, qui pourraient s’assembler, donner du sens, amadouer la relation à la grande dispersion..  Les cannes et ce cahier d’images seront aperçus dans le film qui clôture le dispositif (évidemment, pas une fin en soi, c’est le genre d’exposition qui se mord la queue). Jouer à chanter. Ce film est tourné dans la Villa Savoye de Le Corbusier. C’est aussi un film sur cette architecture, sur une conception d’un espace intérieur, les mouvements, les déplacements, les rassemblements qui y sont autorisés, voire déterminés par le plan, inclus dans le cahier des charges. Architecture et socialisation. Il y a là une dizaine de personnes. Ils sont, dans le corps vaste du logis, enfermés dans leur monde intérieur.Assis sur des tabourets semblables à ceux où les visiteurs de l’exposition prennent place (miroir) devant l’écran, ils se réunissent pour jouer une scénette (à propos de la mort d’un des leurs ?) ou partager un gâteau autour de la grande table. Tous les gestes, les mimiques, les interactions, comme dans un certain cinéma allemand, sont lourds de sous-entendus, secrets familiaux, romans inavouables, refoulés sociaux, communions paranormales (le groupe ressemble aussi à une secte), nœud de culpabilités… Toute l’action, si l’on peut dire, est incluse, plus que sur la pellicule, dans une chanson, longue comptine (à la Deleuze), chantée par l’artiste, d’une voix blanche entêtante. Chaque personnage dans le film, quand il parle, semble prononcer un fragment de la chanson (effet de play-back). Ils sont habités, réunis par cette chanson à connotation, disons, cabalistiques (dans un sens vague !). La chanson accentue le sentiment d’un sens caché, d’une cérémonie à double sens. Les paroles sont fournies, et en restant longtemps devant l’écran, on finirait par fredonner cette rengaine qui filtre des images, qui provient de l’autre côté de l’écran : « Hier n’est pas demain/Et aujourd’hui n’est pas ici/Moi je ne veux pas être coupable/Personne n’a demandé. » Une sorte d’exorcisme. Et l’on tourne autour des éléments de cette scénographie plasticienne. On n’en découvre jamais le visage. Tout est en miroir, mais les miroirs sont vides. Ni pile ni face. C’est une sorte d’archéologie : montrer les structures permanentes, possédantes, qui entretiennent des illusions, des questionnements illusoires qui empêchent le changement. En cherchant des informations sur l’Internet, il est souvent dit qu’Ulla von Brandenburg puise dans les héritages de la sociologie, de la parapsychologie, l’émergence de nouvelles sciences aux XIX et XXe siècles (vraies ou fausses) qui ont révolutionné mais aussi enfermé l’homme. Robert Castel dans « La montée des incertitudes » : « J’ai été « freudo-marxiste » comme il était possible de l’être dans les années 1960, et je garde la nostalgie d’une approche qui établirait vraiment que chacun d’entre nous est indissociablement et tout autant un sujet psychologique et un acteur façonné par l’histoire. Mais je n’ai pas le sentiment que depuis ces années on ait beaucoup progressé dans cette voie pour fonder complètement en raison cette perspective synthétique qui ferait du psychologique et du social, les deux pans d’une même réalité. » Je traverse l’exposition « name or numbers », en vrai et puis, en mémoire (virtuellement) et j’y ressens cette nostalgie particulière dont parle le sociologue. Et en même temps, ce qui met cette nostalgie en conflit, ce qui l’égare en créant ce sentiment d’un chantier inabouti, un vide, une béance. Quelque chose d’abyssal, qui se retrouve dans l’art et qu’il ne peut résoudre… (PH) – (Ulla von Brandenburg est représentée par la galerie Art Concept

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Brésilienne (3)

bresilienne

En vitesse une petite pause, je me faufile dans la clientèle immuable de Mokafé, en partie un peu figée par l’âge, vieillesse dynamique qui cultive le goût de sortir et de se retrouver au bistrot pour le côté social (on fait sa toilette, on raconte, on écoute), en partie touristique (pour eux on est tous typique), en partie milieu d’affaires (l’un ou l’autre repas autour d’un contrat), en partie branché (look cultivé, livres, intérêt pour le programme de Filmer à tout Prix), et je trouve une place sur banquette face à la fenêtre. La fois précédente, la brésilienne était très blonde, lumineuse et vaporeuse, expansive, cette fois-ci elle est dense, compacte, un peu ramassée sur elle-même, plutôt brune un brin introvertie, pas bavarde. Mais tout est à sa place, densité élastique de première fraîcheur. La peau est particulièrement bien garnie, dorée et croustillante et poudreuse à certains endroits. Elle est particulièrement agréable à couper, les tranchent se détachent en restant homogène bien que tremblantes, les dents du couteau laissent de belles traces dans la crème consistante et moelleuse à la fois, la surface lisse et crémeuse se couvre d’une légère humidité. Elle est ma foi vite avalée tout en épinglant quelques phrases et idées dans la (petite) provision de lecture. Dans « Le Monde des Livres », l’attention attirée par l’article sur Michel Meyer : « Il nous faut questionner le questionnement. » Il vient de publier « Principia Rhetorica. Une théorie générale de l’argumentation’ , livre où il réfléchit sur les usages modernes de la rhétorique, l’art de séduire. Particulièrement utile dans une époque où la publicité occupe une place si importante et tend à modifier notre faculté à questionner (donc s’interroger), la publicité escamotant la question en donnant la réponse (convaincre que les questions sont résolues). Approche intéressante, parce que mobilisant une autre discipline que celles habituellement utilisées pour critiquer le fonctionnement du marketing, d’une problématique préoccupante. Le besoin de regards neufs, de créateurs qui renouvellent les manières de poser les questions. C’est un besoin très vif dans le domaine où il convient de dynamiser la culture ou, plutôt, l’appétit culturel, de donner envie de structurer autrement son désir de culture. À ce besoin semble bien répondre Jay Winter avec ses recherches qui donnent lieu à l’édition de « Entre deuil et mémoire. La grande guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe ». Il soumet à la question une idée reçue selon laquelle la guerre de 14-18 et ses horreurs aurait engendré, par réaction, de nouvelles esthétiques, la modernité. Il souligne que la modernité artistique était active avant la guerre et que celle-ci, bien au contraire, a stimulé un besoin de formes et d’esthétiques traditionnelles pour contribuer au travail du deuil, à la consolation. Il y a bien coexistence d’esthétiques. Il en sera autrement après la deuxième grande guerre où le choc sera plus profond d’une horreur bien différente. Surtout, au niveau de la méthode, Jay Winter pratique l’étude comparative entre pays, alors que le marché des publications historiques est de plus en plus « nationaliste ». Voilà un penseur-chercheur qui travaille de façon internationale (européenne), encourage les pratiques collectives pour décloisonner la manière de faire l’Histoire des intérêts nationaux, il faut les encourager. Résister à la crise actuelle, ça commence par se donner des outils d’analyse pour résister aux idées trop faciles, trop facilement propagées. Et à ce titre, un beau petit livre rouge pétant sur l’étal : « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières » de Frédéric Lordon (Raison d’Agir). Ce n’est pas le genre d’ouvrage vite publié, par opportunité avec un grand sujet de société vendeur, avec quelques prises de positions de type « plateau de télévision ». On peut dire que Frédéric Lordon est sur le coup depuis longtemps et son nouveau livre est certainement une référence pour y voir plus clair. Rappelons qu’il avait publié en 2000 : « Fonds de pension, pièges à con » et en 2003, lors de la crise précédente « Et la vertu sauvera le monde… Après la débâcle financière, le salut par l’ »éthique » ? ». L’un et l’autre chez Raisons d’Agir, petits bouquins bien foutus, intelligents et pas chers (collection militante créée par Pierre Bourdieu). Ces publications antérieures suffisent à affirmer : il était impossible de ne pas savoir ! D’autant plus que ce livre-ci, écrit donc avant que n’éclate au grand jour l’ampleur du scandale financier, semble tout à fait synchro avec l’effondrement, il en retrace de façon détaillée la genèse. Ça permet aussi de mesurer la profondeur et la complexité du système. Et que la régulation ne s’effectuera pas avec quelques déclarations politiques soucieuses de calmer l’électorat. Le projet de régulation de la finance, s’il se confirme, sera une guerre de tranchée. Pour s’en convaincre et donner le ton (élégant), une des premières phrases (chapitre « Le déni révisionniste » : « Avec le fatalisme équanime et distingué de ceux qui n’ont jamais eu à souffrir de la fatalité, The Economist décline le registre du « c’est ainsi » : « la crise est le prix de l’innovation », « les financiers ont découvert qu’ils avaient créé des risques qu’ils sont incapables de maîtriser. Ce n’est pas une raison pour condamner globalement le système : il est bien trop utile », et tout cela dit avec un impeccable flegme – en fait celui de qui n’a jamais eu à payer les pots cassés. » Ambiance.  Alimenter une réflexion critique de la crise, de l’histoire, oui, mais pas sans lien avec les littératures singulières ! Celles-ci stimulent les réceptions créatrices et exigeantes de tout texte… Je découvre, sur ce chapitre, un écrivain français dont j’ignorais l’existence (enfin, il est mort), dans un article de Libération : « Martinet, vol brisé ». Jean-Pierre Martinet est né en Gironde en 1944 et mort en 1993. « Qui voudrait nommer une rue du nom de Céline ou de Bernanos ? Jean-Pierre Martinet est de ces cépages-là. Du premier, il a le style, du second l’emportement salutaire et sombre. Écrivain de l’errance, de la mort et du degré alcoolique, Dostoïevski des bords de la Dordogne qui, après des études de lettres et de cinéma travailla à l’ORTF et fit divers métiers –dont critique et kiosquier-, cet écrivain d’une exigence extrême ne connut de son vivant que la reconnaissance d’un petit groupe d’inconditionnels. » (Didier Pourquery/Libération/ 7/11/08) Pour le vérifier, je n’ai trouvé chez Tropismes qu’un seul de ses titres réédités : « Ceux qui n’en mènent pas large » (Le Dilettante), « roman à la fois drôle et désespéré qui suit la dérive d’un acteur au chômage jusqu’au bout de la nuit avec, comme seule lumière celle, ténue, de son frigo vide. » Premières phrases entre une bouchée de brésilienne arrosée de café : « Maman regardait le ciel mais, de là-haut, personne ne le regardait, lui, Maman, il le sentait bien. Il était incollable sur la question. L’instinct du vrai professionnel. Aucune lumière sur lui, pas le moindre petit projecteur, rien. Personne ne bougeait derrière les nuages. Les machinos étaient silencieux, pour une fois. » À voir. Mais il faut d’abord que j’en finisse avant l’interminable Pynchon ! Déjà plusieurs romans piaffent… (PH)

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