Archives de Tag: la différence

Diasporas de corps féminins, un Nouveau Monde.

A propos de : Kiki Smith, Born et Rapture (Festival International d’Art de Toulouse) – Françoise Héritier, Masculin/Féminin, Odile Jacob – Stuart Hall, Identités et Cultures. Politique des Cultural Studies, Editions Amsterdam.

Kiki Smith, Born

Sans m’égarer dans le protocole objectivant les intuitions d’une interprétation – parce que je veux rester à la trace superficielle de ce qui s’est inscrit en profondeur et oriente le perçu immédiat -, je sens soudain, en caressant du regard après tant d’années sans y avoir plus porter les yeux, mais en l’ayant quasiment toujours quelque part dans un coin du cerveau, par la force des choses, par imprégnation, en recaressant donc rapidement du regard des cartes postales retrouvées dans un tiroir et reproduisant la Naissance de Vénus peinte par Botticelli (tout en balayant aussi le même motif décliné par d’autres peintres avec souvent moins de finesse), juste pour réactiver des impressions anciennes qui m’accompagnent depuis le coup d’œil originel sur cette image qui m’enchanta, je ressens avec une acuité toute neuve qu’elle s’inscrit dans l’histoire immémoriale du regard de l’homme sur le corps de la femme, en tant que ce regard organise la mise en scène d’une adoration fervente comme pendant d’une infériorité implacablement organisée et perpétuée dans laquelle la femme s’est trouvée systématiquement, rigoureusement, reléguée, sous prétexte que la Nature en décidait ainsi. Mais pour que l’on puisse prétendre que c’était ce que voulait la nature, il fallait d’abord que la culture en fasse la preuve. Car, bien entendu, c’est l’ensemble du système culturel qui sous-tend cette hiérarchie entre les sexes, peut-être même était-ce la motivation principale à l’élaboration de tout système culturel que d’établir un ordre symbolique fondé sur l’observation de la Nature, la confrontation à la différence débouchant sur l’instauration d’une hiérarchie entre les sexes au profit de la partie mâle. Et tout cela au nom de la vérité, de ce que sont les « essences ». Ce n’est pas uniquement une belle image, c’est aussi une image inscrite dans une problématique. Cette constitution du sens des choses s’appuie sur une abyssale suite de représentations qui s’engendrent entre elles, perpétuent des manières de voir et de faire, des discours, picturaux et autres, véhiculent des valeurs et finissent, par accumulation et par illusion universalisante, par tenir lieu de preuve. Parce que, voyez, ça a toujours été, partout, montré ainsi, dans cet ordre-là. Cette Vénus a l’air bien humble, docile, déterminée à tenir le rôle qu’on lui assigne, convaincue qu’elle ne doit sa distinction qu’au regard mâle qui se pose sur elle, qu’elle est là pour servir un idéal, toute Vénus soit-elle. De manière tout aussi immédiate et intuitive, je sais qu’il n’est pas question de la même chose, du même genre de représentation dans les sculptures de Kiki Smith (Born et Rapture) que je découvris au printemps aux Abattoirs de Toulouse. Au contraire, ici la nudité de femme qui semble s’arracher à ce qui les emprisonnait, pour repenser plastiquement la narration de leur corporéité, fait choc avec notamment les hors champs des images à la Botticelli. Avec néanmoins une connivence ténue mais illuminante qu’établit le lacis des reflets mélancoliques, ici sur les corps sombres et marqués, là-bas dans l’angélisme vaporeux, irradiation diaphane, voile subtile de ce qui est là tout en étant perdu. Mais avec les sculptures de Kiki Smith, les corps féminins, dans leur plus simple appareil, ne sont pas que des corps nus, ils sont chargés d’une autre histoire, travaillés, éprouvés, une histoire en gestation. Il s’agit chaque fois, comme dans le cas de la déesse de l’amour naissant des flots sur un coquillage, du surgissement d’un corps nu de femme, issu d’un certain néant animal. Dans un cas, la femme se dresse piétinant une matrice qui la détruisait, celle d’un prédateur dont elle surmonte la dépouille agonisante, vidée et, dans l’autre cas, condamnée, exilée dans la forêt pour y être dévorée, elle en passe par les entrailles d’un animal solidaire qui la recueille et la soigne, une biche qui, la faisant transiter dans son corps hospice, lui permet d’échapper à la condamnation d’assujettissement en la déposant de l’autre côté, dans une autre réalité. Se reconstituant selon ce qu’elle est vraiment. Et il faut voir le soin que met la biche pour que la grande forme glissant de ses flancs se dépose délicatement au sol, et il faut voir comment un des pieds de la femme caresse la biche, reconnaissante, y restant attaché, aimanté. Ce qui frappe est la différence dans l’effet : dans le cas des peintures classiques représentant Vénus, on regarde d’abord le corps dressé dans une harmonie symbolique totalisante, charmes subtilement offerts, dévoilés autant que cachés, tandis qu’ici, on est attiré avant tout par une dimension tragique de la séparation entre la femme et l’enveloppe ou le contexte qui l’emprisonnait, une tension qui se porte directement sur l’expression du visage qui. Les Vénus classiques rayonnent ou plutôt restituent un rayonnement que les hommes aiment voir et contempler en étant persuadés qu’il provient d’eux, le centre de l’ensemble du système symbolique, du centre qui fait la part belle à leur substance séminale, qui serait leur don à Vénus, elles rayonnent d’être toute entière constituées par la semence mâle qui les investit, comme dans ces multiples récits et mythes établissant que la consistance de la femme ne leur vient que d’être irriguées par le sperme, leur donnant un peu d’âme, intelligence et aide leur matière à accomplir le travail d’enfantement. Les multiples mythes traitant de cette question révèlent l’enracinement profond, métabolique, de points de vue dans l’imaginaire des sociétés viriles et ce, jusque dans des écrits de savants français au XIXe siècle (par exemple Julien Virey cité par Françoise Héritier). La base de ce délire venant d’observations répétées établissant des similitudes entre sperme, moelle des os et substance cérébrale. Et derrière ce délire, bien plus déterminant encore, la question du pur et impur, du supérieur et inférieur, selon une différence qualitative établie dans d’innombrables croyances populaires entre « sang » et « menstrues ». « C’est qu’il s’agit, dit Aristote, d’une différence de nature dans l’aptitude à « cuire » le sang : les menstrues chez la femme sont la forme inachevée et imparfaite du sperme. (…) C’est parce que l’homme est au départ chaud et sec qu’il réussit parfaitement ce que la femme, parce qu’elle est naturellement froide et humide, ne peut que réussir imparfaitement, dans ses moments de plus forte chaleur, sous la forme du lait. Est postulée au départ la caractéristique binaire à deux pôles connotés de façon négative et positive, caractéristique qui fonde l’inégalité idéologique et sociale entre les sexes. Ce discours philosophico-médical ; qui donne une forme savante aux croyances populaires, est comme le mythe un discours proprement idéologique. » (Françoise Hériter, « Masculin/Féminin 1. La pensée de la différence. » Odile Jacob/poches essais, p.230) Ce qui se joue-là est ni plus ni moins la maîtrise des dualismes fondateurs de notre pensée. Et c’est une volonté de rupture avec cette tradition que je lis dans les deux sculptures où des femmes sont accouchées selon des voies alternatives.

La surabondance de l’iconographie obsessionnelle -autoritaire souvent, de cette autorité sociale invisible provenant du fait d’amplifier et conforter aveuglement des idées reçues depuis la nuit des temps en faveur de la supériorité du masculin -, que les artistes masculins ont consacré au nu féminin, témoignent de la centralité de la différence sexuelle dans la production symbolique et du fait qu’une part importante de la culture s’est constitué à partir du regard masculin sur le corps du sexe opposé, le quadrillant de ses représentations codées, rituelles, jusqu’à transformer cette visée symbolique en données naturelles quasiment transmises dans les gênes. D’où requestionner sans cesse les frontières entre inné et acquis dès lors que l’on veut penser autrement nos organisations mentales. Et si cette production ne se résume pas à l’exhibition du corps comme objet de plaisir à disposition des mâles, mais devient symbole d’une relation au sexe en général, à la chair, dégagé des tabous de la religion ou des bonnes mœurs pudibondes, ou encore si elle s’inscrit dans une critique du beau quand elle n’hésite pas à dévoiler les versants non académique des chairs et des organes intimes, il n’en reste pas moins que cette quantité impressionnante, omniprésente de femmes nues peintes, sculptées ou filmées par des hommes attestent du fantasme mâle d’organiser l’accès social au sexe, à la jouissance, aux corps chargés de la reproduction de l’espèce. D’emblée, donc, jamais il ne peut s’agir d’art pour l’art. Ce qui peut s’étayer, au niveau de la profondeur immense de cette encyclopédique iconographie, par les analyses de Françoise Héritier. « À mon sens, cette catégorisation binaire remonte aux origines de l’humanité, la classification étant probablement l’une des toutes premières opérations mentales par lesquelles se manifeste la pensée. La différence anatomique visible entre ce qui est mâle et ce qui est femelle est le butoir permettant à l’esprit d’appréhender des différences indubitables et irréfutables sous la forme d’une opposition princeps entre identique et différent sur laquelle vont se construire toutes les autres. La hiérarchie est simplement un effet supplémentaire compte tenu du fait qu’un équilibre parfait n’est pas pensable. Il faut qu’il y ait du supérieur et de l’inférieur. Mais il n’est pas dans l’ordre naturel des choses que les catégories associées au masculin soient systématiquement considérées comme supérieures à celles associées au féminin. La raison pour laquelle le supérieur est toujours du côté du masculin et l’inférieur du côté du féminin est, à mon avis, une conséquence directe du fait que les hommes considèrent les femmes comme une ressource qui leur appartient pour qu’ils puissent se reproduire. » (Françoise Héritier, Masculin/Féminin 2. Dissoudre la hiérarchie. P.128 Odile Jacob poches essais)

Deux femme nues, l’une dressée, l’autre couchée, plus exactement en train de se recevoir au sol, comme en position de naissance ou plus exactement de renaissance, ayant subi l’une ou l’autre forme d’annihilation, dans le ventre du loup pour l’une, abandonnée au fond des forêts pour l’autre, et qui en réchappent, reviennent et, du même coup, ne ressortissent plus au même système symbolique et doivent se penser, redéfinir le monde dans lequel elles vivent et réorganiser tous les référents autour d’elles, relancer la fabrication de nouvelles identités culturelles, sans but ultime, sans point final, sans volonté de figer quoi que ce soit, un jeu de la différence toujours changeant, mobile. Et même plus que cela, elles ne peuvent pas uniquement penser un nouveau système à leur niveau, mais elles doivent proposer et convaincre toutes les parties de repenser le fonctionnement des dualismes, la mécanique des différences. C’est cela qui en fait des messagères et qui donne à leur corps ce suspens caractéristique qui précède l’instant où le héraut clame son message. Et c’est l’état d’esprit qui se lit sur leur visage, détermination, égarement, dubitation. Leurs corps ont été déplacés et entreprennent de se déplacer autrement, la marche en avant pour l’une, s’éloignant de l’emprise du prédateur, ou cette harmonieuse torsion inclinée vers le sol, mouvement d’hélice douce. Ils reviennent, éprouvés, mais comme décolonisés, après une longue diaspora figurée, ils ne relèvent plus strictement de ces binômes masculin/féminin accordant une valence supérieure au pôle masculin, ils sont prêts pour nouer d’autres binarités, inventer des hybridités inspirées par leur passage dans les organismes animaux qui les ont remodelés ou, en tout cas, détourner, diversifier les valeurs attachées aux différents pôles de la binarité ancestrale. Voici des corps qui rompent avec la colonisation de l’univers féminin par le mâle, qui décolonisent et amorcent un mouvement de postcolonialisme des sexes et invitent à recommencement du symbolique, mieux répartis entre les différents genres, à l’opposé des règles instituant des frontières et révérant la pureté maintenue grâce aux clôtures. C’est pourquoi les termes dans lesquels Stuart Hall analyse les phénomènes de colonisation, décolonisation et postcolonialisme des Noirs sont, à certains égards, très utiles pour qualifier certaines impressions que produit le surgissement laborieux de ces deux femmes sculptées qui n’ont nulle part où retourner, pas d’origines avec lesquels renouer, uniquement quelque chose à inventer, à tisser, et qui se trouve devant. Même si, fondamentalement, un « avant » la domination masculine reste important à penser, se représenter, comme ressource imaginaire, comme pôle lointain qui continue à rendre possible la traduction d’une situation en une autre, de déplacer des conditions d’existence vers d’autres immanences. Ce qui les rapproche de la pensée diasporique. Leur diaspora, pour l’une, est le trajet labyrinthique dévorant intestinal dans le loup, pour l’autre les errements forestiers aboutissant à l’absorption maternelle par l’organisme biche sauvage. Et, il faut le noter, le loup n’est pas vraiment détruit, il semble mis momentanément hors d’état de nuire, neutralisé, le temps de pouvoir s’extirper de ses flancs et de sa loi, la main de la femme sur sa patte dressée ne marque aucune animosité, aucune haine, que du contraire, c’est presque une caresse, un au revoir amical, et probablement que le ventre déchiré de la bête va se refermer comme la Mer Rouge après avoir permis au peuple fugitif d’accomplir sa diaspora. Le sort réservé au loup est symétrique à la complicité entre biche et femme même si celle-ci ne réalise toujours pas clairement ce qui lui arrive. En apparaissant, elles n’apportent pas la fraîcheur et la beauté comme les Vénus sur leurs coquilles, elles sont marquées, elles ont subi des épreuves, elles racontent une survie dont les enseignements doivent permettre une autre manière d’apporter du nouveau et de la fraîcheur dans la société. « L’expérience de la diaspora, comme je l’entends ici, est définie non par son essence ou sa pureté, mais par la reconnaissance d’une nécessaire hétérogénéité et diversité : par une conception de l’ « identité » qui se vit dans et à travers, et non malgré, la différence ; en un mot, par l’hybridité. Les identités diasporiques sont celles qui ne cessent de produire et de se reproduire à nouveau, à travers la transformation et la différence. » (Stuart Hall Identité et Culture. Politique des Cultural Studies. P.324, Editions Amsterdam, 2008) Le regard et le corps de ces deux femmes sont tournés vers un Nouveau Monde, intérieur et extérieur, derrière et devant, comme une nécessaire désorientation dans la détermination, la base de l’hétérogène. « C’est parce que le Nouveau Monde est constitué à nos yeux comme un lieu, un récit de déplacement, qu’il donne naissance, de façon si profonde, à une certaine plénitude imaginaire, recréant le désir incessant de revenir aux « origines perdues », d’être à nouveau avec la mère, de revenir au commencement. Qui pourrait jamais oublier, une fois qu’il les a vues s’élever au-dessus de l’océan bleu-vert des Caraïbes, ces îles enchantées ? Qui n’a jamais connu, à ce moment, ce sentiment d’une bouleversante nostalgie des origines perdues et des « temps passés ? Et pourtant ce « retour au commencement » est comme l’imaginaire chez Lacan : il ne peut être ni accompli ni récompensé, et c’est pourquoi il est le commencement du symbolique et de la représentation, la source infiniment renouvelable du désir, de la mémoire, du mythe, de la quête, de la découverte – en un mot, le réservoir de nos récits cinématographiques. » (Stuart Hall, ibid., p.324) En renaissant de la sorte par un détour matriciel dans la forêt et l’animal, se réappropriant de la sorte la relation à la Nature et tout l’imaginaire de l’enfantement que le pouvoir symbolique masculin a conceptualisé de manière à imposé sa loi au corps des femmes, les deux femmes de Kiki Smith nous mettent sous les yeux une autre manière de penser la différence, de se construire à travers la différence, en déjouant les règles patriarcales du dedans et du dehors. « La conception fermée de la diaspora repose sur une conception binaire de la différence. Elle se fonde sur la construction d’une frontière exclusive, sur une conception essentialisée de l’altérité de « l’Autre » et sur une opposition fixe entre le dedans et le dehors. Mais les configurations syncrétisées de l’identité culturelle caribéenne requièrent la notion de différance de Derrida – des différences ne fonctionnant ni à travers des frontières binaires et voilées qui, en définitive, loin de séparer, se dédoublent comme lieu de passage, ni à travers des significations positionnelles et relationnelles, qui ne cessent de glisser dans un spectre sans fin ni commencement. La différence, nous le savons, est essentielle à la signification, et celle-ci est critique pour la culture. Pourtant, depuis Saussure, et selon une logique profondément contre-intuitive, la linguistique moderne insiste sur le fait que la signification ne peut jamais être fixée. Il y a toujours l’inévitable « glissement » de signification dans la sémiose ouverte des pratiques culturelles de signification, de sorte que celle qui semble être fixée continue d’être dialogiquement réappropriée. Le fantasme d’une signification finale demeure hanté par le « manque » ou par l’ « excès », mais celle-ci n’est jamais saisissable dans la plénitude de sa présence à elle-même. » (Stuart Hall, ibid., p. 335-336) Born et Rapture de Kiki Smith ébranlent tout ce qu’il y a de fixe et rigide dans les dualismes fondés sur la hiérarchie entre mâle et femelle, tenant à distance la différence, comme ce contre quoi se sont forgés les identités culturelles ; ces deux corps de messagères, blessés et guéris par les onguents végétaux et animaux, rayonnent des fruits insondables des diasporas ouvertes. Ce que je voudrais compléter par ce fascinant propos de l’artiste qui explicite, finalement, la diaspora mentale constante nécessaire à repenser les choses de manière tant soit peu organique  :  « Rétrospectivement je peux essayer d’analyser cet aspect de mon œuvre : je suis partie du microscopique pour aller vers les organes, les systèmes, les peaux, les corps, les corps religieux, les cosmologies. C’est surtout à partir de 1992 que mon travail a commencé à porter sur l’iconographie religieuse et la cosmologie. Il s’agissait d’histoires racontant notre tendance à faire l’univers à notre image, à notre manière d’anthropomorphiser le monde. C’est en pensant à cela que j’ai commencé à représenter ensemble l’homme et l’animal. » Kiki Smith, dans « le guide du visiteur, Les Abattoirs, Toulouse).  (Pierre Hemptinne)

Kiki Smith SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC SONY DSC

Publicités

Manger l’altérité


Préparer un repas avec des recettes que l’on aborde pour la première fois procure le sentiment de réinventer quelque chose qui était juste consigné dans un livre, un savoir à l’état de fiche technique, théorique. C’est restituer ce texte au monde des langues vivantes à l’échelle d’une expérience personnelle. Retrouver, exhumer des manipulations, des coups de mains, des techniques, essayer comme ceci, comme cela, à tâtons. Interpréter le texte avec des gestes, avec les mains. Pratiquer un langage qui s’accommode du silence, qui en a besoin. Beaucoup de procédés relèvent du bricolage ou des pratiques artistiques. Au fur et à mesure que s’élabore le repas, on traverse des postures d’artisan, on voit passer des objets, des tableaux, autant d’étapes par lesquelles les aliments se transforment. – Saucisson de Lyon en brioche. – Avec un pinceau, badigeonner de jaune d’oeufs la surface irrégulière d’un saucisson de Lyon, de manière égale, le rouler dans la farine, recommencer le travail avec le pinceau, étaler une nouvelle couche de jaune, jusqu’à ce que l’œuf et la farine rentrent bien dans toutes les anfractuosités, les pores, constituent une couche homogène. (Les gestes me font penser à la performance de Francis Alys, Retoque/Painting où l’artiste repeint les lignes de circulation sur le macadam grumeleux, dans l’ancienne zone nord-américaine du canal de Panama.) Le saucisson a déjà changé de gueule. Ensuite, il faut l’envelopper de la pâte à brioche que l’on a pétrie la veille. Donner forme, s’assurer que la pâte épouse bien le saucisson, en prenne l’empreinte. Les mains malaxent, façonnent. De l’art d’accommoder un souvenir de vacances. Puis on enfourne, une vingtaine de minutes, on épie la gueule que ça prend, la couleur de poterie que prend l’informe sculpture mais, ce que ça devient vraiment se passe à l’intérieur, il faudra trancher, casser le moule. (En suivant les recommandations de Robuchon.)  – Les fulgurances du rance et du caillé. – Aborder un nouveau livre de cuisine, c’est apprendre un nouveau vocabulaire. Et, d’abord, être déstabilisé par ce que l’on entend, ou plus exactement par le montage des saveurs que l’on devine à travers les mots et les photos, désarçonné par le cheminement pour les atteindre, les rendre comestibles, à soi. Comme pour une langue inconnue, pour une musique différente ou une peinture jamais vue, avant toute chose c’est affronter l’altérité. Mais cette confrontation, par le biais de la cuisine a ceci de particulier qu’on finit par manger l’altérité, littéralement, l’ingérer, la faire circuler en soi, elle rentre dans nos goûts et fait corps avec nous. Longtemps, les recettes de Michel Bras ne me parlaient pas, sans doute parce qu’elles me semblaient inaccessibles. Je n’imaginais ni d’où elles venaient ni ce qu’elles faisaient advenir. Puis, je me suis mis à les lire attentivement, les relire, jusqu’à me représenter un vague « comment faire » praticable. Cela suffit pour trouver l’audace de se lancer, essayer. Alors on chipote autour d’une recette, on adapte à ses capacités d’amateur, on traduit, une pièce de biche avec notamment un suc de genièvre et une lumineuse purée potimarron et citron confit. Il faut l’avoir sur la langue pour voir la lumière. Au premier survol des recettes, la difficulté réside dans la quantité de préparations préalables et d’ingrédients spécifiques. Des huiles arrangées (comme on parle de rhums arrangés), l’aïgo boulido, une préparation de légumes (poireaux, échalote, ail, girofle) qui, ici, remplace le bouillon, une utilisation quasi systématique d’une grande variété de jus courts eux aussi arrangés… Et comment s’entendent ensemble, sur la même assiette, une poitrine de pigeon, une crème rance, un jus de roquette, du boulgour au citron confit ? Y a-t-il un terrain d’entente ? N’est-ce pas du jargon ? D’où viennent ces associations ? A priori cela a plutôt une gueule disparate. Au fur et à mesure que l’on avance dans le décryptage et la préparation, ça se lit, on entrevoit la cohérence et la force de l’invention. Il faut commencer par confectionne l’huile rance, plusieurs jours avant le repas. De l’huile de pépins de raisin avec des crosses de jambon, six heures à basse température (le parfum dégagé est formidable) et qu’il faut « oublier » ensuite plusieurs jours à température ambiante voire au soleil. C’est avec cette huile que l’on prépare la crème rance, en la conjuguant à un œuf mollet, de l’aïgo boulido et en battant l’ensemble. La même huile se marie au jus de roquette allongé aussi d’aïgo boulido. Quand tous les éléments du puzzle sont disposés dans l’assiette, le mariage est saisissant et même une traduction bancale laisse deviner l’idée de génie au départ. Même magie avec cet autre paysage : pièce d’agneau, aubergines à la pulpe d’orange, lait caillé à la cardamome, jus court infusé de curry. À première vue cela semble frôler l’inconciliable. Et peut-être joue-t-il avec cette dimension ? Comme, d’une certaine façon, écrire (en tant qu’écrivain) c’est aussi résoudre des problèmes, aller chercher ce qui semble difficile d’exprimer en mots. Il faut commencer par se doter d’une huile à la cardamome, torréfier les graines de cardamome, laisser infuser longtemps dans l’huile de pépins de raisin. Au passage, on s’amuse avec de fines feuilles d’aubergines : on compose un tableau, une collection, on la recouvre d’une feuille, n les fait sécher au four, ça devient des sortes de chips pour donner de a tenue à l’assiette… Après tout coule de source. La chair d’aubergine mélangée à l’orange, le lait caillé (un yaourt battu où l’on fait couler un filet d’huile parfumée), le jus teinté de curry et l’agneau établissent entre eux de fines harmoniques inattendues (et l’on goûte en se demandant « d’où ça va venir » !?) qui font vibrer le palais. C’est une cuisine exigeante, mais une fois qu’on rassemble les ingrédients et que l’on entre dans son rythme et son temps, elle est relativement simple, épurée, en tout cas évidente, de manière renversante puisqu’au départ elle semblait très éloignée, spéciale, dispendieuse et complexe. (Enfin, tout est dit dans les « conseils de base » qui recommandent de « savoir lire et relire », de « prendre son temps », de ne pas s’énerver si on fait attendre, rechercher le plaisir… à mille lieux des tableaux stressés que peuvent donner certaines compétitions de télécuisine.) (PH) – Michel Bras

La plastiqueuse fantastique

Catherine Malabou, « Changer de différence. Le féminin et la question philosophique. », 157 pages, Galilée 2009

L’avancée. Entre un clin d’œil à la « naissance du monde », une description anatomique d’un sexe féminin en exergue du premier chapitre (description se terminant par les mots : « … une élasticité, une forme, une coloration, une longueur, une épaisseur et une aptitude à se congestionner une fois excités, qui sont infiniment variables d’une femme à l’autre. ») et, dans les dernières pages, cette affirmation : « Toute matrice d’intelligibilité textuelle établit (est établie par) des normes de genres qui rendent impossible de séparer la compréhension intellectuelle du texte de la matérialisation d’un corps dans ce même texte », Catherine Malabou livre un texte dense, acéré et brillant, cogneur et voltigeant, calculé et poétique, chargé d’un engagement impressionnant. L’impression qu’il (me) procure pourrait s’exprimer de la sorte : l’intelligence fait une percée. Un certain ronron, une certaine tendance à rester dans le même du texte philosophique, un enlisement dans le cercle vicieux et le recyclage du déjà dit (pensé entre hommes, faisant l’effet de ces assemblées réservées aux hommes, c’est en partie ainsi que la philosophie circule), est ici brisé, aéré. Une porte de secours est dessinée. (Je suis, cela dit, bien incapable d’en comprendre toute la portée philosophique.)  Le sens, l’impensable. Le premier chapitre est consacré à clarifier la question du sens du féminin. Le féminin est-il strictement lié à la femme, est-il un principe autrement réparti et changeant, un principe moteur se fixant dans une grande variété d’étants ? C’est en analysant surtout des textes de Lévinas et de Derrida que l’enquête est conduite (ou le dossier à charge constitué). La subtilité raffinée et complexe de ces penseurs pour traquer le féminin démontre surtout l’embarras de (re)connaître le féminin, penser le féminin sert à élaborer les concepts d’autrui,   la mécanique de la différence, ce qui échappe à la pensée et qui pourtant en est un des fluides essentiels… En même temps, en faisant de la femme la merveille de l’intériorité, Lévinas ne la déplace pas du modèle de la femme d’intérieur, au service de l’homme. Chez Derrida, « Le féminin est là, partout écrit dans l’œuvre, mais il court, comme un furet, sans résidence ni privilège particuliers. Il se tient à distance respectueuse de l’être, de la différence, des sexes et des genres. » Comme une difficulté à maintenir et justifier une stabilité de la différence des genres. Le raisonnement rigoureux du premier chapitre, s’appuyant en outre sur des travaux antérieurs de la philosophe, conduit à penser la différence, au contraire, comme un « échangeur », un concept dynamique pour échapper aux ségrégations binaires. « … le féminin ou la femme… deviennent eux-mêmes des lieux passants et métaboliques de l’identité, qui donnent à voir, comme d’autres, le passage inscrit au cœur du genre. » Des armes particulières s’esquissent pour penser la transformabilité de la vie, des identités, des genres, en repassant par la case « femme ».  La bascule plastiqueuse. Dans « Grammatologie et plasticité », en quelque sorte, sans rompre ni la reconnaissance ni travail sur ses textes, Catherine Malabou donne les fondements de ce qui la fera diverger, se séparer, se recouvrer ailleurs. La grammatologie est la science du texte dont Derrida invoquait la nécessité tout en déclarant, quasiment simultanément, son impossibilité. Ce projet était en phase avec une époque où la référence au texte, traces et frayages, opérait dans de multiples domaines. Le fonctionnement du cerveau était expliqué aussi en utilisant des images de ce qui s’écrit et s’efface. « Nous assistons à un déclin ou à un désinvestissement de la graphie et du graphisme en général. Les images plastiques – qui se déclinent comme autant de figures de l’auto-organisation – tendent à se substituer aux images graphiques. Le domaine neurobiologique est sans nul doute celui où la substitution de la plasticité à l’écriture est le plus manifeste. Les modèles du frayage, de la trace, de l’empreinte, cèdent le pas à ceux de la forme : configurations neuronales, formations de réseaux, émergences d’assemblées. » Au lieu d’être « marqués », « tracés » par l’expérience, par ce qui les traverse et les fait travailler, les synapses sont « renforcées », ce qui se matérialise par un changement de forme, pas par une écriture. « Une efficacité synaptique accrue implique une augmentation en taille des réseaux neuronaux. À l’inverse, une efficacité moindre (une « dépression ») entraîne une diminution de volume des réseaux. C’est là la loi de la « plasticité synaptique » ». « Les connexions changent de forme, mais il n’y a pas de route ni de matière rompue. Rien ne s’ouvre à proprement parler, et l’influx nerveux ne creuse pas son sillon. La trace synaptique ne procède pas d’une entame. Le cerveau n’est pas une tablette de cire ni un livre. » Ce changement, par la science, conduit à tout repenser, détermine la créativité philosophique, sans en faire un stade ultime, « la plasticité ne durera que le temps de ses formes ». Là où le phallocentrisme philosophique cherche à établir des lois immuables (pour asseoir au centre de la pensée le genre masculin), le féminin (qui peut aussi oeuvrer dans des étants masculins !) propose de penser ce qui change, « en refusant de répéter ou pasticher un geste qui ne peut plus produire de différence ». Soulignons l’importance de cette « production de différences » qui devrait être la devise de toute politique culturelle ! L’invention philosophique, question de bestioles. Le texte avance rapidement, en déconstructions-constructions lumineuses, vers la proclamation de la différence-malabou. Passage obligé par trois destins animaux, chimériques ou non : le Phénix, l’araignée, la salamandre. En attaquant la question de l’invention philosophique qui est déniée aux femmes, y compris par Derrida, au prétexte qu’elles seraient incapables d’apporter quelque chose de neuf, de différent de ce que pensent et ont pensé les hommes. Comme si « tous » les hommes apportaient toujours du neuf, étaient créatifs ! La plupart du temps nous ne servons qu’à renforcer une pensée genrée masculin par la répétition, la copie… Mais, au départ, concrètement, « l’invention consiste alors, dans ce cas, non à forger un schème de lecture que l’on appliquerait au texte, mais à dégager la singularité même du texte à partir de ce qui, en lui, demeure ignoré des lecteurs comme en un certain sens de l’auteur lui-même. » Comment de semblables « lifting » engendrent-ils des « pensées nouvelles » ? Quels effets cela fait-il au texte d’origine, aux marques qu’il a imprimées dans la pensée partagée, collective, comment les nouvelles interventions font-ils revivre les textes anciens par rapport à leur version antérieure enregistrée, marquée dans notre patrimoine ? Comment ça se tisse dans le cerveau entre la version première et la relecture ? Exemple avec une phrase de Hegel à interpréter, faire revivre, à rendre actuelle et utile dans les modes de pensée aujourd’hui : « Les blessures de l’esprit se guérissent sans laisser de cicatrices. »  Trois interprétations seront proposées : dialectique-métaphysique, une interprétation déconstructrice, une troisième que j’appellerai provisoirement post-déconstructrice. Chacune de ces trois lectures repose sur une compréhension déterminée de la guérison, de la reconstitution, du retour ou de la régénération. Ces lectures mobilisent trois paradigmes du rétablissement : le paradigme du phénix, le paradigme de l’araignée, le paradigme de la salamandre. » Avec le phénix, c’est une renaissance perpétuelle du pareil au même, à l’identique, sans être marqué par la transformation. Avec l’araignée et la déconstruction, il y a relecture, effacement de traces, modifications du tracé et réécriture : « Lire, comprendre, interpréter sont des actes coupants, décisifs, qui provoquent partout des blessures dans la toile et la chair, qui entament et entaillent. Le texte se reconstitue toujours, en gardant les empreintes ou les traits de toutes les lectures et de tous les actes de l’esprit. » Ces opérations sont fragiles, peuvent céder, s’inverser… Il y a enfin la troisième voie inspirée par la médecine dite « régénératrice » et la technique des cellules souches et qui rétablit un lien avec la faculté qu’ont certains animaux archaïques de réengendrer des bouts de chairs coupés, perdus. Comme la salamandre. Le recouvrement ne s’effectue jamais à l’identique, il y a différence, mais aucune trace ni cicatrice. « La salamandre nous rappelle en effet que la régénération est une déprogrammation, une « désécriture » si l’on veut. Les cellules souches peuvent précisément changer de différence, changer d’inscription. La médecine régénératrice prouve le caractère caduc de ce à quoi nous avons cru jusqu’à une période toute récente encore, à savoir l’irréversibilité de la différenciation cellulaire et de la programmation génétique. Le concept de plasticité est précisément employé aujourd’hui par les biologistes pour désigner cette capacité des cellules à modifier leur programme, à changer leur texte. » L’impossibilité régénérante. C’est du côté de « l’impossibilité philosophique d’être une femme philosophe » que, dans le dernier chapitre, va se décanter des possibles régénérants pour la pensée. Au passage, ce qu’il importe à Catherine Malabou est d’échapper au duel entre le féminisme essentialiste et le féminisme anti-essentialiste (postulant ou non une essence de la femme), cette confrontation violente se basant sur une compréhension grossière de la notion d’essence qu’elle réussit en quelque page chirurgicale à nettoyer, à libérer, à lifter. : l’essence n’est pas la présence, quelque chose de fixe entre les mains du maître, mais c’est « l’entrée en présence, c’est-à-dire un mouvement originaire qui, encore une fois, est celui d’un change ou d’un échange ».  Elle construit une charge redoutable d’efficacité. Il s’agit bien d’échapper à la violence faite aux femmes, et plus précisément à celle qu’elle subit et détourne depuis le début de son parcours en philosophie : « La philosophie est le tombeau de la femme. Elle ne lui accorde aucune place, aucun lieu, ne lui donne rien à conquérir. (…) La possibilité de la philosophie est en grande partie liée à l’impossibilité de la femme. » Elle détaille ensuite commet s’affranchir, déplacer le terrain, placer la créativité ailleurs, en trois mouvements « d’émancipation » (autre terme pour désigner la violence qui définit la place de la femme) : faire comme (mimer), faire ensemble, faire sans. C’est encore grâce au passage par la plasticité, par le cerveau et, du fait des nouvelles connaissances sur son fonctionnement, par la définition d’une nouvelle économie libidinale, qu’elle renouvelle la question du genre, de l’essence biologique, de la construction culturelle. Il faut suivre le cheminement textuel depuis la première ligne et arriver à un passage comme celui-ci : « Construire son identité est un processus qui ne peut être que l’élaboration d’une première malléabilité biologique, d’une première transformabilité. Si le sexe n’était pas plastique, il n’y aurait pas de genre. Si quelque chose ne s’offrait pas, dans le déterminisme naturel et anatomique du sexe, à être transformé, la construction identitaire ne serait pas possible. Or cette transformabilité originaire a partie liée avec la plasticité cérébrale. (…) La transformabilité est originairement à l’œuvre, elle prime toute détermination. Tout commence par la métamorphose. », pour en mesurer la « beauté », la force bouleversante. Tout ce processus qu’elle décrit pour devenir « dégager de nouveau espaces, devenir possible », en se défaisant des modèles en les épuisant, « pour finalement renoncer au pouvoir », est valable tout autant pour les hommes que pour les femmes, si la question est bien de se rendre « possible ».  C’est vraiment un texte qu’il faut savourer dans le détail, dans toute sa charge plastique, il faut en savourer la construction explosive, il est essentiel pour faire avancer les questions sociales de parité (comme on dit !). C’est un outil déjà incontournable sur le terrain, pour penser les expressions artistiques féminines, le rôle des femmes dans l’art, la musique, le cinéma, pensées et examens qu’il nous appartient de stimuler en médiathèque (par exemple). Je termine en disant la beauté de la langue et la puissance des formules. Ça percute, ça stimule, on sent des petits bouts de certitudes qui tombent, tranchés, arrachés et qui, de suite, entament leur régénération, semblables et différents, on se sent devenir salamandre ! Sans oublier cette beauté de la rage, élégante certes, mais sans merci, cinglante, qui force ce respect « ancestral » pour la guerrière ! (PH)