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L’art et l’émergent

« Organismes et artefacts. Vers la virtualisation du vivant ? » – Miguel Benasayag. La Découverte 2010, 191 pages.

Le robot et l’âme. L’auteur, philosophe et psychanalyste, examine sur quels présupposés sont pensés et construits les artefacts de type robot. Ceux-ci sont censés améliorer certains potentiels humains et se basent forcément sur une certaine compréhension de l’humain. Pour Miguel Benasayag, toute la recherche dédiée à la reproduction mécanique du vivant repose sur un schéma utilitariste de l’humain, se réfère à une notion de la conscience comme le siège central de l’homme, de l’intelligence. Or, cette conception de la conscience comme centralité supérieure de l’espèce humaine est de plus en plus datée, erronée et en étudier les mécanismes apparents pour concevoir des êtres artificiels ne peut que reproduire et perpétuer l’erreur (l’horreur). Ce ne serait pas bien grave si la prolifération de machines imitant l’homme ne contribuait à renforcer une vision du monde résolument techniciste et étroitement utilitariste pouvant conduire, en retombant sur de l’idéologique, à faire barrage au vivant, aux ressources du vivant. L’ouvrage aborde ces questions sous l’angle de la crise de la conscience ou plus exactement sous l’angle d’une évolution qui conduit inévitablement à mettre en crise nos conceptions dominantes de la conscience : « … le progrès s’appuya fondamentalement sur la conscience pour atteindre son objectif : la maîtrise absolue sur le monde. Le modèle d’homme que la modernité a construit est un être qui fait confiance à sa conscience, à sa raison. Ainsi, raison et conscience devaient mener l’humanité vers un savoir total, complet et consistant. Dans ce monde désacralisé, la conscience occupait la place encore chaude de l’âme et en a pris, malgré elle, la forme et la fonction. » Les laboratoires de « l’intelligence artificielle » instrumentalisent la notion d’âme et perpétue la suprématie du libre arbitre, de l’homme au centre de l’évolution, alors qu’il s’agit bien, face aux défis écologiques, de continuer à saper tout ce qui contribue à entretenir l’illusion de cette centralité. Illusion qui handicape les modes de pensée orientés vers des logiques écosystémiques. Mais l’orgueil en prend un coup qui se voit privé d’être le pivot de l’histoire, à force de relativiser la puissance de son libre arbitre : « … les déterminations, tropismes et tendances qui se manifestent à travers nous sont la résultante complexe de processus de longue durée et ne surgissent en aucune façon d’un moi héroïque qui choisit. L’individu n’est qu’une petite partie de la personne et celle-ci n’est pas coextensive à une identité rigide, elle n’est que multiplicité. Quand l’individu en nous croit qu’il décide, c’est parce que les processus multiples et ouverts propres aux dimensions diachroniques et synchroniques où il existe ont fait émerger un tropisme, un désir. Les processus impliqués sont des brisures de symétrie articulées (des discontinuités émergeant sur le fond du continu et qui produisent, en s’agençant, un véritable champ), qui se manifestent dans des dimensions très différentes, dont la plus superficielle et la plus imaginaire est peut-être celle du « choix par libre arbitre » ». D’emblée, on sent une réflexion nourrie par le désir de faire interagir des pistes denses ouvertes par la philosophie (la notion de « pli », Deleuze…) et les ouvertures scientifiques de la théorie du vivant, de la neurophysiologie (dynamique du continu et discontinu, théorie de l’émergence…) et qui conduit à des formulations salutaires, de véritables fenêtres ouvertes et courants d’air frais même si, on le conçoit, elles peuvent aussi effrayer. Du genre : « les cerveaux ne pensent pas, ils participent à la pensée, au même titre que les machines, les animaux, les montagnes ou l’histoire qui font partie de son soubassement. » Ce genre de déclaration, qui vient évidemment à la suite d’un cheminement argumenté et structuré, bien que de tournure scientifique, peut procurer des sensations égales à celle que déclenchent certains poèmes, par exemple de se sentir moins seul face à l’immensité à penser ! – Comment ça marche, paysage et organologie – Ce livre présente de nombreuses ressources pour décloisonner les catégories figées, y compris dans des domaines comme ceux de l’esthétique, du discours sur les musiques où la discussion revient toujours à « décider » ce que l’on fait de ses représentations, d’où elles viennent et ce que l’on y investit, quel est leur mode de transmission et de quelle vision de la société elles sont le reflet. En détrônant la conscience de son piédestal central, ce sont de nombreuses formes d’expression reposant sur ces conceptions de l’humain qui prennent un coup de vieux et qui, en perdurant dans leur « erreur », risquent de passer du côté conservateur. À l’opposé, les musiques « inclassables » ou qualifiées encore d’expérimentales ou d’exploratoires, sans centre affirmé, se retrouvent beaucoup plus en phase avec les manières d’imaginer le fonctionnement relationnel de l’organisme humain dans son milieu : « Suivons le parcours de la production des images et des représentations : nous trouvons d’abord le corps, en relation permanente avec son environnement par des mécanismes physico-chimiques continus dans le temps et l’espace. Les niveaux que nous appelons « perceptifs » sont en fait innombrables : les corps interagissent avec des éléments de l’environnement et d’autres corps, au contact desquels ils se définissent et se singularisent. À l’échelle physico-chimique, l’organisme se singularise en fonction du double comportement des molécules qu’il capture : d’un côté, elles fonctionnent d’après leurs déterminations « naturelle », physico-chimique ; et, de l’autre, elles suivent les déterminations propres à l’organisme qui les a « capturées ». Ces molécules cessant d’être en pur feedback avec leur milieu (comportement propre du continu) et n’obéissant plus seulement à leurs déterminations naturelles, elles adoptent un « comportement propre » : une discontinuité physico-chimique, un fonctionnement discret et « discrétisant » (qui crée du discret en se détachant du milieu, comme des singularités). Processus palpitant qui incite à l’humilité et peut infliger, certes, pas mal de blessures narcissiques. Cette compréhension de tels échanges entre le milieu et l’organisme humain provient de « l’idée de la « triple hélice », associant indissolublement les gènes, l’organisme et l’environnement, concept évoqué par Richard Lewontin ». Tout est alors question d’échanges, de relations, de combinatoires qui engendrent dans leurs boucles une certaine permanence mais qui ne peut avancer, innover, inventer sans l’émergence de ce qui n’était pas prévisible et que les machines, les plus douées soient-elles, construites à l’image de l’homme, sont incapables de libérer parce qu’elles sont closes sur elles-mêmes, privées de corps et de singularité, elles sont incapables de participer aux dynamiques combinatoires. (Elles ne sont pas concernées directement, en leur nom propre, par les phénomènes de transductions et d’individuation, mais viennent le conditionner, par le biais de l’ensemble des techniques et technologies qui interagissent avec les organismes humains.). « Les corps pensent donc selon des processus présymboliques et participent dans leur globalité à la combinatoire symbolique de la pensée articulée. L’aller-retour est permanent, mais chaque niveau fonctionne en accord avec ses contraintes propres ; et plus un niveau est complexe, plus il est stable et solide. Les cerveaux ne pensent pas seuls, la pensée est toujours un ensemble de processus multiples articulés : corps, langue, époque, paysage, histoire… C’est ce qui explique que dans les époques « lumineuses » d’une civilisation, il soit apparemment plus facile de penser, car les habitants de ces époques participent à des combinatoires plus puissantes. Les singularités individuelles participent ainsi aux processus émergents et leurs combinatoires ne sont pas de simples agrégats, mais la résultante de stratégies sans stratèges qui conforment une époque. » – Création de sens, productions artistiques, règne du vivant. – Il est toujours hasardeux de transposer trop directement des bribes théoriques du vivant sur un terrain des sciences humaines. Mais il y serait éclairant d’établir un parallèle entre ce que Miguel Benasayag explique du vivant et la pensée d’Abby Warburg sur l’évolution des arts telle que la présente Didi-Huberman. Les notions de complexité, de temporalités différentes et simultanées, la construction des individualités en art, les lois de l’émergence, tout ça se ressemble étrangement. Les formes artistiques étant une des manières de produire du sens au sein de la société humaine, la manière dont imagine la formation de ce qui fait sens aura des conséquences importantes sur le discours esthétique, la pratique de la critique (par exemple musicale). « Le propre des humains, on l’a vu, n’est pas en effet de produire du sens, mais de participer comme organismes à des situations où émergent du sens et des actions. C’est dans l’après-coup qu’ils doivent, malgré eux, s’identifier à cet émergent, c’est-à-dire « payer la note » que leur présente ce sens qui s’est produit en dehors d’eux, bien qu’en se servant d’eux. »  Si l’on tient compte de cette ouverture d’esprit et qu’on l’incorpore dans les manières de sentir et de parler des émotions suscitées par l’art, si cette perspective qui complexifie les manières de faire sens dans des créations musicales intègre le discours critique sur le champ musical, nulle doute que cela aura des répercussions sur notre comportement à l’égard des machines, des paysages, des objets et de tous les phénomènes de transductions individuantes. Il est à parier que les formes artistiques qui continuent à être produites pour refléter un mode de construction linéaire de l’être et occulter le fait que le sens ne peut qu’être produit par partage avec tout ce qui nous entoure, paraîtront de plus en plus fades, sans surprises, sans désir. (PH) – Miguel Benasayag, militant chercheur VidéosConversation avec Richard Lewontin

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Politique de la déprime.

Le journal Libération tient une rubrique quotidienne baptisée « Désintox », plus ou moins une page articulée en deux parties, la première « Intox » et la seconde « Désintox ». Est d’abord rapporté une affirmation extraite du discours d’un décideur (essentiellement politique) et ensuite son démontage, une tentative d’objectiver la déformation ou l’exploitation partisane de diverses données, surtout économiques. L’exercice est pas mal conduit et, au début, on se dit que l’initiative salutaire. (On réfléchit ensuite qu’il est symptomatique de voir ce travail cantonné dans une rubrique distincte, un peu exercice de foire, alors que l’ensemble du travail journalistique devrait consister à démêler le vrai du faux, à tendre vers l’objectivation en combattant les points de vue tronqué.) Il n’y a pas de cibles privilégiées, des personnalités de droite comme de gauche font l’objet de ces corrections. À tour de rôle, histoire d’équilibrer les coups. La lecture régulière de cette rubrique, paradoxalement, est très très déprimante. Il s’agit peut-être de la page la plus sinistre jamais publiée et entretenue. D’abord parce que rien n’indique qu’elle ait quoi que ce soit comme retombée positive. Ensuite et surtout parce qu’elle révèle, preuve à l’appui, à quels points les discours politiques manient sans scrupule l’approximation, les informations partielles, « arrangées », déformées. Avec aplomb et tout en gardant cette capacité à appeler à « dépasser les réflexes partisans » comme ils savent si bien le faire. Jour après jour, « Désintox » construit la démonstration de l’ancrage profond des visées partisanes dans le maniement des données censées justifier la politique de son camp. Dernièrement, Xavier Bertrand affirmait – il fallait enrayer le succès de gauche – que les socialistes avaient augmenté les impôts régionaux de 6,5 milliards par an. Libération décortique la brutalité menteuse de cette assertion (c’est 6,5 milliards sur 5 ans, et la moitié de cette augmentation n’a rien à voir avec les impôts régionaux). Xavier Bertrand accuse alors publiquement Libération de mentir, sans pour autant apporter quoi que ce soit comme preuve de sa bonne foi sinon une pirouette : « il suffit de prendre sa feuille d’impôt… ». Ce que fait le journal à la place de beaucoup de citoyens qui n’en ont pas la capacité et établissant une fois de plus, noir sur blanc, le n’importe quoi de la déclaration politique. Ainsi, tous les jours, droite comme gauche. L’à peu près érigé en règle de conduite et de gestion. Comment échapper à la déprime !? S’il s’agissait de gaffes individuelles et isolées, mais non, sur la longueur, la production de ce genre de gaffe s’avère industrielle. Toute gestion publique est-elle ainsi aussi laxiste avec les données sur lesquelles elle doit construire sa conduite, son projet ? Manie-t-on de façon aussi légère les matières relevant des sciences humaines, des sciences pures, de l’économie ? Les latitudes prises avec des mesures statistiques objectivables augure mal des libertés prises avec des connaissances jugées plus « subjectives » comme celles relevant de la culture, voire de la sociologie! Faut-il positiver et imaginer que c’est le jeu des frictions entre ces prises de position aléatoires, tronquées et orientées par l’intérêt qui permettent, finalement, de prendre les meilleures décisions !? Difficile d’y croire. Ce combat puéril pour occuper la place de la meilleure conscience et se légitimer comme le mieux doté à décider et indiquer les bonnes orientations est vraiment un combat d’arrière-garde, qui tire la politique vers l’arrière. Non pas qu’il faille croire à une prédominance des experts scientifiques plus à même de dire ce qui est. Le débat public à partir de la parole des experts est indispensable et c’est au politique de le conduire mais en s’instruisant au préalable avec tout le respect dû à ces matières et en usant d’informations contrôlées, maîtrisées. (Ce qui est de plus en plus rare si, comme on peut le constater, les liens entre chercheurs, milieux académiques et cercles de décideurs sont de moins en moins nourris, organiques, tournés vers la lumière et l’intelligence à produire collectivement.) – Question de consciences – L’arrogance des assertions approximatives, – probablement produites en « toute bonne foi », par intériorisation maladive de principes déformants – équivaut à une guéguerre virile pour montrer que l’on détient le meilleur libre arbitre, que l’on pense mieux que les autres, que l’on détient la conscience la mieux éclairée, que l’on possède la conscience comme instance « placée de façon imaginaire au-dessus de l’homme (en tant que matérialité), comme si elle flottait au-dessus de lui tout en lui donnant l’essence de son être miracle du libre arbitre qui unifie dualistes idéalistes et monistes positivistes, tous s’accordant pour donner cette place de choix à la conscience. Dans cette optique, l’homme instruit se gouverne par la raison, loin de tout tropisme et pulsion : conscient de ses mauvaises habitudes, il saura les réformer. » (Miguel Benasayag, « Organismes et artefacts », 2010, La Découverte.) L’aplomb politique est le vestige de la prétention à détenir la vérité, à baigner dans une doctrine juste, synchronisée avec cette conscience supérieure et qui justifie les libertés prises avec les informations, les savoirs, les connaissances. Le travail de la conscience est de séduire, d’unifier, se justifier pour gagner à sa cause. Or, ce concept de conscience, dernière survivance des prétentions centralistes de l’homme – le centre de la pensée est en moi, je suis le centre de tout – est dépassé. La rubrique de Libération « Désintox » montre à quel point ce concept est tombé bas, tourne à vide, pour la gloriole, sans plus aider un quelconque progrès humain à force de mentir. Il n’y a plus de centre du genre « la conscience ». Au niveau d’un organisme individuel, l’être pense dans et par tous ces organes, par ce qui les lie et les sépare et cette manière de s’étendre, de se ramifier, se prolonge de plus en plus par tout ce que l’homme crée comme artefacts, continuations de son être, projections, échanges et participations avec autrui (humains, objets, animaux, paysages…). Il y a dans ces notions contre la centralité, développées entre autres par M. Benasayag dans son livre « Organismes et artefacts », s’appuyant sur des convergences entre philosophie et neurosciences, et sur lesquelles je reviendrai plus tard, de quoi faire bifurquer les pratiques de discours politique vers un autre type de « sérieux », de responsabilité, en décontaminant l’usage partisan des ressources de l’intelligence humaine. Il faut bien lutter contre la déprime. Car en attendant, ces habitudes de tordre le réel pour le synchroniser avec des visées politiciennes, étant donné la place qu’elles prennent dans l’espace public et la gestion des affaires courantes, ne peut qu’entraîner toute la vie spirituelle collective vers le bas, souligne l’absence d’une politique de l’esprit digne de ce nom accompagnée de son éthique.  (PH)