Archives de Tag: installation sonore

Dentelles soniques.


citysonicsAutres fragments de City Sonics 2009. Piano concrets – J’étais intrigué par l’installation d’Erick D’Orion, « Solo de musique concrète pour 5 pianos sans pianiste (première européenne) » ! On entre dans une pièce plutôt obscure, un guéridon, une lampe pastel, des participations éparpillées dans un coin sombre, diffusion d’un collage de pianos (sans doute ce qui est annoncé dans le guide : « un plunderphonic composé de solos piano de Sun Ra, Duke Ellington, György Ligeti…»). La pièce suivante est éclairée, coup d’œil cadré par des tentures théâtrales sur un alignement de pianos seuls (sans pianiste). Des vibrations sonores, intempestives, erratiques, comme provenant d’un moteur qui s’emballe ou déraille, émanent de ces instruments échoués, déclassés, transformés en « autre chose » et qui, par intermittence, protesteraient bruyamment.  Je ne parviens pas à identifier et comprendre en quoi consiste précisément l’action de ces moteurs censés « traduire l’analyse acoustique d’un plunderphonic composé de solos de pianos… ». Est-ce le tremblement des matières constituant les instruments provoqué par les émissions sonores de l’exécution musicale qui est reproduit et amplifié au cœur même des instruments, comme la manifestation de fantômes perturbateurs ? Fantôme des musiques jouées sur ces touches, dans une vie antérieure de ces pianos, fantômes des pianistes qui y jouaient !? Ou y avait-il quelque chose de déréglé ? –  Dentelles. Un moment d’émerveillement avec les Ritournelles d’Alice Pilastre, détournement poétique du principe de boîtes à musique. Au lieu des papiers perforés, l’artiste utilise des rouleaux de textiles, tissus, dentelles, PVC, qui semblent découpés à même des parures humaines, des vestiges de vêtements. Cela évoque les bouts de tissu qui se chargent de substitution, deviennent des doudous entre les doigts des enfants qui les usent machinalement, autant que méticuleusement, va et vient obsessionnel et apaisant, frottement qui les enveloppe d’une musique rassurante, ritournelle mécanique. C’est ce genre de musiques incertaines, répétitives, qui s’ébauchent au passage de ces tissus dans les petits mécanismes (à remonter le temps). On pense aussi aux refrains vagues mais entêtants, ritournelles évasives qu’éveillent les caresses de vêtement avec lesquels nous avons fait particulièrement corps, qui nous semblent incarner l’enveloppe dans laquelle nous nous sommes sentis bien dans notre peau. Ces vieux pulls, T-Shirts ou pantalon que l’on use jusqu’à la fibre, jusqu’à ce qu’apparaissent les perforations qui permettraient d’une extraire la petite musique textile. Nostalgique. Pensons aussi au fétichiste qui aime investir les habits de l’être convoité ou perdu, écharpe symbolique ou dentelles intimes, combien il aimerait les découper en rubans réguliers, les enfiler dans les petites machines à manivelle pour les entendre murmurer, chantonner, libérer l’âme de la personne qui les a portés… Se construire une chambre musicale personnelle, secrète où entretenir son désir fétichiste en s’oubliant dans de longs micro-récitals, mystérieux, cryptés, s’échappant des restes d’ADN prisonniers des fibres textiles. ( Compte tenu de la délicate complexité de ce qui est enfoui dans ces linges fétiches, le dispositif peut avoir aussi quelque ressemblance avec une salle de torture, avec ses dispositifs à extraction barbare des micro-fibres mélodiques.) –  Bidons et cabanes. Au Jardin du Mayeur, sous le soleil et à l’ombre des arbres, il fait très agréable, idéal pour méditer sur les installations présentes, observer ce qu’elles inspirent aux visiteurs. Les « Braseros » de Christian Vialard semblent quelque peu déglingués. On dirait des fûts toxiques qui laissent entendre des gargouillis de décomposition, qui font remonter à la surface les borborygmes menaçant de tous les tonneaux enfouis. Mais pas du tout, les fûts devraient être lumineux et chaleureux, attirant les visiteurs en diffusant des extraits sonores, d’ambiances et conversations collectés dans l’environnement immédiat. Je me faisais aussi une joie de jouer avec la cabane de bric et de broc de Colin Ponthot. Dans l’esprit aussi d’activer une caisse de résonance de souvenirs. Faire « sonner » l’archétype de toutes les cabanes bricolées, les refuges sommaires construits dans diverses cachettes où rêver à l’abri des regards, des intrusions… Las, la cabane était muette, en panne. Manifestement, les gens ne sont pas éduqués à respecter la présence d’œuvres de cette espèce sur la place publique, ou elles ne sont pas conçues pour affronter ce type de situation… (PH)

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Shen Yuan change l’espace.

 

Shen Yuan, « Le degré zéro de l’espace », Galerie kamel mennour, 9 septembre – 18 octobre 2008.

 

 Shen Yuan est une artiste chinoise née en 1959. Après avoir œuvré au sein de l’avant-garde revendicatrice (de par son constat esthétique, politique et sociale, du malaise de la société), elle quitte la Chine en 1989 au moment de la répression du mouvement démocratique (Tienanmen) et s’installe à Paris. Il ne faut certainement pas la réduire à son origine nationale pas plus que l’intégrer dans une universalité passe-partout. Son expérience particulière en Chine, l’exil dans les circonstances que l’on connaît et l’implantation dans une autre culture lui ont procuré des conditions d’individuation peu communes et l’autorisent à porter sur une réalité, certes mondialisée, un questionnement plastique neuf, qui échappe à l’enlisement. C’est cela sans doute le sentiment de fraîcheur critique que l’on ressent en glissant peu à peu dans son univers, à la galerie où elle expose sous l’intitulé « le degré zéro de l’espace ». Un drôle de titre, complexe. Cela peut évoquer un certain état du régime communiste où l’espace intime est réduit à sa plus simple expression, stade oppressif de la démocratie, à partir de quoi il ne reste qu’à s’exiler. À la fois espace d’exclusion et espace où débute une reconstruction, mince comme une feuille de papier (page blanche), espace morbide et force motrice. Une des installations (« Unconfortable shoes ») réactive l’image des « semelles de vent », ces chaussures qui vont tellement vite qu’elles ne touchent quasiment jamais le sol, juste un effleurement, elles n’altèrent donc jamais le sol, ne laissent aucune trace. Cela relève de la magie et enchante l’imagination mais cela constitue une métaphore de l’exil infini, celui de ses pas qui ne se posent jamais, ne peuvent jamais s’arrêter. Ce sont ces arabesques de chaussures collées au mur et qui écrivent : « Elles sont parties pourtant elle n’ont nulle part où aller. » Ce sont de jolis chaussons colorés et fleuris de femmes qui expriment un message dramatique avec grâce, humour et légèreté – on peut aussi imaginer le sort de femmes répudiées et qui n’ont aucun refuge, ces pantoufles collées au mur  blanc apparaissant comme des traces solitaires dans la neige, sans but. Le contraste entre la consistance sous tension et la forme qui prête à sourire laisse entendre que dans ce « nulle part où aller », autre privation d’espace, il y a des chances à saisir… L’installation (sonore) des sèches cheveux est particulièrement marquante. Ils pendent au bout de leur fil électrique, désolidarisés, à des hauteurs différentes. Oscillent doucement, tournent sur eux-mêmes. De façon aléatoire et en ordre dispersé, très individualistes, ils s’enclenchent, soufflent et font se dérouler au bout de leur souffle, une langue de papier (comme les mirlitons). L’esprit qui souffle alternativement par ses langues qui s’époumonent, seules, ou en groupes (mais alors chacune dans une direction opposée), est dispersé, ne se constitue jamais en un tout collectif harmonieux, efficace. La langue, dans cette suspension impuissante d’expirations intempestives, dans ces sifflements d’occlusives qui s’évitent, ne trouve jamais son espace où se constituer. Il s’en faut d’un cheveu, mais elles ne se parlent jamais. Il suffirait d’un rien, qu’on programme autrement le moteur de l’installation… (Sous le bricolage kitsch, c’est très iconique et puissant, comme une représentation d’une Pentecôte laïque post-industrielle contrariée, cherchant à se diffuser par l’électro-ménager déclassé, objets utilitaires jadis affectés aux soins du corps… ) Il y aussi, dans une autre salle, ce refuge sommaire, le squelette d’une chaise en bois, un matelas approximatif où les cauchemars ont brodés en perles de sueurs et de sang quelques phrases type de l’exil, sur le tabouret se trouve du reste le matériel à couture, le bricolage du rêve, et, en lieu et place d’une maison, une télé où des ouvriers installent des cloisons, compartimentent un espace quelqconque, sommaire. Voilà encore une autre version de l’espace zéro, quelques rudiments à partir de quoi il faut s’acclimater, laisser une empreinte comme embryon d’une nouvelle symbiose avec l’environnement, tout en effectuant un saut dans l’inconnu…  Au sous-sol (« Le Tube »), des photos associant des lieux bien identifiables comme chinois, mais envahis de surplus, de déchets, de rebuts sont pendues à un fil au-dessus d’un espace de terre craquelé, comme une langue ancestrale desséchée, où courent des animaux d’époques géologiques diverses, constitués en matériaux recyclés. C’est présenté comme la base de son travail, là où elle cogite « ses coups », où elle décrypte les rites urbains dans la décomposition… Si les installations sont vives, colorées, acidulées, dans la cour, l’artiste a réalisé un travail monumental : un bloc de pierre taillé dans la masse, une réflexion sur le gigantisme catastrophique du barrage des Trois Gorges (regarder le film Still Life). Le genre d’expo qui donne l’envie de venir revoir, plusieurs fois, pour mieux sentir et écrire ce qu’elle transmet.

 

Baudouin, roi des sons

Baudouin Oosterlynck, « 1975-1978 », Metaphon.

 C’est un coffret de 4 CD. C’est une boîte magique, on l’ouvre et son contenu est inépuisable. J’y plonge, j’écoute, je lis les notes, avec ravissement, à chaque pas c’est comme si quelque chose de nouveau se faisait entendre alors que, paradoxalement, la musique repose sur une sorte de litanie spirituelle, répétitive mais mise en abîme. De l’émerveillement est tapi dans la durée. Sentir que cette durée résulte d’une volonté de se consacrer, concentré, totalement à une recherche musicale, provoque un étrange ravissement. Comme une technique de vivre, un chapelet qui égrène le temp.

L’instrument référentiel est le piano (ou parties de piano) préparé. Une sorte d’autel à triturer, placé dans un garage comme un établi de bricolage, et régulièrement, assidûment, Baudouin Ossterlynck vient y faire ses dévotions, ses bricolages, ses recherches. Les notes écrites par le musicien sur son expérience sonore sont remarquables. J’en ai rarement lu de semblables, s’agissant d’expliciter la nature d’une expérience musicale singulière. La manière dont il relate ses relations au son, au silence, à l’instrument, aux notes, au clavier, aux espèces de pensées qui préparent la musique en amont, eten libèrent l’énergie et en préparent le formatage, a quelque chose de mystique sauf que la description des processus et dispositifs est attachée aux faits, aux gestes, aux circonstances concrètes, pratiques. Une sorte de mystique musicale démystifiée… Mais à travers ses expérimentations, Baudouin Oosterlinck est en communication avec des forces, des esprits, des dimensions autres, et il cherche à renouer avec ses premières grandes émotions musicales : « J’ai communié tant de fois à l’esprit et au cœur de W.A. Mozart, Schubert, Chopin, J-S Bach, Bela Bartok, Debussy, Cage. Je me souviens de longues heures que je passais à écouter face aux haut-parleurs pour m’enivrer au maximum de leur merveilleux. » Et l’espèce d’exercice incantatoire rugueux, rudimentaire dans le sens où il cherche à ne malaxer que des sons élémentaires, primaires (comme on parle de couleurs primaires), recrée bien les conditions d’une extase, oubliée, première.

Quand je parle de bricolage, c’est dans l’aspect extérieur de la démarche. Il démontre une grande connaissance technique, théorique de la musique, et une maîtrise certaine des technologies sonores. Un autre élément important dans ces compositions est l’enregistrement de voix de personnes handicapées, retravaillées. Notamment pour un formidable « Oratorio » de 7 minutes. Les traces de l’éducation religieuse resurgissent sous forme de fausses incantations latines dans « In memorian collegii ». « Le matériau sonore accentue le côté rasoir des heures passées à la chapelle du collège. Mais attention, cette œuvre a des accents très religieux notamment dans les parties des notes pincées tocsin). » D’autres pièces sont des conversations, d’étranges histoires comme spontanées, relatant le quotidien d’une expérience à la fois ordinaire et complètement fantastique. Sondant le réel, des éléments normaux d’une réflexion sur la musique et l’imaginaire et en même temps cherchant à en saisir l’essence, la particule élémentaire, par un biais surréaliste. Et c’est dit avec une simplicité confondante. Lumineuse. Ainsi de « La gloire » qui expose des projets de pièces musicales, de relations aux publics qui s’incluent dans la pièce de musique, de mécanisme conduisant à la reconnaissance. Ou bien « Première conversation paranoïaque » entre Magritte et Léonard de Vinci, à propos de Joseph Buys et Jésus Christ. Un sens fabuleux de la narration. Entre rire et vérité. Dans « Hier soir », on touche à quelque chose de bouleversant concernant ce qui se noue entre le piano et lui. On y entend des choses ainsi : « On utilise trop les sons. On les viole de leur silence. Une corde aime se taire… Il y a des jours où j’aimerais être un instrument que l’on ne fait plus résonner». Baudouin Oosterlinck est aussi un réputé explorateur de silence, presque un pionnier. Il a entendu et enregistré des silences que personne avant lui n’avait répertoriés. Comme tout le monde sait, sans silence pas de musique. On touche bien dans ce coffret (CD + notes) à quelque chose de fondamental. En explorant sa science exceptionnel du silence et des sons, Baudouin Oosterlynck est devenu aussi un grand sage de l’installation sonore.

 

Flamands/Wallon:

Extrait d’une note de 1978, savoureuse dans le contexte communautaire actuel:

« L’aspect S présent dans ma musique serait dû au francophone en moi: nuancé, caméléon, serpent, doux…

L’aspect Z présent dans ma musique aussi serait dû au flamand (germanique) en moi: cassant, intransigeant, efficace, tranché.

Certaines pièces sont réalisées en deux fois. Un auditeur me demanda après l’audition des bandes quel aspect venait en second pour savoir quelle culture corrigeait l’autre chez moi. Je crois que c’est aussi souvent l’un que l’autre. »

– Il faut souligner que l’on doit l’édition de ce coffret rare (500 exemplaires) à un nouveau label belge : Metaphon. Courageux, bien inspiré.

– Infos sur Baudouin Oosterlinck : www.baudouinoosterlynck.be

 

Machine à eau et verre musicale.

Denys Vinzant, « D’Ore et d’Espace », City Sonics, Mons.

 

 

 

 

 

 

 

La Machine à Eau est occultée. En passant le rideau noir, pourtant, le rendez-vous est de lumière. D’énormes boules de cristal, entre autre, rayonnent, dardent des rayons limpides. Et le son emballe délicatement l’esprit dans un lit de fraîcheur. Comme quand on se couche au bord d’une rivière. La Machine à Eau a des airs de cathédrale alchimique où musique des sphères et lumières des profondeurs célèbrent leur union. Des lames de verre pendent, sur lesquelles sont calligraphiées en or des partitions pour oiseaux mystiques. Un alignement de boules de cristal écrites elles-aussi. De grands verres où la partition dessine des vortex de musique, des spirales d’écriture musicale. Précieuse, cabalistique. L’ensemble vibre grave aux diffuseurs fixés sur les verres. Les lames oscillent, tournent, comme verroteries liturgiques dans l’arbre de la vie, pour éloigner la mort. L’ensemble dessine un labyrinthe spirituel. Des rais de lumières traversent les verres oscillant et tournent au sol. L’installation semble capter les ondes d’une musique dispersée dans l’invisible, elle représente un appareil d’écoute. Il y a un sentiment d’infini figé, avec allégresse, dans la transparence du dispositif. C’est excessivement paisible. 

 

 

 

 

 

 

 

Vroum vroum, sillons et saphyrs

City Sonics 2008, première impression: « Other Side, break », Cléa Coudsi + Eric Herbin

Other Side, break (C. Coudsi/E. Herbin)

C’est dans la salle St-Georges à Mons, en plein coeur de la ville et comme dispositif imaginaire central de la nouvelle édition « City Sonics ». Deux immenses circuits (pensez à ces circuits pour faire des courses de petites voitures électriques) composés avec des morceaux de microsillons. Virages, chicanes, boucles. Chaque circuit est parcouru inlassablement par une camionnette montée sur une tête de lecture, équipée de diffuseurs: elle lit la musique dans les sillons sciés et mis bout à bout, soigneusement raccordés, selon la logique du circuit à construire. Des bouts de musiques, une rapide successions de citations parcellaires, et pas mal de scratch, de fritures cadencées. Le passage des camionnettes réalise un mixe entre le contenu de toutes ces plaques assemblées par morceaux. Le titre et le texte de l’expo font explicitement références aux techniques des dj’s. L’installation m’enchante profondément parce qu’elle est plus qu’un commentaire plasticien de pratiques « breakbeat » (« élément premier du rap qui consiste à extraire et répéter en rythme de minuscules portions d’un disque »). Mais voilà bien un panorama, un paysage de microsillons qui ressemble à ce qu’ont laissé en moi tous les LP écoutés, manipulés. Des circuits sinueux, tourmentés, avec tenue de route difficile. La généalogie de ce que j’ai écouté en microsillons se constitue ainsi: des fragments, des extraits disparates qui s’emboîtent pour ne faire qu’un parcours accidenté et une mémoire qui lit ou déchiffre, ici ou là, un élément reconnaissable, reconstitué. L’histoire intime de la musique écoutée depuis mon premier 33tours ressemble à une construction plus ou moins savante de glissements, de scratch, des virages très expressifs, des flash qui ressortent, de longs processus comme zappés, juste un son abstrait et une vitesse, un vent qui décoiffe… Fascinant à voir tourner. Indispensable pour tous les amoureux du LP. (PH)

La Médiathèque de Mons dans City Sonics.

Programme complet City Sonics.

Other side, break