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Aiguilles et comètes lumineuses

 

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Fil narratif inspiré de : Un article de presse sur Elfriede Jelinek – Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur, Gallimard la Pléiade– Bharti Kher, Six Womens, Galerie Perrotin, Paris – Hessie, Soft Resistance, La Verrière, Bruxelles – Frans de Waal, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? », Les Liens qui libèrent, 2016

Bharti Kher

Surprise, comme de retrouver dans le fatras des gazettes, une présence enfouie, recevoir des nouvelles de ce qui attise sa conscience, apparition d’une figure consistante à travers la trame des faits-divers, de la course journaliste à l’audimat. Ainsi, dans Le Monde, un article qui prétend ne pas être une compilation de déclarations anciennes d’une personnalité retranchée, entretenant un cordon sanitaire avec les médias, mais au contraire la teneur de conversations récentes avec l’écrivaine, replace la colère « intacte et sans bornes » d’Elfriede Jelinek à la surface de toutes choses. « La violence faite aux femmes, les structures inviolables de leur domination sociale, politique et artistique, l’asservissement du corps, le mépris de la pensée, l’interdit de création, rien ne change sur ce terrain-là, et ça rend dingue. […] La femme n’existe que dans le regard de l’homme. Elle est sa créature. Et qu’elle ne s’avise pas d’être autre chose que cela ! L’écrivaine l’a pourtant dit et répété. Cette vérité cachée est la grande obscénité de la société, la véritable pornographie que son écriture cherchait déjà à dévoiler dans son roman Les Amantes… » Sous le titre « Dématérialisée », un portrait de l’auteure accompagne l’article, s’y substitue peu à peu. Le visage a ce luisant des traits éprouvés que l’on voit aux statuettes de saintes, érodées par les saisons, dans certaines chapelles ouvertes à tout vent, dans les campagnes. Usure due aux incessantes supplications, aux flots des misères déversées ou aux couches de couleurs successives. Figure ointe de la sueur mentale, de l’horreur sondée, mesurée, et qui suinte lentement, dessine des pâleurs et des rougeurs, graisse la chevelure, fige l’expressivité. Un visage pris dans la cire de la passion, qui absorbe la haine, la dépouille, lui fait subir un lent et méthodique équarrissage, mais au risque de craquer, perdre ses nerfs, révulsions latentes que signalent les babines légèrement retroussées, prêtes à mordre, yeux aux confins de la compassion hésitant à décocher l’onction d’une fusillade glaciale. Le portrait date de 1996, et tel qu’imprimé sur ce papier journal, il tient plus de la peinture hagiographique que de la photo journalistique, évoque les images pieuses qui récompensaient les bonnes actions dans les écoles de jadis. Ou les portraits de martyres sanctifiées que collectionnerait, sous le manteau, quelque collectionner ambigu. Et d’emblée, cet ensemble, les propos, l’article, la photo, entre en résonance, conflictuelle autant qu’harmonique, avec la fascination du narrateur proustien pour la petite bande féminine, sauvage et évoluant magiquement sur la plage, dans Les jeunes filles en fleur. Plus exactement, entre en conflit ou harmonie avec le ravissement circonvolué et raffiné qu’il éprouve à lire et relire une narration aussi maniaque et tonique, iodée, du champ de la séduction et de ses rituels travestis en lois cosmogoniques. Dans ce texte perce une hypersensibilité à détecter puis à exprimer les nuances les plus délicates de ce qu’éveille la contemplation d’un groupe de jeunes grâces dans la liberté des vacances balnéaires, « qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète » (p.791). Événement astral. Cela traduit, par la précision précieuse du style empreint de dévotion, une sorte de grand respect pour ce que représentent ces adolescentes éveillant le désir, une sorte d’hommage. Mais, néanmoins, cela tisonne avant tout la jouissance exacerbée du regard prédateur qui cherche, dans le flou sensuel qui rend indistinctes les différentes silhouettes, à déterminer avec certitude sa proie préférée. Celle qui correspond le mieux à ses attentes profondes et complexes, lui promet le plus de plaisirs. La conviction d’avoir repéré la bonne cible ne peut s’établir que dans le lent exercice du badinage savant avec chacune des filles, un long marchandage qui ne dit pas son nom, un examen scrupuleux des détails physiques et spirituels comparés, pesant le pour et le contre, permettant d’identifier les configurations sentimentales et physionomiques où s’établit l’alchimie garantissant de retrouver dans le choix unique final celle qui contiendra, non seulement quelque chose d’unique que les autres ne peuvent fournir, mais aussi, au cœur de cette unicité, une part des singularités de toutes les autres. Ce n’est finalement pas telle ou telle qu’il importe d’enfermer dans les filets de l’amour, mais d’y enserrer un précipité de femme le plus satisfaisant possible. Quitte à le fabriquer par le fantasme et le projeter sur celle qui semblera la plus réceptrice, en consacrant beaucoup de soins pour que la greffe prenne. Toutes les problématiques amoureuses remarquablement décortiquées par l’écrivain le sont à l’aune d’un besoin de posséder. C’est une pulsion de possession qu’il convient de conduire et assouvir de la manière la plus efficace possible, en souffrant le moins et en sachant d’avance qu’en la matière, aucune victoire n’est jamais absolue et définitive. Or, au début, ce qui se présente n’est pas matériel, et peu propice à la capture. C’est une sorte de profusion lumineuse, sensuelle, émanant de l’ensemble des corps évoluant comme les rouages d’un seul groupe, qui fixe d’abord le désir. « Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile» (p.790). Ce qui excite l’appétit du chasseur, depuis l’apparition de la « tache singulière » se mouvant au loin, c’est cette beauté fluide et collective, la force mystérieuse qui place entre les corps mobiles « une liaison invisible, mais harmonieuse comme une ombre chaude, une même atmosphère, faisant d’eux un tout aussi homogène en ses parties qu’il était différent de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège. » (p.793) Le spectateur privilégié reconstruit de la sorte une sorte de harem à sa disposition, bien qu’encore difficile à cerner et immobiliser. Le lecteur ne peut manquer d’établir un parallèle entre le chasseur esthète à l’affût de la petite bande et le visiteur des bordels y marchandant les grâces des filles, les deux réunis dans le narrateur proustien qui, sans amplifier le philtre romantique à travers lequel l’art a souvent montré la prostitution, n’en propose aucune une vision critique, mais plutôt banalisée, allant de soi. Lieu d’apprentissage, acquisition d’une expertise quant à la manière de choisir « la bonne fille », à jauger des charmes des travailleuses du sexe canons, expérimenter là les affres du choix à reporter ensuite en savoir-faire mondain, sur les femmes des salons. Rien à voir avec la vision de l’artiste féministe indienne Bharti Kher où les filles dites de joie sont alignées comme des ouvrières ordinaires, de tous âges, résignées, fatiguées, figées dans une attente absente, les corps blancs se présentant comme des enveloppes vidées, prêtées, leur vraie vie obligée de migrer ailleurs. Ici, les filles qui attendent le client ne sont plus triées sur le volet selon les critères plastiques les plus exigeants, mais elles figurent toutes les femmes qui, du fait de l’existence de la prostitution, se retrouvent réduites à l’exploitation de leur nudité, abandonnées, collection d’objets. Il ne s’agit pas d’interprétations sculptées mais de corps réels, moulés, dans les quartiers de la prostitution à Calcutta. Elles sont vraiment là.

La tactique du narrateur, cette fois éloigné des maisons closes et de ses proies passives, en pleine liberté marine, en se rapprochant et en domestiquant l’ensemble de la petite bande pour s’y infiltrer, consiste à isoler un élément, un corps et de l’extraire de cette beauté fluide à la source d’une sorte d’éternité du désir, et de le conserver à soi, exemplatif de ce qui grouille dans cette ombre chaude. Avoir, en tant que mâle, sa part du gâteau féminin et le garder à soi. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, n’est-ce pas un principe analogue qui forge l’addiction à la pornographie chez l’amateur scrutant la multitude de corps nus sur son écran ? N’est-ce pas la même gymnastique du regard et du désir carnassier ? Version cultivée et lettrée d’un côté et version trash de l’autre ? Dans l’avalanche de corps nus offerts, traqués sur les écrans, et d’emblée possédés par le dispositif d’exploitation, le désir nie la dimension industrielle en s’attachant à des détails, un travail obsessionnel de discrétisation. Tout va très vite dans une sorte d’hypnose, mais il parvient à répertorier et caractériser les formes, une sorte de prouesse jubilatoire, possessive. Il identifie des préférences, celles-ci ne fonctionnant que dans une dynamique de comparaison accélérée, de mise en concurrence et du besoin impérieux de changement, de variante du même pour rester au pic du désirable. Il effectue des choix volatiles pour des fixations temporaires, éphémères, mais sans établissement d’aucune personnalisation, c’est de la chair anonyme qui défile, des variantes de la même, et c’est la liaison invisible entre toutes ces femmes offertes de manière répétitive qui maintient tension et l’érection. Sa permanence associée à une vision du monde qui veut qu’il en soit ainsi. C’est l’illusion de maîtriser cette liaison invisible, subliminale dans le flux pornographique, qui entretient la croyance que les femmes sont toutes disponibles, indistinctement. Il y a là une profusion de représentations sexuelles à laquelle le cerveau a été rarement confronté, même si il pouvait en avoir l’imagination. « Une personne dépendante à la pornographie par Internet peut voir en une seule session, en effet, plus de corps nus que l’un de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en toute une vie (plus même qu’en plusieurs vies). » (M. Benasayag, p.189) Et toutes ces femmes nues soumises sans réserve disparaissent, sont remplacées par d’autres, parfois jusqu’à une satiété nauséeuse. Le désir est comme face à ces immenses bans de poissons homogènes où les milliers d’individus anonymes ne forment plus qu’un seul organisme, une seule entité sans queue ni tête, difficile à appréhender. De tous ces corps qui défilent et s’enfilent, il n’en garde rien de concret, juste du vent, ils s’évanouissent, happés dans la multitude, le regard n’en conserve que ce qu’il peut grappiller comme lorsque, dans le réel, il croise une femme qui lui semble faire signe, et dont il retient un élément fantomatique et fantasmatique dont il se sert pour imaginer de futurs plaisirs, chimériques, et construire, non pas la femme idéale, mais l’objet idéal qui se substitue à « femme ». L’objet qui livrerait la jouissance la plus complète sans pour autant rester, se matérialiser, imposer des contraintes, s’éclipsant, revenant, toujours pareils et entièrement disponibles. « Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle était composée de vierges helléniques, venait de ce qu’elle avait quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. (…) Il faut que l’imagination, éveillée par l’incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but qui nous cache l’autre et, en substituant au plaisir sensuel l’idée de pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir, d’éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée. Il faut qu’entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour la première fois servi sur une table, ne paraîtrait pas valoir les milles ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose, pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans la fluidité d’un transparent et mobile azur. » (Proust, p.796) La comparaison avec le poisson sur la table vaut son pesant d’or (même si elle postule une universalité de la recherche désirante et pas exclusivement la pêche à la femme). Mais oui, il doit bien se l’avouer, quand son regard erre et plonge dans la foule, lors des déambulations urbaines, il guette le « remous à la surface », la surprise du « poli d’une chair », la révélation d’une forme indécise… Désespérément ou par ennui, voire par ennui désespéré. Pour entretenir des illusions, s’imaginer que ça peut encore revenir, se produire à nouveau. Bien qu’il sache que sa chance est passée qu’il ne traque désormais que des répliques, des succédanés. Des résurgences de la disparue. Et égaré dans la posture du mateur hagard, il sursaute quand revient le hanter l’effigie de l’auteure en colère. Il se demande jusqu’où faut-il débusquer la trace de la volonté masculine de faire prévaloir sa domination sur le système de représentations sexuelles, de tout ramener à son regard possessif ? Jusqu’où faut-il tout extirper ? Jusque dans les discours bien intentionnés comme celui de Pascal Convert à propos de femmes voilées ? « Le voile, en voulant recouvrir la féminité, l’exacerbe à un autre endroit. Je me souviens d’avoir été frappé dans une sale d’attente à l’aéroport de Kaboul par des femmes qui portaient le niquab, voile intégral noir, mais qui avaient les pieds nus. Depuis Georges Bataille, on sait que le gros orteil peut être fétichisé, de même qu’une femme à la tête recouverte d’une cagoule de cuir sado-masochiste. Le voile est le symptôme d’un refoulement qui fait retour dès qu’on a le dos tourné » (ArtPress p.29) Quel espoir a-t-il d’une page blanche à partir de laquelle il pourrait s’imaginer désenvoûté de tout ce qui attise la colère de la prêtresse écrivaine ? Le repos et l’espérance sont dans la fréquentation des œuvres d’à côté, imprégnées d’histoires parallèles, de vies tapies et tues. Dans ses souvenirs, il sent, de l’ordre du subconscient plus que d’une réelle conscience, qu’il a approché, presque touché comme on effleure la membrane qui nous sépare d’une autre espèce, quelque chose qui désarme les fondements de l’hégémonie masculine. Par rapport à quoi il se sentait tout petit et remis en question. Par exemple, ces lieux où il pouvait humer et caresser, dans les pièces écartées et discrètes, où l’on soigne et range le linge de maison, une sorte du millefeuille réel de ce qui l’enracine dans le vivant. Où il pouvait caresser une autre vie par objets interposés, repassés, pliés. De ces objets qui habillent les événements d’une vie, diurne, nocturne. Grande ou petite chapelle – selon qu’il était chez les parents ou les grands-parents – aux placards remplis de draps, de taies, de nappes, d’essuies, tentures, robes de nuit. Bibliothèque de linges. Tissus de tous les jours ou d’apparats, fibres grossières ou délicates, selon les circonstances à vêtir. Toiles usées, élimées à force de frottement contre les épidermes, mais propres, repassées, impeccablement pliées. Etoffes neuves vierges, comme amidonnées, peaux neuves attendant de rentrer en service. Tissus épais pour l’hiver, flanelles d’été, ils racontaient le cycle des saisons. Il aimait se retirer là, ouvrir les armoires, passer la main entre les feuilles parfumées et les enfoncer entre des plis temporels distincts, depuis la parure de berceau, la soie des noces, jusqu’à la froideur épurée du suaire. Palper et identifier des dessins de fibres très différents, des parties lisses ou reprisées, passer le doigt à l’aveugle sur des trames aux infimes reliefs, racontant des généalogies, des vies enfouies dont il dépendait, liées à son histoire personnelle. Il pénétrait une présence cachée, se faufilait dans une vaste ombre travailleuse qui tisse le quotidien et rend la vie possible. C’était pour lui des sortes de chapelles où écouter et se rapprocher de ces invisibles tisseuses du temps et, surtout, prendre conscience que lui-même maîtrisait finalement peu de choses de son entourage, « ça se passait ailleurs ». Il retrouve quelque chose d’analogue en avançant dans une grande salle lumineuse, entre le hangar industriel et la verrière de grand magasin, où sont archivées et exposées des œuvres de Hessie. Entre la boutique de tissus où sont déballés des coupons, des échantillons pour en faire admirer le motif, et le musée ethnologique où des pièces sont exhumées sous cadres, protégées, attestant de l’intérêt pour des pratiques symboliques anciennes, non encore expliquées. Ce sont de vastes registres brodés, registres de traits, innombrables, semblables et tous différents, rassemblés en nuées et cependant éparpillés, centripètes ou centrifuges. Traits tremblés, secousses filiformes et pointillistes, pluies de flageoles et crochets striant de vastes draps de lits ou leurs vestiges, laissant entendre qu’il s’agit d’empreintes de rêves laissés pour compte. Des tableaux d’éraflures sans âge traversant les siècles, des collections de segments stellaires abandonnés, non explorés, des circuits synaptiques refoulés, méprisés, ayant continué leur activité à l’écart, dans d’autres plans du réel. Petits bâtonnets surfilés, étalés, peuple anarchique de phasmes. On dirait le monde vu à travers une pluie battante, horizontale, qui frappe les yeux de ses aiguilles. Des collections d’alvéoles reproduites à l’infini, travail d’imitation méditatif, signalant une porosité entre la structure mentale de la brodeuse et le modèle animal qu’elle contemple. Des étendues de larmes de sang, réparties sur des zones bien quadrillées, policées, et d’autres plus stressés, discrètement insurgées, prenant la forme de petits pois, de haricot ou cristaux écrasés et, vues de près, d’infimes pansements de fils enroulés sur eux-mêmes, traversant la toile en tous sens. Des toiles criblées de trous, ruinées et dont chaque cratère a été patiemment doté d’un rivage protecteur, surfilages de filins colorés qui empêchent que les béances se propagent. Des siècles de travaux de couture dans l’ombre à entretenir les étoffes, réparer les trames, soigner les déchirures, sont transformés ici en écriture déliée, détachée de l’entrave utilitaire, en broderie poétique. Une poésie sans verbe, sans mot, incarnée dans une calligraphie libre, liée à aucun vocabulaire formalisé en mots. Une myriade de petites coutures qui remontent des générations de pensées ignorées, car ses travaux de Sisyphe réalisés dans l’ombre, dans l’abnégation, s’accompagnent de pensées, une production de concepts sans mot, sans trace, et fondamentale, sans laquelle les autres constructions symboliques prestigieuses, de premier plan, ne tiendraient pas. Quelque chose à découvrir, à condition d’admettre que langage et pensée ne sont pas forcément liés. Comme l’expose ce primatologue habitué des expériences cognitives sur d’autres hominidés : « Je ne suis pas sûr de penser en mots, et je n’ai pas l’impression d’entendre des voix intérieures. (…) Il est aujourd’hui largement admis que le langage n’est pas la matière de la pensée, même s’il assiste la réflexion humaine en lui offrant des catégories et des concepts. Nous n’avons pas vraiment besoin du langage pour penser. (…) Au départ, c’était l’absence du langage qui prouvait l’absence de la pensée chez les autres espèces ; maintenant, c’est la présence manifeste de la pensée chez les animaux non linguistiques qui prouve que le langage n’est pas si important. » (Frans de Waal, p.136) Ces tracés d’aiguilles, ces fils qui resurgissent sur les toiles, comme des stigmates, sont les signaux de ces pensées sans langage. C’est la matière de pensées hors langage qui se matérialisent sur les tissus à la manière de signaux médiumniques. Les activités répétitives que l’on décrit en général comme « pendant ce temps-là, je fais le vide, je ne pense à rien », sont en fait des moteurs de pensées, pendant lesquels l’esprit et les sens explorent des gouffres, des altitudes ou des marges que n’atteignent pas les mots. Il se demandait souvent, par exemple, par quel processus cognitif il en vient quelques fois à associer telles saveurs présentes dans une recette avec tel vin, sans qu’il puisse trouver trace d’une délibération intérieure consciente, actée par des mots. Au contraire, soudain cela lui apparaissait comme une évidence, sous forme d’illumination : cette bière complexe, gastronomique, la Noisy pale Ale, accompagnerait parfaitement ce plat de choux de Bruxelles, saucisson et huîtres poêlées. Il se forge une obligation d’involuer, de retrouver en lui les stades de pensée séparés du langage qui développent une performativité symbolique sans commune mesure avec celle des discours balbutiant ou organisés. Peut-être que là est-il possible de nouer ou renouer des mouvements intérieurs et des idées qui ne seraient pas déjà contaminées par la violence symbolique faite aux femmes que véhicule le langage masculin, dominant et contaminé par des siècles de chasses, de poursuites, de jeux possessifs (déteignant sur les jeux de langage). Cela, bien qu’il compte ne pas renoncer totalement au plaisir de guetter le surgissement du poli d’une chair, l’indécision d’une forme qui invite à se projeter à sa suite, voir ce qu’elle cache, ce qu’elle devient… (Pierre Hemptinne)
Bharti Kher Bharti Kher banc de poisson Hessie Hessie

Hessie

Hessie

Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie Hessie échappée

 

Fiction et violence

Javier Marias, « Ton visage demain (III). Poison et ombre et adieu. », 618 pages, Gallimard 2010

C’est le troisième tome, le plus volumineux, le plus animé aussi. Reprenons le fil : Jaime Deza, le personnage principal, fait la lente expérience troublante de l’entre deux, ou du double fond où l’on se cache pour entendre ce que l’on ne nous dit jamais, c’est la dimension du tout est permis. – Interstices de la langue – C’est d’abord un entre deux de la langue, présent au long des trois volumes : espagnol exilé à Londres, ayant fait des études littéraires et donné cours à Oxford, il ne cesse de comparer et signaler des écarts ou des rapprochements entre les expressions anglaises et espagnoles, il compare les manières de dire, il a une fibre de linguiste. Il va d’une langue à l’autre. – L’interprétation, le déchiffrage. – Fatigué d’un petit boulot qu’il exerce à la BBC, un ancien professeur qu’il estime particulièrement (Wheeler), le met en rapport avec un certain Tupra qui l’engage pour un drôle de job où il doit « interpréter » les paroles et les comportements de personnages dont il ignore tout. Cela consiste à dire tout ce qui lui passe par la tête en relation avec ce que ces personnages disent, la manière dont ils s’expriment, les intonations, le choix des mots, les mimiques, la lueur dans les yeux… Ce qui peut paraître simples élucubrations est pris au sérieux comme s’il s’agissait d’une voyance scientifique, il a un don de plus en plus rare, lui laisse-t-on entendre, qu’il doit travailler, exploiter. Il est bel et bien enrôlé dans une cellule des services secrets (MI6). Et s’ouvre alors à lui le vaste No man’s land qui sépare toutes les existences, c’est comme d’être dans un local avec des glaces sans tain permettant de regarder vivre les gens et de surveiller le cours de leurs histoires. À partir de la manière dont ces services secrets interprètent la vie des uns et des autres, se constitue un potentiel narratif qui rend possible d’intervenir dans leurs destinées. De modifier la manière dont chacun se raconte. Et pourtant, à bien des égards, ces interprétations n’ont rien de rationnel (comment serait-ce possible), c’est du vent, de la fiction, du conjoncturel, un flot de supposition (le don balaie les possibles). D’abord surpris par l’étrange nature de ce travail, il en devient addict, pas seulement du fait des émoluments confortables, mais à cause précisément du regard particulier, en surplomb masqué, sur le devenir des gens, le sentiment de participer à l’invention du réel : « Non, il ne m’était plus facile de m’imaginer en train de faire un autre travail moins commode et plus mal payé, moins attirant et moins varié, après tout chaque matin j’affrontais de nouveaux visages ou approfondissais ceux qui m’étaient connus, et c’était un vrai défi de les déchiffrer. Parier sur ces possibilités, prédire leurs comportements, c’était presque comme écrire des romans, ou du moins des portraits. Et de temps à autre, il y avait des sorties, des traductions sur le terrain et quelques voyages. » Il se trouve dans une situation qui le stimule à repenser au passé de son père, victime des services secrets de Franco, victime de mauvaises langues qui l’avaient interprété de manière contraire au régime totalitaire. – Maîtriser les histoires – Ce qui confère du pouvoir au service secret sur les personnalités gérant les affaires du monde (de bas en haut, dans la lumière ou l’obscurité) est le désir, de ces personnages, de maîtriser jusqu’au bout leur image et le sens de leur action, d’éviter de partir d’une manière qui gâcherait tout ce qu’ils auraient cherché à construire durant leur vie. « C’est en cela que consiste le complexe Kennedy-Mansfield : en la crainte d’être à tout jamais par sa façon de finir, dénaturé, et que vie entière semble n’avoir été qu’une formalité, un prétexte, pour arriver à un achèvement criard qui nous dépeindra pour l’éternité. Ce danger, attention, nous le courons tous, même si nous ne sommes pas des personnages publics, mais des individus obscurs, anonymes et secondaires. Chacun assiste à son récit Jack. Toi au tien et moi au mien. » En interprétant la vie des autres, les services secrets peuvent produire des interférences, voire effectuer du chantage en menaçant d’orienter une destinée vers des issues non souhaitées, dénaturantes. – Entre deux du sexe, de la séparation. – Jaime Deza est « coincé » à Londres suite à une relation amoureuse en suspens. Une rupture, mais il entretient l’espoir de retrouvailles. Il n’est plus avec la femme de sa vie sans pour autant se sentir disponible pour de une nouvelle relation stable. Inévitablement, jour après jour, le manque s’atténue et il peut entrevoir l’instant où, sans l’avoir voulu, il rompra définitivement avec le désir pour son ancienne compagne. « Ce matin-là je découvrirais que je me serais habitué à Londres, à Tupra, à Pérez Nuix, à Mulryan et à Rendel, au bureau sans nom et à mon travail de tous les jours et à Wheeler de temps en temps, lequel avait connu Luisa et deviendrait soudain le lien avec mon oubli. Je découvrirais que je m’étais tout à fait habitué, je veux dire au point de ne plus être étonné en ouvrant les yeux et de ne plus m’interroger sur aucun d’eux. Ils seraient mon quotidien et mon monde, ce qui existe sans qu’on se pose de questions, et mon air, et Luisa ne me manqueraient plus, ni ma ville et ma vie passées. Uniquement les enfants. » Dans cet état d’esprit, par un concours de circonstance inattendu lié au don spécifique qu’il possède pour interpréter et faire croire à ce qu’il projette dans la vie des autres – par la grâce d’une demande de service, première situation où il prend conscience du pouvoir de sa situation sur la vie d’un tiers -, il se retrouve au lit avec une jeune collègue, en tout bien tout honneur. Il est tard, ils sont fatigués, le ton est à la camaraderie. Mais voilà, il y aura baise sans qu’il y ait franchement de demande ou d’invitation, sans les préalables du flirt, sans réelle étreinte et participation, il y aura pénétration confirmée et pourtant si peu « homologuée », et cet acte sexuel rejoindra d’autres motifs de cette saga au titre d’événements dont on finit par mettre en cause la véracité (l’exemple le plus récurrent est cette fameuse tache de sang du premier volume, dont l’explication sera donnée dans les dernières pages du troisième volume). Il sait qu’il l’a prise, mais le temps passant, il en doutera de plus en plus, jamais complètement. Entre deux. « Tout avait été silencieux et timide, en fait, cela avait été fantomatique et il n’y avait pratiquement pas eu d’autres échanges, simplement, au bout d’un moment, j’avais senti sa poussée à elle aussi, il n’y avait plus seulement la mienne et ni l’une ni l’autre n’était plus dissimulée ni légère, c’était comme si nous nous enlacions fortement sans nous servir de nos bras, elle se serrait contre moi et moi contre elle, mais seulement avec une partir du corps, la même pour nous deux comme si nous n’étions que cette partie ou ne consistions qu’en elle, on aurait dit que nous nous étions interdit de nous étreindre d’aucune façon, ni avec les jambes ni avec les bras ni par la taille ni en nous embrassant. Je crois que nous ne nous étions même pas pris la main. » Sans lendemain. – Fondements violents. – Précédemment, il a été témoin – plus que cela, acteur passif – d’un acte très violent de son chef à l’égard d’un compatriote pas très recommandable mais pas dangereux. Scandalisé, il demande des comptes à son chef qui entreprend, sans le ménager, de lui ouvrir les yeux. D’abord en lui demandant pourquoi se priver de la violence quand on peut constater à quel point elle est répandue et banalisée et quand, par lucidité, on s’avoue qu’elle est incontournable. Il ne trouve aucune réponse satisfaisante (à part des formules morales toutes prêtes). Alors, pour lui ouvrir les yeux, son chef lui impose une séance ultra-secrète de DVD à regarder. Ce sont des films en provenance du monde entier, filmés et récoltés par des moyens occultes, par des réseaux d’agents et d’indics, par des particuliers qui vendent leurs services. On y voit des personnalités – politiques, médiatiques, militaires, économiques -, s’adonner à des passions qui, selon les morales en vigueur ici ou là,   représentent de beaux moyens de pression. Certaines scènes relèvent de mœurs légères, de perversions « classiques », mais d’autres sont proprement insoutenables à regarder, exhibant tortures et exécutions sommaires ou non. Et, en regardant ce genre de choses, dont on soupçonne toujours l’existence, « on sait que ça existe », mais dont l’impact, d’être ainsi rassemblées et accumulées en archive en un lieu confidentiel peut être foudroyant – c’est donc vrai -, un véritable poison pénètre Jaime Deza. « Et donc entra en moi, comme à travers une aiguille lente, ce qui m’était totalement extérieur et que j’ignorais totalement, ce que je n’avais ni prévu ni imaginé ni même rêvé, et tout cela venait tellement du dehors qu’il ne me servait à rien d’avoir lu dans la presse des choses sur des cas semblables, qui y semblent toujours lointain et exagérés, ni dans des romans, ni de les avoir vus au cinéma, dont nous ne croyons jamais tout parce que nous savons bien au fond que tout y est feint, même si nous sommes fous des personnages ou que nous nous identifions à eux. » Cette banque d’images sordides est présentée comme l’assurance de pouvoir intervenir, un jour ou l’autre, contre l’un ou l’autre de ces « malades » dominants et de contrecarrer tant soit peu leurs penchants prédateurs qui pourraient passer les bornes. Cette violence serait utile parce qu’elle permettrait de peser sur les bas instincts, de faire chanter les individus puissants et déviants pour maintenir un équilibre (tout relatif). À ce titre, vive les vices et les méfaits ! « Comment ne serait-ce pas bon pour nous que les gens soient faibles ou vils ou cupides ou lâches, qu’ils tombent dans la tentation et fassent de monumentales gaffes, et même qu’ils participent à des crimes ou en commettent. C’est la base de notre travail, la substance. Bien plus : c’est le fondement de l’Etat. L’Etat a besoin de la trahison, de la vénalité, de la tromperie, du délit, des manœuvres illégales, de la conspiration, des coups bas (des actes héroïques, en revanche, seulement au compte-gouttes et de loin en loin, pour le contraste). » – Contamination. – Dans une période vacances, il rentre à l’improviste à Madrid pour voir son père, ses enfants et leur mère. Quelque chose cloche dans le comportement de celle-ci par rapport aux visites précédentes. Elle se débine, est toujours occupée, absente, visiblement « il y a quelqu’un dans sa vie ». Cela ne serait rien si elle en parlait normalement, comme on peut parler de ça avec un ex, après un certain temps de rupture. « Mais alors, en revanche, après le coup d’œil, je vis tout de suite ce qu’il  avait d’anormal, impossible de ne pas le voir, pour moi du moins. Elle avait essayé de le maquiller, de le cacher, de le couvrir. (…) Ce que portait Luisa sur son visage était différent, ce n’était pas uno sfregio, une estafilade, une coupure ni un grattage, mais ce qu’on a toujours connu comme un œil au beurre noir dans ma langue et en anglais comme un œil noir, même si, l’impact ou la cause n’étant pas récents, la peau jaunissait déjà, ce sont des couleurs mélangées qui apparaissent après ces coups, il n’y en a jamais une seule, mais à chaque phase plusieurs qui coexistent, et qui de plus sont changeantes, de là peut-être le désaccord entre les deux langues (même si la mienne se rapproche de l’autre en parlant aussi d’un « œil funèbre »), elles sont toutes longues à disparaître, malchance pour nous deux, il n’y avait pas assez longtemps que  c’était arrivé. » Voilà qu’un de ces cauchemars se réactive, celui où son ex tombe aux mains d’un sadique et, talent d’interprète des services secrets oblige, il est persuadé que sa femme est amoureuse d’un homme qui la bat. Pour le coup, il y aura enquête et filature. C’est à ce moment qu’il se rend compte qu’il a appris quelque chose d’utile en travaillant pour le MI6, des moyens et des techniques pour intervenir, prendre les choses en main. Il importe l’éthique particulière du service secret dans le comportement de sa vie civile. Le personnage, peu recommandable, est un séducteur du milieu artistique, célèbre pour ses copies de tableaux de maîtres, activité dont il vit. Concernant ses relations avec les femmes, elles ont une réputation sulfureuse. Impliqué par ce qui le lie à sa femme, secoué par ces images de coups, titillé par les discours de son chef légitimant la violence pour la faire cesser, il se donne le droit d’intervenir, d’user de violence pour faire peur à ce triste faussaire et l’éloigner définitivement de Luisa (à l’insu de celle-ci). Il se surprend à échafauder un plan et à se voir capable de menacer un homme avec une arme, de le frapper, de lui tenir des propos épouvantables jusqu’à l’impressionner, faire peur, même si le gaillard en question est un dur à cuire. Par contre, le forfait accompli comme une sorte de rite initiatique, la réflexivité vient le tourmenter : « Tout cela commença à me sembler incroyable, que je me sois comporté de cette façon, presque sans avoir de poids sur la conscience, comme un sauvage ou comme si j’étais de ceux qui sont convaincus par l’idée pragmatique qu’il faut faire ce qu’on doit faire, et que comme ça, c’est fait, et que, quoi qu’il arrive ensuite, le principal est fait et qu’il n’y a pas de retour possible. » Dans la foulée, et de retour à Londres, il apprendra que des propos tenus antérieurement dans le cadre de son travail d’agent secret, ces discours d’interprétation sur la vie des personnes influentes, ont été utilisés pour mettre hors d’état de nuire une star de la variété internationale. Avec mort d’homme, sacrifié. Ebranlé, il se demande s’il pourra continuer  à vivre avec tout ça sur la conscience et s’oriente vers une démission du groupe auquel il appartient, mais non sans avoir, au préalable, une longue conversation avec le vieux professeur raffiné d’Oxford, Wheeler, lui-même ex agent secret ! Il distillera l’explication de plusieurs thèmes qui traversent tout le roman. Et quand Jaime Deza lui demande s’il savait que son don et sa capacité « pouvait servir à ça, à ce qu’une personne meure et qu’une autre se retrouve en prison ? À ce qu’on prenne des mesures si drastiques, à changer tant de vies, et même à en supprimer une ? », la réponse sera claire : « ce n’est pas parce que tu le quitteras que tu ne t’exposeras pas à ce que ce que tu dis t’être arrivé ne t’arrive de nouveau. En fait, ça ne t’est pas arrivé. C’est arrivé, tout simplement, et ce genre de choses peut se produire n’importe où. Personne ne peut contrôler l’utilisation qu’on fait de ses idées et des paroles, ni prévoir entièrement leurs conséquences ultimes. » – Conclusion – C’est résumer à peu de choses l’épaisseur d’un texte fouillé de 600 pages. Mais, je pense que ça donne une idée de la manière dont progresse l’investigation littéraire de Javier Marias. À travers la mémoire – le personnage se souvient énormément, fouille les souvenirs des autres, ses proches, ses amis – et le flux d’histoires que tout le monde s’invente et fait involontairement circuler, comment se forme la violence, comment elle intervient, comment chacun peut en être acteur. C’est un peu banal si l’on dit « ça montre comment un brave type en vient à exercer la force autoritaire, brutale, pour casser le cours des choses, infléchir la vie de quelqu’un, se substituer au destin ». Mais l’examen de ce processus n’est pas banal, partant de cet exercice en soi anodin d’interprétation des faits et gestes et en faisant le centre névralgique, là où le langage hésite entre réel et fiction et devient une force pour repenser, prendre en main et organiser à sa façon. La relation au père et avec lui le passé franquiste et aussi les longs entretiens avec le professeur Wheeler situe l’action dans le flux et reflux entre temps de guerre et temps de paix. Deux temps séparés par une fine membrane poreuse à travers laquelle passe le langage, les mots, les histoires, créant des liens, des similarités, de la confusion entre les deux logiques, de l’interdépendance entre les forces fictionnelles du bien et du mal, sans que l’on sen rende compte. C’est pas mal, un beau « guerre et paix ».  (PH)