Archives de Tag: la culture contre l’esprit du capitalisme

Se dérouter peu à peu vers des sillons sauvages et vierges

Fil narratif à propos : articles de journaux sur l’état de nature et de nos paysages – Sandro Mezzadra et Brett Neilson, La frontière comme méthode ou la multiplication du travail, Éditions l’Asymétrie 2019 – Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Agone 2019 – Anne-Lise Coste, La vie en rose, CRAC Occitanie – promenade à vélo, altitude et nudité impromptue ….

Où qu’il soit dans la nature, aujourd’hui, même la plus reculée, apparemment la plus préservée, il se sent indien dans sa réserve, en sursis, de plus en plus traversé de frontières de toutes sortes, géographiques, mentales, sociales, culturelles, politiques, écheveau de prescriptions, d’inscriptions et d’enregistrements qui, à travers chaque corps singulier, entend maîtriser la totalité du vivant, enregistrer et exploiter le moindre souffle. Le numériqueayant conféré à cette quête obsessionnelle une dimension démentielle, sorte d’immanence immatérielle qui régit les organismes. Il se sent travaillé alors – presque spasmodiquement, comme on cherche éperdument de l’air frais -, par la nécessité d’une nouvelle fécondité des terrains vagues, par l’instauration spontanée autant qu’imposée, instituée, d’espaces abandonnés, laissés à leur destinée, coupée de l’emprise humaine, tout cela à une échelle colossale, débordante, susceptible de bouleverser l’entropie morbide du capitalisme. Ces aspirations non réfléchies ont surtout pour conséquence de le plonger dans l’impuissance. Pourtant, ce genre d’idée chemine, affleure. C’est ce dont parle Virginie Maris dans Le Monde du samedi 27 juillet 2019 sous le titre « La vie sauvage n’a pas dit son dernier mot ! » « « Préférer ne pas » : ne pas construire, ne pas développer, ne pas organiser ; renoncer même, se fondre humblement dans le décor du paysage pour laisser d’autres formes de vie s’épanouir et constituer leurs mondes ; chérir la gratuité et le don ; prendre soin des plantes et des bêtes sauvages ; consacrer son temps et son talent à protéger et à entretenir des milieux qui n’ont rien à offrir en retour qu’une beauté à couper le souffle, voilà bien de quoi faire trembler les patrons du CAC40. Et ce qui est encourageant dans une telle perspective, c’est que cela marche. Le monde vivant, contrairement au climat, répond très vite aux changements. Il suffit souvent de suspendre l’assaut, de laisser la nature reprendre son souffle… » Suspendre l’assaut, développer une pensée qui ne soit rien d’autre qu’un drapeau blanc, un appel à la trêve.

Laisser la nature reprendre son souffleau niveau des étendues mentales, aussi, cela va de pair. Pour mesurer cette nécessité intérieure et subjective – la production de subjectivité est au cœur des changements attendus pas la planète -, il évoque cet épisode où, installé dans une chambre d’hôtel, occupé à lire, il avait été envahi par le son de la télévision voisine, les dialogues d’un épisode policier, de ces films produits au kilomètre, tissage de stéréotypes, tirant leur vertu hypnotique de ce canevas d’enquête qui donne l’impression, résolvant le plus souvent l’énigme d’un meurtre irrationnel, de trouver l’explication de la naissance de l’univers, du sens universel de la vie. L’acte criminel comme symptôme majeur de ce qui disjoncte dans le vivre ensemble. L’élucider, la meilleure manière d’assainir la société. en évacuant toutes les autres problématiques sociales, même si bien des productions  de ce genre ont aussi des dimensions sociologiques. Le décervelage confié à ce genre de narration ne date pas d’hier. A propos de l’essor de la presse de masse, à la fin du XIXème siècle, et de la nécessité de fidéliser un lectorat le plus large possible, Gérard Noiriel écrit : « les grands journaux appliquèrent alors les techniques du récit de fait divers aux autres rubriques de l’actualité. » Et, plus spécifiquement : « L’art du récit, que Paul Ricoeur a appelé la « mise en intrigue », fut un moyen de traduire les réalités sociales et politiques dans un langage transformant les faits singuliers en généralités et les entités abstraites (comme les États, les partis politiques, les classes sociales, etc.) en personnages s’agitant sur une scène. La structure des récits criminels qui impliquent toujours des victimes, des agresseur et des justiciers, fut alors mobilisée pour familiariser le grand public avec la politique. » (p.386) Et il rappelle que Pierre Bourdieu baptisait cela la « fait-diversion » dont le but était « de détourner l’attention des citoyens des véritables enjeux politiques. » Qu’en dire aujourd’hui, quelques décennies plus tard, que le récit criminel a été mis à toutes les sauces, décliné à l’infini, pris et repris sans vergogne, à tel point qu’il tourne à vide, qu’il devient quelque chose de complètement factice, détaché de tout, se nourrissant de lui-même ?

Ce n’est pas tellement le volume sonore télévisuel qui brouillait sa concentration de lecteur que la violence dégagée par la vacuité caricaturale des personnages, des situations, des réparties, des rebondissements, des processus… La violence de la répétition du même sans autre objectif que de distraire.Comment peut-on encore réaliser çaen prenant au sérieux ce que l’on fait, sinon guidé par le besoin d’audience, de rentabilité, sinon par cynisme, assumé ou déguisé, tout cela pour remplir le temps de programme des télévisions, vider des têtes, aider à ne plus penser, cette ineptie de plus en plus présentée comme une figure majeure du bien-être. Arrêter tout ça, faire en sorte qu’au lieu de perdre son temps devant de tels écrans, les gens n’aient rien à voir, rien à entendre. Dégager du temps pour le travail de subjectivation, de re-subjectivation. Une entreprise colossale !

Recréer des espace-temps vierges et sauvages. Et si l’on disait qu’il en est de l’avenir de la démocratie sur terre ? Comment procéder ? Considérant, comme le pensent les auteurs de La frontière comme méthode, qu’imaginer démocratiser, de l’intérieur, les institutions actuelles est purement utopique, voie de garage. Même si, s’agissant de jouer autant avec ce qui sépare qu’avec ce qui relie, à travers une ligne frontière, activer ce genre de démarche et d’utopie n’est pas complètement inutile mais, disons, insuffisant. Car libérer de l’espace autant que du temps de cerveau signifie limiter l’emprise du capitalisme sur les innombrables mécanismes de subjectivation et d’inter-subjectivation. S’en prendre aux organismes les plus en vue en termes de déficit démocratique à l’échelle global tels que Banque mondiale, Nations Unies, Fonds monétaire internationale ou Organisation mondiale du commerce, relève de l’instinct, de l’intuition bien ancrée historiquement, sans que l’on mesure avec justesse à quel point l’énergie engouffrée en ce sens l’est en vain car le capitalisme capte et tourne à son profit une grande partie des oppositions et alternatives. Il s’en nourrit. « Alors que l’aspect exclusif de l’État-nation, symbolisé et mis en œuvre par la frontière, est toujours très présent dans le monde actuel, des luttes « défensives », par exemple pour les communs sociaux sont toujours menées au niveau de l’État. Probablement à juste titre. Mais, indépendamment de ce que nous avons écrit sur l’antinomie structurelle entre le public et le commun, la production politique de l’espace historiquement associée à l’État ne garantit plus une protection efficace contre le capital. Cela signifie que c’est une question de réalisme pour le projet politique du commun que de refuser de se positionner à l’intérieur d’espaces institutionnels délimités et de rechercher la nécessaire production de nouveaux espaces politiques. » (p.402) Il n’est sans doute pas inutile de continuer le combat à cette échelle, faute d’autres fronts productifs de manière conséquente, mais il est nécessaire de diffuser une conscience critique de cette stratégie  empêtrée dans les arcanes de la mondialisation capitaliste : « La globalisation de la démocratie est souvent présentée comme la mise en place de niveaux superposés d’organisation institutionnelle partant d’une figure fantasmée de l’État tel qu’il n’existe plus. Un des problèmes que nous posent ces théories tient au fait qu’on considère les échelles spatiales que distinguait Held (« local, national et régional ») comme d’ores et déjà acquises et fixes, en se dispensant d’examiner les processus tumultueux et toujours actifs de leur formation. » (p.402) Œuvrer à restituer des espaces naturels ou mentaux à leurs dimensions de jachère sauvage implique plus que probablement de commencer à se décentrer de la globalisation telle qu’elle est pensée et nous pense actuellement. « L’importance nouvelle qu’ont prise les espaces régionaux ou subcontinentaux dans le cadre de la globalisation a conduit à de nombreuses tentatives de repenser des projets cosmopolites ou démocratiques radicaux à cette échelle et à prendre la région comme un espace de « globalisation contre-hégémonique » ». (p.403) Et, comme beaucoup d’autres, il se trouve face à cela sans arme pour le penser, devant une matière vierge, difficile à saisir. Comment inventer ou contribuer à inventer de nouveaux espaces politiques, comment faire en sorte que le bout de région où l’on vit devienne un élément de globalisation anti-hégémonique, il n’y a pas de mode d’emploi, pas de méthode établie, c’est une aventure, c’est une opposition à penser, un contre-courant à affronter, il faut se jeter à l’eau, à partir de ce qui est à portée de main, immédiat, se dérouter peu à peu.

Cela implique probablement, selon les réflexions de Martin De La Soudière, d’être vigilant à nos relations avec le paysage. La marchandisation et la folie de tout faire entrer dans des calculs et mensurations influe sur les liens que de nombreux individus tissent avec la nature. Pour se promener, pour courir, pédaler, il faut un but « si possible valorisant, quelque chose à raconter au retour. On ne veut plus se disperser, on veut rentabiliser son voyage ou sa randonnée. Pourquoi pas ? Mais cela s’accompagne d’un certain appauvrissement de la perception des espaces. Quand on évoque les lieux « importants », ceux que nous proposent les Guides verts du Michelin et leurs étoiles ; ou, à la télévision, les « lieux qu’il faut voir », on parle toujours des mêmes : le Mont-Blanc, Chambord, les gorges du Verdon… Pourtant, nous fabriquons chacun nos propres « hauts lieux de proximité », que nous aimons retrouver comme une personne aimée. » (Libération, 31.07.19) C’est ainsi qu’au niveau de nos relations intimes au paysage, à la nature, on relaie l’esprit de la globalisation capitaliste qui veut exploiter le moindre espace (naturel et intime). « J’aime l’idée d’épuiser un lieu, comme dans le texte passionnant de Georges Perec « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ». Lui resta une semaine durant place Saint-Sulpice, mais on pourrait faire la même expérience dans un refuge de montagne, un phare… Beaucoup de gens sont tentés d’aller toujours plus loin, toujours plus vite, de rechercher les « hauts-lieux »… Épuiser un territoire demande plus de modestie, d’abnégation – difficile d’en parler, d’en faire état, on est dans le domaine de l’intime et du sensible, il n’y a pas de carte postale à envoyer ! » Oui, à condition de s’entendre sur la sorte d’épuisement dont il s’agit, car, ce que démontre surtout l’expérience de Perec est que tout lieu, n’importe lequel, pris au hasard parmi ceux de notre quotidien, est proprement inépuisable, puisque la clôture que fixe l’individu à son exercice d’observation et de répertoire est arbitraire et laisse entendre que, une fois l’énumération ethnopoétique suspendue, rien ne s’arrête et tout n’est pas dit, rien ne se fige dans un éternel recommencement du même, il continue au contraire à y avoir autant de choses à observer, à noter, semblables et différentes, en variation constante, sans fin et, sans fin, l’accident peut se produire, le pas encore vu, l’inattendu qui prend de court.

La route qui monte dans les arbres et les pâtures, alternance de soleil et d’ombre, lignes droites raides, virages qui dansent, pédalier sous tension, muscles concentrés, respiration psalmodiante (ou chanté-parlé, sprechgesang aride du corps, pas seulement gestion du souffle physique, mais tressé de tout ce qui fait souffle, les images, les souvenirs, les tensions, les rêves, les blessures, les points faibles, les désirs, de tout cela, sous forme elliptique, ellipses éoliennes éructantes, pas le temps de l’exhaustivité ). Au plus près du revêtement, lisse ou granuleux, ici ou là décoré d’inscriptions contre la réinsertion de l’ours. Au plus près des talus, des troncs, des fleurs des accotements, presque dans la temporalité des insectes qui butinent ou qui traversent, noirs et patauds, la route de plus en plus désertée par l’humain. Mètre après mètre, la solitude grandit, la fusion homme-machine aussi, pignons, moyeux, roulement à billes, dérailleurs, le bon réglage crée l’harmonie, la bonne entente, mains et guidon, chant de la chaîne, selle au fondement, entre les cuisses, pneus sur macadam. Au-dessus de mille mètres et après le dernier bourg habité, avec ses bifurcations cachées dans les sapins, nuages et brumes éclipsent le soleil, les températures baissent. Grisaille et bise froide le contraignent à enfiler un coupe-vent. La pente s’adoucit, les lacets s’élargissent, le paysage s’aère, la montagne ouvre des perspectives sur ses flancs majestueux, ses forêts immenses, insondables. De plus en plus petit sur son vélo, mais aussi de plus en plus en transe, sur ses limites, de plus en plus joyeux. La cime, de temps en temps, se laisse deviner. Mais à force de sinuer, il est désorienté. La route suit le tracé d’un cirque avec des vues grand angle sur la vallée, la vie en bas lointaine, accentuant le sentiment de l’altitude, d’être monté haut. Tout devient plus aride, exigeant, en même temps enivrant. Il s’amenuise encore, puisant dans des énergies qu’il sait de moins en moins éternelles, il se réduit au minimum – se raréfie, délesté de tout le superflu -, peu à peu dépossédé, infime dans le décor. Une route de crête déroule, facile, exaltante. Près des nuages, avec des déchirures vers des villages, loin, très bas, ou d’autres montagnes et pics, à l’horizon. Au sommet, le traditionnel panneau (nom du col, altitude) au pied duquel un vélo chargé de sacs est appuyé, sa propriétaire se restaure, accroupie. Talus herbeux, prairies sauvages, rases, quelques roches, buissons éprouvés, départs de sentiers caillouteux. Une sorte de promontoire insulaire léché de vapeurs lentes. Le serpent de la route bascule raide vers l’autre versant, celui qu’il n’a pas vu, pas senti, la pente inconnue. Deux cyclistes y disparaissent, prestes, après avoir étreint leurs épouses et embrassé les membres d’une famille qui bivouaque, couvertures étalées, feu de bois allumé. Il a posé le vélo, il court à gauche à droite, tentative de tout voir, tous les angles et perspectives panoramiques, il prend des photos (en sachant qu’elles seront minables, inaptes à restituer quoi que ce soit). Faire l’inventaire, épuiserle lieu, sans vraiment le voir d’un point de vue extérieur car, du fait de la dépense de ses ressources physiques pour grimper jusque-là, il n’est plus une force intègre, détachée de ce qui l’entoure, il s’est évaporé, il s’est dissout, il fait partie de ce qu’il voit, il y est éparpillé, fragment de nuage, brin d’herbe, caillou, écorce. Libéré, comme installé dans la disparition, sans douleur. Retarder alors le moment de redescendre, rester là le plus longtemps possible, prolonger l’instant, il envie le bivouac de fortune. Comment s’y glisser, s’y incruster, migrant, clandestin cherchant à passer de l’autre côté ? Soudain, à quelques mètres à peine de lui, la jeune cycliste retire son maillot probablement mouillé de transpiration, et reste un certain temps dépoitraillée, face à lui, la nudité des seins éblouissante, assourdissante., débordante du léger soutien-gorge. Avec un sans-gêne de vestiaire sportif ? Il est là, interdit, le smartphone à la main, il aurait voulu être en train de filmer l’espace et la happer au passage. Une avalanche de clichés machistes lui traverse l’esprit. Il résiste aux tentatives d’en profiter pour établir un contact grivois, lourdingue, manœuvres de mec allumé pour tenter de prendre, saisir, posséder, ne serait-ce qu’une parcelle (il y a toujours un coup à tenter diront certains). Dès lors, le choc de l’apparition reste entier, brutal et soyeux, incompréhensible, les seins généreux, chauds – presque fumant des calories produites par l’ascension  et jusque-là retenues contre le corps par le vêtement fermé – restent mystérieux dans leur gangue, intouchables. Pourquoi est-il aussi chamboulé ? Comme s’il voyait cela pour la première fois (ou comme s’il avait oublié cette première fois depuis trop longtemps) ? Le contraste entre l’aridité jouissive du sommet, où tout est rare, mais d’une rareté opulente, vaste et sans bord dans laquelle, après la prière-méditation des kilomètres pédalés en silence, en effort mesuré, il se fondait, et cette opulence charnelle, simple et exubérante, lourde et rassemblée en un point précis, nudité immense et inaccessible, presque en apesanteur, mais en rappelant d’autres qui l’avaient irrigués ? Les globes, le sillon, le satin de la peau moite, les mamelons nénuphars sous la gaze du soutien, une insolente liberté, le tout de même étoffe que les mosaïques chatoyantes de couleurs et matières – champs, pâtures, forêts, lacs, rivières, villages, éclairés par le soleil absent des cimes – en quoi se transcendent les campagnes aperçues sous les nuages, 1450 mètres plus bas, on dirait un pays idyllique qui n’est tel que contemplé de si haut et ressemble aux tapis moelleux où, enfant, il jouait, accroupi, allongé parmi les motifs symbolique, baroques, floraux et animaliers, maniant figurines et Dinky Toys à travers la diversité du monde. Il y a de ses tapis volants dans ces nichons bouleversants, seins panoramiques, immense paysage du manque concentré en deux bombes anatomiques, deux collines et vallons frais et paisibles, le tout embrassé d’un coup d’œil délivre un message sans appel : ce pays de la jeunesse sublime n’est irrémédiablement plus le sien. Il a beau chercher à ruser, biaiser, s’embraser de la potentialité que, peut-être, finalement, il y avait là l’occasion d’un rapprochement, d’un contact corps à corps, ou du moins esquisse d’une histoire (éphémère, brève, vide, pleine, toutes formes envisageables, mais éveillant l’idée qu’il y avait un possible, que tout reste possible.) Au lieu de ça, un peu plus vite que prévu, redescendre du paradis, enfourcher le vélo, fixer les pieds aux pédales, remonter la tirette du coupe-vent, donner le premier tour de pédalier, et tout d’un coup, faire corps avec la pente, se laisser glisser, filer, emprunter une autre route, plus petite, plus engoncée dans la forêt, plus sauvage. Emporter l’image intacte des seins et du choc lumineux. Laisser cette vision s’épancher, l’emplir tout entier, jusqu’à susciter, dans les moindres fibres du cycliste descendeur, une volupté égale à celle qu’il éprouve quand il contemple les fresques en partie effacées d’une cathédrale, qu’il recompose de façon instinctive et fantasque, ou, encore mieux, quand, couché dans les herbes d’un plateau, il épouse le vol plané de grands rapaces, traits noirs sur le blanc des nuages, jusqu’à s’oublier, ébloui, aérien. (Une libération)

Il s’approche d’éblouissement diffus de même nature, quand, guidé par ces aspirations – non pas théoriques mais ressenties au plus près des moindres mailles de l’appareil sensible -, à restituer espaces naturels et mentaux à leur sauvagerie, afin que naissent de nouveaux espaces politiques, il rencontre certains travaux d’Anne-Lise Coste, et s’attache à en suivre les lignes, les fils, les courbes, les vides. Indices de chemins (intérieurs) à emprunter pour contribuer à instaurer des sentiers extérieurs, communs, collectifs, ouverts à tous, des pistes pour sortir des impasses capitalistes. Ainsi ces installations constituées de traits de couleurs, tremblés autant que volontaires, fines frontières entre abandon et reconquête, sur des toiles arrachées (déterritorialisée) où viennent se poser, s’immiscer, des branches trouvées, ramassées en lisière des taillis, au bord des routes. Ce sont de jeunes pousses d’arbres divers, de ces baguettes souples que l’on utilise pour tresser des claies (construction de cabanes), improviser un arc à flèches ou une canne à pêche, des tuteurs pour des haricots grimpants ou un sceptre pour jouer au sourcier.

Il se dégage de l’ensemble, aligné contre les murs blancs, une ambiance de chapelle pariétale. La série de peintures rappelle, dans son complexe dépouillement, quelque chose de primordial, de primitif et d’oublié mais d’incontournable, version épurée d’une sorte d’étape obligée d’expression de l’être. Se projeter autrement dans l’espace, dans le vivant, ne pas commencer par le désir de posséder. Imaginer d’autres cellules comme genèse au vivre ensemble. L’économie de moyen radicale – doigt, peinture, bois, toile – déconcerte avant d’enchanter.

Ce sont donc des fils conducteurs tracés au doigt trempé dans la matière-couleur (elle semble couler du doigt lui-même), des fils tirés d’elle-même (de l’artiste), des veines, des artères, des lignes jamais lisses et égales, une nervologie parcourue d’aspérités de bourgeons nus, autant de départs d’autres lignes possibles qui vibrent (dans leur potentialité encore invisible, juste les ondes craintives de nouvelles sources). C’est une calligraphie musicale, l’esquisse d’un alphabet coloré, les contours d’une langue et d’une écriture intérieure. Enlacée à ce qui s’écrit à l’extérieur (les branches). Les rameaux sont frais, encore souples, ils sont jaillissement et rendent perceptibles – aura – l’espace d’où ils proviennent, l’arbre dont ils sont détachés. Ils ne sont pas simplement posés, appuyés, ils viennent se tresser, compléter l’alphabet, l’espace d’une langue en germination, minimale, déterminante mais destinée à rester à l’état séminal, tendre, fragile, non affirmative, basée sur des figures d’accueil partagé, circulaires, parallèles, en croix et chevauchements, fusions et évasions, superpositions et bifurcations, convexes et concaves. Des dispositifs symboliques pour dire et saisir les choses les plus variées et infinies mais sans jamais les enfermer, les circonscrire, tout reste dédié à l’ouverture, chaque tableau est en lui-même une sorte de matrice langagière. De toutes les formes imaginables de langage, matrice à multiplier les formes de langue.

Cela lui rappelle la brassées de branches élaguées régulièrement, au jardin, regroupées, alignées contre un tronc, une remise, et la sensation de tenir une multitude bruissante entre les bras quand il l’étreint pour la déplacer ou les étaler au sol afin de choisir par exemple les plus droites, celles qui lui parlent, avec lesquelles il fera ménage, dont il fera usage, celles qui lui permettront de faire quelque chose, de se mélanger avec d’autres tracés que les siens.

Pierre Hemptinne

 

 

Paillettes d’Eros dans la caverne bleue

Fil narratif à partir de : La Panacée, Pré-capital. Formes populaires et rurales dans l’art contemporain, Montpellier – Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Gallimard 2016 – Bertrand Ogilvie, Le Travail à mort au temps du capitalisme absolu, L’Arachnéen, 2017 – Des toiles de Fernando X. Gonzalez (des maisons) à la galerie La Ferronnerie – le bleu du ciel – Alain Testart, Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard – Proust et le sommeil d’Albertine – Annie Dillard, Vivre comme les fouines, Christian Bourgeois – les vacances…

C’est une cavité particulière dans le musée. Comme une crypte découverte par hasard, en faisant des travaux, une cloison se serait effondrée révélant un ensemble d’objets témoignant d’une activité artistique et artisanale non pas forcément ancienne, d’une autre période géologique, mais parallèle. Avec quelque chose attestant bien de formes de vie communautaire, pas forcément étroite et bien codifiée, mais nouée, noueuse, entre différents individus en affinités, ceux et celles-ci, probablement, en représentant d’autres. Tout est dans un état parfait de conservation, tout semble récent, présent, une fois l’effet passé d’un léger décalage (qui ne cesse de tarauder, néanmoins). Car en effet, par rapport à la surface normale de l’art contemporain se disputant habituellement la vitrine des musées légitimes, il y a un déplacement perceptible immédiatement dans les apparences. Les techniques, les matériaux, les formes, les ébauches de récit et tous leurs agencements plastiques diffèrent. Ce sont les preuves fragmentaires d’une existence autre, d’un imaginaire et de la création de formes de vie qui ne s’inscrivent pas dans les courants les plus répandus, les plus plébiscités, liés à l’impact des nouvelles technologies, aux problématiques des sociétés complexes, qui peut-être en formulent des éléments de critique mais les acceptent néanmoins comme contexte où installer et faire reconnaître son travail, comme matériau à transformer en art rentable (il est quand même toujours question de s’implanter sur un marché). Est-ce les restes d’un campement provisoire dont les occupants ont à présent décampé, chassés ou ayant débusquer un chemin de traverse ?

La première surprise passée, il parcourt cette étrange grotte, s’arrête, se penche sur les objets, les dessins, les sculptures, les tissages, en lisant des bribes du guide du visiteur, en captant les commentaires d’autres visiteurs, oraux ou physionomiques, et de l’une ou l’autre médiatrice attentive. Mais il fait beau, chaud, il est lui-même dans la bulle étrange de cet état de vacancier, ni là-bas ni ici, perturbé dans son sentiment d’habiter, flottant, le corps fatigué, l’esprit enivré engourdi par les températures élevées et les lumières aveuglantes – le beau temps fixe, bleu radical, tant convoité par le nordiste -, la pellicule laissée sur sa peau par les bains de mer, le stress positif imprimé à ses muscles par le pédalage dans les montagnes des Cévennes, et il passe trop vite. Il ne s’arrête pas assez longtemps, pas le temps de fixer comme il faut ce qui est exposé, là. Il s’en va, il vaque dans la ville, jouit des ombres et lumières dans les ruelles, sans percevoir directement de séparation entre ce lacis urbain et la cavité d’art qu’il vient d’entrevoir Les heures, les jours passent et à un moment donné, cela lui saute aux yeux, il n’a pas concentré le temps nécessaire à enregistrer et assimiler l’intention de ces œuvres et objets. Il ressent l’effet d’un rendez-vous manqué, la sensation d’avoir loupé un carrefour, bref, cela génère frustration et manque. Il en conserve des bribes. Et il aura beau essayé de reconstruire une totalité, peine perdue. Il ne conserve que des prélèvements à interpréter partiellement, renouant avec le bricolage archéologique, introspectif, action de scruter, analyser, associer, dissocier, regrouper des signes culturels venus d’ailleurs, d’une autre région. Imaginer une autre civilisation possible, proche, dont les météorites auraient frôlé son réel. Il se souvient d’une grande forme emplumée, vaste ombre totémique, ailes déployées, chamarrée, l’abdomen aéré par une échancrure en forme de losange, un vide vulvaire, de ces trous aménagés dans certaines défroques ou panoplies quand un humain s’y faufile pour les porter, les animer et y passer la tête. La silhouette gigantesque est à la fois tutélaire et inquiétante, elle vole à travers les âges, les temps, les couches géologiques. Elle relève du rapace fantastique, du papillon de nuit phénoménal, de l’esprit des premières forêts incarné en cerf-volant géant, plumage laineux constitué de feuilles, lichens, mousses, écorces de toutes essences, de toutes époques et latitudes dont les agencements dessinent la géographie d’un univers caché, une cosmogonie inexplorée. Le totem est installé, christique, au fond de la caverne. Autour, épars, notamment, des retables de plastique transparent enfermant, comme en suspension dans l’espace infini, des déchets et rebuts de la société de consommation. Disposés les uns par rapport aux autres selon des règles mystérieuses, l’ensemble faisant penser aux esthétiques d’ex voto. Des collections de bris et débris qui racontent, par les détails, des formes de vie rongées de vacuité. Mais une vacuité appropriée, ingérée, transformée, car ses riens, reliquats d’emballages ou de nourritures industrielles, ont absorbé de la singularité, celle de ceux et celles qui les ont touchés, les ont manipulés, les ont pétris, mâchés, malaxés, usés et cassés, attendant d’eux un réconfort, le sentiment de détenir quelque chose, de ne pas simplement glisser inexorablement vers le néant. Toutes ces miettes plastiques, synthétiques, prennent soudain un caractère presque religieux, ce sont des particules de choses démembrées, usées, à travers lesquelles de nombreux anonymes ont voulu conjurer le néant. Des poussières consuméristes qui, malgré leur artificialité crasse, pauvre, basculent dans une dimension transitionnelle et forment des tableaux fantastiques, une syntaxe balbutiante de fresques, d’épopées pointillistes, éclatées composées de presque riens, mais innombrables. Si les vestiges préhistoriques sont rares, et d’une diversité limitée, chaque fragment venant documenter un peu plus des fonctions précises, vitales et renforcer des hypothèses, ici, il est évident que ce qui est rassemblé en tableau gélifié provient d’une profusion illimitée, exubérante et superflue. Un archéologue du futur, devant ces collections de débris, comme recrachés par un corps insatiable, sera-t-il à même d’en déduire les modes de vie dont elles procèdent ?

Et puis, des poteries, des céramiques, presque sans âge, qui attestent de la persistance de gestuelles et pratiques traversant les temps, depuis la préhistoire jusqu’aux ères dites post-industrielles, hyper-technicisées, voyageant aussi à travers le monde, se transformant au fil des géographies, des histoires culturelles, des contextes technologiques. Une fascinante transmission de techniques, avec une constance intemporelle et une part d’ancrage idiosyncrasique. Voir là-dedans des gestes qui se perpétuent, se renouvellent, se figent dans la terre cuite, vernie, raffinée ou brute. Sans cesse, cette invention de la poterie s’effectue, au présent, toujours événementielle (Proust, quelque part, parle très bien de ces phénomènes toujours en train de se produire, de naître). Raffinement de vases qui contraste avec l’aspect rugueux, cassé, de coffres d’argile cuits, défoncés, garnis de plantes aromatiques. Des vestiges de performances récentes, des cuissons de volailles enrobées de terre. Au mur, des tissus rituels, bannières où sont peintes des images rudimentaires de charrue, épis, silos, tracteur, vache, tronçonneuse, ballot de paille… Juste des ombres, des évidences presque effacées, oubliées. Presque des pictogrammes. Les mêmes objets, en réplique sculptées dans le bois, naïves, sont éparpillées au sol, témoins d’un monde taxé d’obsolescence, au bord d’une renaissance, nouvelle jeunesse. L’ensemble, peut-être hétéroclite, dégageait l’impression d’une tentative de désenvoûtement à l’égard de toutes les tendances au fil desquelles s’organise la production artistique actuelle, inévitablement partiellement engluée dans « le tissu compact des représentations issues des rapports de force transmis par la tradition » (Ogilvie), s’y faisant caméléon sans le vouloir, essayant de s’en démarquer, partiellement ou radicalement, d’y laisser des accrocs ou d’y faire son nid singulier, accommodant.

Il se souvient de cela comme d’avoir été descendu, au bout d’une corde, dans une caverne entre pénombre et clarté, décorée d’infimes et innombrables appels à changer de vie. Il pendulait dans le vide, à regarder et, une fois remonté à la surface, devait se remémorer le plus possible de choses vues, les ancrer en lui, reproduire en son intérieure la cavité explorée. Du reste, c’est tout l’été dans le sud, chaud et aveuglant qu’il percevait en dôme d’une immense caverne, où il errait, agressé/hanté/enchanté par les souvenirs tendres, érotiques, sexuels, pornographiques (toute la gamme) d’une conjonction amoureuse éphémère, revenant à la surface, suant et se cristallisant à même la voûte solaire. Des traces réveillées par la chaleur, l’inactivité, le repos. A la manière d’étoiles filantes, alors qu’il restait à contempler le vide, la vacance de tout, les rappels de détails déchiraient son cerveau, couraient sur sa peau, disparaissaient en terre ou dans l’eau de la piscine. Ces fulgurances mémorielles, crépitantes, presque des collisions, des courts-circuits, se produisaient autant le jour que la nuit, encre dense et moirée sous le soleil, lave phosphorescente jaillie des voies lactées. Etait-ce le feu d’artifice célébrant l’effacement de toute trace douloureuse, de tout manque, fêtant le triomphe imminent de l’oubli ? Il lui semblait que ces signes lointains envoyés par la planète chaude d’un amour de plus en plus dissout dans l’espace, gagnaient en universalité, éparpillaient les feux follets de principes sexuels féconds, fondus dans les énergies vivantes et, subissant une sorte d’inversion, de camouflage naturel, invitaient à plonger en des chambres noires de réinvention. De soi. Réinvention de la rencontre, de la conjonction. Nouveau départ, recommencer, vierge. Et s’il se trouvait en équation avec les ondes l’ayant engendré ? « C’est en effet un trait général des d’origine que de présenter d’abord les choses à l’envers pour les remettre par la suite à l’endroit, ce qui les confirme dans leur rôle de mythes fondateurs. (…) Puisque nous avons interprété la caverne comme un microcosme représentant l’état du monde à son origine, il est normal d’y trouver des éléments à l’envers. Ce n’est pas la femme qui était à l’envers – il n’y avait ni homme, ni femme, conformément à la thèse que nous soutenons depuis le début de cet essai. C’est le principe de la féminité, présent depuis l’origine, il faut le souligner, et omniprésent dans la grotte, au plus profond de son tréfonds, mais à l’envers. Pour que le monde soit monde, tel que nous le connaissons, il a fallu le remettre à l’endroit. » (Testart, p.228)

Entre lucioles et nuit d’encre, remuant les signes piquetant, à la manière des pâquerettes dans les près, la totalité charnelle du cosmos, il cherche à se remettre à l’endroit, hébétude et somnolence nomades. Il passe et s’arrête une seconde pour regarder le paysage par la lucarne, vue sur un coin de montagne habitée. Puis il y revient, furtivement. Régulièrement. Pour, finalement, s’attarder toujours plus à la fenêtre et admirer le vallon, vaste pente douce herbeuse, en arc de cercle approximatif, bordée par un morceau de montagne et la forêt, percée, traversée par une ligne électrique. Comme devant une toile dont on cherche à vivre et revivre le moindre coup de pinceau qui a permis de saisir et obtenir un « rendu » particulier, singulier, du réel. Ou comme avec ces œuvres vidéographiques, fixes, presque photographiques, face auxquelles il faut rester longtemps pour se rendre compte qu’il y a un mouvement, que quelque chose défile. Imperceptiblement, ça bouge, ralenti. En lisière, proche et lointaine, une maison. Vert ou rose clair. Blanchie par le soleil. Vivante, même s’il n’y décèle jamais la moindre activité humaine. D’abord un coup d’œil en vitesse, à la régalade. Puis, pourquoi s’en priver, la posture de guetteur l’attire, convenance qui le pourvoit d’un sens facile, immédiat. Il se campe intentionnellement devant le cadre et son paysage. Il scrute, il détaille, il cherche à qualifier les moindres détails, les moindres nuances. Mais, ça change tout le temps, au fil des lumières, des coups de vent, des nuages, de la lune, des étoiles. Il s’embusque toujours plus résolument. Cela devient le pivot de ses vacances, ce qu’il en retiendra en premier, ce qui lui laissera un bon souvenir. Il se persuade qu’il se livre à un travail minutieux, rationnel et infini, de description du visible, d’un ailleurs où il s’implante, prend racine. Mais en fait, il se vide, son cerveau se purge, il contemple pleinement. S’absentant de temps à autre pour rejoindre le plan de travail de la cuisine, couper des légumes, vider une seiche, s’oublier, les mains jouant avec l’animal mort, respirant l’odeur marine, enfonçant le couteau, retrouvant l’ose de seiche, souvenir de promenades à la mer. Il atteint cet état où, comme le relate Annie Dillard à propos d’un animal rencontré, et formant un jeu de miroir et forment où, quelque part, dans une entité extérieure, détachée des singularités respectives, une seule présence s’établit pour deux. « Je vous dis que j’ai été dans le cerveau de cette fouine pendant soixante secondes, et qu’elle était dans le mien. Les cerveaux sont des lieux privés, dont les circuits, uniques et secrets, produisent quelques grommellements. Mais nous étions, la fouine et moi, simultanément branchées sur nos circuits respectifs, l’espace d’un instant doux et choquant. Qu’y puis-je s’ils étaient vides ? » (p.13) Le corps de logis qu’il fixe, mais dans une attention flottante, s’égarant autant dans l’herbe, les arbres, le ciel, les traits de fils électriques, des tâches de fleurs, les rumeurs d’un bétail quelque part, le cris d’un rapace au-delà des nuages, lui rappelle une galerie d’art où, quelques tableaux aperçus depuis la rue l’avaient attiré avec force. Il s’agissait de toiles représentants des maisons, pas abandonnées, vacantes mais chargées des vies qui s’y étaient écoulées, évaporées, et se posaient dès lors comme formes géométriques intrigantes, maisons abstraites, livides mangées par l’ombre, d’or adossées au ciel bleu noir d’orage, flanquées de candélabres peupliers, mangées par la cascade de broussailles, dressées énigmatiques au-delà de haies puissantes, buissonnantes. Des cubes presque surréels, portails vers d’autres habitations, qui excitent le désir de migrer. Et peu à peu, il émane de ce paysage de vacances, presque cadré par inadvertance mais s’imposant en évidence, devenant familier, « fixé » dans ses perceptions à différents moments de la journée, plusieurs jours d’affilée, une respiration, un souffle avec lequel il entre en empathie et qui, à la manière d’un courant d’air chaud, fait remonter toutes sortes de souvenirs, impressions fugaces, bouts de textes, bribes d’images, volutes parfumées, sensuelles, voluptueuses. Il fixe tout ça, l’image montrée par la fenêtre, les réminiscences fluides et insistantes qui goutent et volètent, s’incrustent dans l’air comme l’eau dépose et construit des dépôts de calcaire suggestifs au plafond et au sol des grottes. Mais aussi comme des motifs récurrents, symboles générés par son organisme, à partir de son vécu, mémorisés ou refoulés, mais aussi d’autres vécus proches, similaires qui viennent s’incruster, faire famille, et qu’il faut après coup interpréter, à la manière de signes découverts dans le sous-sol, laissés par d’autres vivants, de lointains prédécesseurs. Et, ces constellations éparses, dessinent des formes, des silhouettes, des mouvements, des lumières, une sorte de mode d’emploi du bonheur fugace et intense. Influencé par la lecture qu’il a faite de l’interprétation que Testart fait de l’art pariétal de Lascaux et Chavet, il va conférer à ces signaux une signification précise, convergente, tous, ils lui restituent la nature charnelle et jouissive vécue et éprouvée, prise et donnée entre les bras et les jambes d’une femme précise devenue pour lui le symbole de la femme par excellence, de la jeunesse éternelle, de ses désirs sans fins. Plongeant ainsi dans la grotte de sa vie, tout ce qui, au fur et à mesure est plongé dans le noir, la mort, devient difficilement accessible, il y retrouve les peintures pariétales de sa préhistoire, surprenantes, étrangères et intimes, le renvoyant toutes au mystère de cet amour, aux promesses d’une fécondité biologique et poétique inépuisables, édéniques. Tout ce qui renvoie à un être précis est brouillé par mille autres souvenirs, parcellaires, parfois très anciens, non localisés, usés, dépersonnalisés, et d’autres très récents, précis. Des confettis d’images qui détournent l’attention et ne la ramènent vers les motifs principaux que par mille voies parallèles, l’égarement se superpose à la trouvaille, la question à la réponse. Ainsi, dans les lumières chaudes et douces de ce matin, très tôt, au bord d’une petite route dont les lacets grimpent les flancs d’une montagne, une vaste pâture où trois nymphes peu habillées s’affairent à calmer trois chevaux et les harnacher pour la promenade. Debout sur la pointe des pieds, les bras nus passés au col, caressant la crinière ou les naseaux, leurs petits shorts courts laissant voir, satiné, le pli moelleux des fesses. Sans doute n’y aurait-il pas fait attention sans la relecture entamée de Proust où le frappe, plus qu’aux lectures précédentes, son obsession pour les jeunes filles, voire carrément les fillettes (comme il dit) aperçues le long de la route et dont, par son ascendant social, il imagine pouvoir faire venir facilement chez lui pour « faire connaissance » selon un manège manipulateur ressemblant fort à des préliminaires érotiques.

Il entre dans une sorte de sommeil éveillé, face à ce morceau de paysage précisément, mais ensuite, par contagion, dans la totalité des paysages successifs, emboîtés à la manière de poupées russes et qui forment la dérive paysagère, multiple, les territoires de ses vacances. Ceux-ci baignés dans une atmosphère fortement érotisée du fait de cette activité intense des signes striant la grotte des ténèbres, celle des lumières. Il rêve. Et plus que tout, cela évoque la jouissance solaire d’oisiveté lascives sur les rivages ensommeillés d’une femme aimée, lointaine, perdue – il faut qu’elle soit perdue pour que sa respiration revienne ainsi en hantise océanique, douce, magnétique -, et qui semblait dormir uniquement pour mieux se donner, s’abandonner, accomplir entre les rêves respectifs une interpénétration fusionnelle, totale, avec point non-retour, quel que soit ce qu’il puisse advenir de leur relation réelle. « J’écoutais cette murmurante émanation mystérieuse, douce comme un zéphir marin, féérique comme un clair de lune, qu’était son sommeil. Tant qu’il persistait, je pouvais rêver sur elle, et pourtant la regarder et, quand ce sommeil devenait plus profond, la toucher, l’embrasser. Ce que j’éprouvais alors, c’était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j’avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait d’être seulement la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel je rêvais avec une fraîche volupté dont je ne me fusse jamais lassé et que j’eusse pu goûter indéfiniment, c’était pour moi tout un paysage. Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendus sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. » (p.70) Soulignons au passage que les beautés de la nature sont inanimées et qu’Albertine, éveillée, est une belle plante. Plus loin, au terme de la description des attouchements auquel il se livre avec la dormeuse, au diapason avec le ressac de la respiration qui envahit tout le corps, le narrateur conclut : « j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier ; je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine. »

Est-il lui-même bien éveillé dans la chaleur estivale ? Ne continue-t-il pas à dormir dans les sommeils partagés dans la jeunesse de son amour, où le corps de l’autre n’est que plume, scandé par sa respiration douce, imperceptible ? Sait-il où il est, habitant une maison provisoire, mais entreprenant, maladivement, de s’y ancrer, comme s’il devait s’y installer pour longtemps. Comme s’il allait vivre ici. Il imagine sans cesse un nouveau chez lui. Dans la torpeur, tout se confond, le logis provisoire, la maison fixe, les vacances, le travail, il cesse même de se sentir relier à une autre adresse, où ira-t-il en partant d’ici ? Et s’il n’avait plus de domicile où revenir ? Sa maison habituelle est trop liée à une vie de travail aliénant, plus supportable. Travailler devient impossible, tous les discours politiques sur le travail rendent cela insupportable. Ne plus rentrer. Il se trouve à la fenêtre. Clairière. Bois. Flancs de montagne. Une maison capte toute la lumière, posée là-bas comme un ovni. Il est à la lisière de son imagination. Recommencer à imaginer, sans se fourvoyer cette fois-ci. Retrouver une force d’imagination qui pourrait répandre l’hospitalité sur la terre. Se libérer de l’angoisse d’être mêlé à un système meurtrier qui laisse crever des milliers de migrants. Renouer avec une capacité d’action. Reprendre au début l’art d’habiter. « L’imagination est hospitalité : c’est elle qui aidera à débattre de modes relationnels et de contours pour une autre communauté juridique, qui ne placerait pas seulement en son centre les prochains mais aussi les lointains ; qui ne voudrait plus se définir à travers ceux qui sont comme nous, mais aussi à travers les très éloignés, les tout à fait inconnus, ceux qui ne sont pas invités. » (Macé, p.320)

Par dépit, tentative de reculer l’inéluctable, il fuit vers le bleu, il bascule dans la chaise longue, plongeon dans l’azur sans nuage, yeux dans les yeux, injection d’optimisme intemporel. L’assise du fauteuil se dérobe, de bascule en culbute dans un bleu infini, cosmique, immensité corrosive. Le vide massif, éther assommant, pluie de cristaux coupant. Pas une surface de couleur qui absorbe et renvoie le regard, mais un abîme gazeux sans bord, sans limite originelle. Un éblouissement, une sorte de coup du lapin. Il se clôt, plissé, racrapoté, immobile, particule qui s’invente une carapace de secours, cosmonaute largué dans l’espace. Il se débat et rend les coups, intérieurement.

Après longtemps, regain d’énergie, il entrouvre les paupières, une fente. Foulé de toute part, le bleu s’est altéré, déformé, spiralé, feuilleté. Il tourne. Il fuite et libère cette brume diaprée, duveteuse comme la poudre des ailes de papillon, presque mauve, qui dilate les montagnes au couchant. Elles ont alors l’air pénétrable qui leur manque en plein midi, murailles hermétiques fermées sur elles-mêmes, sans chemin d’aucune sorte. Il aspire lentement, discrètement, entre les cils, ce bleu violacé, bruineux, pluriel. Il agrippe un fragment, cartilagineux, spongieux, il le tient entre les dents, histoire de s’arrimer à un bout de ciel bleu à taille humaine, et reconstituer une cellule de renaissance.

L’azur matriciel a changé d’attitude et de consistance. Il invite la langue, les doigts à se faufiler en ses ondes et à décoller l’une de l’autre les lamelles tendres, nacrées, qui constituent chacune de ces infimes chapelles en glaise bleu nuit. Silhouettes élancées, superposées, confondues et éléments individualisés, singuliers, du panorama montagneux épanché dans le soir. Indication enfin de sentiers de crêtes praticables. Le bleu continue d’inclure d’autres impuretés, le cramoisi, la cendre, le bistre, nuances ourlant des bancs de turquoise presque blanche, perlée de lavande déteinte. Puis, quelques fulgurances célestes évoquant des chairs transies, bleuies. Perdues et transcendées.

Il reste au profond du bleu harassé, le nez dans l’intime du vivant, aux lèvres en lévitation, tuméfiées à force de caresses et de don de soi. Corolle qui habille l’abîme gazeux sans bord, sans limite narrative et aseptisé, soudain marin et fortement iodé. Un bout de quelque chose entre les dents, entre les lèvres, un bout de bleu, indistinct, lambeau entre ciel et chatte ramené du plus profond de la grotte. Tandis que la brume monte.

Pierre Hemptinne

Lapsus de crise

crise

Entendu vendredi 27 mars, au matin, à la radio, M. Strauss-Kahn rouler des mécaniques pour, finalement, se retrouver trahi par la langue. Il s’agissait, bien entendu, de taper sur les patrons à propos de l’indécence des « bonus ». Fâché qu’il était. Voici en substance le message : « On peut comprendre, quand tout va bien, que les patrons s’octroient des récompenses, mais pas quand ça va mal… ». Ce qui me fait l’effet d’un lapsus révélant à quel point M. Strauss-Kahn n’est pas habité par une pensée de gauche ! Le problème de ces bonus est fondamentalement le même, que ça aille bien ou mal, le principe est inacceptable. Il s’agit de montants qui, personnellement, me scandalisait avant qu’il soit question de crise. Ces bonus s’inscrivent bien dans une logique capitaliste où les profits vont aux actionnaires et aux patrons au lieu d’être considérés en partie comme un bien commun (issu d’une force de travail partagée) devant être réinjectés dans la société pour une politique de progrès social. Si réguler le capitalisme ne revient pas à s’attaquer à ces principes, mais juste « moraliser » en surface pour le rendre moins arrogant (parce qu’alors cela peut avoir des retombées électorales), ça va nous faire une belle jambe. Surtout que, depuis quelques semaines, jour après jour, gros titre après gros titre, on nous prépare à nous affronter le pire, à faire le gros dos. Ça va être terrible. Pourtant, au moment de libérer des sommes fabuleuses pour soutenir les banques – ces sommes qui n’existent jamais quand il s’agit d’investir dans la culture, dans l’éducation et c’est pourtant avec ces investissements que l’on régulerait le capitalisme, qu’on aurait éviter qu’il devienne ce qu’il est et que tout le monde, pourtant, semble déplorer- ces ressources en principe inexistantes et que soudain les ministres des finances extirpaient de leur chapeau, à ce moment, à la télé, en nous regardant droit dans les yeux, ils étaient catégoriques : c’est ainsi que l’on évitera la crise et « non, ce n’est pas vous aller payer ». Les dernières annonces sur l’ampleur de la crise font décidément paraître bien suette l’initiative d’un grand quotidien : « c’est la crise ? Tant mieux ! » (1er mars 09). Sur l’air de : si tout le monde y met du sien… Ce n’est pas le seul organe de presse à avoir donné dans ce ton. C’est que plusieurs sondages auprès des consommateurs avaient révélé cette opinion majoritaire : les médias parlent trop de la crise. La vraie question n’est pas d’en parler trop, mais de comment on en parle. Ce qui n’est pas simple. Entre le catastrophisme (effets d’annonces inspirés du journalisme de faits-divers) et le « retroussons nos manches pour chasser la morosité », il y a sans doute une marge. Produire une information beaucoup plus critique, en profondeur, pour permettre au maximum de citoyens de s’approprier, non pas les données du sinistre, l’ampleur vertigineuse de l’événementiel, mais les réelles occasions de se mobiliser pour faire changer les choses. Donner des armes pour diffuser une pensée critique, donner envie de mobiliser pour faire changer les choses. C’est aussi par là que commence la régulation du capitalisme, par le mode d’information des cerveaux de la population… Le président du PS est contre le plan d’austérité mais ne dit pas comment faire autrement. Ca prendre du temps, dit-il, du temps pendant lequel, quel que soit le terme utilisé (quel euphémisme inventer pour « plan d’austérité »?), on va morfler. Aucun indicateur ne semble encourageant quant aux politiques en préparation pour contrer la crise: Ulrich Beck publie un texte dans Le Monde (28/03/09) où il insiste pour que l’Europe saisisse sa chance de faire front en optant pour plus d’Europe. Mais il s’exprime en termes de politique générale et à juste titre. Mais plus d’Europe ne débouchera sur rien de mieux, de satisfaisant, ne favorisera pas l’émergence d’un nouveau modèle revenu des excès du capitalisme sans investissement massif et volontariste dans des plans éducatifs et culturels. Il est déprimant de recevoir des coups à cause de « chèques en blanc émis pour sauver des banques en faillite ». Par contre, le choix délibéré de créer un déficit en investissant à long terme dans l’éducatif et le culturel, pour extraire la société des modèles trop dépendants des intérêts d’une élite des affaires, donnerait du sens au sacrifice que cela pourrait engendrer. (PH)

crise2