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Dire la vérité au journalisme

La presse vs le Web ? – L’association des journalistes professionnels francophones et germanophones a un nouveau président : François Ryckmans. Il devient directeur de cette association dans un contexte difficile où la presse de masse souffre grandement de la concurrence d’Internet. La ligne d’attaque (ou de défense) est simple : eux c’est mal, nous c’est du journalisme de qualité. Trop beau pour être vrai, trop carré pour être juste. Le grand titre d’un article paru dans Le Soir, quand on le lit deux fois, interpelle : « Il faut légitimer le boulot de journaliste ». Pourquoi ce léger trouble, ce sentiment que quelque chose cloche dans cette déclaration ? Peut-être parce que je m’attendais plutôt à lire qu’il faut re-légitimer le journalisme, ce qui laisserait entendre qu’il a souffert d’une perte de crédit et que l’analyse de celle-ci aurait conduit à une autocritique et dégager des pistes d’actions constructives. Non, ce « il faut légitimer le boulot de journaliste » a quelque chose d’imperturbable, d’aveugle, voire de déraisonnable. Ça sonne comme une volonté de promotion sans concession, franche et directe, un appel aussi à la mobilisation de la profession, sans remise en cause de quoi que ce soit. Il y a péril en la demeure. Début de l’entretien : « Je crois que le journalisme est une profession qu’il faut défendre, porter, animer.» Mais peut-être aussi faut-il la repenser, la recadrer, la remettre à sa place !? Je suis convaincu qu’une société démocratique a besoin d’une presse de qualité mais de là à faire comme si tout le journalisme professionnel, actuellement, relevait de cette qualité nécessaire et devait être défendu globalement, il y a un amalgame dangereux. Le journalisme ne peut pas être bon d’un seul bloc et ce qui tend à s’y substituer sur Internet, selon les logiques ascendantes, intégralement mauvais. Une part des pratiques de type journalistique sur le Web ont été inspirées par le niveau très bas du journalisme. Et rappeler les règles déontologiques et les conventions professionnelles ne suffira pas à rassurer ni à légitimer un label de qualité quand on sait que la réalité économique favorise toutes sortes d’arrangements avec l’éthique. – Quelle légitimation pour le journalisme ? – Concernant l’influence d’Internet, François Ryckmans pense que les choses évoluent et que le public a compris « toute l’importance d’avoir des sources d’informations sérieuses, qui offrent une garantie de qualité » même s’il reconnaît « qu’il y a tout un travail pédagogique à mener auprès de la société pour expliquer comment on travaille, quelles sont nos règles, nos méthodes. » L’objectif de cette démarche est de « mettre un terme à cette illusion qui consiste à croire qu’on peut se passer de journalistes rigoureux respectant les règles professionnelles. La légitimation de notre boulot est fondamentale. Par rapport aux éditeurs et au monde politique, je crois qu’on y est arrivé. Par rapport au grand public, il y a encore du travail. » Le travail pédagogique pour expliquer au public le fonctionnement réel de la presse ne peut être pris en charge exclusivement par une association de défense de la corporation. C’est une profession qui semble remarquablement imperméable à l’autocritique. (Bourdieu a pu s’en rendre compte, lui qui a essuyé la rancune tenace et vacharde de quasiment toute la profession une fois qu’il s’était penché sur le fonctionnement du champ journalistique.) La catastrophe de l’absentéisme aux élections ? La faute au politique, jamais à la presse. La poussée de la xénophobie, de la haine et de l’extrême droite ? La faute au politique, à la droite, à la gauche, jamais à la presse. Le niveau de plus en plus bas de l’éducation et de la curiosité culturelle ? La faute au politique, aux enseignants, jamais à la presse. La place de plus en plus exorbitante des sondages d’opinion ? la faute au politique, aux responsables de tout bord, jamais à la presse. Pourtant, le journalisme est bien ce qui fabrique l’opinion publique, il décide des thèmes et « figures » qui vont occuper le mental d’une grande partie de la population et conditionner leur manière de poser les problèmes. À propos d’un thème déjà ancien, le négationnisme par exemple, Gérard Noiriel rappelle que le milieu des historiens n’au jamais prêté le moindre crédit scientifique à ces inepties : « Aucune loi n’a été nécessaire pour invalider leurs thèses dans le monde savant. Ce sont les journalistes qui leur ont donné de l’importance pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la science. » Car, contrairement à ce que prétend François Ryckmans, on s’intéresse à la presse, elle fait l’objet d’études et d’analyses qui sont bien nécessaires, en principe, pour la faire évoluer. Dans son petit livre récemment revu et réédité, « Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question », Gérard Noiriel rappelle de façon limpide les fondements historiques du journalisme (de qualité ou non). Et ils me semblent qu’ils sont, dans les grandes lignes, toujours d’actualité. – Quand tout tourne autour du fait divers. – « C’est ainsi que s’impose la rubrique des « faits-divers ». Centrée au départ sur le thème criminel, elle s’étend progressivement à tous les sujets qui touchent à la mort. Les catastrophes, les attentats anarchistes, les conflits sociaux (à condition qu’ils soient sanglants) permettent d’étoffer et de diversifier cette nouvelle rubrique. Mais les techniques du reportage s’imposent rapidement aussi pour rendre compte de la politique internationale (la guerre est ici l’équivalent du crime) et de la politique intérieure (les enquêtes sur les « affaires »). Ce processus que j’ai appelé, dans un ouvrage récent, la « fait-diversisation » de l’information – mais que je nommerai ici, en utilisant un terme à la fois plus simple et plus explicite, la « fait-diversion » de la politique – aboutit à l’invention d’un style proprement journalistique combinant les exigences scientifiques du fait vrai et les exigences littéraires du récit. » La manière dont le journalisme contribue à forger l’imaginaire collectif et façonner l’opinion publique est étroitement liée à ce qui lui assure ses revenus économiques : l’audience, elle-même objet de concurrence. On peut nous enseigner quels sont les codes qui obligent à vérifier ses sources et créer un label de qualité apposé sur tout produit de presse « sources vérifiées », cela ne dit rien des mécanismes, conscients ou non, qui, parmi ces sources, conduit à trier, sélectionner, selon ce qui garantira l’audience. « Les journalistes sont placés dans une dépendance à l’égard de leurs lecteurs comparables à celle des politiciens vis-à-vis de leurs électeurs. Ils doivent agir à distance sur leur public non pas pour les faire voter mais pour les inciter à acheter le journal. Toutefois, comme la plupart des citoyens des classes populaires sont exclus de toute participation effective à la vie publique, la seule façon de capter leur intérêt, c’est de faire en sorte qu’ils s’identifient aux histoires que leur racontent les journalistes, car c’est la condition d’une participation fictive à la vie publique. De même que les politiciens s’affichent comme les porte-parole de leurs électeurs, de même les journalistes créent une connivence avec leurs lecteurs en parlant au nom des victimes et en dénonçant les agresseurs. Cet usage du « eux » et « nous » apparaît clairement dans la façon dont est présentée la politique internationale. Bien que la grande presse ne soit pas explicitement nationaliste, c’est toujours à travers le prisme du « nous national » qu’elle décrit les rivalités diplomatiques entre les grandes puissances européennes. » (Gérard Noiriel) – Le journalisme et la construction du réel. – « La fait-diversion de l’actualité va permettre aux journalistes de construire leurs propres représentations de la société. Contrairement à ce qu’a affirmé Roland Barthes, on ne peut pas réduire le discours journalistique à une pure fiction, à des « effets de réel ». le plus souvent, les individus et les événements que met en scène la presse sont vrais. Le véritable enjeu concerne la sélection des faits. Les journalistes les choisissent en fonction des récits qu’ils vont présenter à leurs lecteurs. De même, les personnages mis en scène dans la presse sont fabriqués en isolant un seul aspect de l’identité des individus réels, ce qui explique la fréquence des stéréotypes qui peuplent la rubrique des faits-divers. » (Gérard Noiriel) Tout est question de nuances, certes, et ces phénomènes qui structurent le métier de journaliste ont des impacts qui varient selon le type de presse, les sujets traités, les publics visés. Mais dans la crise que traverse le journalisme depuis quelques années, la course à l’audience s’est exacerbée et les « ficelles » de la séduction ont été tirées souvent sans scrupule. Un des signes qui ne trompent pas est la manière dont l’information culturelle a été réduite et vulgarisée, de plus en plus racoleuse, en suivant en parallèle la courbe de l’instrumentalisation du culturel par le politique. « Mais les faits qui retiennent l’attention des journaux ne sont pas statistiquement significatifs. Au contraire, pour qu’ils entrent dans l’actualité, ils doivent être spectaculaires, c’est-à-dire exceptionnels.Dans le même temps, il faut convaincre les lecteurs que ces faits hors du commun ont une valeur générale pour les persuader que l’histoire que le journal raconte pourrait leur arriver aussi. D’où l’importance capitale accordée par la presse de masse aux signes. Les journalistes inventent à la fin du XIXme siècle un discours social où le significatif n’est pas d’ordre statistique mais symbolique. Ils admettent que les événements qui les intéressent sont exceptionnels, mais ils les présentent comme révélateurs d’une réalité cachée, ou annonciateurs d’un avenir inquiétant. Ce qui justifie, du même coup, la fonction de commentateurs de l’actualité que s’arroge alors l’élite du journalisme. » – Etats généraux de la presse au Parlement de la Communauté française. – Ces états généraux débutent le 17 mars. Il sera certainement question de mesures à prendre pour « sauver » le journalisme face à la crise, sur base d’une charte de qualités à respecter. L’enjeu est aussi, j’imagine, une aide financière publique pour le secteur de la presse de plus en plus privé. C’est de l’argent jeté par la fenêtre si la rénovation du journalisme à l’ère du numérique n’en passe pas par une sérieuse autocritique menée de concert avec quelques chercheurs capables de secouer la profession en lui tendant un miroir salutaire. Il ne faudrait pas cet investissement subisse le même sort que l’argent englouti par les banques : on les sauve mais on devait aussi les « moraliser ». C’est pas gagné. Je rappelle que tous les métiers de la culture qui militent avec de maigres moyens pour qu’existe une vie culturelle autre que celle promue par les industries souffrent de n’avoir que peu de vitrines médiatiques vers le grand public.C’est une question de salubrité publique qui devrait mobiliser le journalisme de qualité. (PH) – Gérard NoirielDire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Agone, 2010

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Journalisme sans qualité?

Alors que l’on parle de refinancer la presse écrite au nom d’une information démocratique et pour perpétuer une information de qualité, professionnelle, le licenciement brutal de plusieurs journalistes de qualité au Vif, interpelle. Le refus de grands quotidiens belges de publier, à ce propos, une carte blanche d’un collectif de professionnel du journalisme est encore plus troublant. Si de l’argent est investi pour soutenir les grands groupes de presse, est-ce pour financer cette mentalité du non-débat?  Ci-dessous: – un commentaire Jean-Jacques Jespers à propos du refus des quotidiens Le Soir et La Libre de publier la carte blanche.  – La carte blanche dudit collectif. (PH)

Le billet de J.J. Jespers:

– À la suite du licenciement arbitraire de quatre journalistes, dont la rédactrice en chef, du principal hebdomadaire belge francophone d’actualité, Le Vif-L’Express (groupe Roularta), une « carte blanche » (texte ci-dessous) a été rédigée par l’Association des journalistes professionnels et par des enseignants universitaires responsables des principales écoles de journalisme à Bruxelles et en Wallonie. La publication de ce texte a été refusée par les rédacteurs en chef des deux quotidiens de référence en Belgique francophone, Le Soir et La Libre Belgique, deux organes de presse qui, par ailleurs, se posent en promoteurs du dialogue et du débat au sein d’une société ouverte. Le motif invoqué était que certains des constats mentionnées dans le texte pourraient s’appliquer à ces quotidiens eux-mêmes. Telle n’était pas l’intention des auteurs de la « carte blanche », mais il est révélateur que des rédacteurs en chef renommés croient déceler des mises en cause dans toute réflexion sur la gestion actuelle des médias d’information. Comme d’autres avant elles, les directions de ces médias, pourtant promptes à porter des jugements sur les attitudes des autres détenteurs de pouvoirs, se refusent à tout questionnement public sur leurs propres pratiques et préfèrent l’autocensure voire la censure. Ce faisant, loin de conjurer la crise structurelle qui frappe leurs entreprises, elles démontrent à quel point leur conception managériale de l’information en est l’un des éléments-clés. Les auteurs de ce texte sont tout aussi consternés par cette dérobade que par les faits qui ont motivé la rédaction de cette « carte blanche ». Contournant ce refus d’ouvrir – à peine ouvrir ! – une confrontation d’idées sur des questions essentielles, nous avons entrepris de faire circuler cette « carte blanche » par tous les moyens disponibles. Nous vous invitons à diffuser largement ce texte. Sa circulation démontrera la vanité de toute tentative d’étouffer le débat sur l’avenir du journalisme dans notre société. Jean-Jacques Jespers École universitaire de journalisme de Bruxelles ULB 

 La carte blanche: Un journalisme mis au pas

Le brutal licenciement signifié sans motif, le jeudi 22 janvier, à quatre journalistes chevronnées de l’hebdomadaire Le Vif /L’Express n’est pas qu’une péripétie douloureuse au sein d’une grande entreprise, comme il s’en déroule hélas chaque jour dans le pays. La mise à l’écart de collaboratrices qui comptent jusqu’à vingt ans d’ancienneté au sein du magazine, et qui en ont forgé les valeurs autant que la réputation, relève en l’occurrence d’une épuration dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général. Le directeur du Vif/L’Express, qui s’était déjà signalé antérieurement à Trends/Tendances par une propension à distribuer des C4, et qui en est, au Vif, à 6 licenciements, 2 départs et 2 déplacements imposés, l’a précisé lui-même : aucune raison économique ne l’a poussé à congédier la rédactrice en chef et 3 rédactrices spécialisées l’une en politique intérieure, l’autre en sciences, la troisième en culture. Invoquant des relations dégradées entre l’équipe de rédaction et la rédactrice en chef, la direction – qui n’a pas réussi à résoudre ces problèmes – a choisi la manière la plus radicale d’y mettre fin. Le prétexte est non seulement léger mais, en outre, il ne concerne pas toutes les journalistes concernées. La valse des licenciements, entamée au Vif voici bientôt trois ans, traduit en réalité une obsession constante : mettre au pas la rédaction du premier magazine d’information générale de la Communauté française, qui avait précisément fondé sa crédibilité sur une totale indépendance d’analyse et de jugement, tant à l’ égard de ses propres actionnaires – le groupe flamand Roularta– que vis-à-vis des différents pouvoirs, politiques comme économiques, de la société belge. Durant plus de deux décennies, Le Vif/L’Express a pu défendre un journalisme exigeant, soucieux d’abord de la pertinence et de l’utilité, pour ses lecteurs, des sujets qu’il abordait. Au nom de cette éthique, il pouvait parfois estimer nécessaire de fâcher un annonceur, de heurter un ministre ou de consacrer une couverture à un thème moins vendeur. Tout cela n’est plus allé de soi dès l’instant où, inquiétée par une légère érosion des ventes, la haute direction de Roularta s’est laissée convaincre qu’il fallait remplacer les journalistes expérimentés, couper les têtes qui dépassent, et faire de la docilité aux impératifs économiques de l’entreprise un credo admissible. L’éditeur du Vif n’est pas le seul à déposséder ainsi la rédaction de sa capacité à penser ses priorités et à définir ses champs d’action. En Belgique comme à l’étranger, trop d’entrepreneurs de presse choisissent, parfois sous le prétexte des difficultés économiques, d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres, de mettre au placard des talents fougueux, et de préférer des chefs et sous-chefs soumis. Le Vif n’est pas le seul, mais il est l’unique hebdomadaire d’information générale largement diffusé en Communauté française. Ceux qui l’épuisent aujourd’hui de l’intérieur portent à cet égard une responsabilité devant l’ensemble de l’opinion. A l’inquiétude pour l’avenir de ses journalistes chassés, mais aussi de ceux qui restent, s’ajoute la stupéfaction face à la brutalité sociale : convoquées un soir par un SMS sur leur portable, les quatre licenciées ont été renvoyées sur le champ de grand matin, avec interdiction formelle de repasser par la rédaction pour emporter des effets personnels. Deux heures sous surveillance leur ont été concédées, le samedi suivant, pour cette besogne. De quelle faute gravissime, de quel délit, ces quatre là étaient-elles donc coupables pour mériter un tel mépris ? Rien ne justifie une telle violence dans les relations sociales, qui en l’occurrence se double d’un réel mépris pour le droit du travail et contraste avec l’image de la paisible entreprise familiale qu’aime à se donner Roularta. La réaction de la Société des Journalistes du Vif – qui observait dès jeudi un arrêt de travail – comme le soutien inconditionnel de l’Association des Journalistes Professionnels et des syndicats, indiquent que la limite de l’acceptable a été franchie. La crise financière, la chute des revenus publicitaires, la diversification technologique des médias et les investissements qu’elle réclame ne pourront jamais justifier à nos yeux que le journalisme soit réduit à sa seule valeur économique, que les journalistes ne soient plus les chiens de garde de la démocratie mais seulement des petits soldats zélés chargés de vendre des contenus formatés pour les impératifs commerciaux à court terme. Nous avons besoin de rédactions expérimentées, en effectif suffisant, libres et indépendantes. Comme nous avons davantage besoin de matière grise, d’expertise, de culture et de réflexion journalistique étayée que de mise en scène spectaculaire de papiers vulgarisés à l’extrême pour plaire au plus grand nombre. Les comportements de certains managers et les plans d’économie concoctés au nord comme au sud du pays ne vont pas dans ce sens. Maintenons à nos médias leurs capacités intellectuelles : respectons les journalistes ! – Pascal Durand (Information et communication, ULg) – Benoit Grevisse (Ecole de journalisme de Louvain, UCL) – François Heinderyckx (Information et communication, ULB) – Claude Javeau (professeur honoraire à l’ULB) – Jean-Jacques Jespers (Ecole universitaire de journalisme de Bruxelles, ULB) – Hugues le Paige (revue Politique) – Martine Simonis (secrétaire générale de l’AJP) – Marc Sinnaeve (Département de journalisme, IHECS)