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La vie sur une plaque chauffante

Ingeborg Bachmann, « Malina », 1971, Traduction de Philippe Jaccottet et Claire De Oliveira, 285 pages, Seuil

La position de l’amante tiraillée. Si ses nouvelles respectent une organisation narrative d’une cohésion relativement classique, le roman « Malina » est d’une construction décousue. Il court après ce qui échappe au récit et ne parvient pas mieux à s’inscrire dans le réel. Le sans inscription. Et c’est bien l’objet de ce texte, relié viscéralement à la condition féminine, qui s’avoue à la fin du processus, quand la narratrice cherche à écrire son testament, elle a quelque chose de fondamental à léguer, mais comment le nommer, comment le transmettre, sous quel intitulé ?Le prétexte romanesque, l’histoire d’une jeune femme littéraire et ses relations à deux hommes différents, pourrait pourtant donner lieu à une narration linéaire. Mais ce n’est pas ce prétexte qui l’intéresse en soi, ce sont les commentaires du vécu que la narratrice s’adresse, en son for intérieur, qui constituent la trame éclatée du récit. Des commentaires exaltés, dépressifs, acerbes, paniqués, de plus en plus paniqués. Toutes les choses qu’elle se chuchote à propos de ce qu’elle vit avec Ivan, avec Malina et que, d’une certaine façon, elle aimerait qu’ils entendent malgré tout, qu’ils en tiennent compte, qu’ils en débrouillent la complexité, les paradoxes. Ivan est une sorte d’amant, attentionné sans plus, plutôt solaire, attaché aux formes simples de la relation, se tenant à distance de ce qu’il ne comprend pas dans la personnalité de son amante agitée. Malina est une compagnie constante, supérieure et bienveillante, qui veille sur elle, tend à la protéger, avec qui elle a un accord spirituel rassurant. Ils ont, ceci dit, tous les deux des comportements masculins typiques, respectant le partage classique des tâches entre les genres (il suffit de voir comment Malina attend que son petit-déjeuner soit prêt, ou que son café soit servi). Extrait : « Impossible de parler de moi à Ivan. Mais continuer sans me faire entrer dans le jeu – pourquoi ai-je dit le mot « jeu », mais enfin pourquoi, il ne vient pas de moi, c’est un mot d’Ivan, ce n’est pas possible non plus. Malina, lui, sait où j’en suis, c’est seulement aujourd’hui que nous avons commencé à nous pencher sur les cartes, les plans de la ville, les dictionnaires, que nous nous sommes rués sur les mots, nous cherchons tous les lieux et tous les mots afin de faire naître l’aura  dont j’ai besoin pour vivre, moi aussi, pour que la vie tienne moins du pathos. » L’espace vital, peau de chagrin. Pour la narratrice, l’espace où la vie est possible se réduit à peu de chose. Une rue, quelques maisons. Elle s’est composé un pays à la mesure de son malaise, elle a réduit son territoire en espérant le maintenir plus facilement dans une certaine stabilité. C’est une manière de tenir à l’écart l’immensité catastrophe historique, toute proche, qui laisse ravagé la surface de l’Autriche, de l’Allemagne, de l’Europe« Les frontières furent bientôt fixées, il faut dire que le pays que nous avions à fonder était minuscule, sans revendications territoriales ni véritable constitution, c’était un pays ivre ne comptant que deux maisons que l’on retrouve même dans le noir, même lors d’une éclipse de lune ou de soleil… ». Et ce micro pays est bien dessiné pour soigner la douleur de vivre : « (…) ici, dans mon rayon d’action, entre le 6 et le 9 de la rue de Hongrie, la douleur est en régression, les accidents se raréfient, le cancer et les tumeurs, l’asthme et l’infarctus, les fièvres, les infections, les dépressions, même les migraines et la sensibilité aux fluctuations atmosphériques ont diminué ; je me demande s’il ne serait pas de mon devoir de porter ce simple remède à la connaissance des scientifiques, afin que la recherche puisse faire un bond en avant. » Inexorablement, le roman, constitué d’accrocs portés à l’intégrité du territoire, raconte l’engloutissement de cette terre de salut, à la fin, il n’en reste rien : « Mon royaume, ma rue de Hongrie que j’ai tenue entre mes mains mortelles, mon merveilleux pays n’est désormais pas plus grand que cette plaque chauffante qui commence à rougir tandis que l’eau restante tombe goutte-à-goutte à travers le filtre… » La dégradation s’est produite progressivement, depuis la prise de distance d’Ivan, la rigidité bienveillante de Malina qui confinerait à une sorte de cynisme à l’égard d’une folle ( ?), et elle est décrite dans un court paragraphe où la narratrice décrit des taches qui affectent le décor de leur appartement. Des fissures, des marques noires, sinistres. Malina ne remarque aucune aggravation, tout est normal. C’est ainsi que la fissure du mur est aussi celle qui sépare leurs êtres.Et pour contraindre Malina à ne plus voir que le drame secret qui se joue, la narratrice devient la fissure, elle rentre dans le mur : « Mais le mur s’ouvre, je suis dedans, et Malina ne peut plus voir que cette fissure que nous avions repérée depuis longtemps. Il doit se dire que j’ai quitté la pièce. » Ainsi enfermée dans ce vieux mur, « très solide », elle voit Malina dans toute sa désinvolture, tout en éconduisant au téléphone l’amant Ivan, bafouer, casser et jeter une série d’objets-signes dans lesquelles elle se sent incarnée, qu’il devrait respecter comme des parties vivantes d’elle-même : « Il a cassé mes lunettes, il les jette dans la corbeille à papier, ce sont mes yeux, il balance aussi le dé en verre bleu, c’est la deuxième pierre d’un rêve, il fait disparaître ma tasse à café, essaie de casser un disque, mais pas moyen, le disque plie, résiste beaucoup, puis éclate avec fracas, Malina débarrasse la table, déchire quelques lettres, jette mon testament, tout tombe dans la corbeille à papier. » Il n’a rien vue, il a simplement rangé la table de ce qui l’encombrait. La disharmonie est prononcée, il y a crime. Les dialogues, que ce soit avec Ivan ou avec Malina, alternent avec les monologues, et, bien que de natures différentes, basés sur des échanges de banalités affectueuses, ou sur une recherche poétique ou philosophique de dire ce qu’il en est de ce qui est, ils sont énigmatiques, décalés, marqués du sceau de l’incommunicabilité. Du point de vue de la narratrice : ses interlocuteurs ne paraissent pas affectés. Tout va bien pour eux, ce sont des hommes actifs, occupés ailleurs. Le tourment, les livres, les mots, les choses. La narratrice est tourmentée, perturbée, cela a à voir avec son identité de femme et aussi avec l’écriture, les mots. Dans le chapitre consacré à donner la température de sa liaison avec Ivan, le fait qu’elle écrive lui est quasiment caché, ce n’est pas un monde pour lui. Au passage, la dimension autobiographique est assumée puisque la narratrice est occupée à travailler à un projet baptisé « genres de mort », titre d’une trilogie projetée par Ingeborg Bachmann. (Une grande partie de ce chapitre est consacrée à donner une idée de ce en quoi consiste le métier d’écrivain et comment elle fuit, renâcle devant els obligations que cela implique.) Ivan, à propos de la littérature qui entoure son amante : « N’est-ce pas ton écriture, c’est toi qui a écrit ça ? Et comme je ne réponds, Ivan dit : je n’aime pas ça , c’est bien ce que je soupçonnais, et tous ces livres qui t’entourent dans ta crypte, personne n’en veut, pourquoi y a-t-il des livres pareils, il devrait y en avoir d’autres qui seraient comme le motet Exultate Jubilate, qui vous feraient déborder de joie : toi, ça t’arrive bien d’exulter ; alors pourquoi n’écris-tu pas comme ça ? » Par les mots et l’écriture se creuse aussi de plus en plus une difficulté à se situer dans la réalité : « Au fond, ce n’étaient pas tellement les choses que j’avais de plus en plus de mal à acheter ou à voir, c’étaient les mots les désignant que je ne pouvais plus entendre. Deux cent grammes de veau. Comment avoir ça sur la langue ? Non que je tienne particulièrement aux veaux. Même chose avec : une livre de raisin, du lait frais, une ceinture de cuir. » Ce qui l’a conduit à se refermer, à se méfier de tout ce qu’il faut avaler ou cracher : « je vis en recluse à Vienne, coupée du reste du monde où l’on gagne de l’argent et où l’on mange ». Une femme, deux hommes plus un. La configuration une femme et deux amants qui alimente la trame de cette écriture fiévreuse n’a rien à voir avec l’expérience d’un ménage à trois. Les territoires sont séparés. C’est un agencement par lequel la narratrice tente de comprendre la tension qui la mine et que confirme une voyante : « on pouvait y déceler une tension inquiétante au premier coup d’œil qui, selon elle, n’était pas l’image d’un être, mais de deux êtres violemment opposés, ces aspects devaient provoquer en moi un déchirement permanent, pour peu que les dates indiquées soient vraiment les bonnes. Je demandai poliment : l’homme déchiré et la femme déchirée, n’est-ce pas ? » Elle cherche à se sauver par le biais de ces relations amoureuses mais sans se faire d’illusion : « Je ne veux pas dire qu’il y ait de bons amants, comme on le prétend : il n’y en a pas, c’est une légende qu’il faut détruire une bonne fois pour toutes ; il existe tout au plus des hommes avec lesquels c’est sans espoir, et d’autres avec qui ça l’est moins. » Elle développe, à partir de cette déclaration, un point de vue selon lequel les hommes restent toujours les mêmes, se comportent toujours de la même façon avec les femmes, il n’y a de l’un à l’autre que des variantes après « la morsure à l’épaule ». Par contre, « en passant d’un homme à un autre, le corps féminin doit perdre toutes ses habitudes et en acquérir de toutes nouvelles ». Ivan et Malina ne sont rien au regard du « troisième homme », celui qui semble à l’origine de l’impossibilité de vivre de la narratrice. Le chapitre « Le troisième homme » est effroyable. Une succession de cauchemars abominables, de peur et de transpiration, où la narratrice est poursuivie par un père qui abuse d’elle, la torture avec un raffinement psychologique insoutenable, cherche à la tuer de la manière la plus cruelle (imagination destructrice délirante). À chaque piège, pourtant, la fille essaie d’oublier, d’effacer les atrocités vécues, de se comporter comme une bonne fille reconnaissante, veut croire que son papa n’est pas ce monstre…  Ça sent le passé nazi, les barbelés, les camps de la mort, les grands feux de livres, la barbarie totale. Entre chaque cauchemar, elle émerge en sursaut pour un court dialogue avec Malina cherchant à démêler le vrai du faux. Sorte de thérapie. La violence des rêves décroît et, à la fin, elle démasque le père, elle ose lui dire quelle a tout compris, elle s’en libère. « Mon père quitte d’abord les vêtements de ma mère, il est si loin que je n’arrive pas à voir quel costume il porte en dessous, il se change continuellement ; il porte un tablier de boucher maculé de sang, devant un abattoir, au petit jour ; il porte le manteau rouge du bourreau et monte des marches ; il porte du noir et de l’argenté avec des bottes noires devant des barbelés électrifiés, devant une plate-forme de chargement, sur un mirador, il porte avec ses costumes des cravaches, des fusils, des pistolets pour tirer dans la nuque, il porte ses costumes dans la nuit la plus profonde, tachés de sang, épouvantables. – Et je lui crie de loin, comme nous nous éloignons sans cesse l’un de l’autre, de plus en plus : Je sais qui tu es. J’ai tout compris. » Pistes. Impossible de cerner toutes les pistes tracées par Ingeborg Bachmann. C’est une littérature de rupture, indispensable à ce qu’elle appelait de ces vœux : une nouvelle langue, une nouvelle sensibilité, faire de la place à la différence, à la femme. L’histoire se situe sur une faille déterminante : la jeune femme est émancipée, veut autre chose, les hommes, même éclairés, sont encore marqués par l’atavisme machiste. Incompréhension. Il n’y a pas rejet de l’autre masculin, constat que les sensibilités ne coïncident pas/plus. Enfin, le personnage féminin de ce tableau heurté est à jamais marqué, on peut dire abîmé par les atrocités de la guerre, alors que ces deux amants ne semblent pas en retirer la même intensité de douleur. Ils sont passés à travers. Une manière de signaler que les femmes sortent, de ces horreurs orchestrées par les hommes, bien plus meurtries, déboussolées, comment croire encore aux hommes ? (PH)

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Lire la différence

Ingeborg Bachmann, « Œuvres », Actes Sud, collection Thesaurus

C’est intimidant de s’exprimer sur un auteur aussi capital. (Cette publication « Thesaurus », rassemblant nouvelles et romans inachevés, m’attire et ce n’est qu’après être secoué par la lecture que j’aurai la conviction qu’Ingeborg Bachemann avait déjà laissé une marque en moi.En fouillant je dénicherai en effet la première traduction de son roman « Malina », première traduction de Philippe Jaccottet, dans les rayonnages, perdus de vue. L’histoire que l’on noue avec des écritures, des textes, des narrations-objets est parfois surprenante.) – Le style, à première vue, n’a rien de spectaculaire, il est androgyne (comme disait Nathalie Sarraute quand on l’interrogeait sur la nature d’un style féminin : la bonne littérature n’a pas de genre.) Ses particularités se révèlent d’abord du côté des sources inspirantes. Ce qui la fait travailler. Le pays. L’enracinement historique, charnel et spirituel dans une géographie originelle, la Carinthie et Vienne. Comment le paysage paternel et la langue maternelle marquent, laissent des traces, lestent le corps et l’esprit, toutes les expériences futures. Et comment la géo-politique fait migrer et naviguer les destins à la surface de la planète, violence situationniste. Dans la nouvelle « Trois sentiers vers le lac » : « Car il avait une chose qu’elle savait parfaitement, c’était pourquoi les familles comme les Matrei devaient s’éteindre, et aussi que ce pays n’avait plus besoin de Matrei, que déjà son père était un vestige, et que certes Robert et elle avaient cherché refuge à l’étranger où ils avaient une activité comme les gens en activité dans les pays importants, et par l’intermédiaire de Liz Robert affirmerait la distance qu’il avait prise. Mais ce qui partout faisait d’eux des étrangers, c’était leur sensibilité, parce qu’ils venaient de la périphérie et que pour cette raison leur esprit, leur manière de sentir et d’agir étaient désespérément liés à cet empire de fantômes aux proportions gigantesques, et pour eux, il n’existait plus de bons passeports, car ne pays ne délivrait pas de passeports. » Voilà l’origine de cette écriture, ce sentiment d’étrangeté lié à une sensibilité différente, exilante. C’est premier territoire, volcanique, dont les ondes donnent une force inhabituelle à ces textes. La guerre, la violence. Il y a ensuite la gestion littéraire d’une autre onde de choc : ce que la guerre a révélé quant au potentiel d’horreur de la nature humaine. Ses poèmes, ses nouvelles et ébauches de roman sont un processus d’écriture pour interroger continuellement cette face sombre, même si, souvent, le sujet et le prétexte narratif en sont fort éloignés. Ce n’est jamais loin. « Beaucoup plus tard elle lut par hasard un essai « Sur la torture », écrit par un homme qui avait un nom français, mais qui était autrichien et vivait en Belgique, et elle comprit alors ce que Trotta avait voulu dire, car là se trouvait exprimé ce qu’elle même et tous les journalistes ne pouvaient exprimer, ce que ne pouvaient dire non plus les victimes qui avaient survécu et dont on publiait les dépositions dans des documents rédigés à la hâte. Elle voulait écrire à cet homme, mais elle ne savait pas quoi lui dire ni pourquoi elle voulait lui dire quelque chose, car il lui avait manifestement fallu des années pour percer la surface d’événements horribles, et, pour comprendre ces pages qui seraient lues par un petit nombre, il fallait s’appuyer sur autre chose que sur une petite frayeur passagère, car cet homme essayait de découvrir dans la destruction de l’esprit ce qui lui était arrivé et de comprendre comment un être humain avait pu se transformer et continuer à vivre, anéanti et conscient. » Ingeborg Bachmann explore tout ce qui a trait à cette relation entre anéantissement et conscience, sous toutes les formes imaginables. Même quand, dans une nouvelle tout à la fois alerte et grave, elle dresse le portrait d’une jeune femme qui ne vit réellement, n’est pleinement heureuse que dans les quelques heures passées au salon de coiffure (cheveux, manucure) qu’elle se paie au prix de gros sacrifices, pour rien, sans autre projet que de jouir de cet instant-là. Les découvertes de la psychologie et surtout de la psychanalyse ayant mis au jour de nouvelles possibilités de tortures mentales et d’assujettissement, le roman inachevé « Franza » (deuxième pièce de ce qui devait aboutir à une trilogie « Genres de mort »), raconte le destin tragique d’une femme qui échappe des griffes d’un grand médecin psychanalyste dont la jouissance aura consisté à la détruire à petit feu, par l’esprit, par le mental. Une fois en fuite – avec son frère archéologue et dans un ultime voyage prélude à la mort –, – elle se représentera l’emprise qu’exerçait sur elle son mari sans équivoque : « Cette nuit j’ai fait un rêve. Je suis dans une chambre à gaz, toute seule, toutes les portes sont verrouillées, il n’y a pas de fenêtre, Jordan fixe les tuyaux et fait entrer le gaz et… comment puis-je rêver une chose pareille, comment est-ce possible, on voudrait demander pardon tout de suite, il serait incapable de faire cela, personne n’en aurait une plus grande horreur. Mais pourtant c’est ce que je rêve maintenant et je l’exprime ainsi, ce qui est mille fois plus compliqué. Lésions tardives. Je suis une unique lésion tardive. Il n’est pas un disque-souvenir que je mette et qui ne démarre avec un affreux grincement d’aiguille, pas un jour d’été sur lequel ne tombe une bruine empoisonnée… » Et se rappelant les tourments qu’il infligeait perfidement et qui la déchiraient sans rien oser dire, parce qu’il n’y a jamais de preuves objectives pour de tels forfaits : « Je levai mon verre et je sus alors qu’il savait exactement ce qui se passait en moi et qu’il en jouissait ». Dans le recueil « La trentième année », la nouvelle « Parmi les fous et les assassins », est, d’une autre manière, le reflet des traumatismes de la guerre, des bouleversements dans la nature humaine. C’est l’histoire de « copains » qui se retrouvent pour une soirée de bistrots. Parmi eux, les biographies sont mélangées, il y a ceux qui se sont engagés dans le nazisme, à fond, ceux qui ont suivi sans plus, ceux qui ont résisté passivement, n’ont jamais épousé les idées. Tout ça doit coexister, renouer des relations « normales ». Sous-entendus, sourires et nausées. Dans une salle à côté, on célèbre l’anniversaire d’un officier. Avec finesse, le texte épouse le tracé des cicatrices, individuelles et collectives et comment cela ressemble à des lignes de mort indélébiles, ramenant toujours, à un moment ou l’autre, sacrifice et mort d’homme. Univers masculins. La différence, la nouveauté, la poésie, l’autre sexe. Il y a enfin, comme souffle essentiel dans cette littérature, l’attrait pour l’autre en tant que poète, ouverture vers un autre monde, différent, ni homme ni femme. Et à travers quoi on peut lire l’impact de sa relation avec Paul Celan. Mais surtout, dans la volonté d’Ingeborg Bachmann d’inventer une nouvelle langue, ce n’est pas l’enveloppe stylistique qui compte, mais bien d’où ça parle qui régénère les tissus de la langue et du texte. Jamais je n’ai été autant dépaysé par la lecture de nouvelles, eu l’impression d’entendre quelqu’un de si différent, ouvrant un point de vue sur un monde autre, qu’il ne met pas possible, en tant normal, d’embrasser. Le plus évident se manifeste dans « Du côté de Gomorrhe ». La manière de rendre compte, d’analyser, de faire sentir le jeu de séduction entre deux femmes, en fin de soirée, l’une perturbée par le désir insoupçonné que lui porte l’autre et qui la conduit à remettre en cause le penchant automatique vers l’homme, découvrant qu’elle pourrait s’épanouir probablement mieux dans d’autres voies, cette perspective se fermant dans l’épuisement des résistances, de l’habitude et l’arrivée imminente du mari. Poids ordinaire de la violence des institutions. On se dit qu’un tel sujet aurait été gâché traité par un homme, l’approche, les détails, les intuitions auraient été plus caricaturaux, balourds. Dans « Traduction simultanée », on suit un couple en voyage, escapade en Grèce. La femme est traductrice. Au fil de la narration, on découvre à quel point ce travail de traductrice – un métier en tout cas à l’époque très féminin, comme imposé aux femmes qui souhaitaient travailler, distribution sexuelle du travail – la situe à part, à côté. « … elle se frotta les oreilles, à l’endroit où habituellement étaient appliqués ses écouteurs, l’endroit des connexions automatiques et des ruptures de langage. Quel drôle de mécanisme bizarre elle faisait, pas une seule pensée dans la tête, elle vivait, immergée dans les phrases d’autrui, et pareille à un somnambule, elle devait enchaîner aussitôt avec des phrases semblables mais qui rendaient un son différent à partir de « machen » elle pouvait faite to make, faire, fare, bacer et delat’, elle pouvait faire passer chaque mot six fois sur le même rouleau, elle devait seulement ne pas penser que machen signifiait vraiment machen, faire faire, fare fare, delat’ delat’, cela aurait pu mettre sa tête hors service, et il fallait qu’elle veille à ne pas se trouver un jour ensevelie sous ses masses de mots. » La phénoménologie de ce travail de traduction simultanée, cas particulier du personnage de la nouvelle, est surtout l’opportunité d’explorer comment, sous cette menace d’ensevelissement, de tête vide, une sensibilité nouvelle s’éveille, une peau neuve, de nouvelles manières de sentir le monde, l’autre, d’éprouver sa fragilité dans le paysage, l’inconnu. Quelque chose de similaire avec cet autre personnage féminin à la vue défectueuse et qui s’arrange pour perdre toujours ses lunettes, les égarer et s’accommode de cette vue déformée qui lui semble mieux correspondre à sa réalité intérieure. « Trois chemins vers le lac » est aussi l’histoire d’une femme qui s’impose dans le journalisme, le monde compétitif des grands magazines, donc aussi de ses arrangements avec un monde masculin. De quels combats sont faits – étaient faits ? – les carrières de femmes dans des chasses plutôt gardées. C’est aussi une réflexion sur l’évolution du journalisme, son inaptitude à rendre compte de la réalité, les débuts du voyeurisme (photographes de guerre, etc.). – Voilà, c’est peu de choses dites pour une telle œuvre. Dans la foulée j’ai acheté la nouvelle traduction de « Malina », celle de Jaccottet retravaillée par et avec Claire de Oliveira, Jaccottet avouant qu’il avait été en difficulté avec cette langue (ce point de vue féminin, j’imagine mal que cela puisse être ma compréhension formelle de la langue allemande !!). Et, en effet, à comparer les deux versions, la seconde fonctionne mieux, plus fluide et noueuse, moins rigide et scandée que celle de Jaccottet, plus différente, plus en phase avec la « nouveauté » recherchée par Ingeborg Bachmann. Nouveauté du souffle.  (PH) – Ingeborg Bachmann et Paul Celan, histoire d’amour